PREMIÈRE SOIREE
C'étoit au mois de mai, sur le déclin du jour^ que mademoiselle Dest... descendit dans un jardin oùle chevalier Dart... eut envie de la conduire. L'heure étoit dangereuse. Déjà Fétoile de Vénus commençoit à paroître, et quelques nuages légers répandus sur l'horizon se laissoient à peine dorer par les derniers rayons du soleil couchant. Un air pur,unberceau,unbeauciel,peu d'obscurité, c'est beaucoup plus qu'il n'en faut pour donner envie d'aimer. Mais si, dans un lieu qui renfermeroit tous les pièges que la nature peut nous tendi-e lorsqu'elle se présente à nos yeux dans toute sa parure, un poète aimable donnoit la main à une muse charmante; si, frappés ensemble de la beauté du printemps, ils se disoient : Mais quoi! est-il possible que les saisons et les coeurs puissent avoir des rapports sensibles ! Que les jours se ressemblent peu! et que nous nous ressemblons peu à nous-mêmes! La terre couverte de neige, les arbres dépouillés de leurs feuilles, le silence des oiseaux, tout cela ne semble-t-il pas défendre d'aimer? Oui : l'amour ne vole point sur l'aile des aquilons; il attendles zéphyre pour se balancer au milieu des airs, et pour y répandre ce doux poison qui nous enivre. Sans
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doute que nous étions aussi aimables il y a trois mois,' mais je ne sais quelle froideur se mêloit dans tous nos discours; il faut bien que nous n'eussions pas encore reçu la permission de nous aimer. Mais aujourd'hui que l'air est rempli du parfum des fleurs, que la terre est parée comme un temple où l'amour va descendre, il semble qu'il soit arrivé à nos âmes ce que nous avons vu se passer sur la surface des eaux loi'sque le premier souffle du printemps commença delafondre. Nous ne savons quel trouble charmant nous agile, et quelle puissance inconnue nous empêche doucement de résister. Quoi! le printemps règne, le jour a disparu, nous sommes seuls; que penser de cette situation? Ds s'aimeront, dites-vous. Hé! sans doute. C'est ce qui arriva au chevalier Dart... et à mademoiselle Dest... Les sentiments que je viens d'exprimer les saisirent en entrant dans le jardin. A peine avoient-ils marché quelque temps, qu'ils se regardèrent mille fois en poètes et en amants; ils s'arrêtèrent ensuite avec embarras, puis ils se regardèrent encore, baissèrent enfin les yeux : mais ce qu'il y a de miraculeux dans cet événement, c'est que, sans doute par la force de l'amour, ils tournèrent un moment l'un autour de l'autre à peu près comme les tourbillons de Descartes.
Cette marche extraordinaire finit fort singulièrement; tous deux, comme par inspiration, se
jetèrent à genoux, et tous deux furent également étonnés de s'y voir. Dart... rompit le premier un silence si mystérieux. Quoi ! vous êtes à mes pieds , mademoiselle, à mes pieds! Ignorez-vous que je puis tout à l'heure mourir de plaisir sur la trace que les vôtres ont faite sur le sable? Oui, répondit la muse avec un rouge charmant qui de son front se répandit sur ses joues,- vous avez su me plaire , chevalier, et je n'ai pas balancé de vous adorer: je suis fière, vous ne l'ignorez pas; mais il est bien juste que l'orgueil tombe aux pieds de l'amour; et nous avons trop d'esprit pour perdre dans un vain cérémonial des moments que le plaisir rend chers, et qui s'envolent pour hâter la paresse des amants. Qu'importe après tout à mon cœur que vous ne m'aimiez que depuis un quart d'heure? Je comprends, par la violence de mes feux, qu'on peut sentir dans une minute tout ce qu'ont éprouvé les anciens Céladons. Oui , reprit vivement le chevalier, une ame sensible fait bien du chemin; et, quand on a de l'esprit, il ne faut qu'un moment pour s'aimer à la folie : d'un coup-d'œil on aperçoit dans sa maîtresse tout ce qu'elle vaut, et l'amour extrême suit toujours une aussi profonde connoissance : en un mot, c'est la sottise des amants et des maîtresses qui cause la lenteur de l'amour. Pour moi, je crois fermement que tout Cythère a passé dans mou cœur; et je sens trop combien il m'en coûteroitde
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résister au plus fort et au plus doux de tous mes penchants. De résister à son penchant ! chevalier, y pensez-vous bien? Est-ce qu'on résiste? Comment étouffer des feux dont la source est tout entière dans le cœur? Comment se tromper soi-même en voulant se persuader que le vrai bonheur n'est pas où sont les plaisirs? Ah! qu'il est heureux d'être poète! interrompit l'amant; et que l'imagination rend l'amour aimable! il me semble le voir descendre dans vos yeux : je jurerois qu'il les éclaire lui-même de sonflambeau; carjesensbien que c'est de là qu'il pénètre jusqu'aufonddemoncœur : oui, il est partout où je vous vois; c'est sans doute lui que j'adore en vous; peut-être même est-ce vous que j'adore en lui. A ces mots, la fière Dest... devint rêveuse un instant : mais prenant tout à coup son parti: Peut-être? dit-elle d'un ton ironique. Décidez-vous, monsieur; je vous laisse éclaircir vos doutes: aussi bien la nuit s'avance. Adieu; je vous quitte pour jamais. L'orgueil et le dépit l'avoient déjà emportée sur leurs ailes. Le chevalier eut beau crier que rien n'étoit plus clair que son discours, que cette ambiguité prétendue étoit une \Taie chimère. Peine inutile! la nymphe avoitdisparu. Dart... fut contraint de s'en plaindre à tous les astres du firmament, et de gronder la lune, qui ce jour-là étoit fort pâle; mais s'étant assis quelque temps après sur un gazon, il y fit des vers, ressource
ordinaire des poètes dans le malheur, et ne sortit du jardin (ju'après avoir salué l'aurore. Voici quel fut l'ouvrage qui l'occupa toute la nuit.