‹ Œuvres: Eddy et Paddy; La permission; Surmenage sentimental; La légende de saint Jean deChapitre 1 sur 3 · PLEASE HANDLE WITH CARE · texte numérisé non relu

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Abel Hermant

Edày et VaJdy

La Termission — Surmenage sentimental

La Légende de saint Jran de Vespignano — Le Zitello

O^HS'ZO^' l'^o

Ahl le vaisseau I Tristan et Isoîde, acte III.

A marée d'équinoxe montait.

Le long des grèves presque planes, les flots gris, lourds, élastiques, montaient, lentement, sûrement, vers la petite capitale de Saint-Hélier. Ils assaillaient de droite et de gauche le port en miniature, par la baie de Saint-Aubin et par la baie de Saint-Clément. Ils l'abordaient aussi de face, au coude aigu de la jetée Victoria : ils y rejaillissaient en écume blanche.

Par-dessus la mer grise, houleuse, le ciel était gris et houleux, et le ciel restait tout près de la mer : l'angle qu'ils faisaient, à la charnière de l'horizon, s'ouvrait à peine. Mais le voile des nuages était déchiré dans toute sa largeur, de l'ouest à l'est. Une lumière pâle s'épanchait de cette fissure et baignait au loin les façades jaunes, roses ou blanches, des petites maisons alignées, çà et là faisait scintiller quelques-uns des petits carreaux des fenêtres à guillotine.

La ville mignonne et souriante ne se donnait point des airs de défier l'Océan ; mais elle le regardait gaîment, sans peur, derrière sa vaste plage, derrière le talus de sa voie ferrée, derrière son esplanade encore ; bien assise entre le »* fort Régent, cette caserne en nid d'aigle au sommet d'un roc nu en éperon, et le fort Elisabeth, inutile défense, mais décorative silhouette, fantôme de vieux castel romantique, aujourd'hui recouvrant son prestige avec ce couronnement de nuées tapageuses, qui rarement s'accumulent ainsi sur l'île fortunée de Jersey.

Mais la lumière n'atteignait pas jusqu'aux dernières maisons plus loin étagées, et le deuil de leurs teintes neutres attristait le fond de ce clair tableau comme une arrière-pensée gâte une joie. Les collines qui ceignent la vallée confondaient leurs couleurs et leurs formes avec celles des nuages, et ces éminences du sol et du firmament, les unes érigées, les autres renver-

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sées, se soudaient, comme dans une grotte les stalactites et les stalagmites.

Il n*y avait pas de bruit humain. La nature seule s'exprimait, par la plainte du vent, par le choc rythmé des vagues, et aussi par une autre voix mystérieuse, par une voix d*orchestre invisible, qui dégageait en harmonies fortuites et en mélodies continues l'expression musicale de l'automne, de la tourmente, de la solitude, de l'infini.

Pas un bateau n'était dans le port, qui paraissait abandonné. Parfois, de brèves rafales de pluie cinglaient le rivage et l'eau. Elles venaient tour à tour de l'une ou l'autre des deux nappes de nuages. Mais jamais l'abîme étroit de lumière n'était comblé par les vapeurs, même durant l'ondée. Seulement les rayons s'irisaient, et de grands arcs-en-ciel se dessinaient. La ville semblait morte, comme un dimanche. Il n'y avait qu'un être humain, à la pointe de la jetée Victoria : une enfant.

Déjà si grande — mais enfant : car elle n'avait rien de la femme que lés signes immatériels et l'essentielle grâce du sexe ; elle était vêtue d'un fourreau gris, et par-dessus d'un manteau gris, soyeux, avec des reflets argentés où glissaient les gouttes comme sur le plumage toujours sec des oiseaux nageurs. Un capuchon ruche était rabattu sur sa tête, et elle ne portait point de chapeau. Deux lourds panneaux de

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cheveux noirs, lisses, et seulement une fois bouclés à leur extrémité fine, venaient en avant sur ses épaules, cachaient ses oreilles, ses joues même, pâles, et ne laissaient voir du visage que les parties qui traduisent l'âme. Par son profil hardi, par ses lèvres nettes, surtout par la courbe de son menton long et effilé, elle accusait déjà une volonté, capable d'énergie permanente sinon d'efforts intermittents ; mais ses yeux ne lui appartenaient pas encore, ils n'avaient pas de couleur propre, ils obéissaient aux variations de l'atmosphère et se nuançaient au gré des choses qu'ils regardaient. Bleus sans doute par les temps sereins, étincelants et noirs pendant la nuit, ils étaient ce matin neutres ou gris, vagues et tumultueux.

Sa pensée ne lui appartenait pas davantage.

Elle ne recevait pas des objets ces impressions définies, qui, à chaque nouveau contact du monde extérieur, nous affirment la séparation et l'indépendance de notre personne. Mal détachée de la nature, elle paraissait moins sentir les objets qu'en avoir conscience, comme de quelque chose de soi.

Aussi, tous ses gestes rares, à peine indiqués, toutes ses attitudes, lui étaient commandés par la façon d'être des éléments, autour d'elle. Lorsqu'une vague plus forte survenait, chevauchant par-dessus les autres, sa poitrine se gonfiait d'un souffie plus puissant. Aux

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brusques sautes de la brise, elle trahissait comme une incertitude; et de furtives lueurs s'allumaient sous ses cils baissés, quand une crête écumeuse, atteignant la zone des rayons, s'y pail- 'letait d'étincelles. Parfois de la poussière d'eau l'enveloppait toute : ses lèvres s'entr'ouvraient, ses éclatantes dents de nacre aimaient le sel. Elle se dressait orgueilleusement comme le flot qui avait surgi tout d'un coup vers des hauteurs plus ambitieuses. Elle se laissait aller avec des souplesses de vertige, "les paupières closes, lorsqu'un tourbillon se creusait à ses pieds.

Et pendant les accalmies elle regardait l'horizon fixement, d'un regard d'attente, d'un regard patient et passif. Ainsi les villes qui sont construites sur les côtes, et surtout dans les îles, regardent l'horizon, et attendent : car leur destinée, qui ne dépend point d'elles-mêmes et qu'elles ne peuvent même pas pressentir, leur arrive toujours à l'improviste du mystère de l'infini.

Née sur les rivages de cette île qu'elle n'avait jamais quittée, l'enfant n'était point venue jusqu'ici chercher un spectacle qui ne lui était point nouveau. Mais elle avait compris pour la première fois cette voix d'orchestre invisible qui dégageait l'expression musicale de l'automne et de l'Océan. Elle avait obéi à cette voix comme à une annonciation. Elle avait jeté sur ses épaules ce manteau soyeux et gris, imperméable

aux ondées. « Vous sortez, Eddy ? lui dit sa mère, la bonne M^e Glategny, penchée dehors, au window du salon. — Oui, » répondit-elle simplement : les enfants de cette île heureuse ont la liberté de se promener seuls par les rues. Obéissant à son instinct que guidait la voix, Edith Glategny prit sans y penser le chemin qui la conduisait à la mer le plus directement. Du cottage, situé à l'extrémité de la rue Rouge- Bouillon, à l'entrée du riche quartier d'Almorah, elle descendit vers l'Esplanade. Mais elle ne s'arrêta point, elle poursuivit jusqu'au port, et elle hâta le pas encore le long des quais, comme si la vue de cette eau dormante l'irritait; et elle arriva enfin à l'extrême pointe de la jetée Victoria. Elle y demeurait immobile comme à un poste d'observation.

Cependant, comme l'heure de midi approchait, les rayons qui se glissaient par la fissure des nuages devenaient peu à peu moins obliques. Bientôt ils tombèrent d'aplomb sur Eddy, et malgré l'atmosphère grise, malgré ses vêtements gris, elle fut lumineuse, elle fut illuminée.

Alors, par un effet miraculeux de sa puissance créatrice, l'astre qui fait jaillir la vie de la matière inorganisée, fit germer une personne dans cette âme qui ne se discernait pas ellemême des objets. Les yeux d'Eddy se colorèrent de nuances qu'ils ne devaient plus aux vagues de la mer ni aux nuages du ciel. Sa pâleur do-

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rée s'anima. Malgré rhumidité froide, elle sentit une chaleur intime, due à Tactivité de son cœur qui précipitait ses battements, et ses longues mains nues entr'ouvrirent le manteau. Si elle prétait l'oreille encore à cette voix des éléments qui l'avait attirée jusqu'ici, elle entendait une autre voix aussi, qui n'exprimait qu'elle-même, et qui ne vibrait qu'à travers ses méninges. Son masque de volonté s'accusa davantage et son regard despotique se concentra comme pour fasciner l'infini.

Lasse déjà de cet effort, elle allait de nouveau se disperser parmi les choses, lorsque son regard se fixa sur un point précis, vers le sud, un peu vers rOrient. Un navire venait de gravir la courbe de l'horizon ; déjà il était nettement visible, à cause de sa couleur blanche, presque crue, qui faisait tache sur le gris du ciel et des eaux.

D'abord, comme il était très loin, il parut voguer au hasard, faire des circuits inutiles et capricieux. Mais dès qu'il fut vraiment distinct, avec ses mâts courts, ses voiles ouvertes pour profiter du vent arrière, sa cheminée trapue qui vomissait une lourde fumée blanche, Eddy vit bien qu'il se dirigeait sans détour vers l'île, vers le port. Elle fit quand même un effort de volonté superflu, de son regard elle l'appela.

Bercé par les vagues, tantôt lavé par la pluie, tantôt doré par la lumière du soleil dissimulé,

le yacht gracieux venait. Il était léger, il était jeune, il jouait avec la houle.

Quand il dut décrire une longue courbe pour mettre ensuite le cap sur le goulet du port, entre la jetée Victoria et la jetée Albert, instinctivement Eddy tourna aussi la tête : de sorte qu'il parut encore obéir au magnétisme de son regard.

Puis il fut si près qu'Eddy vit sur le pont se mouvoir les matelots et les passagers peu nombreux. Elle vit les raies fines et les étoiles d'un pavillon américain, dont les couleurs vives prenaient une valeur singulière parmi toutes ces choses grises uniformément. Elle lut sur les ceintures de sauvetage le nom du yacht, TOwtario. Enfin il doubla la jetée, et dans Teau morte du port il s'assagit. Eddy tourna le dos à la mer, et remonta le long du quai, vers l'endroit où le yacht allait s'amarrer.

Il venait d'accoster quand elle arriva : elle fut surprise de le trouver si petit. Elle lui avait attribué des proportions surhumaines à cause du mystère de son apparition : c'était un jouet. Comment pouvait-il tenir la mer? Mais il était si vigoureusement construit, qu'à le mieux voir elle ne s'en étonnait plus. Et elle l'examinait» avec une curiosité de sauvage, qui, pour la première fois, voit atorder un bateau dans son île.

Sur le quai jusqu'alors désert, des gens du port, sortis on ne sait d'où, se trouvaient là pour

aider à la manœuvre : on Texécutait en silence. Il y avait trois passagers, un homme jeune encore et très grand, blond et imberbe, une vieille dame à cheveux blancs, vêtue de noir, et qui ressemblait un peu à Mn»c Glategny : sur l'un des bancs encombrés de colis, elle était assise ; à côté d'elle, un enfant costumé en matelot, large col très ouvert, le béret en arrière, laissant échapper sur le front des cheveux peu fournis mais fins, d'une soie légère et maniable, dorée mais pâle, comme la lumière du soleil éteinte par les nuages gris. Il avait le teint clair, éblouissant, l'éclat de la santé, la coquetterie plutôt que l'orgueil de la force, la joie de vivre dans les yeux, et une sympathie affectueuse pour tout ce qui vivait à l'entour de lui. Il témoignait cette sympathie avec une égalité un peu banale, en distribuant aux moindres êtres la faveur de ses regards très mobiles, mais inconstants plutôt qu'inquiets.

Eddy eut néanmoins le privilège de fixer cet insaisissable regard. Le jeune matelot parut enchanté à sa vue. Il s'épanouit, il sourit. Et Eddy sourit ensuite, mais avec plus de contrainte, plus lentement, comme si elle souriait de plus loin, de plus profondément : ses lèvres s'entr'ouvrirent à peine et s'éclairèrent de la blancheur nacrée de ses dents. L'autre enfant rougit, mais il se fit violence. Il n'est pas très difficile de soutenir le regard d'une personne absolu-

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ment inconnue : sa timidité put s*y résoudre, Uenfant voyageur' prenait plaisir à contempler cette étrangère, qui presque seule sur le quai assistait à son débarquement, et qui se trouvait être une enfant comme lui.

Lorsque la passerelle fut posée, il courut le premier à terre. Il s'arrêta non loin d'Eddy, qui semblait faire les honneurs de son lie. Pour la regarder, il était forcé de lever un peu la tête, car elle était plus grande que lui. Mais il ne s'approchait pas davantage, ni elle : ils avaient l'air de deux enfants qui n'osent pas se demander l'un à l'autre : « Voulez-vous jouer avec moi? »

— Madame CoUinsI...

— Oui, monsieur Higginson, répondit doucement la vieille dame.

Ils échangèrent quelques mots que l'on n'entendit point, et ils s'éloignèrent dans la direction de la ville, suivis d'un homme de l'équipage qui portait les sacs.

M. Higginson se retourna :

— Hep! Paddy!...

Paddy les rejoignit en courant. Eddy resta seule, penchée vers le yacht. Puis elle partit, hésitante ; mais son pas se régla bientôt sur le pas des étrangers, et, de loin, elle les suivit. En arrivant au bout du quai, sur la place où est la statue de la Reine, elle les vit entrer à la Pomme d'Or. Elle fit quelques pas encore et se trouva dans les rues.

Elle eut ce tressaillement léger qui nous avertit nous-mêmes que nous venons d'agir comme des automates, mais que nous reprenons Texercice de notre volonté. Sa démarche devint nette et résolue. Comme une -petite personne active, sans même jeter un coup d'œil distrait aux étalages des bazars, où les ingénieuses argenteries de dînette fabriquées à Londres scintillaient derrière les vitres sur des tablettes de glace, elle grimpa King Street et Hill Street. Elle arriva au quartier des cottages où toutes les maisons sont presque pareilles, derrière leur fossé ou derrière leur terre-plein de ciment, les plus petites avec un seul window, à droite ou à gauche du couloir d'entrée, les plus grandes avec deux Windows symétriques. Les stores levés et les guillotines entr'ouvertes laissaient voir d'identiques ameublements clairs. Les pianos jouaient des airs de danse ou de chansonnettes. Une rafale nouvelle de vent et de pluie balaya le trottoir. Eddy se mit à courir.

Elle atteignit enfin le cottage d'Almorah, qui était pareil aux autres, aux plus grands : car M»e Glategny avait de l'aisance. Elle cherchait néanmoins à augmenter ses ressources en logeant des pensionnaires à l'époque des villégiatures. A vrai dire, son dessein était plutôt de mettre un peu d'animation dans sa vie : elle était veuve.

— Vous n'êtes pas trop mouillée, Eddy? dit

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cette bonne dame, qui décidément ressemblait à Mme Collins d'une manière frappante. — Mais aussi quelle bizarre idée de sortir par un si vilain temps?

Eddy en convint gaiement. Elle ne s'expliquait plus son caprice : elle n'entendait plus la voix, la pluie battait trop fort sur les vitres.

— Et Dick justement qui était venu nous visiter 1 reprit M^e Glategny. Je craignais qu'il fût obligé de partir avant votre retour : par bonheur, la pluie l'a retenu.

— Ah ! fit Eddy, je ne le voyais point.

Il faisait sombre comme le soir, à cause des nuages ; et en effet elle n'avait pas vu le jeune homme, qui timidement demeurait assis dans un coin. C'était un très grand garçon de quinze ans, très gauche. Il s'appelait Richard Le Bouët, et il était cousin lointain d'Eddy. Son père, cultivateur enrichi par l'exportation des pommes de terre et des poires de Chaumoniel, centenier de sa paroisse, et en passe de devenir connétable, habitait à quelque distance de Saint-Hélier, au village de Gorey, près du château de Montorgueil. Richard était l'un des trois ou quatre jeunes gens de l'île qui pouvaient un jour prétendre à la main d'Edith Glategny. Il y avait convenance de fortune et d'âge, Eddy était âgée de treize ans. Parmi ces populations restreintes, les mariages ne peuvent guère présenter d'imprévu, et Eddy savait bien

qu'un jour elle épouserait Dick probablement. Ils se souhaitèrent le bonjour avec des façons d'une loyale camaraderie.

L'on prit ensuite des sièges, mais l'on ne pouvait s'occuper à rien, à cause de l'obscurité. On n'était pas non plus en train de causer.

Mais c'était un véritable plaisir de se sentir à l'abri, dans un home confortable, pendant que la pluie tombait, et Eddy se trouvait heureuse entre sa bonne vieille mère et ce jeune homme destiné sans doute à devenir son mari.

Vers deux heures, comme il pleuvait toujours, Mme Glategny prit sur elle de décider que Dick Le Bouêt luncherait à la maison, et l'on passa dans la salle à manger, qui était visà-vis du salon, à gauche du corridor.

Au moment où Mme Glategny plongeait dans le pie froid à la viande un couteau démesurément long, un rayon de soleil assez vif perça la vitre. La pluie continuait d'ailleurs à tomber; mais chaque goutte jetait autant de feux qu'un diamant.

Il fallut baisser les stores. Eddy se précipita. La guillotine était soulevée. Avant de tourner la manivelle du store, Eddy eut une curiosité instinctive. Elle se pencha. Elle reçut quelques gouttes multicolores sur ses cheveux noirs et lisses, qui venaient en avant de ses épaules parce qu'elle était penchée.

• —Eddy!...

Elle n'entendait pas. Elle était stupéfaite.

Voici qu'elle apercevait, au bout de la rue Rouge-Bouillon, les trois étrangers du yacht Ontario, Ils marchaient sous leurs parapluies, d'un pas raide, Paddy entre M™© Collins et M. Higginson. Et comme Eddy les regardait, ils venaient vers elle.

— Eddyl... répéta M"»© Glategny.

~ Oui, maman, répondit-elle d'un ton d'impatience.

Elle se retourna pour répondre, et presque aussitôt se remit à la fenêtre. Mais les trois étrangers étaient passés, ils gravissaient la pente de la rue.

Il lui parut que, si elle n'avait pas détourné la tête un instant, si elle n'avait pas cessé de diriger sur eux son regard despotique, ils n'auraient pas été plus loin, ils seraient entrés dans la maison, comme tout à l'heure le yacht qui les portait était entré dans le port.

Mais elle les perdit de vue. Elle se décida enfin à baisser le store d'étamine. Quand elle revint vers le fond de la pièce, encore éblouie de la clarté extérieure, tout lui parut plus sombre. Elle ne distinguait plus que la blancheur de la nappe, les cheveux blancs et le teint frais de sa vieille mère. Dick était comme un fantôme.

Elle vint nonchalamment reprendre sa place entre celle qui était tout son passé et celui qui

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était tout son avenir. Mais elle n'était plus sensible au plaisir du home confortable et de l'abri sûr. Voici qu'elle entendait de nouveau cette voix qui ce matin lui avait ordonné de sortir, d'aller jusqu'au bout de la jetée, de regarder vers l'infini et d'en évoquer l'inconnu. Mais cette voix s'affaiblissait jusqu'à mourir. Et en même temps s'éloignaient les pas sonores de celui qui était venu de la mer et que ce soir sans doute allait remmener la mer...

Eddy tressaillit. Un coup de marteau ébranla la porte d'entrée. Elle se leva, avant que les deux autres eussent entendu. Elle courut ouvrir, avant que sa mère lui en eût donné l'ordre. C'est elle qui devait ouvrir a M. Higginson, à Mme Collins et à Paddy : car elle ne doutait point que les visiteurs inattendus fussent les trois passagers du yacht. Avant d'ouvrir la porte elle les voyait derrière, et elle aurait été bien surprise si quelque autre visage lui avait apparu.

La pluie se taisait. Un instant on entendit la

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voix lointaine. Une odeur printanière de campagne mouillée se glissa par la porte entrebâillée, une odeur printanière bien que ce fût l'automne. Eddy et Paddy se jetèrent un regard malicieux et triomphant.

Elle introduisit les voyageurs dans la salle, à manger. Mme Glategny s'avança vers M. Higginson, en faisant un geste de politesse et d'interrogation. Eddy apporta des chaises. On forma un cercle, en dehors duquel resta Dick Le Bouët, modestement relégué dans l'ombre.

