SECONDE PARTIE
Ce ne serait point assez pour moi ni pour vous, messieurs , que j'eusse essayé de peindre M. Barthélémy comme la postérité le verra ; j'aimerais encore à vous le présenter comme ses amis l'ont connu, c'est-à-dire au moins aussi aimable dans son commerce qu'étonnant dans ses travaux, et prêtant autant de charmes à la vertu que de grâces a la science : heureusement que ces deux bienfaitrices de l'homme ne peuvent être rivales ! Qui sait même si, pour atteindre chacune à leur plus haut période , si , pour remplir toute leur tâche , elles n'ont pas quelque besoin l'une de l'autre? car, sans la pureté du cœur, la science resterait en arrière, retenue ou détournée par de fausses considérations et de méprisables intérêts ; et , en même temps , sans cette clarté plus vive que tous les genres d'instruction répandent dans tout l'esprit, la vertu risquerait souvent de s'égarer , ou du moins d'hésiter dans sa marche , faute de pouvoir discerner le mieux d'avec le bien. M. Barthélémy a constamment
prouve ce que Tune peut pour l'autre : il aoit à la vertu de n'avoir pas eu d'autre passion que la science; il doit à la science d'avoir mieux connu la vertu; et, sous ce dernier rapport , sa vie entière paraîtrait une longue suite d'efforts au-dessus du commun des hommes , si la douceur de son caractère , l'aménité de ses moeurs , la touchante simplicité de ses manières, n'avaient répandu sur toutes ses actions un air de facilité qui en cachait le mérite. Heureux celui que la nature a d'avance incliné vers les devoirs qui l'attendent, et qui , dans la route de la perfection, n'aura qu'à suivre ses penchans, au lieu d'être obligé, comme tant d'autres, de les surmonter! doublement heureux, si de sages parens se sont empressés à profiter de ces premières données pour tracer, avant qu'il s'en aperçoive , une direction invariable à tout son avenir ! semblable à un lit creusé pour y recevoir un fleuve tranquille, qui, de sa source à son embouchure, serpentera toujours entre des fleurs et des vergers , ne dépassant jamais ses rives , et roulant doucement de l'or dans ses eaux .
Mon imagination trouve je ne sais quel plai-
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sir mélancolique à se représenter un homme en deuil1 conduisant tristement un enfant de quatre ans par la main , et s'arrêtant avec lui dans un endroit solitaire où il n'aura que cet innocent témoin des pleurs qu'il a besoin de répandre : hélas ! il vient de voir moissonner dans sa fleur une compagne aimable et vertueuse qui du moins lui a laissé ce tendre gage ; et il essaie d'expliquer à son fils quel bien c'eût été pour lui qu'une mère , et quel malheur c'est de l'avoir perdue. De pareils discours passent de beaucoup la portée de la faible créature qui les écoute , mais l'accent les explique. Et qui pourrait se représenter tout ce que le nom de mère fait germer de pensées dans une imagination enfantine ? et puis, quel est l'enfant qui ne comprend pas les larmes ? Celui-ci s'accoutume de bonne heure à aimer encore , à aimer toujours cette mère que la tombe lui cache ; et ses yeux ont appris des yeux de son père à la pleurer; moment décisif, et qui, souvent renouvelé , doit influer sur toute
x Cette petite anecdote est rapportée par M. Barthélémy lui-même.
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la vie. Cette leçon pieuse reçue par ce tendre enfant avant l'âge d'en comprendre d'autres, ce culte incompréhensible qu'il rend en bégayant à un être qu'il ne verra plus , ont développé les plus précieuses facultés de son ame. Disciple de la douleur de son père , le voilà , dès sa première aurore , initié aux mystères , aux peines , aux douceurs de la sensibilité ; il sait plaindre , il saura aimer , et cet enfant. . . . sera M. Barthélémy.
