LE CURÉ
La Raison n'a régné que lorsqu'on a su lire.
On y avait donné entre temps La Morl de Coligny ou la Sainl-Barlhélemy , par Arnault-Baculard ; La Parité de Chasse d'Henri IV, par Willemain d'Abancourt, etc. Le 22 octobre 1791, le théâtre Molière donna la première représentation du Comte Oxliern, suivi A''lIenriol et Boulotte, parodie du Procureur arbitre.
Le succès parut assez vif, et cependant le nom de l'auteur souleva dès la seconde représentation assez de tempête pour qu'on ne redonnât plus la pièce, à Paris du moins. Cette seconde représentation eut lieu le 4 novembre 1791. Le Comte Oxtiern était suivi de L'Ecole des Maris. Cette représentation tut si bruyante que le Moniteur, qui n'avait pas encore parlé du théâtre Molière, inséra le 6 novembre 1791 l'article suivant :
« Le Comte Oxtiern ou les Effets du Libertinage, drame en trois actes, en prose, a été représenté avec succès sur ce théâtre.
« Oxtiern, grand seigneur suédois, libertin déterminé, a violé et enlevé Ernestine, fille du comte de Falkenheim ; il a fait jeter son amant en prison sur une fausse accusation ; il amène sa malheureuse victime à une lieue de Stockholm, dans une auberge dont le maître, nommé Fabrice, est un honnête homme. Le père d'Ernestine court sur ses traces et la retrouve. La jeune personne, au désespoir, imagine un moyen de se
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venger du monstre qui l'a déshonorée : elle lui donne rendezvous à onze heures du soir, dans le jardin, pour se battre à l'épée. Sa lettre est écrite de manière à faire croire qu'elle est du frère d'Ernestine Son père envoie de son côté un cartel à Oxtiern, et celui-ci, instruit du projet d'Ernestine, conçoit l'horrible dessein de mettre la fille aux mains avec le père. Effectivement, tous deux arrivent au rendez-vous ; ils s'attaquent et se battent avec vigueur, quand un jeune homme accourt les séparer : c'est l'amant d'Ernestine que l'honnête P'abrice a tiré de prison; le premier usage qu'il a fait de sa liberté a été de se battre avec Oxtiern qu'il a tué. Il épouse sa maîtresse après l'avoir vengée.
« Il y a de l'intérêt et de l'énergie dans cette pièce; mais le rôle d'Oxtiern est d'une atrocité révoltante. Il est plus scélérat, plus vil que Lovelace et n'est pas plus aimable.
« Un incident a pensé troubler la seconde représentation de cette pièce. Au commencement du second acte, un spectateur mécontent ou malveillant, mais à coup sûr indiscret, a crié : « Baissez le rideau ! » Il avait tort, car il ne lui était pas permis d'exiger l'interruption de la pièce. Le garçon de théâtre a eu le tort d'obéir à cet ordre isolé et de baisser le rideau plus qu'à moitié. Enfin, beaucoup de spectateurs, après l'avoir fait relever, ont crié : « .1 la porte ! » sur le turbulent motionnaire, et ils ont eu tort à leur tour, car on n'a pas le droit de chasser un homme d'un spectacle pour y avoir dit son avis. De là est résultée une espèce de scission dans l'assemblée. Une très faible minorité a fait entendre de timides coups de sifllets dont l'auteur a été bien dédommagé par les applaudissements nombreux de la majorité. On l'a demandé après la représentation : c'est M. de Sade. »
Le marquis avait pris le sujet de son drame dans un de ses contes des Crimes de l'Amour : Erncslinc, nouvelle suédoise, dont le brouillon existe encore dans le manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale.
Dans la nouvelle, l'auteur aurait rencontré Oxtiern travaillant comme forçat dans les mines de Taperg, en Suède, et se serait fait raconter son histoire. Dans ce conte, Ernestine meurt, tuée par son père qui, à la fin du récif, arrive apportant à Oxtiern sa liberté qu'il a obtenue du roi.
Ce drame ne reparut que huit ans plus tard, le 13 décembre 1799, sur le théâtre de Versailles, avec ce titre modifié : Oxliern ou les Malheurs du Liberlinage.
