‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 620 sur 633 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Une plaine.

Arrive EDGAR.

EDGAR. I

Mieux vaut être ce que je suis, être méprisé ' elle savoir que d'être flatté par ceux qui au fond «lu cœur vous méprisent. L'homme descendu au plus bas échelon de la fortune a tout à espérer et rien à craindre. Ce qui est douloureux, c'est de changer quand on est bien; dans le malheur, au contraire, on ne peut passer que de l'affliction à la joie. Salut donc, air impalpablequej'embiasse! Le malheureux que ion souffle a Doussé dans l'a-

bîme n'a plus à redouter tes orages. — Mais qui vient ici ?

Arrive GLOSTER condint par UN VIEILLARD.

EDGAR, continuant.

C'est mon père, conduit comme un vieillard infirme et indigent! — 0 monde! ô monde! A monde! si tes étranges vicissitudes ne nous donnaient le droit de le haïr, la vie ne vaudrait pas la peine qu'on la prolongeât.

le VIEILLARD.

Omonbon seigneur, pendant quatre-vingts ans j'ai clé votre fermier el celui de votre père.

V,T, retire-loi; mon ami, cloignc-toi; tes con-

MAGASll^ THEATRAL ETRANGER.

«olations ne peuvent me faire aucun bien, et elles pourraient te devenir funestes.

LE VIEILLARD

Vous ne pouvez pas voir votre chemin.

GLOSTER.

Je n'ai pas de direction particili "^i' à suivre; et dès lors je n'ai pas besoin H'y \uir; je suis tombé alors que j'avais des yeux 11 arrive souvent que les avantages que nous possédons assurent noire perte, et que nous nous sauvons par ce qui BOUS manque. — 0 mon fils, mon cher Edgar, qui as servi d'alimeut au courroux de ton père abusé, que ne puis-je le voir par les yeux du toucher; je croirais alors avoir recouvré l'usage de la vue!

LE VIEILLARD

Qui est là?

EDGAR, à part.

Dieux 1 quel est celui qui peut dire : « Je suis au comble du malheur I » Je suis plus malheureux que je ne l'ai jamais été.

LE VIEILLARD

C'est le pauvre Tom, le iunalique. EDGAR, à pan.

Je puis le devenir en effet : on u'esl paa ar— rivéaudernierdegréde l'infortune tant qu'on peut dire encore : <> Voilà de loutes les conditions la pire I »

LE VIEILLARD

L'ami, où vas-tu T

GLOSTER.

Est-ce un mendiant?

LE VIEILLARD

Il est mendiant et fou tout ensemble.

GLOSTER.

Il lui reste encore quelque raison; sans quoi il ne pourrait mendier. Pendant l'orage de la nuit dernière, j'ai vu un de ses pareils, et en le considérant, je me suis dit : n L'homme n'est qu'un ver. » Il m'a rappelé mon tîis, pour qui j'avais alors des sentimens peu tendres ; mais je me suis éclairé depuis: nous .^ommes pour les dieux ce que les mouches sont pour les enfans; ils nous écrasent en jouant.

EDGAR, à pari.

Qu'est-il donc arrivé? C'est une triste tâche qued'élre obligé de contrefaire la folie en parlant a I.i douleur etd'affliger les autres en s'affligeanl >ui-inéme. ^ Dieu vous bénisse, maître !

GLOSTER.

Est-ce la l'individu en question 7

LE VIEILLARD

Oui, monseigneur.

Quitte-moi. Si par affection pour moi, lu veux venir nous rejoindre à un mille ou deux d'ici, sur la route de Douvres, rends-moi le service d'ap-

porter quelque vêtement pour couvrir la nudité de ce malheureux. Je vais le prier de me servir de guide.

LE VIEILLARD

Hélas! monseigneur, il est fou.

GLOSTER.

C'est le malheur des temps où nousvivonsqu'il faille que les fous conduisent les aveugles; lais ce que je t'ordonne, ou plutôt, fais ce que tu voudras; en tout, cas retiie-toi.

LE VIEILLARD

le lui apporterai mes meilleurs vêtemens, arrive ce qui pourra.

lls'elo.gQe.

Ami, où es-tu?

Le pauvre Tom a froid. — {A part.) Je ne puis feindre plus long-temps.

CLOSTIR.

Approche.

EDGAR, à part.

Et cependant il le faut.-— Dieu me bénisse, vos yeux saignent.

Connais-tu le chemin de Douvres?

EDGAR

Je connais tous les chemins, petits et grands, qui y conduisent. Le pauvre Tom a perdu sa raison ; homme de bien, que le ciel te préserve du malin esprit; cinq démons ont pris possession du pauvre Tom; Obidicuf, le démon de la luxure; Hobbididance, qui préside au mutisme; Malin, le dénion du vol; jUodo.ledcmon du meurtre; Ftibberiigibbet, le démon des grimaces, qui possède les servantes el les chambrières; sur ce, que le ciel vous bénisse, xiiaiire.

GLOSTEK.

Tiens, prends celte bourse, loi que les dieux ont réduit à cet excès de misère; estime-loi heureux en me voyant plus malheureux que toi. — Dieux, qu'il en soit toujours ainsi à l'homme regorgeant de luxe el de superDu, qui méprise vos lois, el qui ne veut pas voir parce qu'il n'a jamais senti; à celui là faites sans délai sentir votre pouvoir; faites cesser une luegaliié choquante, et que chaque homme ait le nécessaire. — Connais-tu Douvres V

EDGAR

Oui, maître.

GLOSTER.

Là s'élève un rocher qui projette sur la mer sa tête menaçante; conduis-moi seulement à son sommet, el je récompenserai ta misère par un riche cadeau que j'ai sur moi ; une fois là, je n'aurai plus bcso 11 de jiUide.

|i(inne;:-Mioi vulic bras; le pauvre Tom va vous Cuilolie.

Jl&scloigacot.

LE ROI LEAR

Page 1