Relation de l’ambassade de lord Macartncy à la Chine
2. Voyez les articles de la raie sephen, du squale requin, du squale roussette , des acipensères , etc.
jours qui fuient avec tant de rapidité, et lui , donnant tout le temps que peuvent exiger ' les soins nécessaires à sa subsistance et à , celle de sa famille , elle tempère pour lui ’ l’horreur de ces climats ténébreux et gelés, et l’aflranchit lui et ceux qui lui sont chers des horreurs plus grandes encore d’une ex- i trême misère.
Que l’on ne soit donc pas étonné que s Bellon, partageant l’opinion de plusieurs , auteurs recommandables, tant anciens que modernes , ait écrit que la Propontide étoit plus utile par ses poissons , que des champs fertiles et de gras pâturages d’une . égale étendue ne pourroient l’être par leurs fourrages et parleurs moissons.
Et douteroit-on maintenant de l’influence prodigieuse d’une immense multiplication des poissons sur la population des ’ empires ? On doit voir avec facilité com- . ment cette merveilleuse multiplication ; soutient, par exemple , sur le territoire de la Chine, l’innombrable quantité d’habi- ‘ tans qui y sont , pour ainsi dire , entassés. Il Et si des temps présens on remonte aux 1 temps anciens, on peut résoudre un grand [ problème historique; on explique comment l’antique Egypte nourrissoit la grande | population sans laquelle les admirables et immenses monumens qui ont résisté au \ ravage de tant de siècles, et subsistent en- i cote sur cette terre célèbre , n’auroient , pas pu être élevés , et sans laquelle Sésos- , tris n’auroit conquis ni les bords de l’Euphrate , du Tigre , de l’Indus et du Gange, i ni les rives du Pont-Euxin, ni les monts de I la Thracei Nous connoissons l’étendue de :i l’ï^§^ypt6 ' lorsque ses pyramides ont été ! construites , lorsque ses armées ont soumis f une grande partie de l’Asie , elle étoit , bornée presque autant qu’à présent par les j déserts stériles qui la circonscrivent à l’o- r rient et à l’occident ; et néanmoins nous , apprenons de Diodore que dix-sept cents ' Egyptiens étoient nés le même jour que Sésostris : on doit donc admettre en Egypte, , à l’époque de la naissance de ce conqué- ! rant fameux , au moins trente-quatre millions d’habitans. Mais quel grand nombre de poissons ne renfermoient pas alors et le fleuve et les canaux et les lacs d’une contrée oû l’art de multiplier ces animaux étoit | un des principaux objets de la solicitude du gouvernement, et des soins de chaque famille ? Il est aisé de calculer que le seul lac Myris ou Mœris pouvoit nourrir plus de dix-huit cent mille millions de poissons de plus d’un demi-mètre de longueur.
DE L’ART DE L’HOMME SUR LES POISSONS
Cependant que l’homme ne se contente pas de transporter à son gré , d’acclimater, de conserver, de multiplier les poissons qu’il préfère ; que l’art prétende à de nouveaux succès ; qu’il se livre à de nouveaux efforts; qu’il tente de remporter sur la Nature des victoires plus brillantes en-core ; qu’il perfectionne son ouvrage ; qu’il améliore les individus qu’il se sera soumis.
On sait depuis long temps que des poissons de la même espèce ne donnent pas dans toutes les eaux une chair également délicate. Plusieurs observations prouvent que, par exemple, dans les mêmes rivières, leur chair est très-saine et très-bonne audessus des villes ou des torrens fangeux , et au contraire insalubre et très-mauvaise au-dessous de ces torrens vaseux ou des amas d’immondices, souvent inséparables des villes populeuses. Ces faits ont été remarqués par plusieurs auteurs, notamment par Rondelet. Qu’on profite de ces résultats ; qu’on recherche les qualités de l’eau les plus propres à donner un goût agréable ou des propriétés salutaires aux différentes espèces de poissons que l’on sera parvenu à multiplier ou à conserver.