Mme Glategny prit place, avec cette lenteur des gens que rien ne presse dans la vie, et qui ne négligent aucun détail du confortable, même quand il s'agit tout bonnement de s'installer sur un siège pour faire la conversation.

M. Higginson, au contraire, en homme qui sait la valeur marchande du temps, prit sur-lechamp la parole ; et, après avoir vérifié l'identité de Mme Glategny, il lui exposa, en termes d'une précision et d'une concision louables, l'objet de sa visite.

Il affirma d'abord qu'il s'appelait Justin Higginson, et qu'il se livrait à un commerce d'exportation et d'importation. Il était propriétaire de plusieurs bâtiments. Le yacht VOntario, entré ce matin dans le port de Saint-Hélier, lui servait pour ses voyages personnels, d'affaires ou de plaisance. Puis il présenta Mme Collins, gouvernante de son fils, qu'il présenta égale- .

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ment, sous les noms de George, Eli, Patrick Higginson : familièrement Paddy.

Il déclara ensuite qu'il était veuf.

Ne pouvant s'occuper lui-même d'élever son fils» répugnant à l'enfermer dans un internat et/à le sevrer des douceurs du home, il avait fait chdoL pour lui du collège de Jersey, dont la réputation est excellente, les prix modérés. En outre, lui-même, Justin Higginson, ne ferait pas un déplacement inutile en venant ici deux fois par an, au début et à la fin des vacances, chercher et ramener Paddy, attendu qu'il en profiterait pour nouer des relations avec les cultivateurs de l'île, et pour étendre considérablement son conmierce d'exportation et d'importation.

Pouvait-il établir dans un hôtel Paddy et M">< Collins? Non. Qpant à louer pour eux un cottage, cela paraissait excessif et peu pratique. Il s'était donc, dès son arrivée, mis en quête d'un boarding-house, et la maison de iittte Glategny lui avait été recommandée, comme tout particulièrement respectable. Il s'était égaré dans les rues, ainsi que M^e Collins et Paddy, grâce à une fausse indication de numéro. Mais revenant bientôt sur ses pas, il avait enfin trouvé le cottage, sur la bonne physionomie duquel il faisait à M™« Glategny tous ses compliments.

Les conditions de la pension furent réglées à

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rinstant même, et sans difficulté. Puis Justin Higginson se leva. Il annonça qu'arrivé ce matin avec la marée, il repartirait ce soir avec la marée. Et manifestant une émotion que Ton n'attendait point de la part d'un homme aussi exclusivement pratique, il exprima le désir de visiter, afin d'en emporter l'image dans sa mémoire, la chambre où son cher, cher Paddy allait passer quatre ou cinq ans de sa vie.

L'émotion réveillant en lui des souvenirs classiques, il ajouta : « Grande mortaîis avi spatium. i> M^e Glategny, bien qu'elle n'entendît point le latin, s'inclina en signe d'assentiment.

Tous les assistants, à l'exception de Dick, se levèrent, et montèrent en cortège l'étroit escalier. La chambre de Paddy était au second étage, à droite du couloir et vis-à-vis de la chambre d'Eddy. De même, à l'étage inférieur, la chambre destinée à M™e CoUins faisait vis-à-vis à la chambre de M^e Glategny.

M. Higginson s'arrêta au milieu de la pièce exactement, avec M^e Glategny. Paddy resta en arrière avec M™e CoUins, et Eddy, seule, appuyée au chambranle de la porte. Elle remarqua pour la première fois combien cette chambre était intime et coquette, avec ses rideaux de cretonne claire. Les meubles étaient de frêne tourné, avec des poignées de cuivre, le lit très large, en cuivre et fer, avec un couvre-

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pied de piqué blanc. Des carreaux de faïence ornaient la toilette, et au mur un tub émaillé d'aspinall primerose par Eddy elle-même, faisait pendant à une poétique figure d*enfant, chromolithographie extraite du Qiristmas-number d'un grand illustré anglais.

Après un examen minutieux, Justin Higginson prit congé. M™* CoUins et Paddy l'accompagnèrent, Dick était parti depuis longtemps. Les bagages furent apportés peu de temps après; puis M™* CoUins et Paddy rentrèrent et s'enfermèrent dans leurs chambres. Eddy faisait des bouquets pour égayer le couvert, et tirait de l'armoire sans rien dire un saladier de cristal cerclé d'argent, que l'on n'exhibait qu'aux jours de fête. M^e Glategny, dans la cuisine, s'entendait avec la servante pour ajouter un entremets au dîner.

A sept heures moins cinq, les hôtes reparurent. M™e CoUins était toujours vêtue de noir, mais elle avait changé de robe. Paddy ne portait plus son costume de matelot, mais des pantalons gris fer, une très courte veste à trois coutures, avec un col de chemise exactement rond, très empesé, et luisant comme la porcelaine des assiettes.

Le dîner fut un peu solennel, mais cordial ; il semblait que M™<: Glategny eût à sa table des invités plutôt que des hôtes payants. La conversation des deux dames ne dépassait point

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la banalité; les deux enfants, d'une sagesse exemplaire, se regardaient sans rien dire. Dès que Ton sortit de table, ces deux dames, observant qu'ils tombaient de sommeil, leur conseillèrent d'aller se coucher. Ils partirent ensemble.

Dans l'antichambre, Eddy enseigna à Paddy la place des allumettes et des bougeoirs. Puis ils montèrent les deux étages silencieusement, et ils s'arrêtèrent dans le corridor entre les deux chambres fraternelles.

Eddy lui dit :

— Vous savez, si vous manquez de quelque chose, il ne faudra pas craindre de m'appeler.

Il répondit :

— Je vous remercie... et après un temps, avec un effort : Bonsoir, mademoiselle.

— Bonsoir, monsieur.

Ils se touchèrent la main. Ils s'enfermèrent dans les chambres à double tour. Mais Edith ne se décidait point à se mettre au lit. Elle revint frapper à la porte de Paddy.

— Vraiment, dit-elle, vous ne manquez de rien?

— De rien, vraiment:

— Vous n'avez pas l'habitude de boire avant dormir ?

— Oh! non, papa l'a bien défendu.

— Bonsoir, monsieur.

— Je vous souhaite une bonne nuit.

Il parlait de son lit, où il était blotti déjà dans les draps un peu rêches, sous la couverture de piqué blanc. Il s'y endormit sans peine : né cosmopolite et nomade, le pays inconnu, la maison étrangère, le lit nouveau ne le troublaient point;

En bas, dans le salon, M™e Glategny et Mm« CoUins travaillaient ensemble à des ouvrages de broderie et s'entretenaient familièrement. Mme Glategny était une personne réservée, et Mme Collins une personne discrète; mais il fallait considérer que M^^ Collins et Paddy n'étaient point des hôtes de passage. Ils entraient pour ainsi dire dans la famille, ils étaient aussi désormais les seuls étrangers que Mme Glategny pouvait accueillir dans le cottage d'Almorah, puisqu'elle n'avait que deux chambres à louer, jusqu'au départ lointain de Paddy. Ces dames jugèrent donc à propos de s'expliquer leur caractère, et se mirent au courant de leur passé.

Il se trouva que leurs goûts étaient identiques, ainsi que le pouvait faire présager la ressemblance de leur physionomie et de leurs allures. Elles aimaient l'ordre, le confortable, elles étaient douées d'une sentimentalité vive, et, pauvres d'esprit, elles possédaient la divine intelligence du cœur. Elles y avaient atteint cependant par des voies opposées.

On donnait à M™e Collins ce titre de ma-

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dame par respect. Elle n'avait jamais été mariée. Elle ne s'était d'ailleurs jamais appartenu. Elle comprenait tout, parce qu'elle ne savait rien de la vie réelle et vulgaire. En lui confiant Paddy, Justin Higginson avait confié véritablement son cher, cher fils à une créature céleste.

M™e Glategny, au contraire, avait vécu avec une rare intensité, bien que sans aventures ni péripéties. Elle avait aimé uniquement et passionnément son mari. Cet amour, toujours partagé, n'avait jamais été contrarié. Ensuite M. Glategny était mort. De sorte que, dans son petit coin d'existence, elle avait connu les sommets de la félicité et de la douleur humaines.

Elle donna une grande preuve d'amitié à M™e CoUins en partageant avec elle le gouvernement de la maison. En peu de jours — il leur fallait si peu de jours pour se connaître entièrement — leur intimité devint absolue.

Les enfants ne firent point de même; et pourtant ils avaient, eux, pour se séduire l'un l'autre, le charme de leur beauté, la splendeur de leur enfance. Mais à cet âge, si le coup de foudre d'une amitié instinctive est plus fréquent, l'établissement d'une intimité réfléchie comporte plus d'hésitations et de marchandages.

Les enfants ressemblent à ces sauvages — des enfants aussi, qui n'abordent les nouveaux

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venus qu'avec une extrême circonspection. Nos cérémonies de politesse ne sont guère que des reproductions surannées de ces gestes propitiatoires que faisaient nos premiers ancêtres, lorsqu'un étranger, peut-être à craindre, se présentait devant eux. Nous en avons perdu le sens et nous les exécutons machinalement.

Mais pour les enfants — des sauvages, elles recouvrent leur signification et leur utilité immédiate. Aussi, rien de plus cérémonieux que les débuts d'une liaison entre deux enfants.

Eddy et Paddy en étaient encore à s'appeler monsieur et mademoiselle, ou M. Patrick ou Mlle Edith, alors que les deux bonnes dames avaient déjà renoncé à toute formule. Si même elles ne s'appelaient point simplement de leur petit nom, c'est que, depuis la mort de M. Glategny, sa veuve ne souffrait plus qu'une créature humaine lui donnât le nom que son unique amour lui avait donné. Pour la mettre à son aise sur cet article, M^^ Collins ne révéla pas le sien.

Les enfants, sur la défensive, ne se livraient à aucun jeu. Loin de chercher les tête-à-tête, ils ourdissaient des ruses compliquées pour garder toujours en tiers une de ces dames. Si, malgré toute leur politique, ils se trouvaient seuls, cela ne leur était point agréable. Le soir, ils ne perdaient guère de temps dans l'escalier ni dans le corridor» Ils tempéraient la froideur de leur

adieu par un sourire aimable, mais forcé. Ils s'enfermaient aussitôt jalousement, comme si chacun d'eux eût redouté de la part de l'autre une tentative d'incursion.

Paddy était le plus craintif. En dépit de sa vigueur précoce, de sa magnifique santé, cela n'étonnait point, à cause de ses allures plus timides, de sa taille moindre, de ses cheveux blonds et de ses rougeurs faciles. Eddy était méfiante, mais plus hardie : elle rougissait aussi moins souvent ; elle avait le teint chaud et les cheveux noirs ; et comme elle était un peu plus grande. Paddy, pour la regarder, était toujours forcé de lever les yeux.

Leur embarras augmenta beaucoup, au bout de cinq ou six jours : assistant par hasard à la première rencontre matinale de M"e CoUins et de Mme Glategny, ils constatèrent qu'en se souhaitant le bonjour, les deux dames s'embrassaient. Ils en furent choqués. Ils eurent peur qu'on remarquât leur froide politesse. Ils pensèrent que si l'on voulait les contraindre de s'embrasser ainsi, ce serait une tyrannie insupportable. Ils se montrèrent irrités et boudeurs toute l'après-midi. Leur adieu, le soir, fut plus sec. Mais la glace fut rompue le lendemain matin.

C'était, pour Eddy comme pour Paddy, le jour de la rentrée des classes : car elle allait aussi dans un collège de filles. Ils devaient par-

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tir ensemble le matin et revenir ensemble le soir. Le départ était de bonne heure : il fallait déjeuner en hâte. Lorsque les enfants prirent congé, M™c Collins et M^e Glategny étaient encore occupées à beurrer leurs toasts. Paddy sortit le premier. L'air était frais et piquant, le ciel gris. Eddy vint le rejoindre enfin, comme il se retournait pour l'appeler. Il vit alors que M«e Glategny s'était levée et se penchait au window. Eddy posa deux doigts sur ses lèvres et envoya un baiser à sa mère.

Avec des façons insoucieuses et parfois même un peu bourrues, Paddy avait, comme Justin Higginson, des attendrissements. Cette mièvrerie l'enchanta. Il regretta peut-être obscurément de n'avoir plus de mère, lui, à qui envoyer des baisers. Il fit un signe affectueux, mais moins familier, à Mme Glategny. Puis il toucha le coude d'Eddy. « Allons... » lui dit-il, et il se sentit au cœur une grande sympathie pour elle.

Lorsqu'il eut passé toute la journée avec des garçons qu'il ne connaissait pas du tout, il eut plaisir à retrouver son amie et à revenir avec elle dans le crépuscule. Pour marquer tout de suite qu'à présent il ne pouvait plus la confondre avec des indifférents et des inconnus, il lui cria d'une voix forte : « Bonjour, Eddy ! » C'est elle qui rougit, cette fois, mais il n'en put rien voir, car le soir tombait. Elle répondit

d*une voix moins assurée : « Bonjour, Paddy ! » Et aussitôt, ils goûtèrent le bonheur parfait. Ils revinrent avec des allures d'enfants moins sages, avec des gambades qu'au plein jour leur cant instinctif ne leur aurait point permises.

Toutes choses leur paraissaient charmantes.

Ils avaient grand'faim. Cependant, dès qu'ils se mirent à table, ils eurent l'appétit coupé. Ils étaient un peu fiévreux comme sont les enfants, ces merveilles de finesse et de fragilité, pour le moindre changement dans le régime ou dans l'étiquette de leur vie. Très fatigués, mais n'ayant point sommeil, ils allèrent se coucher à l'heure habituelle par obéissance. A la porte de leur chambre ils s'embrassèrent sans hésitation, en répétant : « Bonsoir, Eddy. — Bonsoir, Paddy. »

Ils s'enfermèrent quand même très soigneusement. Puis Paddy se déshabilla et sauta dans son lit. Mais comme il avait, ce soir, les gestes fort saccadés, il accrocha du bout de sa manche son bougeoir, un de ces anguleux bougeoirs anglais à vaste cuvette, laqués de couleurs éclatantes. Le monument s'effondra. La bougie s'éteignit en se brisant sur le parquet, et la boîte d'allumettes fut projetée si loin qu'il ne put venir à bout de la retrouver dans cette obscurité profonde.

Paddy était, pour certains détails de la vie, maniaque comme un vieux garçon. Il se per-

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suada que si une fois par hasard il s'endormait sans avoir des allumettes sous la main, il se réveillerait certainement et serait malade au milieu de la nuit. Très nerveux, un peu mal à son aise vraiment, il ne put supporter cette idée. Il alla, à tâtons, jusqu'à sa porte, dont il eut grand'peine encore à trouver la serrure.

Il appela :

— Eddyl

— Qu'ya-t-il?

Il s'expliqua, elle se mit à rire :

— Attendez, fit-elle, je viens.

Et elle sauta légèrement à bas de son lit.

Il referma vivement sa porte, au moment où Eddy ouvrit la sienne. Elle fut prise du fou rire.

— Où êtes-vous donc ?

— C'est, répondit-il, que je suis déjà déshabillé.

— Moi aussi, dit-elle naïvement; et ils restèrent bien embarrassés.

— Entr'ouvrez seulement votre porte, reprit Eddy, je vous passerai mon bougeoir.

Il tendit la main, mais le bougeoir d'Eddy était encore plus monumental que le sien : autant ouvrir à deux battants.

— Eh bien ! dit-elle, remettez-vous donc au lit : je pourrai entrer chez vous.

Telle était leur candeur que cet étrange compromis leur donna pleine satisfaction. Dès que

Paddy fut blotti sous ses couvertures, Eddy entra, toute blanche et plus long vêtue que si elle avait porté la plus longue de ses robes. Ses cheveux, au lieu de venir en avant de ses épaules, pour dormir lâchement noués derrière la tête, dégageaient son visage, qui en paraissait éclairci et transfiguré, et elle n'avait rien de corporel que le visage, qui n*est qu'une matérialisation de l'âme; elle laissait voir aussi ses pieds nus qui ne semblaient point la porter.

Le regard de Paddy fut attiré vers ces pieds d'ange, vers ces pieds de messager céleste.

Comme il avait, en conséquence de son éducation évangélique, la tête toute farcie des formules de la Bible, une phrase des Écritures lui revint : « Qu'ils sont beaux, les pieds de ces hommes 1 » L'application de ce texte à Eddy lui parut prodigieusement comique. Il eut un nouvel accès de gaîté. Eddy se jeta dans un fauteuil en riant aux éclats.

Elle aperçut tout d'un coup les allumettes, qu'ils oubliaient bien tous les deux. Elle ramassa la boîte, et avec un petit air sérieux, avec un geste autoritaire, elle dit : « Voyons, Paddy, il faut dormir. » Mais elle ne se décidait pas encore à le quitter.

— Vous n'avez besoin de rien ? dit-elle.

— Non, fit-il, et il soupira.

Elle devina qu'il ne disait point la vérité.

Elle le gronda. Et il finit par avouer qu'il avait

très chaud, la gorge sèche. Ah ! il aurait bu volontiers, sans la défense de papa. Elle combattit raisonnablement ses scrupules. « La défense, dit-elle, n'avait trait qu'à une habitude régulière, et il ne ferait pas mal de boire une fois par hasard, s'il avait soif. » Elle lui prépara un verre d'eau sucrée. Il se souleva, et elle le fit boire en le soutenant. « Bonsoir, » dit-il ensuite, avec une jolie moue. Eddy se pencha, et lui posa sur le front un baiser, qu'il reçut coquettement sans le rendre, en enfant gâté à qui toutes les caresses sont dues.

Paddy, durant sa première enfance, avait été l'objet de soins assidus, mais virils. Il ne soupçonnait point certains raffinements. L'ingénieuse complaisance d'Eddy multiplia ses besoins, et mille commodités ou mille délicatesses lui devinrent indispensables auxquelles il n'avait jamais songé. Comme son amie seule pouvait les lui procurer, il se mit sous sa tutelle nonchalamment, et lui qui jusqu'alors savait se débrouiller de tout avec une gentille précocité, il se montra désormais incapable de plus rien faire par lui-même.

Mme Glategny ne se contentait point d'envoyer sa fille au collège. Elle lui donnait dans la maison même cette éducation du ménage qui prépare les épouses accomplies. Eddy eut bientôt, comme M^e Glategny et M^e Collins, des attributions particulières et bien détermi-

nées. Il parut tout simple que ce fût elle qui s'occupât exclusivement de Paddy. Elle mettait en ordre, elle tenait en état ses vêtements et son linge. Elle lui faisait d'humbles raccommodages. Elle prenait surtout plaisir à soigner les costumes de jeu. Elle voulait qu'il fût mieux équipé, et plus élégamment que les autres, pour ces exercices de force et d'adresse où l'orgueil physique devient légitime, et où il avait le droit de mettre en valeur sa beauté mâle, sa grâce d'adolescent. Elle n'avait pas d'autre poupée que son ami. Lui aussi trouvait cela tout naturel; il devenait volontiers exigeant : et déjà se formait entre eux ce lien d'utilité domestique, d'habitude, qui, entre les hommes et les femmes, est plus fort que tout sentiment.

Paddy connaissait donc cette joie de la sécurité absolue, privilège des hommes sur qui veille une femme constamment et uniquement.

Paddy, en cet asile de hasard, goûtait pour la première fois les douceurs du home et de la ' patrie, lui dont l'enfance nomade avait erré de rivage en rivage avec la flottante maison paternelle. Et il s'attachait par la reconnaissance à ce joli cottage d'Almorah, qui lui révélait le bonheur sédentaire.

Mais il avait bien peu de temps chaque jour pour savourer le plaisir d'habiter cette chère demeure. Il fallait partir dès le matin. Le soir, aussitôt après le dîner, il fallait dormir. Heu-

reusement, il pouvait profiter des jours de congé, car ce fut comme un fait exprès : jusqu'au printemps, jusqu'à la veille de Pâques, des froids ou des pluies empêchèrent les deux enfants de sortir ces jours-là, et les firent se calfeutrer, toute la longue après-midi, dans le salon.

Paddy avait eu besoin de plusieurs semaines pour apprendre à bien connaître ce salon : la vue des enfants est lente, studieuse, leurs souvenirs en revanche sont ineffaçables. Il n'était plus maintenant un seul coin, un seul détail de cette pièce que Paddy Higginson ne possédât.

