‹ Œuvres: Eddy et Paddy; La permission; Surmenage sentimental; La légende de saint Jean deChapitre 3 sur 3 · O DEAR, DEAR FATHER · texte numérisé non relu

O DEAR, DEAR FATHER

REaUIESCAT IN PAGE.

Puis des cartes encadrées de noir :

H^ith farnUys kind regards.

Et des prospectus :

JOHN MC MAHON General Undertaker,

20, Vauvert Road, 20

GUERNSEY

FUNERÀL REQUISITES, FUNERAL CARRIAGES, AND HEARSES, etC.

John Mac-Mahon était entrepreneur des pompes funèbres!

Eddy et Paddy ne trouvèrent aucune personne vivante dans cette boutique, et ils restèrent longtemps seuls. Enfin, la porte vitrée s'ouvrit, un petit bonhomme entra, qui pouvait bien avoir trois ans : il était tout déguenillé, il les dévisagea un instant avec attention, puis se mit à jouer parmi les emblèmes.

— Petit garçon, lui dit Eddy, où est John Mac-Mahon ?

— Papa ! cria l'enfant, avec un sourire niais. On ne put tirer de lui aucun renseignement.

Mais John Mac-Mahon fit son entrée. C'était un gros homme, haut en couleur, et véritable type du paysan de Normandie.

Paddy, imperturbable, lui exposa qu'il désirait faire l'acquisition d'une maison à Guernesey, qu'il avait vu, Stanley Road, un cottage

à sa convenance, que ce cottage, renseignements pris, était la propriété de Mac-Mahon.

— Cela est exact, répondit l'entrepreneur des pompes funèbres.

— Veuillez, dit Paddy, m'en faire connaître le prix.

Mac-Mahon annonça une mise à prix de cinq cents livres, et Paddy fit un haut-le-corps, comme si cette prétention le choquait un peu. Il reprit :

— Cinq cents livres sterling?

— Cinq cents livres tournois.

— Et la livre tournois est de?...

— Vingt-quatre francs.

Paddy calcula à voix basse :

— Cela, déclara-t-il ensuite, fait deux mille quatre cents dollars, ou douze mille francs.

Est-ce bien votre dernier prix ?

— Oui, affirma Mac-Mahon.

Eddy tira Paddy par la manche. Il fallait trouver un prétexte pour rompre ces fictives négociations.

— Quelles sont, dit Paddy, les charges annuelles ?

Il parut effaré d'apprendre que l'acquéreur aurait à payer trois louis par an pour les droits féodaux.

Puis il avoua :

— J'aurais peine à débourser d'un seul coup deux mille quatre cents dollars.

Mais John Mac-Mahon proposa des délais, et c'était à ne plus savoir comment se débarrasser d'un propriétaire aussi accommodant.

Paddy eut une inspiration :

— Avant de conclure, dit il, je veux visiter de nouveau le cottage.

Il sortit avec Eddy, précipitamment.

— Voulez-vous, lui demanda-t-il, aller revoir encore cette jolie maison?

— Mais oui, fit-elle.

Elle ajouta :

— Nous y resterons un peu longtemps, et alors nous pourrons nous imaginer que le cottage nous appartient.

Ils retrouvèrent sans difficulté le chemin. Ils arrivèrent à la maison, y entrèrent comme chez eux. Les ouvriers les reconnurent et leur donnèrent la permission d'aller et venir.

Quand ils visitèrent les chambres où il n'y avait aucun meuble, ils eurent un sentiment de tristesse et ils se rappelèrent les choses funèbres qu'ils avaient vues. Ils décidèrent où ils placeraient les fauteuils et les lits, mais ce jeu les attrista davantage. Cette maison leur convenait si bien que, vraiment, ils avaient des droits sur elle, et pourtant ils allaient la quitter pour ne la revoir jamais.

Ils ne voulurent pas rester dans les chambres, trop émus de les voir démeublées, mais ils ne voulaient pas non plus sortir de la maison.

Alors, ils montèrent au dernier étage. Làhaut, sur le toit, il y avait une lanterne de verre polygonale, comme au cottage d'Almorah. Ils y montèrent, comme le jour où ils avaient violé le mystère des nuages et surpris les secrets de la tempête. Mais, aujourd'hui, Tatmosphère était sereine, et ils virent une immensité splendide. Ils planaient au-dessus de la ville en amphithéâtre. Les maisons, les rochers mêmes et les collines s'écrasaient à leurs pieds, les hauteurs perdaient leur relief et les vastes plaines leur étendue; le territoire de riiomme, ses œuvres et tous les accessoires de sa vie semblaient peu de chose. La mer et le ciel seuls apparaissaient dans leur grandeur véritable, et réduisaient le reste à néant par le contraste de leur infini.