De cette petite scène solitaire des environs d'Aubagne ma pensée se transporte à un exercice public d'un collège de Marseille , où les personnes les plus distinguées de la ville se trouvaient rassemblées. J'y vois un jeune écolier retiré dans un coin de la salle ; n'osant porter les yeux sur personne ', et se dérobant aux regards qui paraissent le chercher : appelé à haute voix par ses supérieurs , il obéit avec peine , et voudrait encore se cacher derrière ses compagnons , comme s'il s'attendait à des réprimandes publiques ; ce sont des applaudissemens qu'il fuit. Il est question d'une description de tempête en vers latins : l'auteur de la pièce
a quatorze ans ; elle a charmé tout le collège ; on en parle dans toute la ville; et pendant que les maîtres en sont fiers , lecolier rougit : cet écolier c'est M. Barthélémy.
Je me suis peut-être arrêté avec trop de complaisance à considérer l'homme dans l'enfant ; mais j'aimais à voir germer et croître ces deux qualités primitives qui ont le plus distingué celui dont je parle, et qui , portées l'une et l'autre au même degré , ont toujours fait (qu'on me passe l'expression ) les deux moitiés de son caractère ; la sensibilité, dont la chaleur douce prépare toutes les vertus ; et la modestie, qui, en leur servant comme d'enveloppe, les préserve de toute altération. Elles se sont tellement approprié cet homme rare , elles l'ont rendu tellement étranger à lui - même , qu'elles auraient pu défier la fortune de le séduire , et la gloire de l'enivrer.
Jetons néanmoins encore un dernier coupd'oeil sur son jeune âge pour l'observer dans une des circonstances les plus embarrassantes de la vie humaine , celle où l'homme, à l'entrée de la carrière virile, doit se décider sur l'adoption d'un état, choi-
sir la bannière sous laquelle il veut marcher, et se marquer à lui-même sa place dans une société qu'il n'a fait qu'entrevoir; moment critique où le calcul des pères et mères a peut-être encore plus de danger que l'inexpérience des jeunes gens. La place de M. Barthélémy paraissait marquée dans le clergé ; ses parens l'y avaient destiné ; c'était le but où ses études avaient tendu ; et même, si dans Marseille il a quitté les Oratoriens , auxquels il est resté toute sa vie attaché , pour les Jésuites, qu'il n'a jamais aimés , c'est que l'évêque de cette ville, M. deBelsunce, n'avait consenti à lui conférer les ordres qu'à cette condition ; partialité peut-être condamnable; mais, après la peste de Marseille, qui oserait accuser l'immortel Belsunce , ce héros consolateur , dont l'humanité audacieuse ne devait trouver d'émulés que dans les murs de Jaffa.
M. Barthélémy était entré dans le clergé par obéissance pour ses parens ; mais , lorsqu'il fut question des fonctions du ministère ecclésiastique , il crut devoir ne prendre conseil que de lui - même ; et , malgré les perspectives les plus séduisantes , malgré les
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dispositions , les qualités et les mœurs les plus assorties à cet état, il n'osa point s'engager plus avant , quoique pénétré ( ce sont ses paroles ) des sentimens de la religion ; et il ajoute : Peut-être même parce que j'en étais pénétré. — Remercions-le tous d'avoir donné cet utile exemple de délicatesse , et de s'être voué tout entier à la belle profession de savant. Anacharsis nous a prouvé que c'était là sa véritable vocation.
Il vint à Paris , et, par un de ces hasards qui décident les destinées , il est d'abord adressé à M. de Boze , garde du cabinet des antiquités. La froideur glaciale de l'un , l'embarras presque invincible de l'autre, firent bientôt place à la plus étroite union ; et bientôt le savant M. de Boze , en demandant M. Barthélémy pour adjoint , montra qu'il n'était pas moins connaisseur en hommes qu'en médailles.