A Versailles, le marquis de Sade avait fait jouer une autre pièce, dans laquelle il remplissait un rôle. Le fait est attesté par la lettre suivante, de la Colleclion De la Porlc. Elle est datée du 30 janvier 1798, et je n'ai pu découvrir le nom du destinataire.
« Vive Dieu, voilà au moins une lettre qui me plaît et je vous en remercie, c'est tout ce que je demandais ; j'accepte l'arrangement proposé par M. Vaillant. C'est celui dont il m'avait parlé et qui a fait la matière de ma lettre d'hier ; voilà mon pouvoir et j'attends l'argent le plus tôt possible, je vous en conjure.
« Voici maintenant ce qui concerne la comédie, je vous envoie ci-joint franco de port deux exemplaires d'une comédie que je viens de faire représenter à Versailles et qui, j'ose le dire, y a eu le plus grand succès; je remplissais moi-même dedans le rôle de Fabrice; l'un de ces exemplaires est pour vous, je vais dire l'usage que je vous prie de faire de l'autre.
« Je vous prie de le présenter au chef de votre meilleure troupe et de lui dire que vous êtes chargé, de la part de l'auteur, de lui proposer la représentation de cet ouvrage. Vous lui direz que, s'ils veulent, je remplirai le même rôle que j'ai joué à Versailles (celui de Fabrice), mais que, de toute façon, je m'engage à aller moi-même le leur faire répéter à Chartres.
J'ai l'honneur de vous remercier et de vous saluer de tout mon cœur.
« Sade.
« 10 pluviôse, an 6, Versailles. »
Entre temps, le marquis de Sade avait fait recevoir au théâtre Favart Ullomme dangereux ou le Suborneur, qui avait fait partie de son ambigu La Ruse d'Amour; la pièce tomba en 1792. Une autre pièce, L Ecole du Jaloux ou le Boudoir, reçue également au théâtre Favart, ne fut pas représentée. Il avait encore fait recevoir au théâtre de la rue de Bondy Azelis ou la Coquelle ounie, qui faisait partie du même ambigu, et au théâtre Louvois Le Capricieux ou l'Homme inégal. Ces deux pièces ne Furent pas jouées, et l'auteur relira lui-même la seconde. II
44 l'œuvre du marquis de SADE
essaya en vain de faire imposer au Théâtre-Français (qui l'avait refusée parce qu'il était question de Louis XI) sa pièce Jeanne Laisné ou le Siège de Beauvais.
Le 21 juillet 1798, il adressa au Journal de Paris la lettre suivante :
« S'il existe un savant dans le monde auquel on puisse pardonner une faible erreur dans l'histoire des événements de la terre, c'est assurément celui qui met autant de profondeur, de sagacité, de précision dans l'histoire des événements du ciel. Occupé d'objets si sérieux, de calculs si intéressants et toujours si justes, le citoyen Lalande n'est-il pas excusable de s'être trompé sur le nom de l'héroïne de Beauvais, quand presque tous les historiens modernes lui tracent la route de cette erreur? Je le prie donc de me pardonner si, bien moins pour révéler cette légère faute que pour rendre à l'immortalité le véritable nom de cette héroïne, je prouve évidemment que jamais cette fille ne porta le nom de Ilachelle.
« Ayant traité ce sujet dans une comédie lue au Théâtre- Français le 24 novembre 1791, j'ai été prendre les plus exactes précautions pour éclairer les faits historiques qui la concernent. D'après Hénault, Garnier et quelques autres, il fût devenu tout simple que j'eusse pensé, comme le citoyen Lalande, que cette femme s'appelait Jeanne Hachette ; mais pour me rendre plus certain du fait, je crus devoir consulter, à Beauvais même, les lettres patentes accordées par Louis XI à l'illustre guerrière de cette ville, et déposées pour lors à la maison commune; je les transcrivis, et elles seront un jour littéralement imprimées à côté de ma pièce. Voici ce que l'on trouve dans ces lettres et ce que je crois devoir placer ici pour donner à ce que j'établis toute l'authenticité que doit avoir la hardiesse littéraire d'un reproche fait à des savants tels que Garnier, Hénault, Lalande, etc.
