‹ Œuvres du Marquis de SadeChapitre 6 sur 18 · HISTOIRE VÉRITABLE DU SIÈCLE DERNIER · texte numérisé non relu

HISTOIRE VÉRITABLE DU SIÈCLE DERNIER

Portrait de Joséphine

Zoloé (1) sur les limites de la quarantaine n'en a pas moins la prétention de plaire comme à vingt-cinq ans. Son crédit attire sur ses pas la foule des courtisans et supplée, en quelque sorte, aux grâces de la jeunesse. A un esprit très fin, un caractère souple ou fier selon les circonstances, un ton très insinuant, une dissimulation hypocrite, consommée ; à tout ce qui peut séduire et captiver, elle joint une ardeur pour les plaisirs cent fois plus vive que Lauréda (2), une avidité d'usurier pour l'argent qu'elle dissipe avec la promptitude d'un joueur, un luxe eflréné qui engloutirait le revenu de dix provinces.

Zoloé n'a jamais été belle ; mais à quinze ans sa coquetterie déjà raffinée, cette fleur de jeunesse qui souvent sert de passeport à l'amour, de grandes richesses avaient attaché à son char un essaim d'adorateurs.

Loin de se disperser par son mariage avec le comte de Barmont (3) avantageusement connu à la cour, ils jurèrent tous de n'être pas malheureux, et Zoloé, la sensible Zoloé ne put consentir à leur faire violer leur serment. De cette union sont nés un fils et une fille, aujourd'hui attachés à la fortune de leur illustre beau-père.

(1) Voir l'Introduction.

(2) M"" Tallien.

(8) Alexandre de Beauharnais.

72 l'œuvre du marquis de sade

Zoloé a l'Amérique pour origine. Ses possessions dans les colonies sont immenses. Mais les troubles qui ont désolé ces mines fécondes pour les Européens l'ont sevrée du produit de ses riches domaines, qui eût été si nécessaire ici pour alimenter sa prodigue magnificence.

Mariage de Bonaparte et de Joséphine 0

LE VICOMTE DE SABAR (2

Baron d'Orsec, soyez le bienvenu. Je vous attendais avec impatience, je m'occupais de votre bonheur.

LE BARON d'oRSEC (3)

Sérieusement !

LE VICOMTE DE SABAR

Très sérieusement, en vérité. Vous n'êtes pas riche ; rien de moins stable que les emplois et la faveur dans un pays comme celui-ci. Un beau jour, avec toute votre gloire et vos services, vous pourriez bjen ne conserver que la cape et l'épée. Foi de gentilhomme, il me paraîtrait dur d'en revenir à la simple paie d'officier.

LE BARON d'oRSEC

Aussi votre prudence, dit-on, a pourvu à l'avenir.

LE VICOMTE DE SABAR

Vous croyez !... Je disais donc que, pour vous mettre à l'abri des caprices du sort, il vous faudrait faire un bon mariage.

LE BARON d'oRSEC

Ma santé, mes goûts, vicomte, ne s'accordent guère avec vos vues. Je ne vous en remercie pas moins de votre

(1) Tiré du chapitre intitulé : Mariage diplomatique, Episodes.

(2) Barras.

(3) Bonaparte (Corse).

zèle. Vous le savez, mon ami, j'ai vaincu sans femme, je puis vivre de même.

LE VICOMTE DE SABAR

Quelle simplicité I Je vous donne une femme mûre qui ne demande que votre nom avec sa main, beaucoup d'amis...

LE BARON d'oRSEC

Son nom ?

LE VICOMTE DE SABAR

La comtesse de Barmont, Zoloé, toujours aimable, charmante, spirituelle, magnifique, du meilleur ton, d'une famille ancienne, d'une fraîcheur, ma foi, très appétissante...

LE BARON d'oRSEC

Et d'une coquetterie...

LE VICOMTE DE SABAR

Eh ! morbleu, qu'est-ce que cet enfantillage, mon ami ? Veuve, elle a pu user de sa liberté ; mariée, elle se renfermera dans les bornes de la décence. N'est-ce pas tout ce que tu me demandes ?