C'était un carré long, auquel s'ajoutait un window à cinq côtés. Une table octogonale, en bois laqué, d'un blanc tirant sur le gris, était placée au milieu du window dont elle épousait les angles. Elle supportait un vase de faïence jaune où était planté un araucaria, et une très haute lampe de cuivre rouge incrusté de faux saphirs cabochons. Des stores de grosse étamine écrue, bordés d'.une dentelle qui était l'œuvre de M^e et de M^ie Glategny, se déroulaient devant chacune des guillotines du window : ils étaient toujours, comme par caprice, montés à des hauteurs différentes.

Le papier des murs était semé de gros chrysanthèmes d'un jaune pâle, parmi des feuillages d'un vert figue; les meubles, fauteuils ou chaises, laqués de blanc, étaient garnis de cous-

sins en cretonne, où un fouillis de fleurs jâunes, bleues et roses ne laissait apercevoir aucun fond. La cheminée de bois ornée de faïences était surmontée d'une étagère à plusieurs planchettes irrégulièrement distribuées, où des bibelots, qui avaient l'air de jouets, se reflétaient dans des glaces.

Au fond du salon, dans l'un des angles, il y avait un meuble de coin assez lourd et d'une amusante bizarrerie, formant tout ensemble étagère et divan. C'était la place favorite d'Eddy et de Paddy. Ils s'y asseyaient tout contre l'un l'autre, et lisaient ou regardaient au même livre.

Les jours de semaine, aux heures du repos, il leur suffisait de voir des images. Un illustré qu'ils recevaient de Londres leur donnait régulièrement deux ou trois scènes de la vie des cours, des paysages de l'Afrique centrale et des colonies asiatiques, des croquis d'explorateurs. Il y avait aussi, dans les dernières pages, des portraits de boxeurs dépouillés jusqu'à la ceinture. Ces musculatures monstrueuses arrachaient à Paddy des cris d'admiration.

Mais plus souvent ils feuilletaient les albums où Walter Crâne, en dessinant pour l'enfance les traditionnels personnages de la m)rthologie, a su restituer à ces créatures de l'imagination primitive une grâce de puérilité vivante, qui est leur plus irrésistible séduction. Eddy et

Paddy apprenaient ainsi à jouir de la beauté plastique, d'une attitude noble, d'un geste et d'une harmonie de couleur.

Le dimanche, ils se privaient volontairement de ces divertissements profanes. Habillés dès le matin, graves, inoccupés, ils prenaient la Bible. Ils s'asseyaient d'ailleurs à la même place, et lisaient ensemble. Ils interrompaient souvent leur lecture pour se communiquer leurs réflexions. Leur piété était naïve, étroite, mais quelquefois elle s'élevait, sans aucun effort, jusqu'au sublime.

Lorsqu'ils eurent de plus beaux dimanches, leurs habitudes ne s'en trouvèrent modifiées qu'à peine : ce n'est pas l'usage de se promener le jour du Seigneur. Mais, au lieu de rester dans le salon, ils allaient lire dans le jardin, situé derrière la maison, entre des murs bas qui le séparaient d'autres petits jardins pareils. Ils aimaient à y chanter des cantiques, et parfois ils interrompaient leur chant afin de se prêcher l'un l'autre.

Le dernier dimanche avant Pâques, un fuchsia arborescent, qui était planté au fond du jardin, leur apprit par ses fleurs que le printemps était revenu. Cette bonne nouvelle les émut. Paddy fit halte devant l'arbre, et toucha légèrement les fleurs naissantes, comme pour les caresser, sans leur faire mal. Puis, avec une timidité, mais avec une solennité aussi, et un

enthousiasme contenu, il dit : « Louons Dieu, Eddy! »

Elle ne répondit point. Elle restait devant lui modeste et les yeux baissés, comme une servante devant un prêtre. Elle semblait comprendre que c'est l'homme, non la femme, qui doit exercer le culte.

Alors, d'une voix chaude et pourtant étrangement aiguë, mais voilée, il chanta :

O itostre Dieu et Seigneur amiable.

Combien ton nom est grand et admirable Par tout ce val terrestre spacieux Que ta puissance esleve sur les cieulx.

En tout se vcoit ta grand'vertu parfaicte Jusqu'à la bouche aux enfants qu'on alaicte.

Et rends par là confus et abbatu Ton ennemy qui nie ta vertu.

Ils firent quelques pas en silence. Tout à coup Eddy murmura d'une voix craintive, comme si elle avait peur de la haute pensée qu'elle exprimait : « Quand on pense. Paddy, que la vie n'est peut-être qu'un rêve I » Il hocha la tête. « Peut-être, » répondit-îl.

Mais ayant réfléchi un instant, il reprit :

« Qu'entendez- vous par là, Eddy ? » Et il cassa une petite branche. Elle fit, sans répondre, un geste vague, et longtemps après elle répéta : « Un rêve... » Ils allèrent s'asseoir sur le banc.

EDDT ET PADDT 55

Les arbres, dont les pousses trop jeunes n'offraient point de prise aux souffles, ne remuaient point. Les rameaux encore secs bruissaient imperceptiblement. Le fuchsia seul se balançait et ployait déjà sous le poids de ses tendres fleurs en grappes. Les deux enfants le contemplaient, et, sans comprendre eux-mêmes s'il y avait un sens caché dans les paroles qu'ils avaient prononcées au hasard, ils étaient pris d'une grande tristesse, à la pensée que ce fuchsia et toutes les autres choses de la nature n'avaient peut-être aucune réalité, n'étaient qu'un rêve.

Mais à l'improviste Paddy fut suffoqué par une violente joie. Il eut un indomptable besoin de crier ou de chanter. Il crut naïvement que c'était un nouvel accès d'enthousiasme religieux, et il attaqua un autre psaume :

O Seigneur Dieu, que tes œuvres divers Sont merveilleux par le monde univers I O que tu as tout fait par grand' sagesse I Bref la terre est pleine de ta largesse...

Il se recueillit un instant. Il reprit, mais d'une voix si sourde, si étouffée, qu'elle semblait venir de très loin :

Quant à la grande et spacieuse mer.

On ne saurait ne nombrcr ne nommer Les animaux qui vont nageant illeques.

Moyens, petits et de bien grands avecques.,.

Eddy, que les formes rudes de cette poésie ne déconcertaient point, prenait garde seulement à certains mots, « la grande, la spacieuse mer », et à la voix mystérieuse de Paddy; et elle se rappelait l'autre voix mystérieuse qui lui avait ordonné naguère d'aller jusqu'au bout de la jetée regarder la mer infinie. Et, une seconde, Paddy reprit son rôle d'inconnu, d'hôte passager, d'étranger venu de la mer et qui s'en retournerait par la mer. Elle eut froid. Mais aussitôt, d'un geste moins réservé que de coutume, elle saisit la main de son ami, la pressa avec force, avec peur.

— Paddy, dit-elle, est-ce que vous songez quelquefois à la mort?

— Très souvent, répondit-il avec simplicité : maman est morte.

Eddy songea qu'elle aussi, elle était orpheline, et, se comprenant tous les deux, ils se sourirent.

Elle reprit, plus sombre :

— C'est une chose terrible, la mort.

— La mort de ceux que nous aimons, répliqua-t-il, parce qu'alors ils nous quittent et nous

> avons du chagrin ; mais la mort elle-même est

aimable.

— Vous n'auriez pas peur de mourir, Paddy ?

— Non, dit-il sincèrement.

Elle se rasséréna sur-le-champ : « Ni moi, »

dit-elle.

EDDT ET PADDY 37

Alors il sourit encore, et avec une adorable confiance il affirma : « Nous serons heureux éternellement. »

Ils se levèrent et se tenant par la main ils retournèrent vers la maison.

Ils y trouvèrent Dick Le Bouët, que M^c Glategny venait de retenir à dîner. Bien qu'il demeurât à peu de distance, Richard faisait peu de visites au cottage d'Almorah, il se déplaçait malaisément, et Paddy ni Eddy ne l'avaient revu encore depuis le jour de l'arrivée. Paddy, en y réfléchissant, se trouvait beaucoup plus intime dans la maison que ce petit cousin qu'on voyait de loin en loin et de qui on ne s'inquiétait guère ; quand même, et en dépit de cette familiarité passagère. Paddy n'était que l'hôte, l'étranger : « Quant à la grande et spacieuse mer... » murmura Eddy, et elle regarda Paddy, elle lui sourit comme afin de le consoler.

La soirée fut triste; et puis, comme tous les dimanches, on dîna une heure plus tôt, sans appétit, l'après-dînée fut trop longue. Ils avaient hâte de monter et de s'enfermer séparément dans leurs chambres. Ils s'obstinèrent contre eux-mêmes. Eddy entra chez Paddy, elle y demeura longtemps, inutilement. Tous les menus services qu'elle lui rendit ne firent que leur marquer davantage à tous les deux qu'elle était comme une servante, et lui, le voyageur qui passe.

38 EDDÏ ET PADDY

Le voyageur, depuis des semaines enchaîné à un foyer par le charme d'une enfant femme, sentit, dans les jours qui suivirent, ressusciter en lui l'esprit nomade. Le printemps, soudain magnifique, l'invitait à l'extérieur. Il se rappela que Jersey était une île. Il avait beaucoup navigué sur le yacht paternel, et il avait rencontré beaucoup d'îles par les mers, il avait tourné tout autour, il ne se les figurait point d'après le témoignage des livres, mais d'après la vue de ses yeux. Jusqu'alors, il n'avait pu croire que Jersey fût pareille aux autres : il y trouvait trop de sécurité, il n'avait pas le sentiment d'être assiégé par l'infini de toutes parts. Il connut soudain le mal des îles, le malaise d'être isolé.

Il n'avait point visité sa nouvelle patrie, il n'en connaissait rien que la petite capitale de Saint-Hélier, et il se rappelait qu'il avait débarqué un jour sur une rive déserte. Alors il se persuada qu'à l'exception de la ville tout le reste de l'île était inconnu et inhabité. L'aventureux enfant conçut aussitôt le désir d'y faire des explorations, et d'emmener avec lui, comme guide indigène, comme sauvage compagnon, la gracieuse Eddy.

Ils avaient, à l'occasion de Pâques, trois semaines de vacances, et ils étaient entièrement libres : M. Higginson ne devait enlever son fils que pour les vacances d'été. Quant à M^e Col-

lins et à M™e Glategny, elles ne voyaient point d'inconvénient à laisser les deux enfants sortir seuls, même pour aller très loin, et elles n'étaient pas femmes à se fatiguer avec eux.

Trois semaines! Cet espace de temps leur paraissait fabuleux. Ils auraient pu accomplir le tour du monde ! Ils se donnèrent des allures de flibustiers. Pour les plus modestes excursions, ils se réveillaient à des heures indues. Ils allaient réciproquement se secouer dans leur lit avec une rudesse toute garçonnière, et ils s'affublaient de costumes de montagnards écossais.

De ces promenades entreprises dans un esprit si furieusement romanesque, ils rapportaient des images qui n'avaient aucun rapport avec la réalité des objets. Ils avaient, comme tous les enfants, un pouvoir vraiment prodigieux de déformer les choses qu'ils voyaient. Paddy voulait que l'île fût déserte, inculte peut-être : il n'en démordait point, même quand il parcourait les campagnes si apprêtées qui environnent Saint-Hélier. Les enfants, comme les artistes primitifs, conçoivent la nature avec des lignes simplifiées et des s)miétries excessives. Quand ils rencontrent des paysages disposés géométriquement, des allées nettes, des arbres qui se font pendant, ils ne s'étonnent point, ils n'y soupçonnent point l'œuvre des hommes.

Les gras pâturages normands, où paissent de

40 EDDT ET PADDY

courtes vaches, rappelaient à ces fantaisistes observateurs les prairies de TAmérique du Sud, que d'ailleurs Paddy lui-même ne connaissait point, sinon par ouï-dire. Ils s'attendaient à voir surgir quelque Bas-de-Cuir silencieux au tournant de chacune des haies. Pouvaient-ils ne point songer aux forêts vierges, quand ils sondaient du regard ces haies monstrueuses faites d'un enchevêtrement d'épines, de chardons bleus et secs, de chardons blancs et velus, et ces lianes de lierres qui s'en détachent, courent perfidement sous les herbes, regrimpent au tronc des arbres, les étreignent et les étouffent ? Ils voyaient, derrière les grilles de parcs, des palmiers éventails et des phénix en pleine terre, des camélias aux feuilles laquées ; et ne prenant point garde que ces plantes, exilées de leur torride patrie, étaient rangées dans les jardins clos en guise d'ornement, sérieusement ils croyaient parfois s'être égarés jusqu'en des régions tropicales.

Ils se glissaient, avec des précautions, par les chemins -couverts. Ils étouffaient leurs pas. Ils ne rencontraient personne : l'île, à cette époque, n'est pas encore envahie par les touristes. Eddy regardait Paddy avec admiration et avec respect. Elle ne doutait point qu'il lui fût très supérieur en intelligence et en civilisation. Elle le considérait comme son maître, et volontiers elle se fût prosternée devant lui.

Leur parti pris d'explorateurs était de piquer toujours droit vers l'intérieur des terres. Ils n'étaient pas encore des marcheurs bien vaillants, et ils n'atteignaient jamais jusqu'à la rive opposée, de sorte que, ne connaissant point les limites de l'ile, peu à peu ils s'accoutumaient à croire que l'île n'avait point de limites, et Paddy même recommençait à perdre la notion que Jersey fût une île. Et les images de la mer disparaissaient de leur imagination, la mer qui les entourait, la mer qui avait amené Paddy, qui un jour le remmènerait.

Ou bien pensaient-ils à la mer sans le dire, avaient-ils peur d'elle sourdement et la fuyaientils pour ne plus la voir ? Mais la peur attire en même temps qu'elle repousse. Quand ce fut le dernier jour des vacances, ils ne résistèrent plus à leur tentation inavouée. Eddy osa parler la première. Elle insista pour conduire Paddy au château de Montorgueil.

Ils partirent de bon matin, aussitôt après déjeuner. Ils prirent le petit chemin de fer. Au départ, la voie est encaissée entre deux murailles de rochers taillés à pic. Elle longe ensuite la côte, mais on ne voit pas la mer constamment : au contraire, on ne la voit que par intermittences et beaucoup moins souvent qu'on n'aurait cru ; mais on sent le vide à droite de soi, et on entend la mer sans la voir. Même quand elle est calme, et elle était calme ce jour-là, elle

fait un bruit qui ressemble au bruit confus des grandes cités. Elle a une voix, cette même voix qui naguère, s'étant fait entendre à Eddy, l'avait attirée hors du cottage, vers la rive, vers le port.

Eddy ne se rappelait point ces choses à la lettre, mais elle en était imprégnée. Au lieu de s'asseoir toute droite, comme elle avait coutume, et de, regarder en face d'elle à hauteur de ses yeux, elle se laissait plier par la mélancolie. Elle appuyait ses coudes sur ses genoux, et, pour soutenir sa tête lasse, elle encadrait son visage de ses longues mains. Vis-à-vis d'elle, sur l'autre banquette. Paddy, gonflé d'une comique importance, s'était étendu tout de son long. Il portait d'amples culottes, des bas de grosse laine aux plus excentriques dispositions, rabattus au-dessous du genou, un veston ballant ouvert sur un maillot de laine blanche, et une petite casquette posée en arrière de la tête, de façon à laisser échapper par devant une houppe de ses chevaux blonds.

En arrivant au village de Gorey, ils découvrirent bien la mer, mais la marée était basse, l'eau était loin, après des sables. Ils prirent garde plutôt à des soldats en tunique rouge, qui tiraient à la cible sur le rivage. Le château de Montorgueil, qui couronne le cap de sa martiale pyramide, ne leur fit pas non plus grande impression. Au lieu d'y monter, ils eurent l'idée

bizarre de suivre la route qui le tourne, et de s'en aller vers les autres grèves, par les rochers.

Ils découvrirent, dans un creux, une retraite d'où Ton n'avait pas la moindre vue, mais qui les charma : car c'était une de ces anfractuosités à peine abordables, où l'on est jeté lorsque l'on se sauve d'un naufrage. Ils s'y installèrent, et ils prirent leur collation comme des naufragés en effet, qui viennent de recueillir des coquillages et des œufs d'oiseaux : leur collation était beaucoup plus luxueuse. Ensuite, Paddy tira de sa poche une petite pipe de bruyère : il avait adopté tous les usages du pays, et les garçons y fument leur pipe dès qu'ils sont capables de marcher seuls. Il bourra la sienne d'un tabac blond de Virginie, très odorant. Eddy le regardait faire et ne disait rien. Elle admirait tout ce qui venait de lui, jusqu'à l'odeur de son tabac.

Ils se trouvaient si bien qu'ils demeurèrent là toute l'après-midi. Au reste, que pourraient faire des aventuriers une fois qu'ils ont le gite et la pâture? La mer montait, elle vint tourbillonner au-dessous d'eux dans une vasque de rochers gris, polis par le flot quotidien. Et les mouettes, qui tournoyaient au-dessus, répétaient symétriquement le mouvement circulaire des vagues.

Comme le jour baissait déjà (les jours n'étaient pas encore très longs), Eddy et Paddy

s'avisèrent qu'il leur restait juste le temps de visiter le château. Non que leur curiosité s'éveillât, mais ils craignaient d'être grondés pour n'avoir pas tiré parti de leur promenade. Ils retournèrent donc sur leurs pas, escaladèrent la colline jusqu'à mi -hauteur, et entrèrent par une porte de derrière qui était très basse. Ils suivirent alors, entre deux murailles, le chemin qui monte en spirale jusqu'au sommet, tantôt pente douce, tantôt escalier aux larges marches. Ils faisaient cette ascension par acquit de conscience.

Quand ils parvinrent à la plate-forme, ils ne reconnurent pas le paysage. Le port, qu'à marée basse ils ne daignaient point apercevoir, s'était empli d'eau, et les barques, ce matin échouées comme des épaves, semblaient avoir ressuscité sous les caresses du flot, qui en même temps remodelait la plage, ce matin démesurée, indécise, sans contour : elle décrivait maintenant une courbe élégante et molle, elle se rétrécissait entre la mer unie et les collines boisées.

Mais ils détournèrent les yeux de ce gracieux tableau, et ils regardèrent vers l'horizon, fascinés par « la grande et spacieuse mer », par la gloire du soleil couchant. Ils étaient seuls sur la plate-forme, ils étaient accotés et appuyés l'un contre l'autre, et ils regardaient.

Et Paddy songeait aux courses lointaines, Eddy luttait contre une idée importune qu'elle

n*ârrîvait pas à chasser : elle craignait d'être grondée par sa mère si elle négligeait d'entrer chez les Le Bouêt, qui demeuraient là tout près, elle craignait encore davantage que Paddy ne lui en voulût si elle faisait cette politesse à ses cousins.

— Paddy, lui dit-elle enfin, et d'une voix de prière plutôt que d'interrogation, ne serait-il pas convenable d'aller souhaiter le bonjour aux Le Bouët ?

— Oui, répondit-il d'un air détaché. Cela est convenable. Allez.

Elle tressaillit. « Oh ! fit-elle, est-ce que vous ne viendrez pas avec moi ? »

Il répondit : « Non, » simplement, et avec la même indifférence. Il n'y mettait aucune mauvaise intention, cela lui paraissait plus naturel.

Alors, elle ne répliqua point. Elle s'écarta de lui à pas lents. Elle s'en alla, par un sentier à flanc de coteau, vers la maison : une lumière venait d'apparaître à Tune des fenêtres, bien que le crépuscule fût encore rose, mais les vitres étaient bien moins vivement éclairées par la lampe que par les reflets du soleil couchant.

Paddy n'avait pas encore tourné la tête. A peine s'il avait remarqué le départ de son amie ; déjà même il n'y songeait plus. Il appartenait à la mer infinie. Obstinément il la contemplait.

Il se rappelait qu'elle l'avait amené ici, qu'elle le remmènerait, qu'il était un voyageur et un étranger. Et de hautes idées mélancoliques lui venaient, des idées peu précises, inexprimables, surtout en son langage d'enfant. Il était recueilli et enthousiasmé^ comme aux heures où le dimanche il disait des prières et chantait des psaumes.