« Après le protocole d'usage, c'est ainsi que Louis XI s'exprime dans les lettres patentes accordées à l'héroïne dont il s'agit : « Savoir faisons que par considération de la bonne et « vertueuse résistance qui fut faite l'année dernière passée (1472) « par notre chère et bien-aimée Jeanne Laisné, fille de Mathieu • Laisné, demeurant en notre ville de Beauvais, à l'encontre « des Bourguignons, etc. »
« En voilà assez pour faire connaître, d'une façon incontes-
table, le nom de la fille célèbre qui, à la tète des femmes de la ville, repoussa vigoureusement, des remparts de Beauvais, les troupes du duc de Bourgogne. Le rest-e de ces patentes n'a pour objet que d'accorder à Jeanne Laisné et à son amant Colin Pilon les récompenses et les honneurs dus à cette courageuse action.
« Je prie ceux qui voudraient révoquer en doute cette vérité de prendre auparavant la peine de vérifier, comme je l'ai fait, à Beauvais, les lettres patentes que je cite, et ils ne contrarieront plus un fait établi sur d'aussi fortes preuves.
« Sade. »
Cette lettre ne décida pas les directeurs à jouer Jeanne Laisné^ et le 1" octobre ITi):), de Sade fit appel à l'intervention du conventionnel Goupilleau de Montaigu, avec lequel il était en relations (1).
« Citoyen représentant,
« Je dois commencer par vous rendre mille et mille grâces de l'iionneur que vous avez bien voulu nous faire dernièrement en venant à Saint-Ouen, et vous témoigner en même temps mon regret de ne pas m'y être trouvé; je désirerais bien, et j'ai été chez vous pour vous en prier, que vous eussiez la complaisance de nous faire avertii* quand vous voudrez nous dédommager.
« J'ai maintenant une autre chose à vous communiquer, la voici :
« Vous êtes tous d'avis, citoyens représentants, et tous les bons républicains pensent de même, qu'une des choses la plus essenlieile est de ranimer l'esprit public par de bons exemples et par de bons écrits. On dit que ma plume a quelque énergie, mon roman philosophique (2) l'a prouvé : j'offre donc mes moyens à la République, et les lui oiïre du meilleur de mon cœur. Malheureux sous l'ancien régime, vous savez si je dois craindre le retour d'un ordre de choses dont je serais infailliblement l'une des premières victimes. Ces moyens que j'offre à la
(1) Celte lettre et la suivante ont été publiées en 1859 par la Correspondance Littéraire, à qui elles avaient été communiquées par le baron (iirardot, secrétaire général de la préfecture de la Loire.
(.2) Aline et Valcour ou le llonian philosophique.
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République sont sans aucun intérêt; on me tracera un plan, je l'exécuterai, et j'ose croire que l'on sera satisfait. Mais je vous en conjure, citoyen représentant, qu'une afiVeuse injustice cesse d'attiédir en moi les sentiments dont je suis embrasé; pourquoi veut-on que j'aie à me plaindre d'un gouvernement pour lequel je donnerais mille vies si je les avais? Pourquoi prend-on mon bien depuis deux ans, et pourquoi, depuis cette époque, me réduit-on à l'aumône sans que j'aie mérité cet horrible traitement? N'est-on pas convaincu qu'au lieu d'émigrer je n'ai cessé d'être employé à tout, dans les plus terribles années de la Révolution? N'en possédai-je pas les certificats les plus authentiques ? Si donc on est persuadé de mon innocence, pourquoi me traite-t-on comme coupable? Pourquoi cherche-t-on à placer au rang des ennemis de la chose publique le plus chaud et le plus zélé de ses partisans? Il y a, ce me semble, à ce procédé autant d'injustice que d'impolitique.
