HIPPOLYTE, LA NOURRICE
HIPPOLYTE
.{Nourrice, pourquoi pressez -vous ainsi vos pas appesantis par l'âge ? D'où vient ce trouble et cette tristesse? Mon père serait-il en danger ? craindriez-vous pour Phèdre ou pour ses deux enfans?
LA NOURRICE
Rassurez-vous ; le royaume est florissant , et toute la maison de Thésée jouit d'un sort prospère ; mais vous, ne soyez pas insensible au bonheur : souvent une tendre inquiétude me tourmente pour vous ; je vous plains de ce qu'ennemi de vous-même, vous vous imposez de dures lois. Pourquoi , abandonnant Vénus et méconnaissant la nature , passezvous dans les bois une jeunesse farouche ? Croyez -vous donc que l'unique soin qui convient aux hommes soit de dompter des
chevaux fougueux et de se préparer aux travaux sanglans de Mars ? L'éternel auteur du monde , prévoyant trop bien les ravages des Parques , a donné Vénus au genre humain pour le renouveler , pour le perpétuer et pour opposer les traits du plaisir à ceux de la mort : sans elle bientôt Puni vers croupirait dans une honteuse inaction ; plus de flottes sur les mers , plus d'oiseaux dans les airs , plus d'animaux dans les forêts. Que de germes de mort traînent avec eux les pauvres humains ! Mais quand leur destin serait moins sévère , quand un chemin plus court , plus doux, nous mènerait au Styx , si la jeunesse , à votre exemple , fuit les nœuds de l'hymen , l'univers , borné à la courte durée d'une génération , s'en retournera dans le chaos. Suivez donc l'attrait de la nature ; ne dédaignez point le séjour des villes , le commerce des hommes.
HIPPOLYTE
Qui peut mener une vie plus libre, plus innocente, plus rapprochée des mœurs antiques que celui qui abandonne les villes pour les forets ? L'avarice , l'ambition , la fa^
veur inconstante du peuple, la venimeuse envie, ne le poursuivent point sur l'âpre sommet du rocher : loin du luxe des cours , il préfère Tonde qu'il boit dans le creux de sa main aux vins précieux qui lui seraient offerts dans l'or travaillé. Quand le sommeil le presse, ses membres endurcis ne cherchent point un lit délicat; il ne s'environne point d'une triple enceinte, il cherche l'air et la lumière, et vit sous les yeux du ciel. Ainsi vécurent les premiers hommes que la terre en son printems vit naître parmi les dieux. Ils ne connurent point la soif de l'or; de fatales bornes ne divisaient point leurs champs ; les vaisseaux téméraires ne fendaient point encore les ondes; les traits légers n'étaient point encore armés de fer; le glaive recourbé n'était point encore suspendu aux flancs du guerrier; le panache n'ombrageait point le casque , et la colère seule fournissait des armes. Mars inventa l'art ignoré des combats, et montra la mort sous mille formes nouvelles; le sang détrempa la terre et rougit les flots : bientôt la Discorde eut l'empire du monde , et tous les crimes furent connus. Le frère tomba sous les coups du frère ; le père
mourut de la main du fils; l'époux sous le fer de l'épouse; et, sans parler des marâtres, les mères impies s'armèrent contre leurs propres enfans. Non, les bêtes sauvages sont plus douces que les hommes ; mais la source des maux, l'infatigable artisan des crimes, c'est la femme; c'est pour elle que fument encore tant de villes déshonorées par leurs débauches; c'est pour elle que tant de nations armées s'entre-déchirent et renversent les royaumes. Entre toutes, il suffit de la seule femme d'Egée pour rendre son sexe odieux.
LA NOURRICE
Quoi ! toutes sont-elles coupables du crime de quelques-unes?
HIPPOLYTE
Je les déteste toutes, je les abhorre, je les fuis ; soit raison , soit instinct , soit fureur, je me plais à les haïr : les ondes s'uniront plutôt avec les feux , les tourbillons de Scylla offriront plutôt de sûrs asiles aux vaisseaux, Téthys fera naître plutôt le jour des confins de l'Hespérie, et les daims seront
plutôt tranquilles au milieu des loups que je ne soumettrai ma raison au joug d'une femme.
LA NOURRICE
L'amour combattu fut souvent vainqueur et triompha de la haine. Voyez la puissante Vénus régner jusque dans l'empire de votre mère ; et vous-même en êtes la preuve.
HIPPOLYTE
Ma seule consolation de n'avoir plus de mère ; c'est de pouvoir haïr toutes les femmes.
la nourrice, à part
Il résiste à mes discours comme un dur rocher résiste aux flots qui le battent de toutes parts.... Mais voici la reine accourant d'un pas précipité : que va-t-il arriver ? que devons-nous attendre? que devons-nous craindre ? Hélas ! les forces lui manquent , son corps ne se soutient plus ; une pâleur mortelle
est sur son visage Reine , il en est temps ,
regardez et parlez ; c'est Hippolyte qui vous soutient, vous êtes dans ses bras.
DE M. DE BOUFFLERS. a85