Et debout Tun contre Tautre, se tenant embrassés, mais ne se donnant point des caresses matérielles, dans une miraculeuse insensibilité, ils regardaient, vers l'horizon, au delà... Et Eddy murmura, de la même voix que sur le bateau, quand ils avaient eu peur ensemble :

— Oh! Paddy... Paddy... Mourir ensemble...

Ils redescendirent sur la terre, ils rentrèrent dans la vie et dans la réalité. Et pourtant Eddy avait prononcé les paroles de délivrance. La voix qui parlait en elle quelquefois avait dit tout haut, mais en vain, que le sacrement de l'amour, c'est la mort : Eddy avait senti la nécessité de mourir, et elle acceptait Terreur de vivre.

Son amour, auquel jusqu'alors elle n'avait point donné ce nom, venait de s'exalter tout d'un coup jusqu'à une dignité suprême que l'amour humain ne dépasse plus, et, du même coup, la fin de l'amour, qui est la mort, lui avait été révélée. En acceptant l'erreur de vivre après cette révélation, pour quelle sinistre décadence, pour quelle agonie lamentable réservait-elle cet amour qui ne pouvait s'épanouir que dans la mort? Eddy ne savait point, mais sa conscience, en effet, l'avertissait d'une décadence inaugurée à cette minute même, d'une agonie qui allait traîner jusqu'au jour où Paddy s'éloignerait d'elle décidément pour retourner

aux aventures. Car un jour, fatalement, cette catastrophe arriverait, et c'est à partir de la minute présente qu*Eddy commença de l'attendre en y pensant toujours, comme une exécution à date fixe.

Elle regarda Paddy. Elle vit alors combien il était dissemblable d'elle-même. Elle comprit qu'il ne souhaitait pas la mort ; il aimait vivre, lui, le fier jeune homme, ivre de sa force et de sa puberté, le blond héros venu par les voies de la mer du côté où l'aurore en jaillit chaque matin, pour séduire en l'éblouissant de lumière la jeune fille que son teint pâle et ses cheveux noirs semblaient consacrer à la nuit. Et elle comprit que ces dissemblances iraient s'accusant de jour en jour avec plus de cruauté jusqu'au jour où ils se quitteraient pour vivre, puisque la grâce de mourir ensemble ne leur était pas accordée.

Dès lors, sa vie, qui n'était faite que d'enchantement, se désenchanta.

Le soir, au moment de se mettre au lit, elle eut pour la première fois des pudeurs qui n'étaient plus celles d'une enfant. Un instina nouveau, un instinct triste, l'avertit qu'elle n'était pas un ange, mais une femme, et la porte, ce soir, demeura fermée entre les deux chambres.

Le lendemain, on devait partir de très bonne heure pour Saint-Hélier. Mais lorsque Paddy,

comme autrefois pour les réveils au petit jour, entra sans façon dans la chambre où il croyait Eddy endormie, il la trouva debout, toute prête.

Il fallut déjeuner vite, courir au quai. Hélas I où était le joli yacht blanc qui les avait amenés sur ce rivage, parmi les brouillards I Oh! ce n*est pas sur ce lourd et solide paquebot que Ton pouvait avoir peur ensemble. Il n'y avait pas non plus de brouillards, et la mer, aujourd'hui dépouillée de ses voiles et de son mystère, ne s'agitait pas en houles vaines autour de la puissante machine...

Au moment où les matelots allaient retirer la passerelle, un gros homme à. l'air fou, avec des lunettes, accourut. Il avait un plaid jeté sur l'épaule, et une valise à chaque main. Ses deux colis s'accrochèrent à la rampe. On le délivra, on le bouscula : il était l'heure. L'homme donna les signes du plus véhément désespoir. Sa femme qui n'arrivait pas! Elle s'attardait au bureau, où elle prenait les billets de passage. Il tourna sa grosse tête dans cette direction, et cria de toutes ses forces :

— Laï-a ! . . . Laï-a ! . . .