« Quoi qu'il en soit, citoyen représentant, j'olFre donc au gouvernement ma plume et mes moyens, mais que l'iniquité, que l'infortune et la misère ne pèsent pas plus longtemps sur ma tête et faites-moi rayer, je vous en supplie, noble ou non, qu'importe; me suis-je conduit comme un noble? M'a-t-on jamais vu partager leur conduite et leurs sentiments ? Mes actions ont effacé les torts de ma naissance, et c'est à cette manière d'être que j'ai dû tous les traits dont m'ont écrasé les royalistes et notamment Poultier dans sa feuille du 12 fructidor dernier. Mais je les brave comme je les hais ; et quelque tort qu'ait avec moi le gouvernement, il aura, jusqu'au dernier moment de ma vie, mon choix, ma plume et tous les sentiments de mon cœur; je serai avec, pardonnez ma comparaison, comme l'amant le plus tendre pleurant l'infidélité d'une maîtresse aux pieds de laquelle il soupire toujours.
« En un mot, citoyen représentant, pour premier essai de mes offres, je vous propose une tragédie en cinq actes, l'ouvrage le plus capable d'échauffer dans tous les cœurs l'amour de la patrie ; et c'est, vous en conviendrez, bien plus au théâtre qu'ailleurs où il faut rallumer le feu presque éteint de l'amour que tout Français doit à son pays ; c'est là qu'il se convaincra des dangers qui doivent exister pour lui s'il retombe sous la main des tyrans. L'enthousiasme né là dans son cœur, il le rapporte dans ses foyers, il l'inspire à sa famille et les effets en sont bien autrement durables, bien autrement ardents que
ceux qu'allument un instant en lui les articles de journaux ou des proclamations, parce qu'au théâtre ce sont par des exemples que la leçon lui est donnée, et il la retient.
« Le sujet de ma tragédie n'est point pris dans les événements du jour, trop près de nous; le spectateur n'apporte jamais à ces événements cette espèce d'intérêt que lui inspirent ceux de l'histoire ancienne; d'ailleurs il craint la surprise, il redoute le désir qu'on peut avoir de le tromper, et la scène est déserte à la seconde représentation, nous l'avons vu. Mon texte est choisi dans l'histoire de PVance; c'est le moyen d'intéresser plus vivement des Français. Il est pris dans le règne de Louis XI, à l'époque où Charles, duc de Bourgogne, voulut assiéger la ville de Beauvais, que Jeanne Laisné, à la tête de toutes les femmes de la ville, défendit avec tant de courage et ravit aux desseins de l'oppresseur ; le seul amour de la patrie inspira ces braves citoyennes et, pendant mes cinq actes, je ne leur prête que ce seul sentiment. Etaient-elles susceptibles d'un autre sous un tyran tel que Louis XI? J'ai soin de le dire, de le prouver, et mon ouvrage devient par là l'école du patriotisme le plus pur et le plus désintéressé. Le républicain, le royaliste, tous n'y verront que cela, tous diront : le patriotisme a toujours été la première vertu des Français, ne démentons point le caractère national. On a aussi aimé la patrie sous les tyrans, aimonsla donc quand nous en craignons, .dira le républicain ; aimonsla même en les désirant, dira le royaliste, mais apprenons là quel est le danger qu'ils nous préparent. Ainsi ma pièce est essentielle... elle est bonne... elle est utile sous tous les rapports à tous les individus, et, comme je viens de le dire, elle a, de plus que les ouvrages de situation, le grand intérêt de l'antique et la certitude que ce n'est pas un de ces véhicules payés dont le républicain sourit et que le roj'aliste bafoue.
« Tel est, citoyen représentant, l'ouvrage que je désire vous soumettre. Si la lecture, que je vous demande la permission de vous en faire, vous plaît, si vous trouvez que mes intentions soient bonnes, je crois qu'il serait essentiel alors d'en hâter la représentation, c'est l'instant... absolument l'instant, et vous voudrez bien, en ce cas, faire ordonner par qui de droit, au Théâtre-Français, de l'apprendre et de la jouer tout de suite; cet ordre est indispensable pour prévenir les longueurs des comédiens qui, si l'ouvrage ne leur plaît pas, ou le refusent, ou désespèrent l'auteur par leurs insoutenables délais.