Peu d'années après , M. Burette laisse une place vacante à l'académie des belles - lettres ; les deux concurrens sont M. Le Beau et M. Barthélémy. Puisse cette académie n'avoir jamais à prononcer entre de moins dignes émules ! M. Le Beau devait l'empor-
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ter , parce qu'il était alors plus connu ; mais il connaissait M. Barthélémy, et il se retira cette fois pour le laisser passer. La même académie avait pour secrétaire perpétuel M. de Bougainville , le frère d'un Nestor de nos jours , plus sage , plus brave , plus savant, et malheureusement moins grand parleur que celui d'Homère : cet utile académicien pensait depuis quelque temps à se démettre de sa place. Il demande au ministre d'y nommer M. Barthélémy, son ami intime. Le ministre y consent ; M. Barthélémy refuse , et obtient de l'un et de l'autre de lui préférer M. Le Beau.... Quelle école que cette académie !
Les savahs ne sont immortels qu'après leur mort : on les voit tomber, ainsi que le reste des hommes ; mais ceux-ci comme des feuilles séchées , ceux-là comme des fruits mûrs. La place de M. de Boze est vacante , et sans doute beaucoup de gens n'avaient pas attendu cette époque pour la désirer ; mais dix ans d'un travail assidu consacrés à la disposition et à l'accroissement de cet immense dépôt, et les soins d'une piété vraiment filiale prodigués pendant ces dix an-
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nées au respectable M. de Boze , donnaient un double titre à M. Barthélémy ; le cabinet devenait pour lui en quelque sorte une conquête et un patrimoine. Louis XV luimême l'avait senti , et , au premier bruit de la mort de M. de Boze , il avait nommé son successeur, non sur le rapport du ministre, mais , comme il convient pour de tels hommes , sur celui de toute l'Europe. Voilà M, Barthélémy grand - prêtre de ce temple dont il était déjà l'oracle , et devenu , pour ainsi dire , le trésorier de l'antiquité. Jamais avare ne fut aussi occupé de conserver et d'augmenter son trésor , preuve que ce trésor ne lui appartenait pas ; et cependant , jusqu'à lui , jamais l'approche n'en avait été aussi facile : M. Barthélémy savait trop ce qu'on gagne au commerce des anciens pour ne pas y admettre quiconque aurait voulu s'y associer : la vraie science n'a que des idées libérales. Il avait donc établi que , pour voir le cabinet des médailles, il suffirait de l'en prévenir , et personne n'a été refusé ; mais alors il regardait comme un devoir sacré d'en faire lui - même les honneurs ; et , ce qui le fait encore mieux connaître , il ne
montra jamais de regret à une dépense de temps que la plupart des curieux ne pouvait pas évaluer ; car le prix du temps varie suivant les personnes ; et dans le même sablier qui marque à tous les yeux la fuite des heures, c'est moins que du sable qui se perd pour un oisif; pour un homme studieux c'est plus que de l'or.
L'histoire d'un homme comme M. Barthélémy ne peut rien offrir qui ne doive intéresser ; mais il ne faut pas s'attendre à y rencontrer beaucoup de faits remarquables par eux-mêmes. L'ami de la science et de la sagesse ne travaille qu'à tranquilliser sa vie 1 à moins que d'être bien mal, il se trouve toujours à peu près bien, et demande surtout au sort d'être envers lui avare d'événemens. Il survient cependant quelquefois telles circonstances où les plus tranquilles se trouvent engagés sans avoir pu les prévoir; et c'est alors que se montre l'âme de ceux dont on ne connaissait que l'esprit.