Qu’on n’oublie pas qu’il est des moyens faciles et peu dispendieux d’engraisser promptement plusieurs poissons, et particulièrement plusieurs cyprins. On augmente en très-peu de temps leur graisse, eu leur donnant souvent du pain de chenevis, ou des fèves et des pois bouillis , ou du fumier, et notamment de celui de brebis. D’ailleurs une nourriture convenable et abondante développe les poissons avec rapidité , fait jouir beaucoup plus tôt du fruit des soins que l’on a pris de ces animaux , et leur donne la faculté de pondre et de féconder une très-grande quantité d’œufs pendant un très-grand nombre d’années.
On a observé dans tous les temps que le repos et un aliment Irés-copieux engrais- Boient beaucoup les animaux. On s’est servi de ce moyen pour quelques poissons; et on l’a employé d’une manière remarquable pour les carpes : on les a suspendues hors de l’eau , de. manière à leur interdire le plus foible mouvement des nageoires, et elles ont été enveloppées dans de la mousse épaisse qu’on a fréquemment arrosée. Par ce procédé, ces cyprins ont été non seulement réduits à un repos absolu, mais plongés perpétuellement dans une sorte d’humidité ou de fluide aqueux qui , parvenant trés-divisé à leur surface , a été facilement pompé , absorbé , décom-
posé, combiné dans l’intérieur de l’animal, assimilé à une substance, et métamorphosé par conséquent en nourriture très-abondante. Aussi ces carpes maintenues en l’air, mais retenues au milieu d’une mousse humectée presque continuellement, ont-elles bientôt acquis une graisse copieuse, et de plus un goût très-agréable.
Dès le temps de Wiïlughby , et même de celui de Gesncr, on savoit que l’onpouvoit ouvrir le ventre à certains poissons , et surtout au brochet et à quelques autres ésoces, sans qu’ils en périssent, et même sans qu’ils en parussent long-temps incommodés. Il suffit de séparer les muscles avec dextérité , de rapprocher les chairs et les tégumens avec adresse, cl de les recoudre avec précaution, pour qu’ils puissent plus facilement se réunir. Cette facilité a donné l’idée d’employer, pour engraisser ces poissons, le même moyen dont on se sert pour donner un très-grand surcroît de graisse aux bœufs , aux moutons . aux cha'pons, aux poulardes, etc. On a essayé, avec beaucoup de succès, d’enlever aux femelles leurs ovaires, et aux mâles leurs laites. La soustraction de ces organes, faite avec habileté et avec beaucoup d’attention , n’a dérangé que pendant un temps très-court la santé des poissons qui l’ont éprouvée ; et toute la partie de leur substance qui se portait vers leurs laites ou vers leurs ovaires, et qui y donnoit naissance ou à des centaines de milliers d’œufs , ou aune quantité très-considérable de liqueur fécondante, ne trouvant plus d’organe particulier pour l’élaborer ni même pour la recevoir, a reflué vers les autres portions du corps , s’est jetée principalement dansle tissu cellulaire, et y a produit une graisse non seulement d’un goût exquis, mais encore d’un volume extraordinaire.
Mais que l’on ait surtout recours, pour l’amélioration des poissons, à ce moyen dont on a retiré de si grands avantages pour accroître les bonnes qualités et les belles formes de tant d’autres animaux utiles, et qui produit des phénomènes physiologiques dignes de toute l’attention du naturaliste : c’est le croisement des races que nous recommandons. On sait que c’est par ce croisement que l’on est parvenu à perfectionner le belier, le bœuf, l’âne elle cheval. Les espèces de poisson, et principalement celles qui vivent trèsprès de nous , qui préfèrent à la haute mer les rivages de l’océan, les fleuves, les rivières et les lacs, et qui, parla nature de
EFFETS
leur séjour, sont plus soumisesà rinfliience de la nourriture , du climat, de la saison, ou de la qualité des eaux, présentent des races très-distincles, et séparées l’une de l’autre par leur grandeur, leur force, leurs propriétés ou la nature de leurs organes. Qu’on les croise ; c’est-à-dire qu’on féconde les œufs de l’une avec la laite d’une autre.