4S i/œlviu: du makqiis de sade
« Pardon d'une aussi longue lettre, citoj'en représentant, mais je crois que les détails qu'elle contient ne déplairont pas à quelqu'un qui, comme vous, aime autant la République et les arts ; permettez que je la termine en vous offrant l'hommage de ma plus respectueuse reconnaissance.
M Salut et vénération.
« Sade.
« Ce 9 vendémiaire an 8. »
Goupilleau dut faire d'aimables démarches. Voici une nouvelle lettre du marquis datée du 30 octobre :
M 8 brumaire an 8.
« Sade a l'honneur d'assurer le citoyen Goupilleau de son respect ; il le supplie d'avoir la complaisance de se charger de ces deux pétitions, l'une pour la commission chargée des radiations, l'autre pour le ministre de la justice.
« Il attend le jour que le citoyen Goupilleau voudra bien lui indiquer pour la lecture du Sièffe de Beauvais; il faut que la pièce soit lue par l'auteur lui-même. Sade sera bien fort aise que le citoyen Goupilleau réunisse chez lui, ce jour-là, quelques personnes aussi en état d'en juger que le citoyen représentant. Si elle plaît, il faut que le gouvernement la fasse jouer d'autorité comme pièce patriotique. Sans cela rien ne finira, et le moment où il est bon de la donner passera; nos victoires la vieillissent déjà un peu.
« Salut et respect.
« Sade. »
Au mois de septembre 1799,1a police intervint pour interdire un drame intitulé Justine ou les Malheurs de la Verlu, qui sans doute était de lui et que l'on allait représenter sur le théâtre Sans-Prélenlion.
Nous avons vu que de Sade parut sur la scène, en public, dans une de ses pièces, à Versailles; peut-être a-t-il même été jouer le même rôle à Chartres. En effet, il était bon comédien et brillait surtout dans les rôles d'amoureux. Il y avait de la sensibilité dans son jeu et de la noblesse dans son maintien. Il avait pris des leçons de Mole. L'on donna parfois la comédie chez le marquis lorsqu'il habitait avec sa Justine, rue du Potde-Fer-Saint-SuIpice. Son goût pour le théâtre, ses talents
d'auteur et d'acteur lui furent très utiles lorsque enfermé à Charenton il leur dut un adoucissement à sa captivité.
Les pièces suivantes, empruntées à l'ouvrage du docteur Cabanes {Le Cabinet secret de l'histoire, 4* série), montrent que le marquis de Sade savait organiser ces représentations qui étaient suivies avec beaucoup d'assiduité par des personnes de la meilleure compagnie.
« L'auteur de Justine, dit le docteur Cabanes, obéissait à sa vocation pour le théâtre en donnant ces représentations qui étaient d'ailleurs fort suivies, et auxquelles les dames du meilleur monde ne rougissaient pas d'assister. Les deux lettres suivantes (1) montrent que le directeur de l'établissement laissait au marquis toute latitude pour organiser comme il l'entendait le spectacle.
« Madame Cochelel, dame de la Reine de Hollande.
« Spectacle du 23 mai 1810.
« Madame,
« L'intérêt que vous avez paru prendre aux récréations dramatiques des pensionnaires de ma maison me fait une loi de vous offrir des billets à chacune de leur représentation.
« Des spectatrices telles que vous, madame, sont d'une si grande puissance sur leur amour-propre qu'ils trouvent, rien que dans l'espoir de vous posséder et de vous plaire, tout ce qui doit exalter leur imagination et nourrir leur talent.
« Ils donnent, lundi prochain 28 du courant, VEspril de contradiction, Marton et Fronlin et les Deux Savoyards.
« J'attends vos ordres pour l'envoi des billets que vous pourriez désirer, et vous supplie de vouloir bien présenter mes respects aux dames de la cour de Sa Majesté la reine de Hollande, princesse dont les qualités rares et précieuses réunissent si délicieusement près d'elle le cœur de tous les Français à l'hommage sacré de ceux qu'elle régit.
« Sade. »
(1) Publiées par la Revue anecdolique, nouvelle série, t. I, premier semestre 1S60, pp. 103-106. (Note du docteur Cabanes.)