Une grande partie de cette assemblée a pu entendre parler d'une parodie assez maligne de la belle scène de Cinna ; elle avait été arrangée dans la gaieté d'un souper où quelques
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gens aimables s'étaient amusés , comme il arrive quelquefois, aux dépens de quelques gens estimables. Dans le nombre de ces derniers il se trouvait un homme assez puissant à la cour, contre qui les traits les plus piquans étaient particulièrement dirigés. L'injure invite à la vengeance : mais sur qui se venger? On suppose que le coupable doit être un homme de lettres; or M. Marmontel, rédacteur du Mercure, était de la partie. On le soupçonne, mais à tort; on l'interroge, il nie; on le somme de déclarer l'auteur, il s'y refuse; et, en conséquence , on lui retire le Mercure, qui alors faisait les délices de la France. C'était punir le public de la fermeté d'un honnête homme, et c'était faire plus de tort au Mercure qu'à son rédacteur, car Marmontel du moins s'en est relevé. On demandera quel rapport entre cette affaire et notre savant. Le voici. On cherchait un écrivain qui pût consoler tous les amateurs du Mercure d'être privés de Marmontel, et l'on croyait avec raison l'avoir trouvé dans M. Barthélémy. Celui-ci refuse d'abord, hésite après, accepte enfin. Mais, dira-t-on encore, pourquoi accepter ? Ne nous pressons pas de confondre
M. Barthélémy avec le commun des hommes : il accepte en effet cette place , dont le produit, dans ce temps-là , selevait au-dessus des vœux ordinaires d'un homme de lettres ; mais c'est d'ahord pour qu'un autre n'y soit pas nommé ; c'est ensuite pour se procurer par-là un accès auprès de la personne offensée , pour acquérir le droit de parler en faveur de l'honnête homme puni , et tâcher d'obtenir la grâce de lui remettre son bien. Jamais droit aussi clair n'eut un aussi digne défenseur. Mais ce n'est ni le premier ni le dernier exemple d'une bonne cause perdue par un bon avocat. Barthélémy , obligé de renoncer à sa noble entreprise , renonce en même temps au Mercure. On exige qu'il y conserve au moins une pension, et il obtient de la partager entre des hommes de mérite qui ont long-temps ignoré d'où partait le bienfait. Observons, messieurs, qu'à cette époque Marmontel n'était point l'ami de l'auteur de la parodie; ajoutons que l'abbé Barthélémy n'avait eu jusque-là aucune liaison particulière avec Marmontel; et glorifions-nous de les avoir eus tous les deux pour confrères.
Il faudra néanmoins, pour bien juger du
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cœur de M. Barthélémy , toujours en revenir à ses ouvrages ; c'est la que l'homme paraît ce qu'il est. Il y a dans le choix des sujets , dans le point de vue sous lequel on les présente, et jusque dans le style et dans le ton, quelque chose plus aisé à sentir qu'à définir, mais qui ne trompe jamais. Les lecteurs en ce point sont souvent plus fins que les auteurs. Toujours quelque gêne , quelque embarras démasque l'hypocrite, ou du moins montre son masque , et c'est assez. Mais suivez Anacharsis chez les Grecs , voyez de quelles couleurs il sait peindre les vertus et les vices î quel attrait il sent pour les bons ! quelle répugnance pour les méchans ! et en cela même il trahit encore la bonté de son caractère : car, après avoir montré comme il aime franchement les premiers , on voit seulement qu'il haïrait les autres, s'il pouvait haïr.
Une chose assez remarquable, c'est que M. Barthélémy avait conçu de bonne heure le projet de peindre les Romains aussi bien que les Grecs , et qu'il nous reste même de lui une ébauche précieuse d'un voyage d'Italie. Ce pays, qu'il avait vu dé ses yeux, lui offrait sans doute plus de facilité que des con-
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trées qu'il ne connaissait que par les yeux des autres. Pourquoi s'en est-il tenu à écrire sur les Grecs? Si je l'ai Lien démêle', c'est uniquement son cœur qui a décidé son choix. La Grèce avait plus d'un titre à sa prédilection : il y trouvait tous les talens , tous les arts , toutes les sciences à leur source ; il y observait des moeurs plus aimables, une société plus douce, une civilisation plus amie du reste du globe ; il y voyait des peintres , des sculpteurs , des architectes , des poètes , des historiens , des orateurs , des philosophes, des généraux dont les Romains n'étaient que les disciples. Il comptait chez les Grecs, entre des limites beaucoup plus rapprochées , dans une période beaucoup plus courte, sur une population beaucoup moindre, infiniment plus de chefs-d'œuvre et de grands hommes en tous genres que de l'autre côté ; enfin les premiers lui paraissaient faits pour éclairer le monde , et les autres seulement pour le conquérir.
