‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 626 sur 633 · LEAU · texte numérisé non relu

LEAU

Oh! oh! voilà où tu en es avec moi? Point d'yeux à la tête, point d'argent dans la bourse ? Tes yeux sont dans un cas fort grave; mais la bourse est fort légère ; et pourtant tu vois comment va le monde.

CLOSTER

Je ne le vois pas, mais je le sens.

LEAR

Quoi donc? es-tu fou? Il n'est pas besoin d'avoir des yeux pour voircomment va lemonde; regarde avec tes oreilles. Vois ce juge qui réprimande uu voleur. Je te le dis tout bas, suppose un instant qu'ils ont changé de place; pourras-tu médire lequel des deux est le juge, lequel le voleur? Tu as vu sans doute le chien d'un fermier aboyer après un mendiant?

CLOSTER

Oui , seigneur.

F.t le pauvre diable fuir devant le chien î EU bien, tu as vu là l'imposante image de l'autorité ; un chien au pouvoir commandant l'obéissance.— Coquin d'exécuteur , reliens ta main barbare. Pourquoi fouelles-lu cette courtisane? réserve ce châtiment pour loi-mème. Tu brûles de commellrc avec elle le délit pour lequel tu la fustiges. L'usurier fait pendre le filou. Les petits vices se voient â travers les haillons; la pourpre et l'hermine cachent tout. Que le crime soit couvert d'or, et la redoutable lance de la justice se brisera impuissante; qu'il soit revêtu de haillons, et pour le percer de part en part , il suffira d'une paille aux mains d'un pygmée. Il n'est pas de pécheur, vous dis-je, il n'en est pas un seul; je les absous tous. Accepte ceci, mon ami ; c'est moi qui te le donne, moi qui ai le pouvoir de fermer la bouche de l'accusateur. Prends des lunettes, et comme un politique matois, fais semblant de voir ce que tu ne vois pas. — Allons, allons, ôtez-moi mes boues : — Ferme; feime, c'est cela.

EDGAR

0 mélange de bon sens et d'absurdité! La raison dans a folie I

LEAR

Si tu veux pleurer me) malheurs, emprunte

LE ROI LEAR

mes yeux. Je te connais fort bien; tu t'appelles Gloster; sois résigné; nous sommes venus au monde en pleurant. Tu sais que nous faisons notre entrée dans la vie au milieu des vagissemt-ns et des pleurs : — Je vais prêcher; écoulemoi bien.

CLOSTEP.

Hélas! bêlas!

LEAK.

A peine nous sommes nés que nous pleurons, désolés quenous sommes d'être venus sur ce vaste tliéâlre de fous. — ( // prend so7i chapeau à deux mains. ) La vilaine forme que voilà! — Ce serait une superbe invention que de ferrer les chevaux avec du feutre '. J'en ferai l'épreuve; puis je tomberai sur ces gendres, et alors, tue, tue, tue, tue, tue, tue ".

Arrive UN OFFICIER suivi de plusieurs Soldats.

l'oïficibr.

Le voici ; saisissez-vous de lui. — {A Lear.) Seigneur , votre bien aimée fille —

LEAR

Personne ne vient à mon secours? Moi, prisonnier I je suis décidément le vil jouet de la fortune. — Traitez-moi bien; je vous paierai rançon. Qu'on me donne des chirurgiens; je suis blessé au cerveau.

l'officier.

Vous aurez tout.

LEAR

Quoi ! personne ne me seconde? on me laisse à moi seul! il y aurait de quoi faire pleurer un homme au point d'arroser avec ses larmes un parterre de fleurs et d'abattre la poussière en automne.

l'officier.

Seigneur , —

LEAR

Je mourrai gaiement, comme un époux paré

pour la noce; eh bien ! quoi? je veux être jovial ;

allons, je suis roi, savez-vous cela, mes raaitres .•"

l'officier.

Vous êtes un grand roi, et nous vous obéissons.

LEAR

Je vous avertis que ce roi-là a des jambes. Si vous voulez l'avoir, il faut courir après. Allons, allons, allons , allons.

Il s'éloigne en courant ; Us soldats le suivent.

■ Toute folle que semble cette invcntion-Ià , il paraît liuelle est historique. On Ut dans la vie d'Henri VIII , par lord Uubert , que pendant son séjour en France on lui duuna un tournois dans une salle pavée de marbre; on avait lerré les clievaui avec du feutre pour les empêcher de .Jilisser. (Hole du traducteur )

" C'était , au moyen âge, le cri d» guerre des soldats au lAuineut de la diarge. '^Natr du traducteur.)

l'OFFICIÏB.

Ce spectacle serait déplorable dans le dernier des malheureux ; dans un roi il passe toute expression 1 — 0 Lear, tu as une fille qui sauve la nature humaine de l'opprobre que les deux autres ont imprimé sur elle.

Je vous salue, seigneur.

l'officier.

L'ami , Dieu vous garde ; que me vcuKzvous ?

EDGAR

Avez-vous entendu dire qu'une bataille se prépare 7

l'officier.

Rien de plus certain ; quiconque a des oreilles doit le savoir.

EDGAR

Puis-je vous demander à quelle distance est l'armée ennemie?

l'opficier.

