Le cheiline trilobé
Deux lignes latérales; la nageoire caudale t rilobée.
maux , qui aient été , pour les premiers peuples civilisés de l’Europe-, l’objet de plus de recherches, d’attention et d’éloges, que le scare dont nous allons parler. Nous avons cru devoir le séparer des labres proprement dits, et le mettre à la tête efun
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LE GHEÎLINB SGAEE,
genre parliculier dont le nom ckeilîne * indique la conformation des lèvres, qui rapproche des labres cette petite famille , pendant qu’elle s’en éloigne par d’autres caractères. Mais il ne faut pas surtout le confondre avec les osseux connus des naturalistes modernes sous le nom de scares , qui forment un genre très-distinct de tous les autres , et qui diffèrent de notre cheiline par des traits très-remarquables, quoique plusieurs de ces animaux habitent dans la Méditerranée , comme le poisson dont nous écrivons l’histoire. La dénomination de scare est générique pour tous ces osseux qui composent une famille particulière : elle est spécifique pour celui que nous décrivons. Nous aurions cependant, pour éviter toute équivoque , supprimé ou ce nom générique ou spécifique , si le premier n’avoit été généralement adopté par tous les naturalistes récens, et si le second n’avoit été consacré, et par tous les écrivains anciens, et par toùs les auteurs modernes qui ont traité du cheiline que nous examinons.
Ce poisson non-seulement habite dans la Méditerranée , ainsi que nous venons de le dire , mais encore vit dans les eaux qui baignent et la Sicile , et la Grèce , et les îles répandues auprès des rivages fortunés de cette Grèce si fameuse. Il n’est donc pas surprenant que les premiers naturalistes grecs aient pu observer cet osseux avec facilité. Ce cheiline est d’une couleur blanchâtre ou livide mêlée de rouge. Il ne parvient guère qu’à la longueur de deux ou trois décimètres. Les écailles qui le recouvrent sont grandes et très-transparentes. Il montre , sur les côtés de sa queue, des appendices transversales , dont la forme et la position ont frappé les observateurs. La conformation de ses dents n’a pas été moins remarquée ; elles sont émoussées , au lieu d’être pointues, et par conséquent trèspropres à couper ou arracher les algues et les autres plantes marines que le scare trouve sur les rochers qu’il fréquente. Ces végétaux marins paroissent être l’aliment préféré par ce cheiline , et cette singularité n’a pas échappé aux naturalistes d’Europe les plus anciens. Mais ils ne se sont pas contentés de rechercher les rapports que présente le scare entre la forme de ses dents , les dimensions de son canal intestinal, la qualité de ses sucs digestifs, et la nature de sa nourriture très-différente de celle ^ui cenvient au plus grand nombre de pois-
sons : ils ont considéré le scare comme occupant parmi cés poissons carnassiers la même place que les animaux ruminans qui ne vivent que de plantes , parmi les mammifères qui ne se nourrissent que de proie ; exagérant ce parallèle, étendant les ressemblances, et tombant dans une erreur qu’il auroit été cependant facile d’éviter, ils sont allés jusqu’à dire que le scare ruminoit ; et voilà pourquoi, suivant Aristote, plusieurs Grecs l’ont appelé
Les individus de cette espèce vivent en troupes; et le poète grec Oppien, qui a cru devoir chanter leur affection mutuelle , dit que lorsqu’un scare a été pris à l’hameçon , un de ses compagnons accourt , èl coupe la corde qui retient le crochet èl l’animal , avec ses dents obtuses dont il est accoutumé à se servir pour arfacher ou scier l’herbe qui tapisse le fond des mers j il ajoute que si un scare enfermé dans une nasse cherche à en sortir la queue la première , ces mêmes compagnons l’aident dans ses efforts en le saisissant avec leur gueule par cette queue qui se présente à eux , et en la tirant avec force et constance ; et enfin , pour ne refuser à l’espèce doht nous nous occupons aucune nuance d’attachement, il nous montre les mâles accourant vers une femelle retenue dans une nasse ou par un hameçon , et s’exposant , pour l’amour d’elle , à tous les dangers dont les pêcheurs les menacent. Mais je n’ai pas besoin de faire remarquer que c’est un poète qui parle ; et combien le naturaliste , plus sévère que le poète , n’est-il pas forcé de réduire à quelques faits peu extraordinaires des habitudes si touchantes, et que la sensibilité voudroit conserver comme autant d’exemples utiles et d’heureux souvenirs !
Le scare s’avançoît, lors ^es premiers siècles de l’ère vulgaire , dans l’Archipel et dans la mer dite alors de Carpathie , jusqu’au premier promontoire de la Troade.