Les individus qui proviennent du mélange de deux races , non seulement valent mieux que la race la moins bonne des deux qui ont concouru à les former, mais encore sont préférables à la meilleure de ces deux races qui se sont réunies. C’est un fait très-remarquable , trés-constaté, et dont on n’a donné jusqu’à présent aucune explication véritablement satisfaisante , parce qu’on ne l’avoit pas considéré dans la classe des poissons, dont l’acte de la génération est beaucoup plus soumis à l’examen dans quelques-unes de ces circonstances, que celui des mammifères et des oiseaux qui avoient été les objets de l’étude et de la recherche des zoologues.
Rapprochons donc ce qu’on peut dire de ce curieux phénomène.
Premièrement, une race qui se réunit à une seconde éprouve , relativement à l’influence qu’elle tend à exercer, une sorte de résistance que produisent les disparités et les disconvenances de ces deux races : cette résistance est cependant vaincue , parce qu’elle est très-limitée. Êt. l’on ne peut plus ignorer en physiologie qu’il n’en est pas des corps organisés et vivaus comme de la matière brute et des substances mortes. Un obstacle tend les ressorts du corps organisé , de manière que son énergie vitale en est augmentée , au point que , lorsque cet obstacle est écarté, non seulement la puissance du corps vivant est égale à ce qu’elle étoit avant la résistance, maismême qu’elle est supérieure à la force dont elle jouissoit. Les disconvenances de deux races qui se rapprochent font donc naître un accroissement de vitalité , d’action et de développement , dans le produit de leur réunion.
Secondement, dans un mâle et une femelle d’une race, il n’y a que certaines portions analogues les unes aux autres qui agissent directement ou indirectement pour la reproduction de l’espèce. Lorsqu’une nouvelle race s’en approche , elle met en mouvement d’autres portions qui , a cause de leur repos antérieur, doivent produire déplus grands effets que les premières.
Troisièmement, les deux races mêlées l’une avec l’autre ont entre elles des rapports desquels résulte un grand développement dans les fruits de leur union, parce que ce développement ne doit pas être considéré comme la somme de l’addition des qualités de l’une et de l’autre des deux races , mais comme le produit d’une multiplication , et ce qui est la même chose , comme l’elfet d’une sorte d’intussusception et de combinaison intime, au lieu d’une simple juxta-position et d’une jonction supei'ficielle.
C’est un fait semblable à celui qu’observent les chimistes, lorsque, par suite d’une pénétration plus ou moins grande, le poids de deux substances qu’ils ont combinées l’une avec l’autre est plus grand que la somme des poids de ces deux substances avant leur combinaison.
Le résul tat du croisement de deux races n’est cependant pas nécessairement, et | dans toutes les circonstances, le perfection- | nement des espèces : il peut arriver et il | arrive quelquefois que ce croisement les I détériore au lieu de les améliorer. En effet, et indépendamment d’autre raison , chacun des deux individus qui se rapprochent dans , l’acte de la génération peut être regardé comme imprimant la forme à l’être qui provient de leur union, ou comme fournissant la matière qui doit être façonnée , ou comme influant à la fois sur le fond et sur la forme : mais nous ne pouvons avoir aucune raison de supposer qu’après la réunion de deux races, il y ait nécessairement, entre la matière qui doit servir au * développement et le moule dans lequel elle doit être figurée , plus de convenance qu’il ^ n’y en avoit avant cette même réunion, dans les individus de chacune de ces deux i races considérées séparément. j
Il y a donc dans l’éloignement des races j l’une de l’autre , c’est-à-dire dans le nom- j bre des différences qui les séparent , une li- j mite en-deçà et au-delà de laquelle le croisement est par lui-même plus nuisible qu’avantageux.