LE BARON d'oRSEC

Mais pourquoi tant de générosité, mon ami? Pourquoi ne pas garder ce cadeau pour vous-même ?

LE VICOMTE DE SABAR

Et ma femme 1... Réponse donc avant de me quitter.

LE BARON d'oRSEC

Mais encore, qui vous a chargé de cette mission ?

LE VICOMTE DE SABAR

Prononcez le oui, et Zoloé ne dira pas non.

LE BARON d'orSEC

J'entends.

Les desseins de Bonaparte

— Zoloé est charmante, dit le prince italien. Si on pouvait lui faire un reproche, ce serait d'outrer le luxe et l'appareil ; et encore pourrait-on l'excuser en considérant sa fortune et la brillante destinée qu'on lui prépare. — Vraiment, dit Milord, on parle de son mariage avec le baron d'Orsec. — Laurida m'a confié ce secret, dit gra vement l'Espagnol. Conçoit-on une pareille union ? — Je vois bien, reprend l'Italien, que vous ne connaissez pas le baron. Cet homme ne rêve que la gloire et tous les genres de gloire. Il ne se borne pas à être un autre César, un Périclès, un Solon. 11 veut donner au monde l'exemple de toutes les vertus qui ont honoré l'humanité. Téméraire dans les combats, c'est pour inontrer au soldat le chemin de la victoire. Impénétrable dans le conseil, il ne rassemble les opinions que pour perfectionner la sienne ; et celle qu'il adopte est toujours la meilleure ou la plus heureuse. L'avenir se déroule devant ses yeux. Il sera tout ce qui lui permettra d'être le destin de sa patrie. Il ne travaille que pour son bonheur. Il irait à l'extrémité de la terre moissonner de nouveaux lauriers, pourvu qu'ils concourussent à la prospérité de son pays. — Le gouvernement actuel est d'une absurdité palpable, il l'admire et le craint, mais le peuple ne voit en lui qu'un héros ; ce héros le sauvera ; le plan de son bonheur est tracé dans sa tête ; tôt ou tard il le mettra à exécution ; les gens de bien soupirent après cet heureux moment.

76 l'œuvke du marquis de sade

Miïord. C'est le seul homme dont la nation anglaise redoute la politique, la valeur et la sagesse. Mais nous avons Pitt, et quelques guinées de plus ou de moins pourraient bien nous en délivrer. — L'Espagnol. Que dites-vous, Forbess ? C'est afl'reux ; non, le peuple anglais est tpop généreux pour désirer l'emploi de moyens aussi lâches. — Forbess. Ne vous ai-je pas nommé Pitt ? — L'Ilalien. Pitt échouera dans ses complots. Le génie de la France et sa sagesse le protègent. Mais si vous ne devinez pas le but du mariage en question, le voici : tous les partis en France se croisent, se choquent ; aucun point de ralliement. Celui qu'on appelle aristocrate abhorre la domination des hommes qui sont couverts de crimes et de sang. Le forcené démagogue est irrité de voir qu'on ose l'emmuseler et que les prépondérants l'abandonnent à son ignominie. Les peureux, les indifférents, qui forment le plus grand nombre, invoquent un seul maître qui joigne le courage aux lumières, les vertus aux talents, et ils trouvent tout cela dans d'Orsec. Son mariage avec Zoloé lui attache une classe proscrite. L'éclat de ses victoires ne permet pas à la malveillance de s'en offenser. Il a fait ses preuves de justice et d'honneur envers tous les partis : tous l'estiment, le révèrent comme un ami et un homme supérieur. — Milord. Qu'il en soit ce qu'il plaira à la fortune, je ne veux pas m'en fatiguer ici. Me voilà en France : si la paix y règne, je serai citoyen de France, sinon je reverrai mes dieux pénates. Je ne connais d'Orsec que par sa réputation et ses triomphes. Il ne peut que protéger tout homme ami de la paix et de l'ordre public. Quant à moi, je ne veux que jouir. Peu m'importe sous quel pilote arriver au port, pourvu que j'y parvienne sans tourmente et sans naufrage (1),

(1) Voir la léinipression intégrale de Zoloé {Coffret du Bibliopiiile, Bi >Iiolhèque des Curieux, 1912).

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