Aiguillonnée par la fraîcheur, un peu effrayée par la solitude, Eddy se hâtait vers la maison. Elle s'y sentit bien, quand elle eut refermé la porte sur elle. Mais le père et la mère de Dick étaient tous les deux absents. Il se trouvait seul à la maison, et, comme il était fort timide, l'entretien ne fut guère animé. Voici que tout d'un coup Eddy songea en elle-même à Paddy, qui était seul sur la plate-forme du château, à Paddy qui était seul dans le crépuscule, et face à face avec la mer infinie. Elle se leva, elle prit congé en toute hâte. Elle ne craignait plus d'affronter la solitude et le soir, elle partit pleine de courage et de résolution, comme pour une extraordinaire aventure.

Il lui sembla qu'elle triomphait, quand elle retrouva Paddy qui n'avait point bougé de place. Elle le tira par le bras, comme pour le ressaisir d'une secousse.

Il la regarda sans la connaître, comme dans la stupeur farouche du réveil. Mais un grand souffle de joie les enleva, et ils coururent d'un

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trait jusqu'au bas de la colline, en bondissant, en poussant des cris.

Ils étaient ivres de grand air. A dîner, eux toujours si sages, ils étourdirent de leurs bavardages M™e Collins et M™e Glategny. Après diner, ils s'échappèrent encore dans le jardin, où ils ravivèrent leur ivresse. Les deux bonnes dames, qui ne les reconnaissaient plus, durent user de leur autorité pour les faire monter dans leurs chambres ; et ils dormirent avec des détentes, avec des gestes brusques, en faisant des rêves de jeux violents, de courses et de luttes.

Tel fut le dernier jour des vacances. Il fallut bien reprendre, le lendemain matin, le train accoutumé de la vie. Mais c'était une saison nouvelle : il y eut des variantes.

Un soir, à quelque temps de là, Eddy et Paddy, revenant ensemble, rencontrèrent un grand garçon, et un autre plus loin, puis un autre encore, et deux ou trois autres en groupe, qui portaient, en guise de châles sur les épaules, des serviettes de toilette, bariolées de raies multicolores.

— Comme cela est laid et ridicule! s'écria Paddy, toujours un peu tranchant.

Il ajouta, avec une vive curiosité : « Que font-ils de ces ridicules serviettes ? »

Eddy se mit à rire. « Vous ne devinez pas, dit-elle, qu'ils vont aux bains? »

Elle lui enseigna que les hommes se baignent à la Colette, de l'autre côté du fort Régent, dans les rochers. Paddy, fort attaché à suivre la mode, rêvait déjà de se promener, comme ces garçons qu'il avait jugés si ridicules, avec une serviette étalée sur le dos. Il projetait même de se faire remarquer, parmi les autres, par des rayures plus compliquées et par des couleurs plus voyantes.

Il déclara que, dès le lendemain, au lieu de rentrer directement à la maison, il irait se baigner à la Colette.

— Alors, lui dit Eddy très froissée, vous ne rentrerez plus avec moi, vous me laisserez rentrer seule ?

— Non, dit-il : ce n'est pas un si long détour, vous viendrez avec moi, et vous m'attendrez au bord de l'eau.

Il renouvela cette déclaration à diner, avec une arrogance qui ne lui était pas habituelle. Mnie CoUins poussa les hauts cris : Se baigner seul, sans surveillance! Que dirait papa? Vous croyez-vous déjà un grand garçon ? Néanmoins il fut décidé que l'on allait réfléchir et organiser quelque chose, pour que les enfants se pussent baigner sans péril.

Les réflexions et les préparatifs prirent plus d'une semaine. Les personnes très simples se font des monstres de tout, et ne manquent jamais de tout compliquer. Au lieu d'emmener

EDDY ET PADDT 49

Eddy et Paddy se baigner sur la grande plage, devant Tesplanade, où il y a des cabines roulantes, Mroe Glategny et M^e Collins imaginèrent de se transporter avec eux, par le petit chemin de fer, jusqu'à Saint-Aubin, et d'aller chercher un abri désert dans les rochers qui sont tout au bout de la baie.

C'est donc après huit jours seulement que Paddy put réaliser son rêve, et sortir, comme les grands garçons qu'il avait rencontrés, avec une serviette en guise de châle, plus bariolée qu'un drapeau. Il faut croire que ces huit jours d'attente lui avaient donné sur les nerfs, ou que l'esprit d'effarement des deux bonnes dames l'avait gagné. Car la veille au soir il eut grand'peine à s'endormir, et en vérité cet événement banal ne valait point une insomnie. Au bout d'une heure, il dormait à poings fermés, mais il avait la fièvre et le cauchemar, et il fut réveillé tout d'un coup au milieu de la nuit par sa propre voix qui criait : « Qu'ils sont beaux, les pieds de ces hommes 1 » Cette exclamation inattendue réveilla Eddy en sursaut, et elle vint, toute blanche, justement comme la première fois qu'il avait cité cette phrase des Écritures.

— Êtes-vous souffrant? lui demanda-t-elle avec une expression d'effroi.

— Non, dit-il, je suis seulement un peu agité, mais n'en dites rien. Peut-être qu'on ne

voudrait plus nous emmener à Saint-Aubin demain soir.

Eddy se garda bien de lui désobéir, et l'événement s'accomplit. Paddy s'était mis en route avec des airs de gravité, de sombre résolution. Ses nerfs ne s'apaisaient point, il avait des frissons. Dès que l'on eut fait choix d'un emplacement, Mnie Collins et M^e Glategny s'empressèrent autour d'Eddy. Lui s'en alla plus loin, se dévêtit hâtivement, se jeta d'une pointe de rocher, à un endroit où l'eau devait être profonde, afin de montrer qu'il nageait bien. Il ne se souciait point des femmes et il ne regardait pas de ce côté; il entendit seulement les petits cris qu'Eddy poussa quand elle entra dans l'eau.

Presque aussitôt, M™e Collins l'appela :

« Paddy, revenez vite, en voilà assez pour un premier bain. » Il fut enchanté qu'on lui fournît un prétexte pour sortir de cette eau froide et mordante qui l'irritait encore plus, et sans répliquer il reprit ses vêtements, avec autant de hâte qu'il les avait quittés. Mais aussitôt sa fièvre tomba, une brusque joie l'envahit, une joie du corps, à laquelle tous les organes participaient. Il eut un sentiment de plénitude extraordinaire, en même temps que de sécurité. Il sut qu'il était fort et qu'il était beau. Et il se mit à marcher sur la route avec des allures triomphales, d'un pas relevé.

EDDT ET PADDY $1

Quand il revint deux jours après, il regarda enfin le décor, que, dans son trouble de Tavantveille, il n'avait même pas vu. C'était un repli de rocher, comme une grotte à ciel ouvert, d'où l'on n'apercevait ni la pleine mer ni la rive, et il se rappela la retraite de naufragés où il avait passé toute une journée avec son amie, derrière le château de Montorgueil. L'eau y était seulement plus calme et n'y tournoyait point, les mouettes n'y fréquentaient pas non plus, comme si elles n'aimaient point à décrire leurs circuits réguliers au-dessus d'un bassin trop paisible, où le tourbillonnement de l'eau ne s'harmonise pas au rythme circulaire de leur vol. La mer, cependant, bien qu'elle n'y pénétrât que brisée, sans force, avait si parfaitement poli le granit, que même des pieds nus, même des pieds d'enfants pouvaient s'y appuyer sans crainte ; et loin des dangers, des fracas, loin de tout regard indiscret, cette vasque était vraiment l'asile providentiel de l'enfance fragile et de l'innocence nue.

Bientôt, M^e Glategny et M^e CoUins se lassèrent d'accompagner Eddy et Paddy tous les jours, et leur permirent de faire seuls cette promenade quotidienne. Seuls ensemble, ils passèrent dans cet asile, qu'ils croyaient inaccessible, les dernières heures des chaudes journées. Et c'était toujours un plaisir, mais le plaisir était devenu habituel, et ils n'y atta-

chaient pas désormais plus d'importance qu'à leur baiser distrait de tous les matins et de tous les soirs.

Mais un jour Paddy eut un grand désappointement et une grande colère. Comme il se présentait le premier à l'issue du long corridor de rochers, qu'il croyait être seul à connaître et à fréquenter avec Eddy, il vit que cette retraite intime était envahie. Toute une pension y prenait ses ébats. Il se retourna, le sang aux joues. « Venez, » dit-il à Eddy en la saisissant par la main. Et ils n'y revinrent plus jamais.

Hélas ! le désastre était beaucoup plus grand qu'ils n'avaient imaginé d'abord, leurs yeux s'ouvrirent enfin : ce n'était pas seulement leur vasque secrète et leur grotte qui était envahie, violée, c'était tout leur domaine, toute leur île déserte, réservée jusqu'alors à leurs aventures et à leurs explorations. Des voyageurs de France et d'Angleterre y débarquaient par tous les bateaux, leurs voitures creusaient des ornières dans les routes, et les cochers qui les conduisaient par bandes soufflaient dans de longues trompes de cuivre, qui réveillaient douloureusement les échos.

Les enfants se découragent aussi facilement qu'ils entreprennent. Eddy et Paddy ne goûtèrent plus rien, ne tinrent plus à rien, dès qu'ils virent que toute leur île ne leur appartenait plus en propre. Et c'est ainsi que leur

première année s'acheva dans une lassitude et dans un abandon. Ils n'eurent point de regret lorsqu'une dépêche annonça l'arrivée de Justin Higginson, lorsque, douze heures plus tard, le yacht VOntario entra dans le port, lorsqu'il en sortit à la marée suivante, emmenant Paddy, pour six semaines.

Six semaines ! Cet espace de temps dépassait leur puissance de calculer. C'était la durée indéfinie. Au lieu d'essayer le compte de ces jours et d'espérer le dernier jour, mieux valait admettre que l'on se quittait pour toujours, et en prendre bravement son parti.

Eddy reconduisit Paddy à la jetée Victoria.

Ils ne témoignèrent ni l'un ni l'autre aucun chagrin, et, même, ils hésitaient à échanger, sous les yeux de M. Higginson, leur baiser de tous les matins et de tous les soirs.

Paddy ne retrouva pas sans plaisir sa petite cabine du yacht, ni sa place favorite sur le pont, qui était au gaillard d'avant, dans un fauteuil à balançoire. Il y restait des heures à s'entretenir avec un des hommes de l'équipage.

OU des heures à rêver seul. Il ne retrouva point sans plaisir son costume de matelot, et toutes ces choses dont il n'avait eu la nostalgie qu'une fois, sur la plate-forme de Montorgueil, en contemplant la mer.

Mais presque aussitôt il éprouva une autre ùostalgie : lui qui n'avait pas souffert de partir, il se mit à souffrir d'être parti. L'enfant jadis nomade, fils de parents nomades, souffrait d'avoir quitté les rivages de sa patrie adoptive, et la flottante maison paternelle ne pouvait plus lui tenir lieu de foyer.

Son cœur battait plus fort quand une île était signalée à l'horizon : son cœur se serrait lorsque VOntario tournait à l'entour et ne s'y arrêtait point. Il se fit une grande joie de passer quelques jours à Wight, et puis il eut une étrange impatience d'en repartir. Il ne voulait pas se plaire à Wight autant qu'à Jersey, il se défendait de préférer Cowes à Saint-Hélier.

Les images de la terre jersiaise, qu'il avait recueillies au cours de ses puériles explorations, n'étaient pas seulement déformées, mais incohérentes et confuses. Pour y penser continuellement, il avait besoin d'y substituer une image unique, élémentaire et nette, qui en fût le résumé ou du moins le symbole. Cette image, élue parmi les autres, fut celle de la retraite où, tout l'été, il était venu chaque soir se baigner avec Eddy.

EDDT ET PADDT 55

Le profil des rochers environnants se simplifiait encore dans sa mémoire : il se le figurait tel que sa main maladroite aurait pu le dessiner, réduit à des courbes naïves et à des aspérités symétriques. Il se rappelait surtout l'immobilité de l'eau limpide, et le granit si parfaitement poli que, même des pieds nus, même des pieds d'enfants pouvaient s'y appuyer sans crainte. Enfin cet asile providentiel de l'innocence et de la fragilité lui apparaissait comme un paradis d'enfant, merveilleusement approprié à son âge et à l'âge d'Eddy. Oui, l'île, l'île heureuse était un éden en miniature, un éden créé pour eux, l'idéal décor d'un bonheur particulièrement enfantin.

Paddy soupçonna que de ce bonheur il avait à peine goûté les prémices. Quelque chose, obscurément, lui paraissait déjà changé entre Eddy et lui. C'est qu'ils avaient vécu jusqu'alors comme un frère et une sœur. Or la fraternité ne s'accommode point des surprises, des séparations, des adieux et des revoirs :

elle est unie et dépourvue d'accidents. Paddy avait dît adieu à Eddy, cela suffisait pour qu'Eddy ne lui semblât plus une soeur. Et lui qui était parti sans chagrin, il attendait avec impatience maintenant le jour du retour, parce que ce jour-là ne pouvait manquer d'être le début certain d'un sentiment nouveau.

Cependant Eddy, dans le silence de la mai-

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son abandonnée, songeait à des choses pareilles. Paddy ne lui semblait plus un frère, parce qu'il était parti. Elle qui lui avait dit adieu sans larmes, maintenant elle comptait les jours. Elle attendait avec impatience et son retour et les nouveautés indéfinies mais prévues que cet événement susciterait dans l'histoire de leur tendresse.

Malgré la distance considérable et variable qui les séparait, ce n'est point sur les généralités seulement qu'ils avaient des idées communes. Ils se rencontraient encore sur des riens. Ils étaient l'un et l'autre poursuivis par le regret du mauvais baiser échangé à l'heure du départ, et ils avaient faim, avec une extraordinaire gourmandise, de celui qu'ils échangeraient à l'heure du retour. Quoi? Sous les yeux de Justin Higginson ? Ah 1 que leur importaient les témoins ? Toute l'amertume de la séparation se résumait dans le souvenir du mauvais baiser de juillet; toute la joie déjà escomptée du retour, dans l'espoir du bon baiser de septembre. Eux qui, depuis tant de semaines et tant de mois, ne prenaient plus garde seulement à leurs habituels baisers de tous les matins et de tous les soirs 1

Que de fois, durant cette longue absence, ils assistèrent d'avance, par la seconde vue du désir, à l'émouvante scène du retour ! Ils ne pouvaient l'imaginer qu'avec une décoration

printanière et une lumière douce de jeune soleil. Ils se préparèrent ainsi un désappointement, dr le retour de Paddy, coïncidant avec Téquinoxe, ne différa point de sa première arrivée. Par-dessus la mer grise, houleuse, le ciel était gris et houleux, parfois de brèves rafales de pluie cinglaient le rivage et Teau ; et lorsque Eddy s'en alla jusqu'au bout de la jetée, attendre celui que la mer devait enfin lui rendre ce matin, elle fut surprise d'entendre encore cette mystérieuse voix qui, l'an dernier, lui avait annoncé de si loin la première venue de l'inconnu.

Mais lorsque bercé par les vagues, jeune, léger, jouant avec la houle, le yacht blanc gravit la pente de l'horizon, lorsque, penchée du haut du quai, Eddy vit sur le pont Paddy qui, levant la tète, la regardait, lorsqu'ils se tinrent embrassés enfin, ah ! ils comprirent alors que peu leur importait l'automne et les intempéries : ils avaient leur lumière et leur soleil qui resplendissait de leur cœur; ils emportaient avec eux, en marchant sous la pluie, leur printemps, comme les astres qui gravitent dans le ciel emportent leur atmosphère.

Ils ne pouvaient point cependant prétexter auprès des bonnes dames cette illusion printanière pour recommencer, au début de l'automne, leurs courses de la belle saison. Ils furent bien obligés de se calfeutrer dans le

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home ; mais ils n'eurent point tant de peine à s'y résigner, car ils s'aperçurent dès le premier jour que le cher cottage d'Almorah était aussi un paradis en miniamre, et un paradis fait pour eux.

C'est pour eux, n'est-ce pas ? que l'on avait disposé ce window où ils pouvaient s'éclairer de partout comme en plein air, sans avoir les sensations de la pluie ou du froid? C'es^pour eux que, dans l'angle plus obscur de la pièce, on avait construit ce meuble de coin formant étagère et divan, ce meuble où ils ne pouvaient s'asseoir l'un près de l'autre sans se blottir l'un contre l'autre, ni se tourner en se frôlant les joues, en mêlant leurs cheveux d'ébène et leurs cheveux de poussière, sans voir dans les glaces à biseaux leurs images intimidées qui leur souriaient ?

Ah ! c'est pour eux surtout, pour mettre des fleurs autour d'eux, qu'on avait semé la tenture de ces gros chrysanthèmes jaunes. C'est pour s'approprier à leur candeur que les bois étaient laqués de ce blanc gris perle, le soir luisant par places aux reflets de la lampe en cuivre rouge ornée de cabochons bleus ; et si les meubles affectaient ces maigreurs, ces rigidités élégantes, c'était pour s'approprier mieux à la charmante gaucherie, à la gracilité de deux enfants.

Paddy avait grandi pendant son voyage. Il

n*étaît plus forcé de lever la tête pour voir le visage de son amie. Leurs yeux regardaient à la même hauteur. Les lèvres de Paddy souriaient à la même hauteur que le sourire d'Eddy. Ils étaient minces. Leur grâce était d'avoir des expressions naturelles avec des gestes empruntés. Ils se tenaient volontiers droits, et laissaient leurs mains sur leurs genoux. Quand ils se tournaient Tun vers l'autre, ils tournaient le corps, non les épaules, ni la tête, qu'ils présentaient toujours de face, comme les personnages que l'on voit dans les bas-reliefs égyptiens. Ils avaient le col assez long, et ils ne connaissaient pas de milieu entre une attitude d'étonnement qui l'allongeait, qui le raidissait encore, et une attitude frileuse qui le contournait excessivement.

Lorsqu'ils étaient assis sur le divan, ils ne se disaient presque rien. Ils ne sentaient le besoin de parler qu'en allant au collège ou en revenant. Ils avaient alors de grandes conversations pleines de verve et de gaîté, mais tout objectives, et où il n'était jamais question de leurs personnes. A la maison, s'ils se taisaient, ce n'était point qu'ils rentrassent davantage en eux-mêmes. Leur silence n'était point un silence de réflexion, mais de sensation. Seulement, comme tous les objets semblaient arrangés aiîtour d'eux de façon à exprimer les caractères et jusqu'aux moindres nuances de leur âme.

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cette contemplation du décor devenait une contemplation indirecte de soi : sans jamais scruter leur conscience, ils finissaient par avoir une conscience quand mtae, extérieure et toute matérielle. Aussi n'était-ce point un enfantillage s'ils se plaisaient encore à feuilleter, comme Tannée dernière, les albums en couleur de Walter Crâne. Ils s'y reconnaissaient à chaque page. Ils trouvaient une illustration minutieuse et singulièrement exacte de leurs cœurs tout ensemble actuels et primitifs, en ces images où l'artiste a ressuscité les héros de mythologie et de traditionnelles idylles dans toute leur pureté plastique, mais avec je ne sais quoi de plus compassé, avec une expression aussi, avec des yeux qui ne sont plus vides, avec des regards empreints d'une puérile et divine stupeur.

Cette année encore, il fallait compter parmi les plaisirs leur voisinage et leur isolement au deuxième étage de la maison. Ils n'en profitaient plus cependant qu'avec une réserve extrême, et ils ne pénétraient plus l'un chez l'autre que par exception. Ce n'était point pudeur, mais raffinement. Ils avaient une répugnance instinctive de toute promiscuité. Ils ne se plaisaient plus qu'à des délicatesses imperceptibles : entendre de loin des pas nus sur les tapis leur suffisait; ou bien, si l'un se réveillait la nuit (mais cela n'arrivait pas souvent, à

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cause de leur jeunesse et de leur santé), entendre le rythme lent de l'autre respiration. Paddy voyait bien parfois Eddy en son costume d'ange, toute blanche, le visage dégagé, ses beaux pieds nus, mais c'était en rêve, et il arrivait aussi très rarement que Paddy rêvât. Le dimanche, quand, assis près d'elle, il chantait des psaumes, pour la voir ainsi, souvent il fermait les yeux.