Un ouvrage moins connu pourrait encore mieux faire juger de son caractère : c'est un plan d'institution, ou, pour mieux dire, un petit traité de inorale écrit pour le jeune
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d'Auriac , neveu du sage Malesherbes. La morale y est présentée sous la forme la plus attrayante, c'est-à-dire comme une production spontanée du cœur humain , comme un enchaînement de corollaires de toutes nos affections naturelles , comme l'émanation d'une sensibilité d'abord aveugle , bientôt éclairée , qui souffre du mal d'auirui , qui craint de nuire, qui s'attriste d'affliger, qui a autant besoin de faire du bien que d'en éprouver ; qui s'alimente de sentimens délicats et de nobles jouissances , et qui , de la tendresse filiale , ce premier-né des amours , s'étend de proche en proche à la passion d'être utile au genre humain. Le style , proportionné à l'âge du lecteur, n'en a pour cela ni moins d'élégance , ni moins de charmes ; c'est Orphée qui chante à demi-voix.
Cette belle ame se montrait encore toute entière lors de sa réception à l'académie française. Depuis long-temps cette académie l'enviait à celle des belles-lettres , et l'on eût dit qu'elle se trouvait incomplète tant qu'elle ne pouvait le compter parmi les siens. 11 paraît enfin cet illustre vieillard annoncé par la joie de ses confrères , par les applaudisse-
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mens des amis des lettres , par les acclamations de la plus imposante assemblée ! Il paraît î mais toujours semblable à cet écolier dont j'ai parlé plus haut , qui , environ soixante ans auparavant, se cachait derrière les bancs de ses condisciples, pour se dérober aux premiers rayons de sa gloire. Oh ! comme alors son embarras contrastait avec notre triomphe, et comme son remercîment , dicté par une amitié éloquente, portait en même temps l'empreinte d'une modestie à l'épreuve de toute admiration î
Suivons-le maintenant dans le commerce habituel , dans les devoirs , dans les délassemens de la société, dans ses rapports avec les gens qui lui ressemblent le moins, et il va nous inspirer, s'il est possible, encore plus d'intérêt. Alors il oubliera ce qu'il sait , et, du plus instruit des hommes, il deviendra le meilleur homme du monde, ne mesurant les autres ni à leur rang , ni à leur importance , ni même a leur savoir, mais les jugeant d'après leur ame , ou plutôt d'après la sienne ; partout même obligeance, même franchise, même gaieté, même soin de plaire, même crainte d'offenser : tantôt une confiance amicale ,
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tantôt des attentions flatteuses ; souvent même une plaisanterie fine, mais dont les traits presque imperceptibles portent toujours avec eux de quoi guérir leurs blessures. Il permettait au premier venu de lire dans sa pensée , et toute sa dissimulation se bornait à cacher deux choses : son mérite et son ennui. Il regardait la conversation comme un jeu de société ; mais il avait la délicatesse, bien rare pour un homme aussi riche , de ne pas mettre à ce jeu-là plus que les autres; en sorte que tout le monde pouvait se croire en état de faire sa partie, et que personne ne l'a jamais quitté mécontent de lui ni de soi. Tout son extérieur peignait son ame; il semble voir encore ces traits qui portaient à la fois l'empreinte de la modération , de la douceur et de la gaieté , et cette physionomie expressive et tranquille, toute attention quand il vous écoutait, toute bienveillance quand il vous parlait. Chacun se rappelle cette haute stature qui paraissait courbée par la complaisance et la modestie long-temps avant que d'avoir cédé au poids des années , symbole de cet esprit transcendant et flexible qui se baissait de lui-même au niveau de tous les esprits. Sa démarche,
s'il Vous en souvient , était ordinairement lente et incertaine, à moins qu'il ne fût aiguillonné par l'espérance de quelque bien à faire. Si vous l'approchiez sans qu'il en fût prévenu, son air distrait et pensif s'éclaircissait tout à coup, et semblait vous remercier de l'interrompre. Ses manières n'étaient celles de personne autre. Ceux qui le voyaient pour la première fois auraient pu s'amuser un moment d'une sorte de gaucherie , qui pourtant n'était point sans grâce; mais ceux qui le connaissaient y voyaient l'urbanité des Grecs mêlée à la politesse française. Enfin plus d'un indice découvrait à son insu autre chose que le peu qu'il voulait montrer, et laissait entrevoir un sage sous les dehors d'un homme ordinaire.