L’expérience seule peut faire connoître cette limite ; maison sera toujours sûr d’évite’’ tous les inconvéniens qui peuvent résulter du croisementconsidéré en lui-même, si dans cette opération on n’emploie jamais que les meilleures races, et si, par exemple, en mêlant les races des poissons, on ne cesse de rechercher celles qui offrent le plus de propriétés utiles , soit pour obtenir les œufs que l’on voudra féconder, soit pour
DE L’ART DE L’HOMME SUR LES ROISSONS
se procurer la liqueur active par le moyen de laquelle on désirera de vivifier ces œufs.
Toilà à quoi se réduit ce que nous pouvons dire du croisement des races, après avoir réuni dans notre pensée les vérités déjà publiées sur cette partie de la physiologie , les avoir dégagées de tout appareil scientifique, les avoir débai rassées de toute idée étrangère, les avoir comparées, et y avoir ajouté le résultat de quelques réflexions et de quelques observations nouvelles.
Considérons maintenant de plus haut ce que peut l’homme pour l’amélioration des poissons. Tâchons de voir dans toute son étendue l’influence qu’il peut exercer sur ces animaux par l’emploi des quatre grands moyens dont on s’est servi , toutes les fois qu’il a voulu modifier la Nature vivante. Ces quatre moyens sipuissanssont, la nourriture abondante et convenable qu’il a donnée, l’abri qu’il aprocuré, la contrainte qu’il a imposée , le choix qu’il a fait des mâles et des femelles pour la propagation de l’espèce.
En réunissant ou en employant séparément ces quatre instrumens de son pouvoir, l’homme a modifié les poissons d’une manière bien plus profonde qu’on ne le croiroit au premier coup d’œil. En rapprochant un grand nombre de germes , il a resserré dans un espace assez étroit les œufs de ces animaux, pour que plusieurs de ces œufs se soient collés l’un à l’autre , comprimés, pénétrés , entièrement réunis, et, pour ainsi dire, identifiés ; et de cette introduction d’un œuf dans un autre , si je puis parler ainsi , il est résulté une confusion si grande de deux fœtus , que l’on a vu éclore des poissons monstrueux , dont les uns avoient deux têtes et deux avantcorps, pendant que d’autres présentaient deux têtes, deux corps et deux queues liés ensemble par le ventre ou par un côté qui appartenait aux deux corps, et attachés même quelquefois par cet organe commun, de manière à représenter une croix.
Mais laissons ce§ écarts que la Nature , contrainte d’obéir à l’art de l’homme, peut présenter, comme lorsque , indépendante de cet art , elle n’est soumise qu’aux hasards des accidens : les produits de cette sorte d’accouplement extraordinaire ne constituent aucune amélioration ni del’espéce, ni même ne l’individu ; ils ne se perpétuent pas par la génération; ils n’ont en
général qu’une courte existence ; ils sont étrangers à notre sujet.
Examinons des effets bien différons de CCS phénomènes , et par leur durée , et par leur esssencc.
Voici tous les attributs des poissons que la domesticité a déjà pu changer :
Les couleurs : elles ont été variées et dans leurs nuances et dans leur distribution.
Les écailles : elles ont acquis ou perdu de leur épaisseur et de leur opacité ; leur figure a été altérée ; leur surface étendue ou rétrécie ; leur adhésion à la peau affoiblie ou fortifiée ; leur nombre diminué ou augmenté.
Les dimensions générales : elles ont été agrandies ou rapetissées.
Les proportions des principales parties de la tête , du corps ou de la queue : elles ont montré de nouveaux rapports.
La nageoire dorsale : elle a disparu.
