‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 2)Chapitre 8 sur 188 · LES TORTUES · texte numérisé non relu

LES TORTUES

La nature a traité presque tous les animaux avec plus ou moins de faveur : les uns ont reçu la beauté, d’autres la force ; ceux-ci la grandeur, ou des armes meurtrières ; ceux-là des attributs d'indépendance, la faculté de nager ou celle de s'élever dans les airs. Mais exposés en naissant aux intempéries de l’atmosphère , les uns sont obligés de se creuser avec peine des retraites souterraines et profondes; les autres n’ont pour asile que les antres ténébreux des hautes montagnes ou des vastes forêts ; ceux-ci, plus petits, sont réduits à se tapir dans les creux des arbres et des rochers, ou à aller se réfugier jusque dans la demeure de leurs plus cruels ennemis, aux yeux desquels ni leur petitesse, ni leur ruse ne peuvent les dérober long-temps; ceux-là, plus malheureux, moins bien conformés, ou moins pourvus d’instinet , sont forcés de passer tristement leur vie sur la terre nue, et n'ont pour tout abri contre les froids rigou-

reux et les tempêtes les plus violentes, que quelques

branches d'arbres ét quelques roches avancées : ceux dont la demeure est la plus commode et la pius sûre, ne jouissent de la douce paix qu’elle leur procure, qu’à force de travaux et de soins ; les tortues seules

ont reçu en naissant une sorte de domicile durable. Cet asile, capable de résister à de très grands efforts, n’est pas même fixé à un certain espace : lorsque la nourriture leur manque dans les endroits qu’elles préfèrent, elles ne sont pas contraintes d'abandonner un toit construit avec peine, de perdre tout le fruit de longs travaux, pour aller peut-être avec plus de peine encore arranger une habitation nouvelle sur des bords étrangers; elles portent partout avec elles l'abri que la nature leur a donné , et c’est avec toute vérité qu'on a dit qu'elles traînent leur maison, sous laquelle elles sont d'autant plus à couvert qu’elle ne peut pas être détruite par les efforts de leurs ennemis.

La plupart des tortues retirent quand elles veulent leur tête, leurs pattes et leur queue sous l'enveloppe dure et osseuse qui les revêt par dessus el par dessous, et dont les ouvertures sont assez étroites pour que les serres des oiseaux voraces, ou les dents des quadrupèdes carnassiers n’y pénètrent que dificilement. Demeurant immobiles dans cette position de défense, elles peuvent quelquefois recevoir sans crainte, comme sans danger, les attaques des animaux qui cherchent à en faire leur proie. Ce ne sont plus des êtres sensibles, qui opposent la force à la force, qui souffrent toujours par la résistance, et qui sont plus ou moins blessés par leur victoire même: mais ne présentant, que leur épaisse enveloppe, c’est en quelque sorte contre une couverture insensible que sont dirigées les armes de leurs ennemis; les coups qui les menacent ne tombent, pour ainsi dire, que sur la pierre, et elles sont alors aussi à l'abri sous leur bouclier naturel, qu'elles pourroient l’être

DES TORTUES. 2 dans le creux profond et inaccessible d’une roche dure. Ce bouclier impénétrable qui les garantit est composé de deux espèces de tables osseuses plus ou moins arrondies et plus ou moins convexes. L'une est placée au dessus et l’autre au dessous du corps. Les côtes et l’'épine du dos font partie de la supérieure, que l’on appelle Cuarapace, et l'inférieure, que l’on nomme P{/astron , est réunie avec les os qui composent le Sternum. Ces deux couvertures ne se touchent et ne sont attachées ensemble que par les côtés : elles laissent deux ouvertures, l’une devant et l’autre derrière; la première donne passage à la tête et aux deux pates de devant; la seconde aux deux pattes de derrière , à la queue et à la partie du corps où est situé l'anus. Lorsque les tortues veulent ou marcher,ounager, elles sont obligées d'étendre leur tête, leur col et leurs pattes, qui paroissent alors à l’extérieur, et ces diversmembres, ainsi que la queue, le devant et le derrière du corps, sont couverts d’une peau qui s'attache au dessous des bords de la carapace et du plastron, qui forme plusieurs plis, lorsque les pattes et la tête sont retirées, qui est assez lâche pour se prêter à leurs divers mouvements d'extension, et qui est garnie de petites écailles comme celle des lézards, des serpents et des poissons, avec lesquels elle donne aux tortues un trait de ressemblance. La tête, dans presque toutes les espèces de ces animaux, est un peu arrondie vers le museau, à l'extrémité duquel sont situées les narines : la bouche est placée en dessous; son ouverture s'étend jusqu’au delà des oreilles. La mâchoire supérieure recouvre la mâchoire inférieure ; elles ne sont point

communément garnies de dents, mais les os qui les composentsont fesitonnés, etassez durs pour queles tortues puissent briser aisément des substances très compactes. Cette position et celte conformation deleurbouche leurdonnent beaucoup de facilité pour brouter les algues et les autres plantes dont elles se nourrissent. Dans presque toutes les tortues, la place des oreilles n’estsensible que par les plaques ou écailles particulières qui les recouvrent; leurs yeuxsont gros etsaillants. Le plastron est presque toujours plus court que la carapace , qui le déborde et le recouvre par devant, et surtout par derrière ; il est aussi moins dur, et souvent presque plat. Ces deux boucliers sont composés de plusieurs pièces osseuses, dont les bords sont comme dentelés, et qui s'engrènent les unes dans les autres d’une manière plus ou moins sensible ; dans certaines espèces, celles du plastron peuvent se prèter à quelques mouvements. La couverture supérieure, ainsi que l'inférieure, sont garnies de lames ou écailles qui varient par leur grandeur, par leur forme et par leur nombre, non seulement suivant les espèces, mais même suivant les individus. Quelquefois le nombre et la figure de ces écailles correspondent à celles des pièces osseuses qu'elles cachent. On distingue les écailles qui revêtent la circonférence de la carapace d’avec celles qui en recouvrent le milieu; ce milieu est appelé Disque. Il est le plus souvent couvert de treize ou quinze lames placées en long sur trois rangs; celui du milieu est de cinq lames , et les deux des côtés sont de quatre. La bordure estcommunément garnie de vingt-deux ou vingtcinq lames; le nombre de celles du plastron varie de