C’est de ces parages que, sous l’empire de Tibère Claude, le commandant d’une flotte romaine , nommé Optatus Elipertias ou Elipartius, apporta plusieurs scares vivans qu’il répandit le long du rivage d’Ostie et de la Campanie. Pendant cinq ans on eut le soin de rendre à la mer ceux de ces poissons que les pêcheurs prenoient avec leurs lignes ou dans leurs filets ; et par celle attention bien facile et bien simple , mais soutenue, les scares multiplièrent promptement et devinrent très-communs auprès des côtes italiques, dans le voishiage des-
m LE SCHEILINE SCARE.
quelles on n’en avoit jamais vu auparavant. Ce fait est plus important qu’on ne le croit, et pourvoit nous servir à prouver ce que nous dirons avant de terminer cette histoire, au sujet de l’acclimatation des poissons, à ceux qui s’intéressent à la prospérité des peuples.
Le commentateur d’Aristote , l’Egyptien Philoponus, a écrit vers la fin du sixième siècle , ou au commencement du septième , que les scares produisoient quelque son , lorsque , placés à la surface de la mer, et élevant la tête au-dessus des ondes, ils faisoient jaillir l’eau de leur bouche avec rapidité. Peut-être-, en effet, faudra-t-il attribuer à ces cheilines la faculté de faire entendre quelque bruissement analogue , et par sa nature , et par sa cause , à celui que font naître plusieurs trigles et d’autres espèces de poissons cartilagineux ou osseux, dont nous avons déjà parlé*.
Dans le temps du grand luxe des Romains, le scare étoit très-recherche. Le poète latin Martial nous apprend que ce poisson faisoit les délices des tables les plus délicates et les plus somptueuses; que son foie étoit la partie de ce poisson que l’on préféroit, et que même l’on mangeoit ses intestins sans les vider ; ce qui doit moins étonner lorsqu’on pense que cet osseux ne vit que de végétaux, que de voir nos gourmets modernes manger également , sans les vider, des oiseaux dont l’aliment composé de substances animales est sujet à une véritable corruption. Dans le siècle de Rondelet , ce goût pour le scare , et même pour ses intestins , étoit encore très-vif : ce naturaliste a écrit que cet osseux devoit être regardé comme le premier entre les poissons qui vivent au milieu des rochers ; que sa chair étoit légère, friable, facile à digérer, très-agréable , et que ses boyaux , qu’il ne falloit pas jeter, sentoient la violette. Mais le prix que l’on donnoit du scare , à l’époque où Rondelet a publié son Histoire des poissons, étoit bien inférieur à celui qu’on en olfroit à Rome quelque temps avant que Pline ne mît au jour son immortel ouvrage. Ce poisson entroit dans la composition de ces mets fameux pour lesquels on réunissoit les objets les plus rares, et que l’on servoit à Titellius dans un plat qui , à cause de sa grandeur, avoit été appelé le bouclier de Minerve. Les entrailles du scare paroissoient dans ce plat
^ t . Voye le Discours sur la nature des poissons.
avec des cervelles de faisans et de paons , des langues de phénicoptéres , et des laites du poisson que les anciens appeloient murène j et que nous nommons murénophis.
Au reste , ce ne sont pas seulement les plantes marines qui conviennent au scare ; il se nourrit aussi de végétaux terrestres ; et voilà pourquoi , lorsqu’on a voulu le pêcher, on a souvent employé avec succès, pour amorce , des feuilles de pois , de fèves, ou d’autres plantes analogues à ces dernières ‘.
LE CHEILINE TRILOBÉ.
Suivant Commerson, dans les papiers duquel nous avons trouvé une note trèsétendue sur ce cheiline encore inconnu des naturalistes, le trilobé a la grandeur et une partie des proportions d’une carpe ordinaire. La couleur générale de ce poisson est d’un brun bleuâtre relevé sur la tête, la nuque et les opercules , par des traits, | des taches ou des points rouges, blancs et I jaunes. Ses pectorales sont jaunes, particuliérement à leur base , et ses thoracines variées de rouge. La tête et le corps du trilobé sont d’ailleurs hauts et épais. Presque toute sa surface est revêtue d’écailles arrondies, grandes et lisses. Les deux dents antérieures de chaque mâchoire sont plus longues que les autres. Deux lames composent chaque opercule. Indépendamment de la forme trilobée et de la surface trèsétendue de la caudale , cette nageoire est recouverte à sa base et de chaque côté par trois ou quatre appendices presque membraneuses, semblables par leur forme à des écailles longues, larges et pointues, et qui flottent , pour ainsi dire , sur cette même base , à laquelle elles ne tiennent que par une petite portion de leur contour.
La dorsale et l’anale se prolongent en pointe vers la caudale. Les deux lignes latérales sont très-droites : la supérieure régne depuis l’opercule jusque vers la fin de la dorsale; la seconde va depuis le point correspondant au milieu de la longueur de l’anale , jusqu’aux appendices de la nageoire de la queue ^ ; et chacune paroît