50 l'œuvre du marquis de SADE
« A Monsieur de Coulmier, direcleur de la maison de Charenlon.
« J'ai l'honneur de saluer monsieur de Coulmier et de lui envoyer le répertoire tel que nous l'avons arrêté entre nous.
« Il est instamment prié de vouloir bien l'approuver, personne ne voulant faire aucune sorte de frais, et surtout de mémoire, sans avoir l'approbation de son chef au bas de ses projets.
« Voilà, monsieur, la demande en forme de M. et de M"* de Roméi dont j'ai eu l'honneur de vous parler, et qui sont inscrits sur la liste que je vous ai présentée.
« Vous m'obligerez sensiblement de ne pas les refuser.
« Agréez l'hommage de votre dévoué serviteur,
« Sade. »
« Il paraît que cette demande fut rejetée, remarque le docteur Cabanes, car nous ne trouvons pas le nom de Roméi sur a liste qui va suivre. »
« Liste rectifiée par M. le Directeur :
M. Treillard 3 places
M"' Ronchoux, rue de Choiseul, n° 12 2 —
M"" Cochelet, dame de la Reine de Hollande. . . 8 —
M"' d'Houlelot 3 —
Le médecin irlandais 1 —
La maison Sauvan 4 —
La maison Finot 2 —
La maison de Guise 3 —
M"° Lambert 3 —
M"' Gonax 4 —
Le curé pour M. Norvert 4 —
Le maire de Charenton 2 —
Celui des Carrières 1 —
M. Milet 1 —
M"" Quesnet , . . 7 —
M. de Sade 7 —
M. du Camp 3 —
M'" Adélaïde 3 —
M"' de Huteuil 5 —
M. le Roi 2 —
M"* Urbistandos 6 places
M. Vivet 2 —
M. Chapron 3
M. Veillet 4 —
M°" Marchand 2 —
M. le Coûteux 2 —
M. Florimond 2 —
Trois dames de Nogent 3 —
M. Flandrin 1 —
90 places
Employés de la maison 36 —
Malades 60 —
186 places
La lettre suivante, écrite par un certain Thierry, employé ou pensionnaire de Charenton, donne des détails intéressants sur le caractère du marquis et sur le théâtre qu'il avait organisé. Elle paraît adressée au directeur de l'établissement. Le docteur Cabanes en donne les principaux passages.
« Monsieur
« Permettez-moi de me justifier, comme je vous l'ai promis, au sujet de la scène que j'ai eue avec M. de Sade.
« Il me dit devant M. Veillet de faire quelque chose nécessaire pour la décoration, et comme je lui tournais le dos pour aller chercher ce qu'il me demandait, il me prit brusquement par les épaules en me disant : « Monsieur le polisson, ayez la bonté de m'écouter. » Je lui répondis tranquillement qu'il avait tort de me parler ainsi, puisque je me disposais à exécuter sa volonté; il me répondit que cela n'était pas vrai, que je lui avais tourné le dos par impertinence et que j'étais un drôle à qui il ferait donner 50 coups de bâton. Alors, Monsieur, la patience m'est échappée, et je n'ai pas pu m'empêcher de lui répondre sur le même ton dont il m'a parlé. Je dois vous instruire que depuis quelques jours je n'allais plus chez M. de Sade, parce que j'étais las de ses brutalités ; il a eu des bontés pour moi, j'en conviens, mais, monsieur, je les ai bien payées par mon zèle à faire tout ce qui pouvait lui plaire et lui être utile.
« La société est un échange de bienfaits, et j'ose dire haute-
52 l'œuvre du marquis de sade
ment que j'ai fait autant pour M. de Sade qu'il a fait pour moi; car, après tout, il ne m'a jamais donné que quelquefois à dîner. Je suis las de passer pour son valet et d'être traité comme tel ; ce n'était qu'à titre d'amitié que je lui ai rendu service.
« Il en résultera que M. de Sade ne me donnera plus de rôles pour la comédie, etc., etc. »
Voici, enfin, la lettre du docteur Ro\'er-Collard, médecin en chef de l'hospice de Charenton. Il attaque violemment le marquis de Sade*
« Paris, 2 août 180S.