La nageoire de la queue : elle a offert une nouvelle forme, et de plus elle a été ou doublée ou triplée , comme on a pu le voir, par exemple, en examinant les modifications que le cyprin doré a subies dans les bassins d’Europe, et surtout dans ceux de la Chine, où il est élevé avec soin depuis un grand nombre de siècles.
L’art a donc déjà remanié, pour ainsi dire , non seulement les tégumens des poissons , et même un des plus puissans instrumens de leur natation, mais encore presque tous leurs organes, puisqu’il en a changé les proportions ainsi que l’étendue.
C’est par ces grandes modifications qu’il a produit des variétés remarquables. A mesure que l’influence a été forte, que l’impression a été vive, qu’elle a pénétré plus avant, le changement a été plus profond, et par conséquent plus durable. La nouvelle manière d’être , produite par l’empire de l’homme, a été assez intérieure, assez empreinte dans tous les organes qui concourent à la génération , assez liée avec toutes les forces qui contribuent à cet acte, pour qu’elle ait été transmise, au moins en grande partie , aux individus provenus de mâles et de femelles déjà modifiés. Les variétés sont devenues des races plus ou moins durables; et lorsque , par la constance des soins de l’homme, elles auront acquis tous les caractères de la stabilité. c’est-à-dire, lorsque toutes les parties de l’animal qui, par une suite de leur dépendance mutuelle, peuvent agir les unes
EFFETS
sur les autres , auront reçu une modification proportionnelle, et que par conséquent il n’existera plus de cause intérieure qui tende à ramener les variétés vers leur état primitif, ces mêmes variétés, au moins si elles sont séparées , par d’assez grandes différences , de la souche dont elles auront été été détachées, constitueront de véritables espèces permanentes et distinctes.
C’est alors que l’homme aura réellement exercé une puissance rivale de celle de la Nature , et qu’il aura conquis l’usage d’un mode nouveau et bien important d’améliorer les poissons.
Mais il peut déjà avoir recours à ce mode , d’une manière qui marquera moins la piiissance de son art, mais qui sera bien plus courte et bien plus facile.
Qu’il fasse pour les espèces ce que nous avons dit qu’il devoit faire pour les races ; qu’il mêle une espèce avec une autre ; qu’il emploie la laite de l’une à féconder les œufs de l’autre, il ne craindra dans ses tentatives aucun des obstacles que l’on a dû vaincre , toutes les fois qu’on a voulu tenter l’accouplement d’un mâle ou d’une femelle avec une femelle ou un mâle d’une espèce éirangére , et que l’on a choisi les objets de ses essais parmi les mammifères, ou parmi les oiseaux. On dispose avec tant de facilité de la laite et des œufs!
En renouvelant ces efibrts, non seulement on obtiendra des mulets, mais des mulets féconds, et qui transmettront leurs qualités aux générations qui leur devront le jour. On aura des espèces métives, mais durables, distinctes, et existantes par ellesmêmes.
On sait que la carpe produit facilement des métis avec la gibelle, ou avec d’autres cyprins. Qu’on suive cette indication.
Pour éprouver moins de difficultés , qu’on cherche d’abord à réunir deux espèces qui fraient dans le même temps , ou dont les époques du frai arrivent de manière que le commencement de l’une de ces deux époques se rencontrent avec la fin de l’autre.
Si l’on ne peut pas se procurer facilement de la liqueur séminale de l’une des deux espèces, et l’obtenir avant qu’elle n’ait perdu, en se desséchant ou en s’altérant, sa qualité vivifiante, qu’on place des œufs de la seconde à une profondeur convenable , et à une exposition favorable , dans les eaux fréquentées par les mâles de la première. Qu’on les y arrange de manière que leur odeur attire facilement ces
mâles, et que leur position les invite, pour ainsi dire , à les arroser de leur fluide fécondant. Dans quelques circonstances, on pourroit les y contraindre , en quelque sorte, en détruisant autour de leur habitation ordinaire, et à une distance assez grande, les œufs de leurs propres femelles. Dans d’autres circonstances, on pourroit essayer de les faire arriver en grand nombre au-dessus de ces œufs étrangers que l’on voudroit les voir vivifier, en mêlant à ces œufs une substance composée ^ factice et odorante, que plusieui’s tentatives feroient découvrir , et qui , agissant sur leur odorat comme les œufs de leur espèce , les détermineroit aussi efficacement que ces derniers à se débarrasser de leur laite, et à la répandre adondamment.
