‹ Œuvres. Éd. seule compléte, ornée de seize gravures et du portrait de l'auteurChapitre 101 sur 102 · D'UN VOYAGE DE PLAISIR DANS LA POMÉRANIE SUÉDOISE · texte numérisé non relu

D'UN VOYAGE DE PLAISIR DANS LA POMÉRANIE SUÉDOISE

jYIe voici arrive clopin clopan dans cette ville fameuse par tant d'évënemens dont je ne te parlerai pas plus que si tu les savais par cœur; mais ce que tu apprendras avec peine, c'est que nos deux belles Suédoises nous ont trompés ; que la foire qui , à les entendre -, devait durer tout ce mois, est finie d'hier, et que voilà nos spéculations renversées et nos espérances évaporées.

J étais à peine entré dans la ville, et je raisonnais encore avec le sergent de la garde, lorsque je vois venir un chariot attelé de deux superbes chevaux, et portant deux hommes dont un me regardait beaucoup. Pendant que

je regardais beaucoup les chevaux, et que j'enviais seulement une de leurs jambes pour ma jument boiteuse, tout à coup le chariot s'arrête, l'homme saute à bas et vient à moi avec un empressement vraiment touchant : c'était un excellent domestique que le comte de Leuven avait prêté à la comtesse de G. . . . pour la servir pendant son voyage avec la princesse de Suède , qu'elle avait renvoyé à Stralsund après l'avoir gardé quelque temps a Reinsberg , et qui en était parti pleurant à chaudes larmes de quitter son excellente dame.] Il me salue avec la joie peinte dans les yeux : charmé de voir quelqu'un qui venait de voir les deux comtesses, et croyant pour ainsi dire apercevoir leur image dans mes prunelles, il me demande de leurs nouvelles et de celles de presque tout Reinsberg, à commencer par le prince, à qui tu feras bien de le dire; sûrement il y sera sensible , car toute amitié vaut son prix, surtout celle qui, sans intérêt, franchit un si grand intervalle ; et puis le bon serviteur me quitte en me disant que, dès qum sa courte promenade sera finie, il se réjouit d'annoncer ma venue à son maître.

Je continue ma marche jusqu'à mon au-

berge , et je me mets aussitôt en devoir de changer de tout , à commencer par la chemise. J'en étois là, et l'une était déjà ôtée, et l'autre n'était pas encore passée , que ma porte s'ouvre avec un fracas épouvantable, et qu'un grand et bel homme, avec un bel habit et une belle écharpe , entre dans ma chambre à ma grande confusion : c'était le général Paulet , qui , frappé de mon nom qu'on venait de lui montrer sur le rapport des portes , n'avait pas voulu attendre ma visite. Assurément jamais dans une première entrevue on ne s'est montré aussi à découvert que je l'ai fait ; la conversation n'a pas été longue , ni ma toilette non plus; et au bout de dix minutes j'étais déjà en chemin pour aller rendre cette visite que j'étais si honteux d'avoir reçue dans un costume si étrange. Le général, me voyant de sa fenêtre diriger mes pas vers sa maison , est venu à ma rencontre, et m'a dit que je trouverais sa femme dans l'affliction , parce qu'elle venait de perdre son fils aîné âgé de vingtdeux ans , sujet de la plus grande espérance et déjà d'un grand mérite, qui , pour se perfectionner dans son métier d'artilleur , par

une étude profonde des mathématiques, était allé faire un cours de calcul infinitésimal à l'uiversité de Gouingen , et, qui, à force d'application , était tombé dans la phthisie , dont il est mort : il y avait à peine huit jours que ces pauvres gens en avaient la nouvelle. Madame Paulet m'a paru dans un état affreux ; tous ses efforts pour me cacher une partie de sa désolation ne servaient qu'à la mieux montrer ; le rouge qu'elle venait de mettre était déjà sillonné par de nouvelles larmes dont ses yeux semblaient être à la fois épuisés et inépuisables. Embarrassé et touché de ce spectacle , après avoir payé le tribut de compassion que l'inconnu même doit à l'affligé , je lui ai parlé de ce qui lui restait, un jeune fils de dix-huit ans (qui au moment où j'en parle entre dans ma chambre : c'est assurément une des belles figures et un des plus aimables jeunes hommes que j'aie jamais vus; l'habit suédois, et surtout l'uniforme d'aide -de -camp du roi qu'il a porté dans la dernière guerre , semblent faits exprès pour relever son éclat et sa taille). Il a deux sœurs , dont l'une , jolie comme un petit angç , et digne amie de notre aima-

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