Tous les passagers se précipitèrent vers la coupée. On éclata de rire à la vue de cet énergumène. On lui lança des quolibets que, dans son affolement, il n'entendait point. Il criait toujours : « Laï-a, Laïa!... » On criait avec lui. Lia parut enfin.

Cétâit une de ces prodigieuses caricatures de femmes, comme en invente l'humour des caricaturistes anglais : longue, maigre, tout en noir, affublée d'une robe compliquée, avec trop d'étoffe qui pendait en plis lamentables le long de son ossature. Ses manches couvraient ses mains jusqu'à la première phalange de ses doigts crochus, dont chacun retenait un petit paquet mal ficelé. Ses lèvres, entr'ouvertes comme pour un cri d'épouvante qui ne sortait pas, révélaient un menaçant râtelier. Des boucles follettes, échappées de son chapeau rond et de ses turbans de crêpe, encadraient mignardement son visage de morte, où les yeux étaient remplacés par des lunettes à verres ronds et noirs.

A l'apparition de ce spectre, la joie de la foule devint féroce. On poussa des « hurrah ! », des « Lia for ever I » Elle vint s'abattre toute haletante sur le monceau de ses colis écroulés, et dès que le bateau se mit en mouvement elle commença d'avoir le mal de mer, en même temps d'ailleurs que son caricatural époux.

Oh ! quels francs éclats de rire Eddy aurait poussés hier encore, mise en joie par cet intermède 1 Avec quelle mutinerie garçonnière elle eût joint ses « hurrahs » ironiques à ceux de Paddy, en se penchant avec lui pour mieux voir, en se retenant de la main à son épaule ou

à sa taille ! — quel lointain sourire aujourd'hui 1 Le paquebot doubla la jetée. Malgré Theure matinale, des centaines de curieux s'y pressaient, des mouchoirs s'agitèrent, de bruyants adieux saluèrent ces voyageurs en partance, comme s'ils entreprenaient une longue et dangereuse traversée. Pour Eddy seule il s'agissait d'un important voyage : ce navire la rapatriait après une tentative d'évasion manquée, et, en débarquant à la jetée Victoria, elle éprouvait un sentiment bizarre fait de plus de honte que de chagrin.

Ce retour fut dramatisé par les cris de la bonne Mme Glategny, peu accoutumée à de telles surprises. Mais, quand elle eut fini de s'étonner, la vie habituelle recommença — en apparence du moins : car Eddy n'était plus la même.

Elle ne songeait vraiment plus à autre chose qu'à l'inévitable dénouement de la séparation, et elle avait commencé de l'attendre, quoique nul signe encore ne présageât rien de tel. Mais elle gardait au fond d'elle ce souci dévorant, et elle ne trahissait point sa douleur injustifiée. Cela ne l'empêchait point d'être soumise, non sans plaisir, à tous les caprices de Paddy, et l'adolescent devenait un homme, mûri par l'été ardent, alangui par l'oisiveté. Ils se promenèrent ensemble, point comme les enfants d'autrefois, mais comme ces amis moins naïfs rencontrés

un jour à Montorgueîl, et ils connurent des baisers pareils à celui qui les avait fait pâlir. Ils ne se permettaient rien de plus que n'autorisent les usages étrangement hardis du flirt en ces pays. Ils ne faisaient rien de mal, et surtout rien de caché. Mais ils n'ignoraient plus le nom que donnent les hommes au sentiment qui les agitait. Ils aimaient comme il est commun d'aimer, et, malgré la douceur de cet amour, Eddy regrettait la divine passion qui un jour l'avait exaltée jusqu'à dire :

— Oh ! Paddy, Paddy, mourir ensemble.

Lorsque revint l'octobre avec ses pluies fines, ses buées, elle ne voulut point, comme l'an dernier, participer au mystère de l'automne, qui, l'an dernier, l'avait initiée lentement, comme un prélude, au mystère de la mort, qui cette année ne lui en pourrait plus sembler qu'une expression aflfaiblie. Et, frileuse, elle désira, plus tôt qu'il n'était nécessaire, se confiner dans le home.

Mais, hélas! le home, qui naguère n'était que la plus intime retraite du paradis enfantin, changeait maintenant de destination symbolique : il représentait les vulgarités et le terre à terre de la vie matérielle, en contraste avec l'idéal perdu d'éternité, d'infini, de mort. Et lorsque Eddy, pensive, s'asseyait sur le meuble de coin formant étagère et divan, elle prenait l'attitude de l'attente et de la résignation. Elle

attendait, comptant les heures, le jour où Paddy la quitterait, pour toujours.