Voudra-t-on se livrer à des essais plus hasardeux, et réunir deux espèces de pois^ sons dont les époques du frai sont séparées par un intervalle de quelques jours? Que l’on garde des œufs de l’espèce qui fraie le plus tôt ; que l’on se souvienne qu’on peut les préserver du degré de décomposition qui s’opposeroit à leur fécondation , et qu’on les répande, avec les précautions nécessaires, à la portée des mâles de la seconde espèce, lorsque ces derniers sont arrivés au terme de la maturité.
Au reste , les soins multipliés que l’on est obligé de se donner pour faire réussir ces unions que l’on pourroit nommer artificielles , expliquent pourquoi des réunions analogues sont très-peu fréquentes dans la Nature , et par conséquent pourquoi cette Nature, quelque puissante qu’elle soit, ne produit cependant que très-rarement des espèces nouvelles par le mélange des espèces anciennes. Cependant, depuis que l’on observe avec plus d’attention les poissons , ou remarque, dans plusieurs genres de ces animaux , des individus qui, présentant des caractères de deux espèces différentes et plus ou moins voisines, paroissent appartenir à une race intermédiaire que l’on devra regarder comme une espèce métive et distincte, lorsqu’on l’aura vue se maintenir pendant un temps très - long avec toutes ses propriétés particulières , et du moins avec ses attributs essentiels. Nous avons commencé de recueillir des faits curieux au sujet de ces espèces, pour ainsi dire , mi-parties , dans les lettres de plusieurs de nos savans correspondans, et notamment M. Noël, de Rouen. Ce dernier naturaliste pense, par exemple, que les nombreuses espèces de raies qui se fencon-
DE L’ART DE LTIOMME SUR LES POISSONS
tient sur les rives françaises de la Manche, lors du temps de la fécondation des œufs , doivent, en se mêlant ensemble, avoir donné ou donner le jour à des espèces ou races nouvelles. Cette opinion de M. Noël rappelle celle des anciens au sujet des monstres de l’Afrique. Ils croy oient que les grands mammifères de cette partie du monde qui habitent les environs des déserts , et que la chaleur et la soif dévorantes contraignent de se rassembler fréquemment en troupes très-nombreuses autour des amas d’eau qui résistent aux rayons ardens du soleil dans ces régions voisines des tropiques , doivent souvent s’accoupler les uns avec les autres , et que de leur union résultent des mulets féconds ou inféconds, qui, par le mélange extraordkiaire de diverses formes remarquables et de difîerens attributs singuliers, méritent ce nom imposant de monstres africains.
Cependant ne cessons pas de nous occuper de ces poissons mulets que l’art peut produire ou que la Nature fait naître chaque jour par l’union de la carpe avec la gibelle , ou par celle de plusieurs autres espèces , sans faire une réflexion importante relativement à la génération des animaux dont nous écrivons l’histoire, et même à celle de presque tous les animaux.
Des auteurs d’une grande autorité ont écrit que, dans la reproduction des poissons , la femelle exerçoit une si grande influence , que le fœtus étoit entièrement formé dans l’œuf avant l’émission de la laite du mâle , et que la liqueur séminale dont l’œuf étoit arrosé, imbibé et pénétré, ne devoit être considérée que comme xine sorte de stimulus propre à donner le mouvement et la vie à l’embryon préexistant.