Ne nous étonnons pas que cette humeur facile , cette heureuse disposition à se mettre en harmonie avec tous les esprits et tous les caractères , aient servi comme de talisman au bon M. Barthélémy, et l'aient constamment garanti des orages qui troublent si souvent la tranquillité dont les hommes de lettres auraient tant de besoin. On eût dit qu'il répandait autour de lui la paix de son ame. Il n'a jamais su ce que c'était qu'un ennemi ; et comment
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haïr un homme qui n'aurait jamais pu rendre haine pour haine ? douce récompense que la honte cependant n'obtient pas toujours ! Il a conjuré (et ce n'est pas son moindre prodige) ; il a conjuré l'envie, et le démon de la critique même a laissé son mérite impuni.
Une vie utile et tranquille, l'étude, la bonne conscience, la bienveillance publique, en voilà sans doute assez pour n'être pas malheureux; mais tant de vertus méritaient encore un prix plus flatteur; l'amitié s'en est chargée; c'est elle qui a complété le bonheur de M. Barthélémy , et le choix de ses amis achève son éloge. J'en nommerai quelques-uns , selon que ma faible mémoire me les présentera. Je commence par M. de Bougainville , secrétaire perpétuel de l'académie des sciences, qui, aux connaissances et aux talens les plus distingués joignait les principes les plus sévères , mais que son rigorisme ne rendait pas insensible aux charmes de l'aménité ; M. de Fonsemagne, ce parfait modèle du bon goût et du bon ton, celui de tous les sages qui a le plus sacrifié aux Grâces , et qu'elles ont le plus favorisé ; cet immortel M. de Malesherbes, la lumière , l'honneur et les délices de son temps , M. de
Malesherbes qu'on ne peut assez louer ni assez pleurer; M. le président de Cotte , qui, plus et mieux que personne, a su jusqu'à la fin lire dans l'esprit et le cœur d'un ami dont il aime toujours à s'honorer, et que la destinée se plaît à conserver pour nous faire aimer les hommes d'alors.
J'ai trop tardé peut-être à parler de M. de Choiseul, qui, jusqu'à la fin de sa vie , et même après sa mort, a occupé une si grande place dans les affections de M. Barthélémy. M. de Choiseul a eu beaucoup d'amis et beaucoup d'ennemis; peut-être que les uns et les autres lui font honneur : espérons que les avis contraires dont se compose d'abord la réputation d'un homme qui a joué un si grand rôle seront débattus par une postérité absolument sans passion , qui saura le mettre à sa vraie place ; mais, en attendant, on ne doit pas oublier qu'au milieu des succès, des honneurs, des affaires, des intrigues, M. de Choiseul, jenne encore, et qu'on aurait cru fait pour l'être toujours, attacha ses regards sur un homme qui ne les cherchait point, et qu'à travers le nuage brillant qui l'environnait il a été frappé du sublime de la simplicité. On
doit savoir gré au pouvoir de faire le premier pas vers le mérite. Leur amitié ne s'est jamais démentie, parce que l'un et l'autre y ont fourni chaque jour un nouvel aliment. M. de Choiseul, le plus Français des hommes, cachait autant de vraie capacité sous sa grâce que M. Barthélémy, le plus aimable des Grecs, cachait de grâce toujours nouvelle sous sa profonde érudition. J'ose me donner ici pour témoin entre eux , que le premier, malgré sa toute-puissance, ne prit jamais le ton d'un protecteur, et que le second , en gardant scrupuleusement toutes les mesures prescrites par la hiérarchie sociale, n'eut jamais l'attitude d'un protégé, mais qu'il montra constamment l'indépendance de l'homme de lettres dans son jour le plus clair et le plus doux. En effet , qui ne désire rien ne dépend de personne ; et M. Barthélémy donnait aux autres amis du ministre un exemple que tous n'ont» point suivi, celui de ne lui rien demander. Tous deux se portaient, se devaient entre eux une égale considération ; à cela près , que bien souvent le respect dont jouit l'homme en place lui est retiré avec sa place , au lieu que la dignité d'homme de lettres est inamovible.
