‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 2)Chapitre 98 sur 188 · Mémoires pour servir à l'Histoire naturelle des animaux · texte numérisé non relu

Mémoires pour servir à l'Histoire naturelle des animaux

par les dents canines du crocodile; et à l'égard des dents molaires, il pourroit se faire que son erreur est venue de la méprise de ceux qui lui ont fourni des observations. Il se peut en effet que la dragonne habite dans les contrées orientales que les anciens connoissoient; que ses grosses dents aient été regardées comme des dents molaires , et que l’animal luimême ait été pris pour un vrai crocodile. C’est ainsi que, dans des temps très récents, la confusion que plusieurs voyageurs ont faite des espèces de grands lézards, voisines de celles du crocodile, a produit plus d’une erreur, relativement à la forme et aux habitudes naturelles de ce dernier animal.

La grande ressemblance de la dragonne avec le crocodile feroit penser au premier coup d'œil que leurs mœurs sont semblables : mais ces deux lézards diffèrent par un de ces caractères dont la présence ou l'absence a la plus grande influence sur les habitudes des animaux. M. de Buffon a montré, dans l’histoire nalurelle des oiseaux , combien la forme de leurs becs détermine l'espèce de nourriture qu'ils peuvent prendre , les force à habiter de préférence l'endroit où ils trouvent aisément cette subsistance, et produit ou modifie par là leurs principales habitudes. La faculté de voler qu'ils ont reçue, leur donne la plus grande facilité de changer de place, et les rend par conséquent moins dépendants de la forme de leurs pieds : cependant nous voyons certaines classes d'oiseaux dont les habitudes sont produites par les pieds palmés, avec lesquels ils peuvent nager aisément, ou

DE LA DRAGONNE. 29 bien par les griffes aiguës et fortes qui leur servent à attaquer et à se défendre. Mais il n’en est pas de même des quadrupèdes, tant vivipares qu'ovipares; la nature de leurs aliments est non seulement déterminée par la forme de leur gueule ou de leurs dents, mais encore par celle de leurs pieds, qui leur fournissent des moyens plus ou moins puissants de saisir leur proie ; d’aller avec vitesse d’un endroit à un autre; d’habiter le milieu des eaux, les rivages, les plaines ou les forêts , etc. Une gueule plus ou moins fendue, quelques dents de plus ou de moins, des ongles aigus ou obtus, des doigts réunis ou divisés, en voilà plus qu'il n’en faut pour faire varier leurs mœurs souvent du tout au tout. On en peut voir des exemples dans les quadrupèdes vivipares, parmi lesquels la plupart des animaux qui ont des habitudes communes, qui habitent des lieux semblables, ou qui se nourrissent des mêmes substances, ont leurs dents, leur gueule ou leurs pieds conformés à peu près de la même nauière, quelque différents qu'ils soient d’ailleurs par la forme générale de leurs corps, par leur force et par leur grandeur. La dragonne et le crocodile en sont de nouvelies preuves : la dragonne ressemble beaucoup au crocodile; mais elle en diffère par ses doigts, qui ne sont pas palmés : dès lors elle doit avoir des habitudes différentes : elle doit nager avec plus de peine ; marcher avec plus de vitesse ; retenir les objets avec plus de facilité; grimper sur les arbres; se nourrir quelquefois des animaux des bois ; et c’est en effet ce qui est conforme aux observations que nous avons recueillies. M. de La Borde, qui a nommé cet animal Lézard-cayman, parce qu'il le regarde

avec raison comme faisant la nuance entre les crocodiles et les petits lézards, dit qu'il fréquente les savanes noyéeés et les terrains marécageux ; mais qu'il se tient à terre, et au soleil, plus souvent que dans l’eau. Il est assez difficile à prendre, parce qu'il se renferme dans des trous; il mord cruellement; il darde presque toujours sa langue comme les serpents. M. de La Borde a gardé chez lui, pendant quelque temps, une dragonne en vie; elle se tenoit des heures entières dans l’eau; elle s’y cachoit lorsqu'elle avoit peur; mais elle en sortoit souvent pour aller se chauffer aux rayons du soleil.

La grande différence entre les mœurs de la drasonne et celles du crocodile n’est cependant pas produite par un sens de plus ou de moins, maïs seulement par une membrane de moins et quelques ongles de plus. On remarque des effets semblables dans presque tous les autres animaux, et il en seroit de même dans l’homme , et des différences très peu sensibles dans la conformation extérieure, produiroient une grande diversité dans ses habitudes, si l'intelligence humaine , accrue par la société, n’avoit pas inventé les arts pour compenser les défauts de nature. $

Les animaux qui attaquent le crocodile doivent aussi donner la chasse à la dragonne, qui a bien moins de force pour leur résister, et qui même est souvent dévorée parles grands caymans.

Sa manière de vivre peut donner à sa chair un goût différent de celui de la chair du crocodile : il ne seroit

Page 1