Cette opinion a été étendue et généralisée au point de devenir une théorie sur la génération des animaux, et même sur celle de l’homme. Mais l’existence des métis ne détruit-elle pas cette hypothèse ? Ne doit-on pas voir que si la liqueur fécondante du mâle n’étoit qu’un fluide excitateur, n’influoit en rien sur la forme du fœtus , ne donnoit aucune partie à l’embryon, les œufs de la même femelle , de quelque laite qu’ils fussent arrosés, feroient toujours naître des individus semblables? le stimulus pourvoit être plus ou moins actif ; l’embryon seroit plus fort ou plus foible ; le fœtus éclôroit plus tôt ou plus tard ; l’animal jouiroit d’une vitalité plus ou moins grande; mais ses formes soroient îonjoins
les mêmes; le nombre de ses organes ne varieroit pas ; les dimensions pourroient être agrandies ou diminuées; mais les proportions, les attributs, les signes distinctifs , ne montreroient aucun changement, aucune modification ; aucun individu ne présenteroit en même temps et des traits du mâle et des traits de la femelle ; il ne pour-., roit , dans aucune circonstance , exister un véritable métis.
Quoi qu’il en soit , les espèces que l’homme produira , soit par l’influence qu’il exercera sur les individus soumis à son empire , soit par les alliances qu’il établira entre des espèces voisines ou éloignées, seront un grand moyen de comparaison pour juger de eelles que la Nature a pu ou pourra faire naître dans le cours des siècles. Les modifications que l’homme imprime serviront à déterminer celles que la Nature impose. La connoissance que l’on aura du point où aura commencé le développement des premières , et de celui où il se sera arrêté, dévoilera l’origine et l’étendue des secondes. Les espèces artificielles seront la mesure des espèces naturelles. On sait, par exemple, que le cyprin doré de la Chine perd dans la domesticité, non seulement des traits de son espèce par l’altération de la forme de sa nageoire caudale , mais encore des signes distinctifs du groupe principal ou du genre auquel il appartient, puisque la nageoire du dos lui est ôtée par l’art , et même des caractères de la grande famille ou de l’ordre dans lequel il doit être compris , puisque la main de l’homme le prive de ses nageoires inférieures dont la position ou l’absence indiquent les ordres des poissons.
A la vérité, l’action de l’homme n’a pas encore pénétré assez avant dans l’intérieur de ce cyprin doré pour y changer ces proportions générales de l’estomac , des intestins, du foie, des reins, des ovaires, etc., qui constituent véritablement la diversité des ordres, pendant que l’absence ou la position des nageoires inférieures n’est qu’un signe extérieur qui, par ses relations avec la forme et les dimensions des organes internes, annonce ces ordres sans en produire la diversité.
Mais que sont quelques milliers d’années, pendant lesquels les Chinois ont manié , pour ainsi dire , leur cyprin doré , lorsqu’on les compare au temps dont la Nature dispose? C’est cette lenteur dans îe travail , c’est cette série infinie d’actions successives, c’est celte accumulation per
EFFETS
pétuelle d’efforts dirigés dans le même sens, c’est cette constance et dans l’intensité et dans la tendance de la force , c’est cet emploi de tous les instans dans une durée non interrompue de milliers de siècles, qui, survivant à tous les obstacles qu’elle n’a pu ni dissoudre ni écarter, est le véiitable principe de la puissance irrésistible de la Nature. En ce sens, la Nature est le temps, qui régne sans contrainte sur la matière qu’elle façonne et sur l’espace dans lequel elle distribue les ouvrages de ses mains immortelles.
Ce sera donc toujours bien au-delà de la limite du pouvoir de l’homme , qu’il faudra placer celle de la force victorieuse qui appartient à la Nature. Mais les jugemens que nous porterons de cette force d’après l’étendue de l’art n’en seront que plus fondés ; nous n’aurons que plus de raison de dire que les espèces artificielles, excellentes mesures des espèces naturelles produites dans la suite des âges, sont aussi le mètre d’après lequel nous pourrons évaluer avec précision le nombre des espèces perdues , le nombre de celles qui ont disparu avec les siècles.