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M. de Choiseul n'eut point occasion de remarquer cette différence, et les hommages qu'il reçut dans son exil justifièrent ceux qu'on lui avait rendus pendant sa faveur.
M. Barthélémy alla plus loin , et ne voulut point conserver sa place de secrétaire des Suisses quand M. de Choiseul eut donné sa démission de la charge de colonel général. Partagé dès-lors entre son cabinet et Chanteloup, il continuait, d'un côté„ à passer des heures délicieuses entre les plus beaux génies des temps anciens , et pouvait , de l'autre , comparer cette élite avec celle de son temps , rassemblée en foule autour du plus aimable et du plus heureux des exilés. C'est là qu'il apprit à connaître plus particulièrement le charme de la société intime de madame de Grammont , digne sœur de son noble frère , et qui , également douée du caractère qui subjugue et de l'esprit qui plaît, aurait trouvé aussi peu de rivaux de son courage que de rivales de ses agrémens.
Il aimait surtout à contempler toutes les perfections de l'esprit et du cœur réunies dans une autre personne incomparable que les plus aimables Athéniennes eussent en-
viée , que les dames romaines les plus sévères eussent honorée. Madame de Choiseul avait à peine dix-huit ans lorsqu'il la connut ; mais , déjà digne de recevoir et capable de décerner le prix du vrai mérite , elle conçut bientôt la plus tendre estime pour le plus estimable des hommes ; et , fidèle toute sa vie à ses sentimens comme à ses devoirs , le modèle des épouses le fut aussi des amis.
Envions donc le bonheur de ce digne homme jusqu'à l'époque où la mort lui enleva M. de Choiseul ; alors ses larmes, mêlées à celles d'une épouse et d'une soeur également éplorées les rendirent moins amères ; et il éprouva que l'office de consolateur est doux même pour un affligé : ajoutez que , dans ces tristes momens, la douleur de M. Barthélémy se complut à elle-même en traçant ce beau portrait d'Arsame et de Phédime , où il était impossible à la prévention même de ne pas reconnaître M. et Mme de Choiseul ; monument préférable à tous le* chefs-d'œuvre des arts imitateurs, et fait pour fixer les jugemens de l'avenir : c'est le génie qui peint comme l'amitié voit ; l'un?
et l'autre peuvent quelquefois embellir , mais ne fardent jamais.