Ils avaient gardé cette habitude, ils étaient toujours très pieux, mais le culte qu'ils rendaient au Seigneur n'était pas entièrement désintéressé. Les joies du home leur paraissant toujours un peu étroites, ils avaient très souvent besoin de se donner de l'air, et telle est chez les enfants la confusion du physique et du moral, qu'une heure de méditation sur les idées religieuses leur donnait le rafraîchissement d'une promenade. Leur dévotion était un innocent subterfuge de leur cœur : elle leur servait à élargir leur horizon. Parfois elle l'élargissait un peu trop, elle évoquait les souvenirs de la mer, du mystère et de l'infini ; mais plus souvent elle n'évoquait que les images d'un paradis enfantin, symbolisé pour eux par la retraite dans les rochers, tout au bout de la baie de Saint- Aubin, où naguère ils se baignaient. Ils ne souhaitaient le retour du printemps que pour y retourner ensemble. Ils languissaient dans l'attente de la belle saison, qui

leur rendrait la terre promise, Téden promis.

Après des semaines d'une vie absolument sédentaire, ils donnèrent le change à leur désir en faisant quelques sorties, non dans la campagne, — ils ne le pouvaient pas encore, — mais dans la ville. Occupés toute l'après-midi, c'est le soir qu'ils sortaient, après dîner. M»* Glategny et M^e CoUins n'y voyaient aucun mal.

Ils allaient flâner dans les rues, dans King Street, où il y a, vers huit heures, un grand mouvement, des matelots du port, des soldats, dont les tuniques rouges éclatent encore dans l'obscurité, et aussi des femmes de mauvaise vie.

Ce tableau ne se rapporterait guère à l'idée d'un paradis terrestre, si les pires mœurs de Saint-Hélier ne se sauvaient par un air d'enfantillage. C'est bien l'agitation et le vacarme d'une capitale, mais d'une capitale pour les enfants. La foule y a les coudées franches, on y circule aussi bien sur les chaussées que sur les trottoirs, et il ne passe point de voitures»

comme si les habitants n'étaient pas assez raisonnables pour savoir les éviter. On assiste bien quelquefois à une scène d'ivresse. Un des soldats à tunique rouge sort en titubant quelque peu d'un de ces bars louches, et avec sa calotte écossaise un peu trop campée sur l'oreille :

mais ses camarades l'emmènent en riant, sans faire scandale, et ces petits accidents mettent

EDDY ET PADDT 63

tout le monde en belle humeur. On voit bien aussi de ces filles qui se laissent prendre par la taille et qui ne refusent pas un baiser, surtout aux magnifiques soldats vêtus de la tunique écarlate. Mais la candeur d'Eddy et de Paddy était incorruptible : ces embrassements ne les étonnaient point et n'éveillaient en eux aucun vilain soupçon. Ils trouvaient même ces façons d'agir si naturelles qu'ils n'hésitaient pas à suivre, en toute innocence, l'exemple de cette liberté. Paddy retirait d'entre ses dents sa petite pipe courte, chargée d'un odorant tabac de Virginie ; il prenait Eddy par le cou, et leurs plus naïfs baisers, les plus chastes, furent échangés à la clarté des réverbères, dans le quartier du plaisir facile, au milieu d'une fâcheuse compagnie.

Mais enfin ils retrouvèrent le décor qui était seul digne de les environner, ils entrèrent dans la terre promise. Le beau temps revint avec Pâques, et ils eurent, comme l'an dernier, trois semaines de vacances pour la bienvenue du soleil.

Ils consacrèrent leur première promenade à la baie de Saint-Aubin. C'était comme un pèlerinage. Il leur paraissait aussi plus logique et mieux ordonné de commencer la visite de leur éden par celle de la retraite qu'ils avaient choisie pour en être le raccourci et le symbole. Ils la retrouvèrent telle qu'ils la souhaitaient, dé-

serte. L'eau frissonnait un peu, elle semblait si froide qu'ils ne pouvaient plus comprendre comment, l'autre année, ils s'y étaient plongés avec plaisir, et qu'ils n'osaient plus espérer de s'y risquer encore bientôt.

Dès qu'ils se furent acquittés du devoir de cette visite, ils allèrent se promener dans toutes les directions. Ils n'avaient plus de parti pris d'explorateurs. Ils ne piquaient pas droit vers l'intérieur des terres, et surtout ils ne se mettaient pas en route sans dessein pour aller où le hasard les conduirait, comme des gens qui s'aventurent dans un pays véritablement inconnu. Ils partaient d'un point pour aller à un autre point. Ils avaient tout réglé d'avance avec un esprit éminemment pratique. Ils ne se souciaient guère de marcher, et ils usaient le plus souvent du chemin de fer. Ils emportaient de petites dînettes dans des paniers bien propres. Leur tenue était aussi plus soignée, bien qu'ils n'eussent renoncé ni l'un ni l'autre aux costumes classiques d'excursion.

Ils cherchaient les paysages bien composés en des cadres bien déénis. Quant à la mer, ils ne la cherchaient point, ils ne la fuyaient pas non plus. Elle avait perdu pour un temps le pouvoir de leur rappeler les voyages, les exils et les départs douloureux, elle avait perdu son mystère et son infini. Elle ne jouait plus qu'un rôle secondaire dans les tableaux où elle tenait

une place : ou bien alors elle apparaissait aux enfants comme la limite infranchissable de leur paradis, et ils aimaient à sentir que leur paradis était limité.

. Ils firent ainsi la connaissance d'un pays qui leur était entièrement nouveau. C'était bien le même qu'ils avaient vu, mais leurs yeux n'étaient plus les mêmes ; ceux qui changent de ciel ne changent point d'âme, mais ceux qui changent d'âme changent de ciel, et les enfants changent d'âme totalement dans l'espace de quelques semaines. Eddy et Paddy, qui avaient trouvé moyen de découvrir à Jersey des grandes prairies, des forêts vierges, toute l'Amérique du Sud et toute l'Afrique centrale, n'y virent plus que les campagnes soignées en façon de jardins et appropriées à l'idylle, les vallons gracieux, les collines doucement ballonnées et les belles Heurs partout répandues.

Leur instinct de la symétrie s'appliquant même aux actions, ils avaient réservé pour le dernier jour la promenade à Montorgueil, afin de terminer les vacances par la même expédition que l'année précédente. Ils n'y retrouvèrent aucune de leurs sensations passées. Le château leur parut s'être écrasé au sommet du roc, tant il avait perdu de hauteur à leurs yeux. Ils le trouvèrent un peu mesquin et un peu mièvre dans son romantisme. L'auguste ruine leur faisait à présent l'effet d'une gravure sur cuivre

très jolie et trop fine au frontispice d'un keepsake. Ils se plurent bien davantage à contempler la grâce de la plage qui s'étend au pied du rocher. Dans le port, il y avait plusieurs bateaux de pêche et deux bateaux de plaisance, blancs, comme VOntario. Dès que Ton s'élevait à quelque hauteur, cette flottille se réduisait à des proportions si minuscules qu'on ne pouvait plus imputer à l'éloignement seul ce rapetissement excessif : il semblait que ces bateaux fussent des jouets, et pareils à ceux que les enfants font naviguer sur les bassins.

Mais Eddy et Paddy ne montèrent pas bien haut, pas même à mi-hauteur de la colline. Ils n'avaient que faire de regarder la mer et d'assister au coucher du soleil. Ils préférèrent s'arrêter au pied même du vieux castel. Les promeneurs que ne tente point l'ascension y trouvent des bancs rustiques. Une gymnastique y est installée pour les enfants. Eddy et Paddy restèrent là, seuls, à se balancer jusqu'au soir.

Quand ils revinrent au cottage d'Almorah, M™e Glategny leur apprit, avec de grands gestes et des regrets exagérés, que justement Dick Le Bouët était venu pendant leur absence. Ils se regardèrent en souriant. Ah ! cette année, Eddy n'avait pas même songé à faire chez les Le Bouët une apparition comme l'année dernière. Elle était passée à côté de leur maison sans même y prendre garde. Mais quelle

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chance que Dick fût venu justement un jour et à une heure où Ton était sorti ! Sans rien s'avouer l'un à l'autre, les deux enfants s'exagéraient un peu méchamment le plaisir d'avoir évité cette gênante visite. Ils se félicitaient d'autant plus d'être sortis, et voici qu'ils se méfiaient du home, où des importuns pouvaient ainsi survenir; ils désiraient, le plus souvent possible, s'en échapper.

Cela tombait mal, puisque c'était le dernier jour des vacances. Ils ne se résignèrent pas aussi facilement que les premières fois à reprendre le train monotone de leur vie. Ils cherchèrent des biais pour ne pas renoncer à leurs habitudes vagabondes. Ils s'obstinèrent, malgré les impossibilités, à faire tous les jours, coûte que coûte, une promenade. Ils se hâtaient le soir, arrivaient en avance à leur rendezvous quotidien, couraient, avant dîner, à quelque but d'excursion trop lointain et qu'ils n'avaient pas le loisir d'atteindre; ou bien ils s'éveillaient de très bonne heure ; ils recommencèrent à venir le matin se secouer l'un l'autre dans leur lit avec des façons garçonnières, et ils eurent l'inconséquence de renoncer à leurs délicates habitudes.

Ces parties de plaisir toujours manquées ne faisaient que les irriter et ne leur donnaient aucune satisfaction. Pour en finir une bonne fois avec cet insatiable désir du grand air et

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des grands chemins, ils résolurent de faire un jour Técole buissonnière toute la journée.

Ils guettèrent une occasion, qui ne se fit pas attendre trop longtemps : les chaleurs étaient précoces; si précoces qu'ils rencontrèrent un soir déjà des baigneurs, avec la serviette multicolore jetée sur leurs épaules en guise de châle. Paddy aussitôt déclara que Ton se baignerait pour la première fois le jour de la grande promenade.

Eddy n'osait faire aucune objection : elle ne voulait à aucun prix que Paddy la soupçonnât de lâcheté, mais elle attendait cette journée avec des tremblements, avec un désir mêlé d'angoisse, avec des remords anticipés qui étaient délicieux. Elle défaillit vraiment lorsque, un matin. Paddy, affectant des airs mystérieux, lui dit en sortant de table : a Ce sera pour aujourd'hui. »

M°»e Glategny se penchait au window. Eddy n'osait plus lui envoyer un baiser comme tous les matins. Ils suivirent le chemin du collège tant qu'ils furent en vue ; puis ils descendirent vers la mer, et le long de la plage ils allèrent vers Saint- Aubin. Ils pouvaient s'y rendre en quelques minutes, par le chemin de fer ; mais à quoi bon gagner du temps? Ils avaient toute leur journée. Une journée, cela d'ordinaire passait vite. Mais aujourd'hui, oh 1 comme ils sentaient déjà que la journée serait longue 1 Et

ils marchaient sur la grève très lentement, sans rien dire, sans nulle galté.

Ils avaient chaud, ils étaient las. Ils cherchèrent un abri pour se reposer quand ils arrivèrent à Textrémité de la grève. Ils n'osèrent point se réfugier dans leur asile habituel : c'était le lieu de leur innocence, et ils ne s'en reconnaissaient plus dignes parce qu'ils étaient en train de mal faire. Ils s'assirent en plein soleil, dans le sable ardent, à une certaine distance l'un de l'autre.

Mais Paddy, qui était nonchalant et qui avait toujours besoin d'un vivant appui, se rapprocha. Il s'accota contre Eddy, noua ses bras autour de la taille flexible, blottit sa tête charmante contre la poitrine de son amie et la regarda en souriant. Quand il voulait comme autrefois la regarder de bas en haut, ce ne pouvait plus être que dans cette attitude contournée de câlinerie, puisque à présent, debout, ils se trouvaient tous les deux de même taille.

Eddy, pour la première fois, tenta de se dérober à cette caresse : elle avait aujourd'hui une notion du bien et du mal, parce qu'elle faisait aujourd'hui quelque chose de défendu. Paddy sentait comme elle, mais, par bravade, il ne voulait point céder ; leur chaste étreinte eut la saveur d'une violence, d'un péché. Eddy vaincue lui fut reconnaissante, comme toutes les femmes vaincues. Pour le remercier humble-

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ment elle se pencha, elle déposa des baisers sur ses yeux, pas même sur ses yeux — car il les fermait, sur ses beaux cils blonds retroussés qui étaient encore plus lumineux que son regard.

Les cheveux noirs d'Eddy enveloppèrent tout le clair visage de Paddy, coulèrent, comme de Teau caressante, autour de son col grêle et gracieux.

Ils se relevèrent en soupirant. Ils recommencèrent de marcher sur les rocs aigus, et passèrent à côté de leur retraite, mais ils firent tous deux comme s'ils ne s'en apercevaient point, et n'y jetèrent qu'un regard furtif. Oh ! ils auraient bien voulu retourner sur leurs pas, mais, à moins d'éveiller les soupçons, ils ne pouvaient pas rentrer au cottage avant l'heure habituelle. Ils auraient bien voulu oublier le bain, car tout ce qu'ils devaient faire aujourd'hui les troublait comme choses défendues, et cela aussi, mais ils tenaient à la main leurs serviettes bariolées, l'oubli n'était point vraisemblable, et Paddy se mit à chercher des yeux un abri dans les rochers.

Il aurait inventé peut-être quelque prétexte pour renoncer à son projet ; mais Eddy, maladroitement, prise de peur, lui dit en joignant les mains : « Paddy, je vous en prie, ne commettez pas l'imprudence de vous baigner aujourd'hui. Ce que nous faisons est si mail Je crains qu'il n'arrive quelque chose. » Il répon-

dit, avec hauteur ; « Maïs vous êtes fc d'avoir des craintes si ridicules, u

— Moi, répliqua-t-elie iêrmement baignerai pas.

— Jenepensepas,dit-il,àvoosycc Il ajouta, avec cette passion de toi

dépendances qui est bien américaine ; est libre. Moi, je vois ici une place ei

Déjà il avait franchi une crSte de l'on entendait par derrière le léger cl que faisait l'eau, dans une vasque ; pareille au bassin naturel de Saint-Ai autre jour, Eddy c'aurait pas hésité ; mais aujourd'hui elle n'osait point, être défendu, tout devait être défem d'hui I Et elle attendit, ne le voyant pi serré, avec le presseniimeni: d'un Paddy, sans douie, était inquiet comme elle, car il ne lui dit point, co rait fait tout autre jour : a Venez don

Elle n'entenditplusrien, jusqu'au que fit son corps en tombant dans tressaillit, elle croisa les mains. « Mon niurmura-t-ellc. Au bout de que1qu< ne pouvant plus se contenir, elle a dément : « Paddy! »

^ Quoi? fit-il.

— Vous èies-là?

— Bien entendu, répondit-il en r trouvant sa belle humeur, fouetté i

cheur de Peau, il plaisanta : « Peureuse ! Frileuse ! Si vous saviez comme le bain est tiède. . . » La voix se rapprochait. Sans doute il venait de se hisser hors de Teau. Il remontait, en se traînant sur les mains et sur les genoux, vers le creux du roc où il avait dû déposer ses habits, hors des atteintes de la vague.

Soudain il jeta un cri.

— Ah ! s'écria Eddy, qu'y a-t-il ? Pour Dieu ! qu'y a-t-il ?

— Rien...

Mais sa voix pleurarde le démentait. Elle escalada le rocher. Paddy était là, étendu, rien qu'un peu écorché au genou : si légère que fût l'écorchure, le sang coulait. Eddy voulut ï'étancher de son mouchoir, le sang coulait toujours et Paddy s'exagérait son mal. Il se décida enfin à replonger sa jambe blessée dans l'eau froide qui le cicatrisa comme par miracle. Puis il remonta vers Eddy, il s'assit avec des précautions presque risibles, mais quand il eut bien constaté que sa plaie superficielle ne le faisait aucunement souffrir, il retrouva tout l'enfantillage de sa gaîté, et, avisant ses pieds nus, il fit un geste gamin. « Hein ! dit-il, Eddy, qu'ils sont beaux, les pieds de ces hommes! » Ils éclatèrent de rire tous les deux, mais leur âme s'éleva, et ils pensèrent que le Seigneur était bien clément, de ne leur avoir envoyé, pour les avertir, qu'un mal si peu grave.

EDDÏ ET PADDY 73

Cette journée accidentée suffit, comme ils avaient pressenti, à les guérir de leur fièvre, apaisa leur excessif désir du grand air et des grands chemins. Ils retrouvèrent dans le cottage d'Almorah la paix absolue, le parfait bonheur enfantin. Mais vers la fin de la saison leur sécurité fut troublée encore par des influences atmosphériques. Le ciel s'assombrit. Mais ce n'était point le ciel gris de l'automne, ni les fraîcheurs, les pluies fines d'octobre, qui font sentir plus vivement le plaisir de la vie sédentaire et de l'intimité. Un orage menaça plusieurs jours.

Sur ces entrefaites, Richard Le Bouêt vint au cottage, et les enfants n'étaient point sortis cette fois. Ils l'accueillirent avec cordialité, mais l'air qu'ils respiraient leur sembla tout d'un coup plus lourd, le ciel réellement plus sombre. Ils ne se trompaient guère, car enfin l'orage éclata, à l'instant même où Dick allait prendre congé, et la pluie l'empêcha de partir.

Dans le salon où il faisait presque nuit, luisaient seules, par places, les surfaces courbes des meubles laqués. Eddy et Paddy étaient assis loin l'un de l'autre, silencieux, oppressés. Les enfants parfois, par éclairs, sentent le néant de la vie avec une certitude qui plus tard ne se retrouve jamais aussi nette. Eddy était détachée et désintéressée de tout. Paddy avait sur ses lèvres, qu'une moue triste déformait, l'amertume revenue de l'exil. Les objets environnants

lO

ne lui étaient plus familiers. Il souffrait de TindifFérence des choses. Il sentait qu'il n'était plus dans ce home qu'un visiteur inutile, et il ne put s'empêcher de sortir. Il disparut sans faire aucun bruit, l'ombre semblait étouffer même le bruit des pas., et Eddy, à qui rarement échappait le moindre mouvement de Paddy, ne s'aperçut point qu'il sortait. Il erra dans le corridor, monta sans avoir dessein de monter.

Dans le salon où il faisait tout à fait nuit, les miroirs seuls luisaient encore, pareils à des miroirs fantastiques où vont se manifester des apparitions. Le vent soufflait par rafales, la pluie faisait rage contre les vitres. Les deux vieilles dames et Richard ne disaient rien : les simples se recueillent comme des enfants réprimandés, lorsque les éléments grondent.

Puis Eddy se sentit gagnée par un lâche bienêtre, elle respira d'être à l'abri, elle goûta le confortable de la pièce bien close, la sécurité du home. Elle promena un lent regard sur toutes les choses que l'obscurité enveloppait.

Malgré les ténèbres, elle reconnut à l'instant que Paddy n'était plus là. Elle se dressa, elle sortit.

Elle le chercha dans toute la maison, et d'abord dans les endroits où vraisemblablement il n'était point : dans la salle à manger, la cuisine même. Elle fut appuyer son front aux vitres de couleur du jardin. Ensuite elle monta l'es-

calier, fouilla les chambres de Mme Collins et de Mme Glategny, et la sienne; et affolée, sans frapper, elle se jeta dans la chambre de Paddy : il n*y était point. Elle monta plus haut. Un étroit escalier, dissimulé dans Tépaisseur du mur, donnait accès, sur le toit même, dans une lanterne de verre polygonale. Et enfin Paddy était là.

Il regardait Forage, au cœur de Torage môme.

L*enfant hardi, épouvanté de son audace, mais soutenu et exalté comme par une curiosité sacrilège, violait le mystère des tempêtes. Il surprenait la formation des nuages et assistait à leur épique mêlée. Deux armées, chassées Tune contre l'autre par les souffles désorientés, accouraient de Touest et de Test. Mais un tourbillon de vent vertigineux les empêchait de prendre contact au zénith, elles roulaient sur elles-mêmes, se poursuivaient en cercle indéfiniment, et l'éclair jaillissait à tout instant de leurs heurts fortuits comme d'un choc d'épées. Des légions formidables se résolvaient en pluie subitement, incessamment remplacées par d'inépuisables réserves et par des recrues qu'une volonté toute-puissante semblait tout d'un coup créer de rien. Parfois une saute brusque du vent changeait l'offensive en retraite. Ou bien la grosse artillerie du tonnerre, forçant à l'aile ou au centre une de ces puissantes armées, émiettait l'inconsistante vapeur en grêlons durs.

y6 EDDT ET PADDT

Sur la terre, où l'on ne reçoit que les éclaboussures du carnage, ces spectacles à peine devinés n'inspirent que des terreurs humiliantes, physiques, et l'action de la foudre même se réduit à un énervement. Mais ravis au del, jetés au cœur de la mêlée, soustraits aux conditions vulgaires de la vision humaine, ces deux enfants ne pouvaient plus sentir comme des créatures terrestres, et ne pouvaient plus sentir comme eux-mêmes ; l'âme de l'infini remplaçait en eux leur âme propre', ainsi que l'âme collective remplace la conscience personnelle chez celui qui se mêle aux foules. Ils avaient des frissons grandioses et de sublimes pensées. Pouvaient-ils soutenir longtemps les transes de cette possession? Eddy fléchit la première. Sa propre transfiguration l'épouvantait plus que les orages. Elle regardait avec un tremblement superstitieux Paddy, dont l'assurance ne se démentait pas encore. Qu'il était loin d'elle! Qu'il était haut ! Elle se mit à pleurer doucement.