Elle est proche et s'avance à grands pas ; on s'attend à chaque instant à la voir paraître.

EDGAR

Je vous remercie , seigneur ; c'est tout.

l'officier.

Quoique des motifs spécieux retiennent ici la reine, son armée est en marche.

EDGAR

Je vous remercie, seigneur.

L'Officier s'éloigne.

closter.

A l'avenir, dieux puissans, disposez seuls de ma vie. Que jamais mon mauvais génie ne me porte à mourir avant l'heure qu'il vous aura plu de fixer!

Cette prière est sage, ô vieillard.

gloster.

Maintenant, mon ami, qui ètes-vous7

EDGAR

Un pauvre malheureux que les coups delà fortune ont rendu patient et résigné, et à qui ses propres douleurs ont appris à compatir aux afflictions d'autrui. Donnez-moi votre main, je vous couduirai dans quelque gîte.

GLOSTER.

' Je te remercie cordialement; j'appelle sur toi les faveurs et les bénédictions du ciel.

Arrive L'INTENDANT.

l'intendast.

Voici l'homme pour l'arrestation duquel une récompense est promise I Quel bonheur 1 ta tête sans yeux futcréée,je crois, pour devenir la source de mou (ii^vation ! Vieux et misérable traître, récon-

MAGASIN THEATRAi, ETRANGER.

cilie-loi avec le ciel. - L'épt-e qui va te détruire est tirée.

Gl.OSTEB.

Assène-moi avec force le coup mortel , et je béoirai ta main.

Edga

entre Gloster et rluteodanl.

L INTEHDANT.

Eh quoi! paysan audacieux , tu oses soutenir tin traître proclamé tel? Éloigne-toi, si tu ne veux que la contagion de sa fortune ne t'atteigne toimême; quille son bras!

EDGIR.

Je ne le quitterai pas, moi, sans de bonnes raisons.

l'intendant.

Quitte-le, misérable, ou tu meurs!

EDGAR

Mon gentilhomme, passez votre chemin, et laissez les pauvres gens passer le leur. S'il suffisait, pour m'ôter la vie, des menaces d'un fanfaron, il y a plus de quinze jours que je l'aurais perdue. N'approchez pas de ce vieillard, sinon je vais essayer lequel est le plus dur de votre caboche ou de ce gourdin. Vous voyez que je suis franc avec vous.

l'intendant.

Arriére, manant !

EDGAR

Je vais vous chatouiller la m&choire ; avancez, je me soucie fort peu de vos estocade*.

Ils combattent, Edgar l'élend à terre d'un coup de son bâton.

l'intendant.

Misérable, tu m'as tué ! — Scélérat, prend» ma bourse! Si tu veux prospérer dans la vie, donne à mon corps la sépulture, ei remets à Edmond, comte de Gloster, la lettre que tu trouveras sur moi ; cherche-le dans l'armée anglaise : — 0 mort

inattendue!

II meurt.

EDGAR

Je te connais, officieux scélérat, servant les vices de ta mailresse avec tout le zèle que la perversité peut désirer.

ci.oster.

Quoi! est-il mon?

EDGAR

Asseyez-vous, vieillaid; reposez-vous — Fouillons dans SCS poches : j'espère tirer parti de la lettre doul il nia parlé.— Il e>t mort; je suis lâché -seulement qu'il n'ait pas eu un autre bourleau que moi. — Voyons. — brisons le cacheti faisons taire à cet égard tout scrupule. Pour connaître ce que notre ennemi a dans l'àme, nous lui ouvririons le cœur; il est bien permis d'ouvrir ses papii-rs. (/l ouure ia letire ei lu )

«Rappelle-toi nos engagemens mutuels. Tu as » mille occasions de te débarrasser de lui; si la » volonté ne te fait pas défaut, lu trouveras am- 0 plement le moment et le lieu favorables. Il n'y » a rien de fait s'il revientvainqueur , je sera

» alors sa prisonnière, et j'nuiai pour prison son » lit que j'abhorre; hâte-toi de m'en délivrer, ei » pour ta récompense, viens y prendre ta place. » Ton aCfeclionnée servante, — Que ne puis-je » dire ta femme 1 —

0 océan sans fond des convoitises de la femme ! — Un complot tramé contre les jours de son vertueux époux, pour lui substituer mon frère! — Je vais t'enterrer ici dans le sable , abominable émissaire de ces assassins adultères, et je saurai en temps et lieu produire ce papier coupable aux yeux du duc dont on trame la perte. Il lui importe que je puisse lui apprendre en même temps ta mort, et la nature de ton message.

Edgar s'éloigne, tratnant après lui le cadavre.

GLOSTER, seul.

Le loi est tombé en démence; il faut que ma raison soit bien opiniâtre, puisqu'elle a résisté et que j'ai conservé dans toute sa vivacité le sentiment de mes immenses douleurs. Mieux vaudrait pour moi l'aliénation mentale : il y aurait une barrière entre ma pensée et mes chagrius; et une imagination égarée nous dte la conscience de nos maux.

Revient EDGAR.

EDGAR

Donnez-moi votre main ; il me semble entendre le bruit lointain du tambour. Venez, vieillard, je vais vous confier aux soins d'un ami.

Ils s'éloignent.

Page 1