Ils sont arrivés trop tôt ces jours d'égarement et de tumulte, où , semblable à un maniaque acharné à briser tout ce qu'il y a de plus précieux, la France, déchaînée contre elle - même , paraissait avoir résolu de n'épargner ni grandeurs, ni talens , ni vertus! M. Barthélémy , comme les autres, perd à la fois ses revenus , ses places , ses pensions. Il aurait pu vivre sur ses épargnes, si sa générosité lui en avait laissé. Voilà donc qu'il connaît l'adversité ; mais que peut l'adversité contre un tel homme ? Le philosophe privé de ses biens ressemble à l'athlète dépouillé pour le combat. On va plus loin , des forcenés l'arrachent à son humble retraite et l'entraînent en prison. A l'arrivée de ce nouveau captif, tous les infortunés qui attendaient leur arrêt dans ce vestibule du temple de la mort, oublient qu'ils y sont, et ne s'étonnent que d'y voir M. Barthélémy ; triomphe d'un nouveau genre , mais qui ne dura guère. Bientôt , semblable à l'ange de l'amitié descendu du haut des cieux dans ce u i5
lieu d'horreur, M. de Choiseul accourt et annonce à son ami qu'il est libre. Jusqu'aux satellites mêmes chargés de ces absurdes forfaits , comme frappés d'une lumière imprévue , et pareils aux lions qui lèchent les pieds de Daniel , passent de l'offense à l'excuse , de l'insulte à l'hommage. A peine M. Barthélémy est-il ramené dans ses foyers , qu'en réparation du sacrilège , la direction en chef de la bibliothèque nationale lui est offerte par le ministre Paré avec une politesse qu'on eût applaudie même dans d'autres temps. M. Barthélémy refuse , content de chercher ses distractions dans l'étude , et son repos dans l'obscurité.
Hélas ! cette même philosophie qui offre à l'homme tant de ressources contre son propre malheur , est bien loin de s'affermir de même contre le malheur des autres. L'ame de notre confrère, ébranlée par toutes les secousses de la France , ne peut supporter l'aspect de cette terre souillée de carnage, et ses yeux n'ont point assez de larmes pour les pertes successives de tant d'amis si chers , de tant d'illustres personnages que leur in-
liocence , que leur richesse , que leur vertu menaient tous les jours à l'échafaud. C'est en vain qu'il cherche des diversions dans le travail ; son corps , plus faible que son esprit, succombe par degrés à la fatigue de la tristesse , et va mourir des maux de sa patrie.
Ce n'est pas qu'avant sa fin il n'ait pu entrevoir pour la France une première aurore de jours moins malheureux : l'orage n'était plus dans toute sa violence ; la pluie de sang avait cessé au-dedans , la guerre avait pris au -dehors un aspect moins farouche ; si Ion n'était pas las de combattre , on l'était de haïr ; on recommençait à voir dans ses ennemis des hommes , et bientôt les traités de Baie prouvèrent que nous pouvions avoir des amis. L'abbé Barthélémy vivait encore quand cette première bonne nouvelle vint ranimer l'espoir des hommes de bien ; et ce qui la rendait encore plus consolante , c'est qu'on la devait à son neveu , son élève sans doute. C'est lui qui , joignant a ses talens politiques la modéradon , la sagesse , l'aménité de son oncle ; ra-
menait alors à la France Festime de tous les peuples, en leur prouvant mieux que personne qu'il y avait toujours des Français. Hélas? ils ne l'étaient point encore assez , et celui qui les avait si bien servis , rejeté par eux au-delà de l'Océan , devait acquérir un nouveau droit à leur estime par le calme qu'il opposerait à leur ingratitude.
Mais les jours de cet homme regrettable sont écoulés ; il ne lui reste plus que des heures ; celles - là même ne seront pas oisives : ses regards , pour qui tout va disparaître , s'arrêtent une dernière fois sur une page d'Horace, peut-être à ces paroles qui convenaient si bien au moment : « Je ne mourrai pas tout entier ; » et le livre tombe de ses mains défaillantes....
C'est dans ces momens de silence et de mystère où le corps fait un dernier et vain effort pour arrêter l'ame prête à rompre ses liens ; c'est alors , dit - on ; que la pensée tout à covip ranimée , et semblable au dernier éclair d'une lampe tarie , inonde la mémoire d'une lumière plus vive, et présente à l'homme le tableau soudain de sa vie entière. Ah î s'il est ainsi , puisse M. Barthé-
lemy avoir une fois contemplé toute la sienne ! et sans doute , à la vue des travaux et des exemples qu'il laissait après lui , à la vue de cette longue suite d'années si pleines , et dont pas un moment n'a été perdu pour le bien , il avait plus de droit que personne de dire en mourant : J'ai vécu.
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