— Oh ! dit-il, Eddy, qu'avez- vous?

Et, parmi ce fracas barbare, sa voix était divine comme un souffle.

Elle répondit, sans comprendre elle-même le sens profond des paroles que son instinct seul lui dictait.

— Oh ! Paddy, il me semble que vous êtes parti.

Il s'approcha d'elle, il souriait. Il la protégea de ses bras. Puis dégageant d'une main le front brûlant que les cheveux noirs en désordre faisaient trop bas, il y déposa des baisers qui conduisirent en elle toute l'électricité de l'orage. Elle se blottit, n'ayant plus peur, contre l'enfant qui venait de lui apparaître surhumain, elle ferma les yeux et elle attendit.

Lorsque timidement, après très longtemps, ses paupières se rentr'ouvrirent, parce qu'elle n'entendait plus qu'un grand silence et qu'elle se sentait pénétrée d'une chaleur douce, Eddy eut un éblouissement. Tous les nuages du ciel avaient disparu comme un rêve, et maintenant elle était perdue avec son ami dans un infini d'azur et de lumière. Son cri de joie répondit au cri d'angoisse que tout à l'heure elle avait poussé sans le comprendre, et elle ne comprit pas davantage les paroles de son enchantement : « Oh I Paddy, dit-elle. Paddy, il me semble que vous êtes revenu ! »

Ils entendirent M°ne Glategny qui les appelait d'en bas : « Eddy ! Paddy ! Où êtes-vous ? Dick va partir, et il voudrait vous dire adieu. » Ils échangèrent, comme à toutes les heures plus particulièrement mystérieuses de leur vie, ce regard de triomphe et de malice qui exprime ensemble toute l'humanité et toute la divinité de l'enfance.

Mais l'épreuve avait été trop forte pour Eddy,

elle ne s'en remit point, cette année-là, complètement. Elle avait reçu des voix de Torage Tannonciation mystérieuse du départ, et elle n'en pouvait plus chasser le pressentiment.

Toutes ses joies dès lors en furent gâtées. L'insouciant Paddy prenait toujours le même plaisir aux jeux, aux caresses et aux baisers. Elle s'abandonnait à sa fantaisie, mais tristement, avec les apparences de l'indifférence et de l'insensibilité. « Qu'avez-vous? » lui demandait-il quelquefois. Elle répondait toujours : « Vous partirez. »

Il avait l'âme d'un nomade, il acceptait gaîment l'instabilité de sa vie. Il répondait : « Mais oui, je partirai un jour, et un autre jour je reviendrai. » Elle secouait la tête.

La dépêche de Justin Higginson arriva quelques jours plus tôt qu'on ne l'attendait. Cette surprise augmenta et dénatura le chagrin d'Eddy, qui eut un accès de colère, sans larmes. Lorsque Justin Higginson vint au cottage, elle s'enferma dans sa chambre. On ne put la décider à descendre. Paddy fut obligé de monter chez elle pour lui dire adieu. Elle l'étreignit avec un emportement inaccoutumé, qui luimême le troubla. Puis elle le regarda fixement, et ses yeux, ses yeux variables étaient noirs maintenant comme l'orage. Elle lui dit : « Je vous regarde, parce que je ne vous verrai plus jamais. »

EDDT ET PADDY 79

Elle dit ces paroles sans les comprendre, comme tant d'autres, qu'un instinct supérieur à son intelligence lui suggérait, et cette fois encore elle dit la vérité, profondément : car jamais plus elle ne devait revoir l'enfant qui s'était promené avec elle dans les allées du paradis terrestre enfantin. C'est un autre Paddy qui devait revenir en septembre, une autre Eddy le recevoir, et leur paradis même devait perdre son charme de puérilité, comme s'il grandissait avec eux.

La marée d'équinoxe montait, la marée de l'annuel revoir, qui chaque automne amenait de l'horizon le voyageur, las de croisières dont il ne faisait point le récit. Et une jeune fille, qui s'appelait encore Edith Glategny, mais ne ressemblait plus à l'enfant qui s'appelait Eddy, comme de coutume se tenait debout à la pointe de la jetée Victoria.

La mer ne ressemblait pas non plus aux mers équinoxiales des deux années précé-

dentés : grise, mais sans houle, et soufrée d'une pâle lumière jaune sous un ciel comme elle gris, où parmi des coussins de vapeurs grises un soleil de soufre pâle s'endormait.

Eddy se tenait raidie, sur la pointe des pieds, et la brise enlevait symétriquement sa robe molle, mais étoffée. Elle ne paraissait point reposer à terre, mais être portée par son rêve comme une divinité par son nuage. Elle rapprochait les épaules frileusement, et c'était un geste de pudeur instinctive, pour cacher qu'elle était maintenant femme trop visiblement. Elle penchait aussi la tête, de sorte que, pour regarder devant elle, elle était forcée de lever les yeux, ses yeux d'étain, comme si elle avait regardé très haut, dans une extase. Les deux belles nappes de cheveux noirs ne se drapaient plus à présent sur ses épaules : elles étaient relevées et rattachées par derrière, toujours, comme naguère pour dormir seulement. Son teint pâle, nuancé par le hâle, non par le sang, n'était point celui d'une créature véritablement existante, et pourtant ses lèvres à vif accusaient une santé jeune, toute son impatience était dans ses lèvres. Le reste de son corps perdait toute énergie. Son cœur n'avait plus la force de battre plus fort. Elle sentait ses épaules si fatiguées qu'elle ne savait point si elle pourrait encore faire le geste d'embrasser Paddy : elle laissait pendre, au long de ses âancs étroits, ses

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bras inutiles. C'est avec ses lèvres qu'elle attendait Paddy.

Et vers le Sud, un peu vers l'Orient, jaillissant du mystère des eaux, le beau yacht blanc gravit la pente de l'horizon. Il se dirigea sans détour vers l'île, vers le port. Il aborda, et Paddy fut visible, l'autre Paddy, si grand, tellement plus grand qu'Eddy, si blond et cependant plus mâle. Q.uand les deux enfants se trouvèrent tout près l'un de l'autre, tout contre, ils ne firent que trembler, ils ne disaient rien. Leurs lèvres tremblaient, et ils ne songeaient plus au baiser. Leurs paupières tremblaient, et leurs yeux ne pleuraient point. En se tenant par la main, ils retournèrent vers la maison.

Lorsque Paddy revit le cottage d'Almorah, il éprouva une surprise. Il voyait à présent comme un homme, les proportions des choses avaient changé pour lui. Il se penchait pour regarder celles qui naguère l'obligeaient à lever les yeux. Il n'osait plus faire un mouvement, craignant de briser tous les jouets et toutes les fragilités qui étaient à l'entour de lui. Pour passer les portes il se plaçait de biais, craignant de heurter aux chambranles ses épaules désormais trop larges. Eddy, qui n'avait pas un jour perdu de vue ces mêmes choses, n'avait pu jusqu'ici apercevoir de tels changements; mais dès que Paddy survenant lui donna l'échelle

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des objets, elle éprouva, en même temps que lui, la même surprise. Ils se regardêrem, imerdits, ils sourirent; mais ce n'était plus, comme il y a si peu de temps, le sourire malicieux et triomphal de l'enfance. Ces anciens enfants exprimaient un rien de regret attendri, une fierté aussi, une joie de vivre plus, et un embarras de vivre trop. Paddy murmura : « Nous ne sommes plus des enfants, Eddy. »

Ils renoncèrent à s'enfermer dans le cottage ainsi que les années précédentes à pareille époque, et malgré la mauvaise saison ils sortirent. Ils étaient plus libres. Eddy n'allait plus au collège. Paddy ne suivait plus les classes, et travaillait à ses heures pour des préparations d'examens. Ils sortirent, non qu'ils eussent, comme l'an dernier après Pâques, un insatiable désir du grand air et des grands chemins, ni une méfiance du home où des importuns pouvaient survenir. Au contraire, ils étaient tristes, et comme honteux, de ne plus respirer à l'aise dans la maison qu'ils avaient aimée si longtemps comme un nid, mais qui devenait vraiment trop exiguë pour leur taille, trop puérile pour leur adolescence.

Mais le même sentiment les exilait aussi de leur paradis enfantin. Ils ne pouvaient plus compter sur leurs habituelles retraites — qui d'ailleurs ne les tentaient plus, car leurs goûts s'étaient modifiés. Un étrange amour leur

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venait pour toutes les choses qui sont vagues. Ils ne cherchaient plus les paysages bien composés, bien encadrés, mais ceux où il y a une trouée, une échappée sur l'infini, par où leur imagination pouvait s'envoler vers Tinconnu.

Alors ils s'éprirent de la mer. Ils aimèrent à se promener sur les grèves, que le flot déforme et reforme sans cesse, qui n'ont jamais la même étendue, les mêmes lignes et la même physionomie. Ils aimèrent à écouter la voix des vagues, qui n'a aucune signification, ils aimèrent à les regarder surtout, monotones, diverses, toujours pareilles, jamais pareilles, ils aimèrent en elles le symbole de tout indéfini et de toute contradiction. Cet automne, cet hiver même, qui fut clément, leur offrit toute la variété de décors qu'ils pouvaient souhaiter. Ils connurent toute la gamme des mers grises, toutes les nuances des soleils éteints et brumeux, des soleils rouges et gelés, des soleils pâles et soufrés.

Ils allaient. En marchant, ils ne faisaient pas plus de bruit sur le sable que les mers calmes des jours froids. Ils parlaient à peine, ils n'avaient presque rien à se dire, mélancoliques, unanimes. C'était fini de leurs gaîtés spontanées : ils avaient besoin de motifs pour rire. Ils étaient heureux, mais sans éclat, comme la lumière de ces jours. Ils avaient des façons de

convalescents, ils ne voulaient pas faire de bruit. Ils aimaient le mystère autour d'eux et en eux-mêmes. Ils étaient de discrètes personnes.

Leurs gestes, si rares, n'étaient que des ébauches de gestes, et leurs caresses, plus rares encore, des indications de caresses. Ils craignaient le baiser, et même la pression des mains. Le matin, quand ils se disaient bonjour, le soir, quand ils se disaient bonsoir à la porte de leurs chambres, ils se tendaient les mains, mais ils les retiraient aussitôt, parfois même avant de s'être touchés, comme font les Orientaux cérémonieux. Ils se plaisaient encore à s'asseoir sur le même siège, mais ils ne s'appuyaient plus l'un contre l'autre, et leurs bras ne savaient plus s'entrelacer : ils ne voulaient que sentir la subtile tiédeur de leurs corps approchés mais séparés. Paddy se penchait bien encore, comme s'il allait reposer sa tête contre la poitrine d'Eddy afin de la regarder de bas en haut et de se donner l'illusion qu'elle fût toujours plus grande que lui; mais il ne faisait que le simulacre de ce mouvement, sa tête n'osait plus se reposer sur cette poitrine qui n'était plus celle d'une enfant. Lorsque ensuite il se redressait, sa joue parfois effleurait la joue d'Eddy : c'était la plus hardie, la plus précieuse aussi de leurs caresses, et ils défaillaient tous les deux.

L'an dernier, comme tout dans leur vie était défini et limité, il leur arrivait très souvent de goûter un bonheur parfait ; très souvent leurs désirs précis étaient réalisés pleinement. Ils ne concevaient plus maintenant que des désirs vagues, et ils n'obtenaient plus que des réalisations incomplètes. Toutes leurs joies les laissaient sur une incertitude, sur une inquiétude ; mais aussi ils connaissaient une des plus rares voluptés, qui est de désirer toujours sans être rassasié jamais. Que désiraient-ils cependant? Ils n'en savaient rien, ils croyaient que l'objet indéfinissable de leur désir était dissimulé, mais présent, derrière les voiles de l'horizon gris.

Quel coup de théâtre lorsque ces voiles se déchirèrent aux premiers beaux jours 1 La mer, dévêtue de ses brumes, perdit son mystère et ses séductions de mer septentrionale, elle se farda d'un azur trop vif et se tacha, par places, d'indigo. Ces lumières trop crues irritèrent leur vue à l'excès, comme si leurs yeux délicats ne pouvaient supporter que des nuances fondues et amorties. Et ils se dégoûtèrent presque aussitôt de la mer, qui, en précisant ses contours et ses couleurs, venait de trahir si cruellement leur désir mélancolique de l'incolore et de l'illimité.

Par une étrange perversion, qui n'est qu'une autre forme de ce désir, leur propre santé, trop

brillante, les gênait. Ils souhaitaient ces lassitudes de tout le corps, ces énervements de Tépiderme qui ne peut toucher à rien parce que tout Tirrite, même un contact de soie, ces mollesses des genoux qui ploient, des bras qui s'abandonnent, ces faiblesses des yeux qui se ferment parce que le moindre éclat les blesse. Paddy, le viril Paddy, dit un jour ces étranges paroles : « Je voudrais être malade pendant très longtemps. »

Mais, au contraire, ils se portaient bien, trop bien. Paddy ne savait pas que faire de sa force. Il se dépensait en cris, en gestes de jeu. Il ne jouait pas pour s'amuser, puisqu'il n'était plus un enfant, mais il ne pouvait faire autrement. Il ramassait des cailloux et les lançait dans la mer, il brisait les branches des arbres. Il marchait vite et longtemps, il était capable d'accomplir en une seule promenade le tour de l'île, et Eddy était capable de le suivre.

Ils parcoururent leur ancien paradis d'enfants avec des rapidités prodigieuses, qui leur donnaient l'illusion d'avoir chaussé les bottes de sept lieues, d'apercevoir les choses, au hasard de leurs bonds, à vol d'oiseau. Dans ces conditions tout exceptionnelles, leur manière de voir fut encore une fois modifiée. Ils ne virent plus ni les gras pâturages normands où paissent de courtes vaches, ni les campagnes soignées en façon de jardins et appropriées à l'idylle, les

vallons gracieux, les collines douci lonnées et les belles fleurs partout i Ils retrouvèrent l'Amérique du Sud e centrale de leurs puériles exploraii ils ne s'intéressaient plus qu'à l'exut )K)int à l'exotisme de cette végétatioi Ilsn'étaient plus des Robinsons enf explorateurs candides et curieux, ma lescents tourmentés, ils ne cherch cette nature en travail de printemps rage d'eux-mêmes et le spectacle àt sympathiques.

Ils ne songeaient plus à se réfugif rochers de Saint-Aubin. Les propriél cuiiËres, où il y a des palmiers, des et des camélias, leur ofifraient de râbles retraites. Elles sont ouvertes presque tous les jours de la semaine jardins féeriques, déserts à cette i l'année, ils se promenaient sans nu d'être importunés, même par les prc encore absents. Ils y étaient chez trouvaient des oasis magnifiques; des fuchsias arborescents et des lau qui mêlent leurs branches et leurs s'asseyaient l'un près de l'autre, touffes d'horteosias bleus.

Encouragés par les exemples de ils se résignËrent à leur propre n'eurent plus de scrupules pervers

curent même quelque fierté d'être si forts. La brume, qui avait longtemps enveloppé les horizons de leur conscience, se déchira et se dissipa comme celle qui enveloppait cet hiver les horizons de la mer. Ils perdirent le goût des choses vagues, et en même temps leur discrétion. Ils précisèrent leurs caresses. Les mains de Paddy, qui naguère erraient à Tentour d'Eddy, craignant de se poser sur elle, n'hésitèrent plus à la toucher. Il étreignait la souple tige de ce beau corps, il serrait Eddy contre lui jusqu'à lui faire mal. Et un jour que, s'étant renversé contre la poitrine déjà féminine de son amie pour la regarder de bas en haut, il se redressait, au lieu de frôler seulement la fleur de sa joue, il y appuya un baiser, qui ne fut pas leur ancien baiser de tous les matins et de tous les soirs.

Mais il eut, à cette première étreinte moins innocente, une si foudroyante révélation de la douleur que, tout surpris, il dénoua ses bras. Il ne savait pas ce qui lui arrivait. Il suffoquait. Deux fois, trois fois d'autres jours, il renouvela cette tentative, et avec des pressentiments, avec des angoisses. Et tel fut chaque fois son trouble, sa souffrance, qu'il ne voulut point risquer d'éprouver la même souffrance une autre fois. Il eut peur d'être seul avec Eddy. Il eut peur même d'être avec elle.

Elle en fut affligée, stupéfaite. Il donnait des

prétextes mal inventés pour ne plus se promener. Il s'enfermait dans sa chambre, ou bien il s'échappait à Timproviste, sans la prévenir.

Elle avait bien senti comme lui la douleur étrange de ce baiser, et elle se fût peut-être échappée la première s'il n'avait pris l'initiative de la fuite ; mais, du moment que Paddy fuyait, elle devait le poursuivre. Elle le trouvait lâche de se dérober ainsi, elle était honteuse qu'il eût si peu de courage, elle avait plus de courage que lui.

Du matin au soir, elle se mit à le persécuter. Elle le guettait, elle entrait dans sa chambre, sans avoir l'air d'y prendre garde, comme si cela était sans conséquence. Ces façons libres choquaient Paddy affreusement. En cette saison de l'adolescence, l'homme est quelquefois plus farouche, plus délicat peut-être que la femme. Sa pudeur plus inattendue, presque anormale, aisément devient maladive. Paddy rougissait de voir le secret de son intimité chaste violé par Eddy. Il aurait voulu que la chambre où il se cachait fût pour elle, comme celle d'Eddy pour lui-même, un virginal et impénétrable sanctuaire.

Plus elle s'attachait à ses pas, plus il devenait ombrageux. Une idée le tourmenta longtemps d'avance, qu'il ne pouvait point supporter : on allait peut-être les obliger à reprendre cet été les habitudes par trop naïves des étés

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précédents. Il évitait d'en parler, et à chaque repas il avait des angoisses, craignant toujours qu'Eddy ou l'une des dames fît à ces choses prochaines une allusion. Cette permanente inquiétude lui inspirait l'aversion de la mer, et jamais pourtant il n'avait désiré la mer davantage. Ses pas, malgré lui, le conduisaient sur la plage, et il suivait les rivages en détournant les yeux. Il allait d'une démarche timide, comme s'il avait redouté de se mouiller, mais il aurait voulu s'évanouir dans la mer pour y tomber sans le faire exprès, et pour succomber, sans être responsable, à la tentation de cette volupté.

Un jour, il ne résista plus, il partit, ne se doutant point qu'Eddy le guettait : Eddy le suivit. Ce n'était pas la première fois, mais jamais elle n'avait osé le suivre bien loin. Aujourd'hui, aiguillonnée par une plus lancinante inquiétude, de rue en rue elle le suivit, elle monta derrière lui la route escarpée qui tourne le fort Régent.

Paddy, comme ceux qui ont peur, marchait sans tourner la tête.

Il atteignit bientôt la mer. Vers l'est, la baie se creuse profondément. Les vagues meurent sur une grève presque plane qui s'étend à perte de vue. Mais du côté de Saint-Hélier, à la place même où Paddy arrivait, le rocher du fort plonge à pic dans l'eau. Un large chemin

en corniche est taillé dans le roc jusqu'à la pointe, que prolongent, en la recourbant de manière à fermer la baie, d'autres rochers moindres, séparés à la marée haute par d'étroits bras de mer.