DES TORTUES. 59 douze à quatorze dans certaines espèces , et de vingtdeux à vingt-quatre dans d’autres. Ces écailles tombent quelquefois par l'effet d'une grande dessiccation, ou de quelque autre accident : elles sont à demi transparentes, pliantes, élastiques ; elles présentent, dans certaines espèces, telles que le caret, etc., des couleurs assez belles pour être recherchées et servir à des objets de luxe; et ce qui les rend d’autant plus propres à être employées dans les arts, c’est qu’elles se ramollissent et se fondent à un feu assez doux de manière à être réunies, moulées , et à prendre toute sorte de figures.

Les tortues sont encore distinguées des autres quadrupèdes ovipares par plusieurs caractères intérieurs assez remarquables , et particulièrement par la grandeur très considérable de la vessie qui manque aux lézards, ainsi qu'aux quadrupèdes ovipares sans queue. Elles en diffèrent encore par le nombre des vertèbres du cou; nous en avons compté huit dans la tortue de mer, appelée la Tortue franche , dans la Grecque et dans la tortue d’eau douce, que nous avons nomimée la Jaune, tandis que les crocodiles n’en ont que sept, que la plupart des autres lézards n’en ont jamais au dessus de quatre, et que les quadrupèdes ovipares sans queue en sont entièrement privés.

Tels sont les principaux traits de la conformation générale des tortues : nous connoissons vingt-quatre espèces de ces animaux; elles diffèrent toutes les unes des antres par leur grandeur, et par d’autres caractères faciles à distinguer. La carapace des grandes tortues a depuis quatre jusqu’à cinq pieds delong, sur trois ou quatre pieds de largeur; le corps entier

6o HISTOIRE NATURELLE

a quelquefois plus de quatre pieds d'épaisseur verticale à l'endroit du dos le plus élevé. La tête a environ sept ou huit pouces de long et six ou sept pouces de large ; le cou est à peu près de la même longueur, ainsi que la queue. Le poids total de ces grandes tortues excède ordinairement huit cents livres, et les deux couvertures en pèsent à peu près quatre cents. Dans les plus petites espèces, au contraire, on ne compte que quelques pouces depuis l'extrémité du museau jusqu'au bout de la queue, même lorsque toutes les parties de la tortue sont étendues, et tout l’animal ne pèse pas quelquefois une livre.

Les vingt-quatre espèces de tortues diffèrent aussi beaucoup les unes des autres par leurs habitudes : les unes vivent presque toujours dans la mer ; les autres, au contraire, préfèrent le séjour des eaux douces ou des terrains secs et élevés. Nous avons cru d’après cela devoir former deux divisions dans le genre des tortues. Nous plaçons dans la première six espèces de ces animaux, les plus grandes de toutes, et qui habitent la mer de préférence. Il est aisé de les distinguer d'avec les autres, en ce que leurs pieds très allongés et leurs doigts très inégaux en longueur, etréunispar une membrane, représentent des nageoires dont la longueur est souvent de deux pieds, et égale par conséquent plus du tiers de celle de la carapace. Leurs deux boucliers se touchent d’ailleurs de chaque côté dans une plus grande portion de leur circonférence : l’ouverture de devant et celle de derrière sont par là moins étendues, et ne laissent qu’un passage, plus étroit à la griffe des oiseaux de proie et aux dents des caymans, des tigres, des couguars , et

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des autres ennemis des tortues; mais la plupart des tortues marines ne cachent qu'à demi leur tête et leurs pattes sous leur carapace, et ne peuvent pas les y retirer en entier, comme les tortues d'eau douce ou terrestres. Les écailles qui revêtent leur plastron, au lieu d’être disposées sur deux rangs, comme celles du plastron des tortues terrestres ou d’eau douce, forment quatre rangées, et leur nombre est beaucoup plus grand.

Les tortues marines représentent parmi les quadrupèdes ovipares, la nombreuse tribu des quadrupèdes vivipares, composée des morses, des lions marins, des lamantins et des phoques, dont les doigts sont également réunis, et qui tous ont plutôl des nageoires que des pieds : comme cette tribu, elles appartiennent bien plus à l'élément de l’eau qu’à celui de la terre, et elies lient également l’ordre dont elles font partie avec celui des poissons auxquels elles ressemblent par une partie de leurs habitudes et de leur conformation.

Nous composons la seconde division de toutes les autres tortues qui habitent, tant au milieu des eaux douces que dans les bois et sur des terrains secs; nous y comprenons par conséquent la tortue de terre, nommée la grecque , qui se trouve dans presque tous les pays chauds, et la tortue d’eau douce , appelée la bourbeuse , qui est assez commune dans la France méridionale , et dans les autres contrées tempérées de l’Europe. Toutes les tortues de cette seconde division ont les pieds très ramassés , les doigts très courts et presque égaux en longueur : ces doigts, garnis d'ongles forts et crochus . ne ressemblent point à des

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