‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 571 sur 633 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

L'esi.bnade.

Arrivenl HAMLET, HORATIO et MARCELLUS.

HAULET.

ta bise est mordante. 11 fait très-froid.

HOBATIO.

L'air est vif et piquant.

HAMLET

Quelle heure est-il î

Je pense qu'il n'est pas loin de minuit.

HARCELLi;s.

Minuit a sonné.

HORATIO

Vraiment? Je ne l'ai point entendu ; en ce cas, nous approchons de l'heure oii le fantôme a coutume de faire son apparition. ^ On entend dans le lointnin des fanfares guerrières mêlées au bruit de l'ariillerie. ) Quel est ce bruit, monseigneur?

HAMLET

Le roi consacre cette nuit à la joie; il boil, et à chacune des coupes de vin du Rhin que sa majesté vide , les tymbales et les tambours proclament la santé qu'il a portée.

HORATIO

Est-ce la coutume î

HAMLET

Oui, assurément ; mais , — quoique je sois né dans ce pays et habitué à ses usages, — c'est, selon moi, une coutume qu'il y a plus d'honneur à enfreindre qu'à observer. Ces orgies abrutissantes nous livrent, de l'orient à l'occident, au mépris des autres nations, qui nous qualifient d'ivrognes, et accolent à notre nom les épithèles les plus grossières; ce défaut ternit nos qualités les plus brillantes et leur ôte tout leur prix. C'est ce qui arrive aux individus. S'ils ont reçu delà nature, à leur naissance, quelque tache originelle dont on ne saurait leur faire un crime, puisque notre naissance est un fait indépendant de nous; s'ils sont affligés de quelque vice de tempérament contre lequel tous les efforts de la raison sont impuissans, de quelque habitude qui se mêle désagréablement à leurs manières et en altère le charme, il arrive à ces hommes, portant l'empreinte d'un défaut unique, livrée de 1.^ nnluri-

cachet de leur étoile, — il arrive, dis-je, que toutes leurs vertus fussent-elles aussi pures que la grâce d'en-haut, aussi infinies que l'humanité les comporte, seront entachées, dans l'opinion de tous, par cette seule imperfection : il suffira do la plus légère parcelle de vile matière pour altérer toute leur substance, et les déprécier.

i*rrii;e L'OMBRE.

HORATIO

Monseigneur, le voilà qui vient.

HAMLET

Anges du ciel, puissances miséricordieuses, défendez-nous I — Génie bienfaisant ou démon infernal, que tu exhales les parfums du ciel ou les émanations de l'enfer, que tes intentions soient sinistres ou charitables, tu m'apparais sous une forme qui m'est si chère, que je veux le parler. Je t'interpelle, Hamiet, sire, mon père, roideDanemarck : oh ! réponds-moi; ne me laisse point, dans l'ignorance, mourir de l'émotion que j'éprouve; mais dis-moi pourquoi tes ossemens bénits, enclos dans le cercueil, ont brisé leurs ligatures; pourquoi le sépulcre où nous t'avions enseveli en paix a soulevé ses marbres, et ouvert sa gueule immense pour te rejeter parmi nous. Comment se fait-il que toi, cadavre inanimé , revêtant l'acier <ie Ion armure, tu reviens errer à la douteuse clarté de la lune, imprimant à la nuit un cachet d'épouvante, nous jetant, nous fragiles jouets de la nature, dans des angoisses de terreur, et plongeant nos âmes dans des pensées qui dépassent de bien loin leur portée? Réponds, pourquoi cela? dans quel but? Qu'exiges-tu de nous?

11 vous fait signe de le suivre, comme s'il voulait vous entretenir en particulier.

MARCELLUS

Voyez avec quel geste plein de courtoisie il vous invite à vous rendre avec lui dans un lieu plus écarté. Mais n'y allez pas.

HORATIO

Gardez- vous-en bien.

HAMLET

Il ne veut pas me parler; eh bien, je vais le suivre.

HORATIO

N'en faites rien, monseigneur.

HAMLET

Pourquoi? qu'ai-je à redouter 7 Je ne fais pas plus de cas de ma vie que d'une épingle; et quant à mon âme, il ne peut rien contre elle, car elle est immortelle comme lui. — Il me fait signe de nouveau ; je vais le suivre.

HORATIO

Et s'il allait, monseigneur, vous attirer vers

l'océan ousurla cime effrayante dequelque rocher

qui se projette sur sa base bien avantdans la mer;

et là,s'il allait prendre quelque autre forme horrible

MAGASIN THEArf.AL KTP.ANGKR.

dont la vue vous privera de voire raison, ci v<ius jettera dans un accès de démence? Songez-y. La tète tourne et le vertige vous saisit, rien qu'à regarder la mer à une telle profondeur et à l'enlendre mugir à vos pieds.

HAULET.

Il continue.! me faire signe. Marche, je te suis.

harcellus.

Vous n'irez pas, monseigneur.

HAULET.

Ne me retenez pas.

BORATIO.

Soyez raisonnable; vous n'i'cz pas

UAULET.

J'entends la voix de ma destinée; elle crie; elle .rend chacune de mes fibres aussi robuste que les linuscles du lion de Néraée. — {L'Ombre lui fait siyne de venir. ) Il m'appelle encore : — Lâchezmoi, messieurs. — { Il s'échappe de leurs bras. ) Par le ciel , je fais une ombre de celui qui voudra me retenir. — Écartez-vous, vous dis-je. — (A l'Ombre. J Marche, je te suis.

L'Ombre et Haulet s'éloignenl.

HORATIO

Son imagination le jette dans le délire.

UARCELLUS.

Suivons-le : nous ne devons pas lui obéir en celte circonstance.

BORATIO.

Allons sur ses pas. Quelle sera l'issue de tout

ceci ?

UARCELLDS.

Il y a quelque chose de vicié dans la constitution du Danemarck.

HORATIO

Le ciel avisera.

UARCBLLUS.

Allons, suivons-le.

Ils s'éloignent.

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