Sur le chemin, comme sur une terrasse, des promeneurs vont, viennent; d'autres s'assoient : des vieilles gens, des familles, des jeunes filles et des femmes qui s'occupent à des ouvrages de couture ou de broderie, tandis que des centaines d'enfants se baignent à leurs pieds. Les hommes vont se baigner plus loin, à la pointe, et Paddy s'y dirigeait. Eddy le suivit jusqu'au premier tournant du chemin, mais elle n'osa point dépasser cette limite que d'ordinaire les promeneurs ne franchissent pas. Elle n'osa pas davantage s'en retourner. Comme elle avait, dans un petit sac, un ouvrage de broderie, elle s'installa sur un banc, et se mit à travailler comme les autres.

Le bruyant spectacle de ces centaines d'enfants, qui jouaient dans l'eau à ses pieds, l'attrista ; elle se rappela le jour où la chère retraite de Saint-Aubin, le paradis aujourd'hui perdu, avait été pour la première fois envahi et violé.

Elle regarda furtivement là-bas, vers la pointe. Elle n'y aperçut que trois soldats, qui avaient déjà revêtu leurs tuniques écarlates et qui s'apprêtaient à revenir par ici. Et même

le dernier bloc isolé était désert, lorsque tout d'un coup Paddy surgit au sommet. Malgré Téloignement, Eddy le reconnut sans hésitation. Tout le creux de la baie, abrité par la montagne, était dans l'ombre, mais la ligne d'ombre s'arrêtait net au dernier rocher, qui était en plein soleil. Et dans un poudroiement de lumière, au milieu de la mer calme, glauque, par places tachée de violet et de vert-de-gris, debout sur son piédestal de pierre noire. Paddy affirmait sa beauté. Splendide et blond, il ruisselait de soleil avant de ruisseler d'eau. Ses pâles cheveux auréolaient son front nu, et de si loin distinctement Eddy le voyait sourire, elle voyait l'étrangeté de son sourire. Jamais il ne s'était révélé à elle si incontestablement miraculeux. Ah! cette fois, il était bien le mystérieux voyageur qui arrive du Midi ou de l'Orient, le héros solaire qui naît avec l'aurore du sein des ondes, et il apportait à cette fille des lointains rivages, que ses cheveux noirs et ses yeux d'étoile semblaient consacrer à la Nuit, la séduction de la jeune lumière, de l'aube^ éternelle.

Eddy se leva, ses bras nonchalants voulurent se tendre vers l'adorable apparition ; mais, en proie à une terreur superstitieuse, elle baissa les yeux et elle s'enfuit. Elle avait vu le dieu sans nuage. Elle rentra toute tremblante dans l'humble maison, dans le cottage enfantin. Elle

EDDT ET PADDY 93

attendit Paddy avec de grands frissons de désir et d*efFroi. Mais quand elle reconnut le rythme de ses pas sur le pavé de la rue, elle s'enfuit encore, elle se cacha et s'enferma dans sa chambre. Elle ne descendit qu'à l'heure juste du dîner, avant toutefois qu'on eût pris place autour de la table, et Paddy se tenait dans le window, regardant par la fenêtre ouverte la lumière mourante : de sorte que ses joues fraîches et veloutées se teintaient de tous les reflets du couchant. Il était désirable comme un fruit mûr.

Cette nuit, Eddy ne put dormir, il ne faisait pas nuit pour elle, l'image éblouissante de Paddy éclairait toute sa chambre. Cette lumière ardente pénétrait en elle-même, illuminait son cœur et le brûlait. Cette lumière ne s'éteignit plus. Consumée, chancelante, Eddy s'écartait maintenant du foyer dont elle ne pouvait soutenir l'éclat et le rayonnement. A la maison même, elle évitait Paddy. Et ils vivaient tous deux dans une grande gêne. Mais comme ils étaient aussi très timides et qu'ils redoutaient la nécessité d'une explication, hypocritement ils se ménageaient, afin de se persuader l'un à l'autre que rien entre eux n'était changé. Et quelquefois, le soir, ils se faisaient violence pour s'asseoir côte à côte sur le meuble de coin formant étagère et divan. Ils y reprenaient leurs attitudes d'enfants sages. Ils feuilletaient

94 EDDT ET PADDT

les albums de Walter Crâne, les chers albums si souvent maniés, usés aux angles. Et tous les jeunes dieux, les héros de mythologies ou de contes de fées qui ressemblaient tant à Paddy, Eddy les voyait comme lui peints avec des couleurs de soleil, dessinés avec des cemures de lumière.

Un de ces soirs. Paddy lui fit une proposition inattendue. Il s'agissait d'aller se promener le lendemain dans un de ces grands chars à bancs pour les touristes. Eddy, surprise et attendrie, accepta sur-le-champ, avec un sourire mouillé, avec une main doucement posée sur la main de Paddy, puis aussitôt retirée, comme naguère. Et ils crurent qu'ils allaient retrouver le lendemain leur paradis, le paradis en miniature où ils avaient connu le bonheur parfait.

L'idée était bizarre de faire cette promenade en si nombreuse compagnie, eux qui jusqu'alors souhaitaient toujours l'isolement. Mais à cette époque de l'année les voyageurs de France ne sont pas encore arrivés. L'île n'est fréquentée que par des Anglais, qui ne s'étonnent point de voir aller seuls ensemble un tout jeune homme et une toute jeune fille. Ces témoins discrets ou indifférents devaient les enhardir plutôt que les gêner, et en effet ils se trouvèrent d'abord plus à leur aise, en voyant que leurs attitudes et leurs gestes ne choquaient

nullement toutes ces nombreuses grandes personnes.

On les avait placés sur le premier banc, à la droite du cocher. Ils étaient serrés l'un contre l'autre, et Paddy était bien obligé de tenir Eddy par la taille afin qu'elle ne tombât pas. Vraiment cette liberté, que depuis quelques semaines ils n'osaient plus prendre, leur parut sans conséquence; leur secret désir se réalisait, ainsi qu'ils avaient confusément prévu : ils retrouvaient leur inconscience d'enfants.

Ils retrouvèrent du même coup leurs fantaisistes visions d'autrefois. Comme au temps des explorations, ils songèrent aux forêts vierges, à la vue de ces haies monstrueuses faites d'un enchevêtrement d'épines, de chardons bleus et secs, de chardons blancs et velus, d'où se détachent des lianes de lierre qui, perfidement, courent sous les herbes, regrimpent au tronc des arbres, les étreignent et les étouffent.

Comme au temps des idylliques naïvetés, ils retrouvèrent partout l'île heureuse que résumait et que symbolisait à leurs yeux la retraite de Saint- Aubin, la vasque de granit poli environnée de rochers symétriques, asile providentiel de l'enfance fragile et de l'innocence nue.

Aux haltes, ils s'amusèrent comme des enfants. Le plus gracieux épisode de leur promenade fut une visite aux serres de raisin noir. Les ceps étaient plantés à intervalles égaux, le

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long d'un mur très bas qui supportait un vitrage en pente. A Tangle de la verrière et du mur, ils se retordaient docilement pour suivre la toiture transparente où des nœuds de fer les accrochaient, et ils allaient se terminer à l'autre mur, qui était plus haut. Soigneusement dépouillés de toutes les feuilles inutiles, ils ne présentaient que des verdures clairsemées, parmi lesquelles des grappes noires, qui toutes semblaient pareilles et de même poids, étaient distribuées régulièrement; et ce plafond bas, mansardé, fait de feuilles vertes et de fruits noirs, se continuait à perte de vue.

Les visiteurs firent quelques pas seulement dans les vastes serres. Bddy et Paddy, qui marchaient plus vite, se trouvèrent bientôt seuls, sous les vignes, dont les raisins suspendus ressemblaient à des boucles noires. Il n'était point permis d'y toucher. Ces fruits, qui venaient à la portée de leurs mains, étaient des fruits défendus : ils ne résistèrent pas à la tentation. Ils étaient debout, face à face, et si près l'un de l'autre qu'ils se touchaient. Paddy enveloppa de son bras la taille d'Eddy afin qu'elle pût se renverser en arrière. Elle plia son beau corps, leva les yeux, tendit une main. Alors elle cueillit un grain, un seul grain, et le déposa sur les lèvres entr'ouvertes de son ami. Ils se détachèrent aussitôt, ils rougirent. Ils hésitaient à revenir vers les voitures où ils allaient re-

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tioaver tant de témoins. Ils auraient voulu se cacber parce qu'ils avaient touché au firuit de l'arbre. Mais, secrètement, ils étaient fiers d'eux-mêmes, et tumultueusement heureux pour avcnr osé faire la chose défendue.

Très peu d'instants après, l'on parvint au point extrême de la promenade, à Piémont.

Une auberge était construite à la crête de la falaise. La falaise était si élevée qu'elle dépassait la ligne de l'horizon, et l'on ne voyait pas, même très loin, la mer, que l'on devinait par derrière et que l'on entendait aussi.

Eddy et Paddy n'entrèrent pas à l'auberge.

Tandis que les cochers dételaient les chevaux, ils descendirent par un sentier de chèvres jusqu'au fond d'un ravin. Ils eurent à franchir encore un précipice en miniature, sur un pont suspendu qui avait l'air d'un jouet. Et enfin ils découvrirent la mer, mais très peu de la mer, entre deux murailles de rochers âpres, entre lesquels pmntait encore une grande aiguille de rocher.

Us essayèrent de pénétrer dans les grottes, mus ils durent s'enfuir devant la marée qui montait, et ils eurent le cœur serré, une angoisse précise : ils avaient bien retrouvé quelques heures leur paradis d'enfants, mais qu'il était petit, leur Éden, assiégé de toutes parts par l'infini!

Ils se réfugièrent dans l'auberge, afin de ne

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plus voir et de n'entendre plus qu'à peine l'eau menaçante. Mais l'aspect de la salle commune, où il y avait foule, leur parut plus effroyable encore que le spectacle de la mer. Les murs nus n'étaient déc(^rés que d'annonces de tabacs américains, chromos en trompe-l'œil représentant des femmes qui vous offraient au passage un paquet de loue Jack ou de hird*s eye. Une grande table en fer à cheval était couverte de bouteillles ou de pintes d'ale, de carapaces de homards et de tomates crues, que des hommes et des femmes voraces mangeaient sans aucun assaisonnement avec leur chester. Les hommes qui avaient fini de luncher allumaient leur courte pipe de bruyère, et les tabacs blonds d'Amérique brûlaient avec une fumée blanche parfumée de miel. Un jeune garçon en culotte large, avec les bas à grands carreaux et les souliers jaunes, la casquette en arrière laissant échapper sous la visière une houppe de ses cheveux pâles, s'était assis devant un piano, et jouait avec une brutalité de joueur de tennis ou de foot-ball. Le « guide » du car, vêtu d'une grande redingote sale, coiffé d'un chapeau de soie roussi, chantait à tue-tête la légende de Mme Angot, chacun des couplets tour à tour en anglais et en français. Il faisait tourner au-dessus de sa tête une grosse canne et exécutait des grimaces de pitre.

Tous les autres jeunes gens, qui ressem-

blaient âu pianiste comme des frères, et portaient exactement le même costume, reprenaient en chœur au refrain; l'exubérance de leur saine jeunesse était si magnifique dans sa crapule même, qu'ils soulevaient Tadmiration et qu'ils défiaient le dégoût.

Mais les deux enfants eurent peur de cette foule comme ils avaient eu peur de la mer. Ils se regardèrent, le cœur serré, avec le même sentiment de détresse que tout à l'heure, avec la même angoisse précise : ils avaient bien retrouvé quelques instants leur Ëden puéril, mais, hélas ! qu'il était restreint et précaire, leur paradis terrestre, assiégé de toutes parts par l'humanité 1

Ils comprirent qu'ils avaient fait fausse route, en essayant de se renfermer encore dans des limites trop étroites désormais pour eux. Le malaise, qui depuis des semaines les tourmentait, venait de ce qu'ils n'osaient point s'évader de leur enfance. Ils devaient s'y résoudre enfin. Deux routes leur étaient offertes, puisque deux océans différents venaient battre leurs rivages. Briseraient-ils la prison de cristal où leur innocence les retenait? Céderaient-ils aux séductions du bonheur humain dont l'appel se répercutait dans les cavernes de leur cœur par les mille échos du désir? Ils avaient des appétits plus grandioses, et, renonçant aux joies humaines, ils choisirent la voie du mystère, avec

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cette témérité sublime des cœurs que la science de vivre n'a pas flétris.

Et de ce jour, ne vivant plus que pour un avenir qu'ils ne savaient point, ils ne se promenèrent plus que sur les plages de la mer, comme des voyageurs qui attendent. Et une fois encore ils refirent cette promenade de Montorgueil, se rappelant obscurément que la première année, sur la plate-forme du château, ils avaient éprouvé en leur âme d'autrefois quelques sentiments précurseurs de leur âme d'aujourd'hui.

Comme ils descendaient du wagon à la station de Gorey, ils virent, à deux ou trois pas en avant, un jeune homme qui n'avait guère plus de vingt ans, et une jeune fille. Elle était vêtue de blanc, et avec plus de commodité que d'élégance, mais elle était belle de fraîcheur et de santé. Lui, avec le traditionnel costume, et le veston ouvert sur un lâche maillot de laine blanche, apparaissait vraiment beau et puissant ; sa démarche était lourde, mais non sans grâce, à cause de l'aisance parfaite et de la souplesse de ses mouvements réglés par les exercices physiques.

Ce couple intéressa la curiosité d'Eddy et de Paddy; et, bien qu'ils eussent d'abord l'intention de tourner à droite pour aller directement au château, comme les autres tournaient à gauche, sans se concerter ils les suivirent.

EDDT ET PADDY lOI

Maintenant, comme la route montait au flanc de la colline, les deux étrangers allaient très lentement, d*un pas énergique et balancé. Pour aider la jeune fille, le fort garçon la soutenait par la taille. Eddy et Paddy se tenaient simplement par la main.

Mais à Timproviste les étrangers biaisèrent par un sentier qui coupait la route à droite, et ils entrèrent dans l'enceinte du château par une poterne basse. Eddy et Paddy, un instant, hésitèrent; mais sans se concerter ils prirent le même sentier et entrèrent aussi dans le château.

Alors, les deux jeunes gens inconnus, qui avaient entendu la porte se rouvrir et se refermer derrière eux, tournèrent la tête, et s'aperçurent qu'ils étaient suivis. Cela ne les gêna point ; ils en rirent d'abord et ils continuèrent de s'avancer lentement le long du chemin qui monte en spirale, tantôt pente douce, tantôt escalier aux larges marches, entre deux murailles, jusqu'au sommet. Ils s'enlaçaient plus étroitement, et constamment ils se~p*daient, non point à l'oreille, mais aux lèvres, comme pour se caresser d'un souffle plutôt que pour échanger des paroles.

Ils se donnèrent un baiser, mais comme par bravade ; ils retournèrent aussitôt la tête, et ils rirent de voir encore les enfants; mais ils rirent avec plus d'embarras. Et brusquement, trouvant

à leur droite un étroit sentier qui aboutissait à la tourelle d'un veilleur, ils se dérobèrent par là.

Eddy et Paddy ralentirent le pas. Quand ils arrivèrent au même tournant, ils s'arrêtèrent, indécis. Paddy cependant allait passer outre; mais Eddy, en se penchant, vit tout à coup les deux inconnus qui se tenaient passionnément embrassés. Leurs lèvres s'étaient enfin réunies, et ils ne se parlaient plus. Elle se rejeta en arrière, et elle tira Paddy avec une extraordinaire violence. « Oh! s'écria-t-elle, je vous en supplie, laissons-les. » Sa voix tremblait. Elle avait des larmes dans les yeux. Paddy ne répondit rien. Ils poursuivirent leur chemin.

Ils arrivèrent enfin à la plate-forme, et ils virent dans toute sa splendeur la « grande et spacieuse mer. » Eddy sentit se gonfler sa poitrine et ses bras se tendre d'eux-mêmes comme vers un objet de désir; mais quand elle tourna les yeux vers Paddy, elle frémit : Paddy n'était plus là vraiment ; elle n'avait plus à côté d'elle, elle ne touchait plus de ses mains que l'enveloppe inerte d'une âme déjà partie au gré des flots vers les horizons radieux. Elle étouflia un cri de désespoir. Il revint à lui. Il interrogea Eddy d'un regard tendre et douloureux. « Ah ! répondit-elle, vous êtes venu de là, vous repartirez parla, et moi je resterai seule encore pendant de longues semaines. »

— Non, dit-il gravement : je vous emmènerai.

Et il lui montra d'un beau geste la mer infinie qu'il lui offrait.

Elle prit entre ses longues mains le clair visage de Paddy, elle l'approcha de ses lèvres, et elle lui donna un baiser, comme la jeune fille qu'elle avait vue au bout du chemin, dans la tourelle du veilleur.

Lorsque, assez peu de jours après, une dépêche annonça Justin Higginson, les enfants n'eurent point d'émotion ni de pâleur. Ceux qui doutent que leur résolution s'accomplisse, c'est qu'ils ne sont pas véritablement résolus. La volonté est conscience de pouvoir plutôt que conscience d'effort. Paddy voulait emmener Eddy avec lui, cette fois, dans son voyage, et il savait qu'il l'emmènerait parce qu'il voulait l'emmener.

D'abord, et pour marquer qu'il ne se séparerait plus d'elle, il n'alla point seul accueillir M. Higginson au débarquement : Hddy l'ac-

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compagna. Et leur beauté, ce matin-là, était véritablement lumineuse. Les gens mêmes qui ne les connaissaient point prenaient plaisir à les voir passer se tenant par la main comme deux enfants, malgré leur âge et leur stature. Leurs yeux étaient beaux comme l'aurore du plus beau jour. Leur candeur était égale, et aussi leur charme. Ils avaient noblement confiance en eux-mêmes.

« Mon père, dit Paddy, je souhaite que nous emmenions Eddy avec nous. » Justin Higginson répondit : « Nous remmènerons. » Mme Glategny, qui n'avait pas même été pressentie, ne souleva point d'objections lorsque l'on daigna l'avertir. Il fut décidé que M™e Collins resterait au cottage d'Almorah, et que sa cabine du yacht serait attribuée à Eddy.

Il fallut aussi modifier le progamme du voyage. On ne savait encore si Eddy supporterait bien la mer : elle ne devait point débuter par une traversée trop longue et trop pénible. M. Higginson arrangea que la première escale serait à Guernesey, où l'on demeurerait trois ou quatre jours pour la visite de l'ile, et le départ fut fixé au lendemain matin.

Aucune agitation d'impatience ne troubla, durant cette nuit, l'âme limpide d'Eddy et de Paddy. Leur joie, étant absolue, restait toujours pareille a elle-même en sa plénitude : elle n'avait point de moments, elle présentait ce

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caractère de réternité. Ils ne dormirent point sans rêves, mais ils ne rêvèrent point d'images successives et délimitées : ils rêvèrent continuellement une lumière qui emplissait l'espace infini.

Au matin, Eddy, .qui ne perdait pas le temps de son cœur à s'examiner elle-même, mais qui trahissait fréquemment les secrets de son inconscience par des réminiscences de l'Écriture, entendit une voix qui disait : « Tu quitteras ton père et ta mère. »

La marée était haute de très bonne heure.

Les voyageurs partirent peu de temps après le lever du soleil. Ils ne parlaient point. Leurs pensées étaient somnolentes et incertaines, vaguement attendries et comme humides de rosée. A cause du vent favorable, on déplia les voiles, et le yacht parut encore plus blanc, à la couleur d'Eddy ; à la couleur de Paddy aussi, car le fier garçon méritait comme elle de n'être environné que de blancheurs, et son heure était aussi celle de l'aube.

La mer était calme. Eddy ne tournait pas les yeux vers la ville, mais vers l'horizon. Lorsque VOntario doubla la pointe de la Corbière, une grande houle le berça : les mers les plus paisibles s'irritent sur ces rochers à fleur d'eau, et puis de ce côté il n'y a point de terre, d'île, qui depuis des centaines de lieues brise les lames. Eddy et Paddy s'étaient assis à l'avant.

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dans les fauteuils à balançoire. Ils ne disaient rien, et ils regardaient au loin.

Ils observèrent avec étonnement que depuis quelques minutes Thorizon, au lieu de continuer à fuir devant eux, semblait s'être fixé. Ils n'approchaient point d^un rivage, mais un mur blanchâtre se dressait devant eux, sur lequel ils se précipitaient à toute vapeur, avec une vertigineuse vitesse, si vite qu'ils n'eurent pas le temps de s'interroger l'un l'autre. Tout d'un coup le yacht s'arrêta, sans aucun choc cependant : la quille n'avait point touché. Un appel de la sirène les fit tressaillir. Ils se regardèrent et ils se virent à peine. Ils venaient d'entrer dans le brouillard, et si près qu'ils fussent l'un de l'autre, ils ne pouvaient plus s'apercevoir.