Deux grandes manières de considérer l’univers animé sont dignes de toute l’attention du véritable naturaliste.
D’un côté , on peut voir, dans les temps très-anciens, tous les animaux n’existant encore que dans quelques espèces primitives, qui, par des moyens analogues à ceux que l’art de l’homme peut employer, ont produit, par la force de la nature, des espèces secondaires, lesquelles par elles-mêmes , ou par leur union avec les primitives, ont fait naître des espèces tertiaires, etc. Chaque degré de cet accroissement successif offrant un plus grand nombre d’objets que le degré précécent, les a montrés séparés les uns des autres par des intervalles plus petits, et distingués par des caractères moins sensibles; et c’est ainsique les produits animés de la création sont parvenus à cette multitude innombrable et à cette admirable variété qui étonnent et enchantent l’observateur.
D’un autre côté, ou peut supposer que, dans les premiers âges , toutes le manières d’être ont été employées par la Nature ; qu’elle a réalise toutes les formes, développé tous les organes, mis en jeu toutes les facultés, donné le jour à tous les êtres vivans que l’imagination la plus bizarre peut concevoir; que, dans ce nombre infini d’espèces , celles qui n’avoient reçu
que des moyens imparfaits de pourvoir à leur nourriture , à leur conservation , à leur reproduction , sont tombées successivement dans le néant ; et que tout s’est réduit enfin à ces espèces majeures, êtres mieux partagés , qui figurent encore sur le globe.
Quelque opinion qu’il faille préférer sur le point du départ de la Nature créatrice, sur cette multiplication croissante, ou sur cette réduction graduelle, l’état actuel des choses ne nous permet pas de ne pas considérer la Nature vivante comme se balançant entre les deux grandes limites que lui opposeroient à une extrémité un petit nombre d’espèces primitives , et à l’autre extrémité l’infinité de toutes les espèces que l’on peut imaginer. Elle tend continuellement vers l’une ou vers l’autre de ces deux limites , sans pouvoir maintenant en approcher, parce qu’elle obéit à des causes qui agissent en sens contraire les unes des autres,* et qui, tour à tour victorieuses et vaincues , ne cèdent , lors de quelques époques, que pour reparoître ensuite avec leur première supériorité.
Quel spectacle que celui de ces alternatives ] quelle étude que celle de ces phénomènes ! quelle recherche que celle de ces causes ! quelle histoire que celle de ces époques !
Et pour les bien décrire, ou plutôt pour les connoître dans toute leur étendue, il faut les contempler sous les différons points de vue que donnent trois suppositions , parmi lesquelles le naturaliste doit choisir, lorsqu’il examine l’état passé, présent et futur du globe sur lequel s’opère ce balancement merveilleux.
La température de la terre est-elle constante , comme on l’a cru pendant longtemps? ou la chaleur dont elle est pénétrée va-t elle en croissant , ainsi que quelques physiciens l’ont pensé? ou cette chaleur décroît-elle chaque jour, comme l’ont éci'it de grands naturalistes et de grands " géomètres, les Leibnitz, les Bulfon , les Laplace ?
Présentons la question sous un aspect plus direct. La Nature vivante est -elle toujours animée par la même température ? ou la chaleur , ce grand principe de son énergie , diminue - 1 - elle ou s’accroît-elle à mesure que les siècles augmentent ?
Quels sujets sublimes pour la méditation du géologue et du zoologiste ! quelle
SUR L’ART DE L’HOMME SUR LES POISSONS
immensité d’objets ! quelle noble fierté l’homme devra ressentir, lorsque après les avoir contemplés, son génie les verra sans nuage , les peindra sans erreur , et met-
tant chaque événement à sa place , fera la part et des temps écoulés et des temps qui s’avancent!