« Le médecin en chef de l'hospice de Charenlon à Son Excellence Monseigneur le Sénateur minisire de la police générale de l'Empire.
« Monseigneur,
« J'ai l'honneur de recourir à l'autorité de Votre Excellence pour un objet qui intéresse essentiellement mes fonctions, ainsi que le bon ordre de la maison dont le service médical m'est confié.
« Il existe à Charenton un homme que son audacieuse immoralité a malheureusement rendu trop célèbre, et dont la présence dans cet hospice entraîne les inconvénients les plus graves : je veux parler de l'auteur de l'infâme roman de Jusline. Cet homme n'est pas aliéné. Son seul délire est celui du vice, et ce n'est point dans une maison consacrée au traitement médical de l'aliénation que cette espèce de délire peut être réprimée. Il faut que l'individu qui en est atteint soit soumis à la séquestration la plus sévère, soit pour mettre les autres à l'abri de ses fureurs, soit pour l'isoler lui-même de tous les objets qui pourraient exalter ou entretenir sa hideuse passion. Or, la maison de Charenton, dans le cas dont il s'agit, ne remplit ni l'une ni l'autre de ces deux conditions. M. de Sade y jouit d'une liberté trop grande. Il peut communiquer avec un assez grand nombre de personnes des deux sexes, les recevoir chez lui, ou aller les visiter dans leurs chambres respectives. Il a la faculté de se promener dans le parc, et il y rencontre souvent des malades auxquels on accorde la même faveur. Il prêche son horrible doctrine à quelques-uns ; il prête des livres à d'autres. Enfin,
le bruit général clans la maison est qu'il vit avec une femme qui passe pour sa fille. Ce n'est pas tout encore. On a eu l'imprudence de former un théâtre dans cette maison, sous prétexte de faire jouer la comédie par les aliénés, et sans réfléchir aux funestes effets qu'un appareil aussi tumultueux devait nécessairement reproduire sur leur imagination. M. de Sade est le directeur de ce théâtre. C'est lui qui indique les pièces, distribue les rôles et préside aux répétitions. Il est le maître de déclamation des acteurs et des actrices, et les forme au grand art de la scène. Le jourdes représentations publiques, il a toujours un certain nombre de billets d'entrée à sa disposition, et, placé au milieu des assistants, il fait en partie les honneurs de la salle. Il est même auteur dans les grandes occasions ; à la fête de M. le directeur, par exemple, il a toujours soin de composer ou une pièce allégorique en son honneur, ou au moins quelques couplets à sa louange.
« Il n'est pas nécessaire, je pense, de faire sentir à Votre Excellence le scandale d'une pareille existence et de lui représenter les dangers de toute espèce qui y sont attachés. Si ces détails étaient connus du public, quelle idée se formerait-on d'un établissement où l'on tolère d'aussi étranges abus ? Comment veut-on, d'ailleurs, que la partie morale du traitement de l'aliénation pviisse se concilier avec eux ? Les malades, qui sont en communication journalière avec cet homme abominable, ne reçoivent-ils pas sans cesse l'impression de sa profonde corruption ; et la seule idée de sa présence dans la maison n'est-elle pas suffisante pour ébranler l'imagination de ceux même qui ne le voient pas ?
« J'espère que Votre Excellence trouvera ces motifs assez puissants pour ordonner qu'il soit assigné à M. de Sade un autre lieu de réclusion que l'hospice de Charenton. En vain renouvellerait-elle la défense de le laisser communiquer en aucune manière avec les personnes de la maison, cette défense ne serait pas mieux exécutée que par le passé, et les mêmes abus auraient toujours lieu. Je ne demande point qu'on le renvoie à Bicètre, où il avait été précédemment placé, mais je ne puis m'empêcher de représenter à Votre Excellence qu'une maison de sûreté ou un chàteau-fort lui conviendrait beaucoup mieux qu'un établissement consacré au traitement des malades, qui exige la surveillance la plus assidue et les précaution? morales les plus délicates.
54 l'œuvre du marquis de sade
« J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, Monseigneur, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.