Alors ils se levèrent et allèrent s'accouder au bordage, coude contre coude. Ils avaient besoin de se toucher, puisqu'ils ne se voyaient plus. Penchés sur l'eau, ils en distinguaient à peine la soie glacée, comme à travers un nuage de tulle. M. Higginson passa auprès d'eux, et leur dit une parole qui eut un retentissement étrange dans le brouillard. Puis on jeta la sonde, et comme la profondeur était suffisante, le yacht se remit en marche, mais avec des précautions minutieuses : il ne fendait plus l'eau, il la froissait. Le silence était extraordinaire, mais la sirène déchirait l'atmosphère épaisse

de ses sifflements réguliers. On faisait halte, on jetait la sonde, on repartait, et toutes choses étaient enveloppées de ténèbres blanches.

Voici que Ton entendit très loin le sifflement d'une autre sirène, mais cela ne paraissait point réel : c'était comme un mirage de son. On ne pouvait point reconnaître si cela venait de bâbord ou de tribord, ou même de l'arrière ou de l'avant. La sirène du yacht répondit. L'autre voix se rapprochait toujours, et toujours on ne voyait rien. Il fut sensible enfin que l'appel venait de bâbord, tout près. Eddy saisit la main de Paddy. Tout d'un coup ce fut de plus près encore, mais de tribord, que vint la voix, et l'on n'avait vu passer aucune forme, aucun fantôme de navire. Eddy pressa la main de Paddy qu'elle avait prise, et murmura dans l'extase : « Ohl Paddy, Paddy... avoir peur ensemble... »

Longtemps encore on navigua dans ce brouillard, lentement. Et ce fut un coup de théâtre lorsque le voile se déchira. La jetée était à portée de la main ; un peu plus, le frêle bateau s'y brisait. La ville de Saint-Pierre-Port apparut, sans reliefs, comme peinte sur une toile de fond. Elle semblait occuper toute la façade de l'île. Des sommets de collines, dont le recul n'était indiqué par aucune ombre, dépassaient les plus hautes maisons. Et ce décor nouveau était présenté avec la mise en scène

d'un miracle, dans la lumière d'un soleil gai qui semblait rire de la surprise des enfants.

Ils s'écrièrent, de joie et d'étonnement naïf. Ils n'avaient pas eu le temps de se reconnaître qu'ils étaient déjà débarqués, ils s'en allaient vers la grande esplanade, vers l'Hôtel Royal.

Dans le vestibule de l'hôtel, à peine Justin Higginson eut-il déclaré son nom, qu'on lui remit une dépêche à son adresse. Il était rappelé à New-York sans délai. Cet incident, banal dans sa nomade existence, ne le contraria même point : il eut vite fait de décider que son fils et M^ïe Glategny séjourneraient seuls ensemble à l'hôtel et visiteraient à leur gré Guernesey : ils retourneraient ensuite à Saint- Hélier par le bateau de Southampton. Là-dessus, Justin Higginson fit ses adieux brièvement et partit.

Paddy, pénétré de son importance, demanda deux chambres contiguës. Il n'en restait plus dans l'hôtel même, mais on les logea au premier étage de l'annexe, pavillon qui faisait l'angle de l'esplanade et d'une large avenue montante, plantée de beaux arbres. Ce petit pavillon séparé convenait bien mieux à Eddy et à Paddy que le caravansérail de l'hôtel. Ils en furent enchantés, et ils dépensèrent beaucoup de temps à faire leur installation, chacun chez soi, mais la porte grande ouverte.

Ces chambres, assez nues, mais belles de

luisante propreté, étaient décorées d'un papier à fleurs en fouillis, meublées d'une commode à poignées de cuivre, et d'une toilette en frêne tourné à carreaux de faïence, comme dans la chambre de Paddy au cottage d'Almorah.

Celle d'Eddy étant un peu plus grande, ils s'y réunirent. Ils soulevèrent la guillotine de la fenêtre, et se penchèrent pour regarder dans la rue. Ils découvraient une partie de l'esplanade et du port; mais une jetée, à l'extrémité de laquelle était construite une lourde bâtisse, leur masquait la vue des belles collines vertes dont l'éperon s'avance dans la mer et ferme la baie. Une tour à clocher, avec une horloge, se dressait sur l'esplanade; et un tramway électrique passait constamment par devant, relié, comme un bac à traille, par un câble mobile, à un fil de télégraphe que supportaient des poteaux très élevés ; et chaque fois que la poulie du câble heurtait un des isolateurs, une longue étincelle jaillissait.

Ce spectacle ne pouvait guère suffire à l'aliment de leur curiosité ; mais ils n'étaient pas trop pressés de s'aventurer dans cette ville inconnue. Et puis, jamais ils n'avaient senti aussi délicieusement le plaisir d'être chez soi. Ils n'avaient point vécu jusqu'alors dans leur maison, mais dans la maison paternelle : au lieu que ces chambres, chambres d'auberge, choisies par eux, n'appartenaient qu'à eux seuls,

et enfin ils avaient le droit d'y rester ou d'en sortir à leurs heures, et de s'y enfermer s'il leur plaisait.

Ils ne se résignèrent que vers la fin du jour à faire un tour dans les rues. Ils marchaient à pas lents, sinon avec des précautions réelles et voulues, du moins avec des allures de précaution. Ils semblaient aller à la découverte, comme les Robinsons d'autrefois. Le sentiment qu'ils étaient livrés à eux-mêmes et que nul ne les surveillait, au lieu de leur donner de l'assurance, les rendait plus enfants, plus défiants.

Pour ne pas risquer de perdre leur orientation, ils marchaient toujours droit devant eux, ou ils tournaient à angle droit. Ils suivirent le Follet, où les maisons sont misérables, ils retrouvèrent, dans High Street, une physionomie de leur King Street de Saint-Hélier, mais avec moins de miniature, avec des maisons plus élevées, avec une foule plus réelle. Ils flânèrent aux étalages des magasins, où les ingénieuses argenteries de dînettes, fabriquées à Londres, scintillaient derrière les vitres sur des tablettes de glace. Ils ne s'amusèrent pas beaucoup, mais la journée fut courte : le dîner de la table d'hôte était annoncé pour six heures et demie, et ils voulaient se réserver un peu de temps pour faire toilette. Eddy mit une robe de cachemire d'Ecosse gros vert, et Paddy un costume correct, noir.

A six heures et demie, exactement, ils entrèrent dans la salle à manger. Ils choisirent des places tout au bout d'une table. Ils osaient à peine s'asseoir. Bien que la salle ne fût point remarquable par des dimensions ou par une somptuosité excessive, Eddy ouvrait de grands yeux, car elle n'avait jamais rien vu ni rêvé de pareil. Le luxe et l'extrême régularité du couvert l'étonnaient, ainsi que la multitude des fioles contenant des sauces. Tous ces gens qui étaient là ne disaient rien, et ils étaient si nombreux qu'ils faisaient beaucoup de bruit sans rien dire : tous les hommes en noir, les femmes vêtues de toilettes voyantes, avec des manches bouffantes, des choux de dentelle sur les cheveux, ou même de singuliers bonnets.

Les garçons débouchaient fréquemment des bouteilles de vins mousseux.

On servait, rapidement et par minimes portions, des mets : entrées, poissons, auxquels personne ne semblait attacher d'importance.

Les convives y touchaient à peine, les découpant du bout de leur couteau, les picorant du bout de leur fourchette. Puis il y eut un entr'acte assez long, comme pour la préparation d'un coup de théâtre. Tous les garçons avaient disparu. Soudain ils reparurent; ils firent, en hâte, le tour de la table, présentant à chacun des convives une liste des rôtis, et demandant à chacun, tout bas, quelles étaient ses préférences.

112 EDDT ET PADDT

Cette enquête terminée, ils s'éclipsèrent de nouveau, et reparurent, portant sur de larges assiettes d'immenses tranches saignantes, en de vastes légumiers des légumes bouillis et pâles. Toutes les mains se tendirent vers les fioles de sauces. Les liquides rougeâtres ou. noirs ruisselèrent sur les émincés écarlates ; les pommes de terre plâtreuses et les choux-fleurs blafards pompèrent comme des papiers buvards avides les extraits d'anchois et les jus d'épices. Et enfin tous ces gens qui, jusqu'alors, avaient délicatement picoré, se jetèrent sur leur pâture avec une furie si prodigieuse, que les deux enfants, à cette vue, se crurent chez l'ogre. Ils en eurent l'appétit coupé. Et ils se rappelèrent aussi la table de Piémont, avec les carapaces de homards vidées, avec les tomates crues que des dames couperosées dévoraient en même temps que leur chester.

Ils sentirent alors, comme le jour de Piémont, la réalité vivante à l'entour d'eux, et ils la sentirent plus redoutable, plus indifférente, plus sauvage. Ils s'éloignèrent, ils sortirent. Ils firent sur l'esplanade quelques pas lents. Le crépuscule venait. Les étincelles du câble électrique brillaient déjà plus vivement dans la lumière moindre. La mer était glacée de rose tendre, sous le ciel d'un vert de jeune pousse.

Ils eurent la tentation d'aller jusqu'au bout de la jetée; mais une foule qu'ils voyaient de

loin les effraya. Ils retournèrent dans le Pollet, qui leur parut un coupe-gorge. Ils poussèrent jusqu'à High Street, et ils y trouvèrent une cohue qui n*avait point Tair, comme à Saint- Hélier, d'une cohue d'enfants. Troublés et mal à leur aise, ils eurent, par contraste, un très cher et très doux souvenir de leur petit home improvisé dans l'annexe de l'Hôtel Royal, et ils se hâtèrent d'y rentrer, afin d'être seuls ensemble, bien à l'abri.

Les chambres étaient déjà préparées pour la nuit. Eddy fut obligée de traverser la chambre de Paddy pour pénétrer dans la sienne. Mais elle ne s'y arrêta pas un instant. Paddy lui dit (il parlait presque bas, avec une timidité extraordinaire) :

— Voulez- vous déjà dormir, Eddy?

— Oui, fit-elle, plus bas encore.

— Vous êtes fatiguée ?

— Un peu.

Ils se souhaitèrent une bonne nuit, et leur baiser fut aussi léger que leurs voix étaient basses.

Paddy resta debout tout près de la porte fermée. Il entendait les pas étouflfés d'Eddy sur le tapis. Qjiand il n'entendit plus rien, il se coucha. Il tremblait imperceptiblement, il avait conscience d'être bon et d'être heureux. Il était vraiment content de lui-même. La netteté de son âme, qu'il n'ignorait plus, le ravissait. Il

s'éblouissait à sa propre lumière, et il se baignait, avec une volupté presque physique, dans son innocence, comme dans une eau miraculeusement pure. Il s'endormit en souriant.

Eddy cependant ne pouvait point dormir.

Elle avait peur, surtout depuis qu'elle n'entendait plus rien. Il lui semblait que Paddy était perdu, qu'elle restait véritablement seule. Elle avait peur. Cela étouffait en elle tout autre sentiment. Elle n'y pouvait plus tenir. En vérité, elle ne pouvait pas être seule dans la vie.

Oh! seule avec Paddy, oui. Mais toute seule, ainsi... Elle se leva. Elle vint jusqu'à la porte, et sur le tapis ses pieds nus ne firent aucun bruit.

A travers cette porte — oh ! pourquoi cette porte fermée ? — elle n'entendait rien non plus, pas même le souffle. Elle eut peur, plus affreusement. Paddy était sûrement parti, ou il était mort. Elle frappa, mais il dormait. Alors elle ouvrit la porte sans bruit, et sans bruit, pieds nus, elle marcha jusqu'au lit.

Au pied du lit, elle s'arrêta. Elle voyait distinctement Paddy, dans la nuit claire. Il était adorable à voir dormir. Sa candeur resplendissait de lui. Eddy, qui était aussi candide que lui, en eut des larmes dans les yeux. L'or pâle de ses cheveux ne s'éteignait pas tout à fait dans la lumière du jour. Ses beaux cils blonds

laissaient à ses yeux, bien que fermés, une lueur d'expression et de vie : c'était son regard nocturne.

La solennité du sommeil est contagieuse comme celle de la mort. Eddy se sentit calme, grave. Elle partit, elle rentra chez elle; seulement elle laissa la porte entr'ou verte.

Mais Paddy, qui ne s'était point réveillé tandis qu'elle se penchait sur lui, se réveilla ensuite, par un effet retardé de sa présence ou de quelque bruit imperceptible qu'elle avait fait. Il se souleva, il s'accouda, et sa première pensée fut d'appeler : « Eddy ! »

— Je suis là, murmura-t-elle.

Il demanda :

— Pourquoi ne dormez-vous pas ?

— Je ne sais...

Paddy se leva sans hésitation, traversa les deux chambres et vint jusqu'au lit. Il prit les mains d'Eddy, qui étaient brûlantes.

— Oh! dit-il, qu'avez- vous?

Elle répondit avec égarement : « Paddy, j'ai peur. »

Oui, elle avait peur de nouveau, mais, cette fois, parce que Paddy était venu.

Elle le regarda avec une si poignante expression qu'il tressaillit. « Mon Dieu! » fit-il. Elle sentit qu'il avait peur comme elle, et elle se rappela aussitôt les paroles de ce matin : « Avoir peur ensemble. » Sans doute, il se rappela

Il6 EDDY ET PADDY

aussi. Ce cher souvenir suffit à les apaiser. Ils sourirent en détournant la tête.

Puis Paddy recouvra son assurance et son autorité.

« Dormez, » dit-il doucement. Elle ferma les yeux pour obéir. Alors il lui scella les paupières d'un baiser, et il se retira dans sa chambre, mais il laissa la porte entr'ou verte...

Le lendemain, ils résolurent de se promener en char à bancs, comme ils avaient fait une fois à Jersey. Ils prirent leur premier repas à l'hôtel. Les cars stationnaient devant la porte. On leur assigna justement la même place que le jour de leur promenade à Piémont, sur la première banquette, à la droite du cocher. Ils s'y trouvèrent à l'étroit, et obligés de se tenir par la taille. Surtout, la manivelle du frein gênait Paddy.

Ils regardaient la campagne, épaule contre épaule, joue contre joue, comme jadis ils feuilletaient les albums de Walter Crâne. Ils l'avaient pressentie pareille à la campagne de Jersey, et ils furent surpris de la trouver tout autre, âpre, brutalement accidentée, aussi luxuriante et pourtant mettant plus volontiers à nu son granit. Les vallées vertes avaient des aspects de précipices. Les routes en corniche et en lacet osaient des pentes vertigineuses. Le cocher du car y lançait avec insouciance ses quatre chevaux, et, agenouillé sur son siège,

retourné vers ses voyageurs auxquels il expliquait le paysage, il conduisait de sa main gauche qu'il tenait derrière son dos, tandis que sa main droite, libre, faisait des gestes.

Les côtes étaient aussi plus profondément découpées. La mer apparaissait à tout instant, encadrée en hauteur par des rochers mornes qui évoquaient le souvenir des monuments druidiques. Des lambeaux du brouillard d'hier restaient accrochés aux aspérités des entonnoirs. Des nuages blancs et bas, en frottant la pointe des aiguilles, s'y déchiquetaient en charpie. Les grèves semblaient impraticables et désertes. Tous les bruits de la nature inorganique se mêlaient dans une harmonie confuse, mais il y manquait un bruit vivant, un son de voix. Et c'est bien ici que les deux enfants auraient pu se croire les Robinsons d'une terre inhabitée, d'une île inconnue.

Mais leurs âmes étaient loin maintenant de ces puériles idées. Ils n'avaient voulu voyager que pour s'évader de leur paradis d'enfants et pour s'évader de leur enfance. Depuis des semaines ils avaient erré sur les plages de la mer comme des voyageurs qui attendent, enfin ils étaient partis, et maintenant ils sentaient qu'ils allaient arriver au but. En se promenant à la crête des falaises et au bord des précipices, ils sentaient proche l'éclaircissement du mystère et la révélation de leur destinée.

Il8 EDDY ET PADDY

Vers deux heures, le programme de l'excursion annonçait une halte assez longue. Les touristes s'inquiétèrent d'abord de luncher; mais Eddy et Paddy, qui n'avaient aucun appétit, s'en allèrent à l'écart, et ils se retrouvèrent absolument seuls.

Ils suivirent, entre deux abruptes collines, un sentier tortueux qui se jouait et qui se croisait avec un ruisseau non moins tortueux, caché sous de hautes herbes. De grandes fleurs mauves, au bout de tiges rigides, se dressaient jusqu'à la taille d'Eddy, et des abeilles bourdonnaient continuellement.

Mais bientôt l'herbe devint rare, et le rocher devint nu. La route fut malaisée, elle côtoyait un gouffre; elle faisait des détours qui masquaient la vue du côté de la campagne : du côté de la mer on ne découvrait rien, à cause du brouillard blanc, mais on entendait dans ces profondeurs des froissements et des brisements de lames sur un rythme de tourbillon.

Eddy eut le sentiment d'être très haut, bien au-dessus des nuages, et ce fut l'illusion d'une assomption. Elle reposa sa tête sur l'épaule de Paddy : il lui sembla que leurs pieds ailés ne pesaient plus sur la terre, et que l'on s'envolait ensemble.

Cependant des souffles lents dispersaient peu à peu cette brume, ne la déchirant point : Téclaircissant, de sorte qu'elle semblait plutôt

dissipée par une lumière que chassée par un souffle. Bientôt l'azur mystérieux de Teau transparut, voilé de tulles à peine. Et ils distinguèrent enfin, à une profondeur inappréciable, Tonde étrange qui tournoyait, ourlée d'un rien d'écume. A mi-chemin entre le fond de l'abîme et le sommet glorieux où ils étaient placés, des mouettes voltigeaient autour de leurs nids dissimulés, et répétaient symétriquement le mouvement circulaire des vagues.

Tout cela n'était point de la terre. On eût dit un séjour réservé pour les âmes après la mort. Ils le sentirent, sans le définir. Ils ne comprirent pas encore que la mort est la seule fin de l'amour : ils ne savaient pas même s'ils aimaient; mais ils entrèrent en contact avec l'idée de la mort et ils en éprouvèrent la séduction.

Le soir, quand ils se retrouvèrent seuls dans leurs chambres mitoyennes, ils ne furent plus effrayés ni troublés aucunement. Touchés par la mort, ils n'appartenaient plus à la réalité des choses, toute réalité leur devenait étrangère. Ils se dirent adieu de loin, et ils s'endormirent comme on meurt.

Au réveil, cet appartement que d'abord ils avaient tant aimé, ce home improvisé leur sembla tout d'un coup dénué de charme. Ils s'aperçurent qu'ils étaient à l'auberge. Ils se hâtèrent et sortirent de meilleure heure ; mais

ils n'avaient aucune envie de se promener aujourd'hui en char à bancs. Pourquoi revoir d'autres paysages, tel ou tel site? Ils connaissaient l'aspect essentiel et la signification de l'île. Alors Eddy s'écria : « Paddy, nous allons chercher une maison pour nous, cela sera très amusant. »

Ils déjeunèrent comme des gens pressés.

Puis ils partirent vers le nord, le long de l'esplanade ; mais, voyant qu'ils allaient trop s'écarter de Saint-Pierre, ils prirent une route qui, à gauche, remontait vers les quartiers hauts de la ville. Ils marchèrent longtemps entre deux murs de jardins, et la route faisait de tels circuits que tantôt elle les ramenait au milieu de quartiers habités, tantôt elle les rejetait en pleine campagne.

Enfin ils se trouvèrent à l'extrémité d'une avenue, qu'une colline élevée mettait à part de la ville. Des cottages étroits, pressés les uns contre les autres, bordaient cette avenue. Le dernier cottage était inachevé, et, plus loin, on faisait encore des fouilles dans les terrains vagues.

— Voici notre maison, dit sérieusement Eddy, en désignant celle où des ouvriers travaillaient encore.

— Elle me plaît, répondit Paddy.

Ils ouvrirent la grille basse, traversèrent la toute petite cour cimentée, au centre de la-

quelle se dressait un arbuste nain dans une corbeille bordée de fragments de tuiles; et, s'approchant de Tunique window, ils virent, collée aux vitres, une pancarte qui portait ces mots :

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