Jamais deux cœurs unis d'amour ne furent à ce point discordants. Paddy goûtait les joies présentes et se refusait à souffrir par anticipation des fatalités à venir. Aussi chérissait-il le home qui restreignait l'intimité ; il jouissait de ce corps à corps continuel, quotidien. Il savait pourtant, lui, positivement, par des lettres de son père, qu'il ne lisait plus tout haut, ce qu'Eddy ne pouvait connaître que par un pressentiment. Il savait que' cette année serait la dernière. Il n'en avait que plus d'ardeur à profiter de l'occasion fugitive. Pour Eddy, ce qui un jour devait finir dès à présent ne comptait plus.

Une plus exquise torture venait raffiner encore le supplice d'Eddy. Tandis que Paddy, moins ignorant à cette heure, mais toujours aussi pur, et fort d'une sorte de loyauté physique, n'était alarmé d'aucun scrupule, elle, se sentant déchue de la mort qui comporte l'absolution de tout péché, redoutait les embûches de la vie.

Elle voyait clairement son avenir et son devoir, et elle craignait d'y manquer, les jours surtout où, par hasard, Richard Le Bouêt venait ici et se rencontrait avec Paddy. Richard était arrivé à l'âge d'homme, il était même plus âgé que Paddy. Mais il réservait le secret de son

cœur — non par discrétion : par sécurité. Eddy ne songeait pas plus à décourager la certitude de celui qui Tespérait en silence qu'à repousser les caresses vaines de celui qu'elle n'espérait point.

Ce qu'elle souffrit est inexprimable, d'autant qu'elle ne se soulageait par aucun aveu, et qu'en apparence sa souffrance était déraisonnable.

Combien d'amants l'eussent enviée I Elle aimait passionnément, elle était aimée de même. Rien ne contrariait son amour, elle était miraculeusement libre : avec cela chacune de ses joies servait d'aliment à sa douleur sourde, parce qu'elle pensait toujours à l'échéance de la séparation, et qu'elle ne pensait pas à autre chose.

Ses angoisses devinrent plus affreuses à l'approche du printemps : elle prévoyait chez Paddy une explosion d'amour trop humain, des caresses plus exigeantes, et que l'on s'en irait ensemble côtoyant les bords de la mer, dont la voix les appellerait, dont ils n'entendraient plus la voix. Elle eut le triste plaisir d'être démentie par l'événement. Paddy au contraire se rembrunit aux premiers beaux jours. Un nuage de mélancolie voila son visage trop radieux, il oubliait parfois de caresser Eddy : en sa muette préoccupation comptait-il donc les jours comme elle ? Elle voulut le croire, et que leurs âmes, trop longtemps diverses, se remettaient enfin à l'unisson.

Un jour, il parla. Il avait reçu de son père une lettre décisive. Ses études étaient terminées, sa majorité approchait. Après avoir largement suffi à ses besoins et même à ses caprices, Justin Higginson allait lui couper les vivres et le livrer à ses propres ressources. Au commencement de Tété, le yacht VOntario viendrait le prendre à Jersey, l'emmènerait en An^érique, et alors Paddy devait entrer dans la vie.

Pour la première fois il se résignait moins facilement à sa destinée. Il aurait quitté sans regret n'importe quel pays de la terre, mais celui-ci était son paradis terrestre, et cette femme était celle qu'il aimait. Au seuil du paradis demain perdu, il ne put, malgré son orgueil et sa virilité, se défendre d'une défaillance. Il pleura et il redevint, par la vertu angélique des larmes, l'enfant que depuis des mois il n'était plus. Eddy éclata en sanglots. Ils mêlèrent leur douleur dans un baiser qui fut la résurrection de leur innocence, ils se manifestèrent l'un à l'autre divinement puérils et beaux.

Eddy murmura : « Je le savais. »

— C'est la vie, dit-il.

Les yeux d'Eddy, lourds de larmes, étincelèrent.

« Vivre... » dit-elle avec accablement. Et ils gardèrent le silence très longtemps.

Puis Eddy demanda : « Combien de jours encore ? »

Il ne restait plus que trente jours, exacte- ment. Alors elle voulut, au cours de ce dernier mois, revivre tout Tamour passé, et Paddy le voulut aussi. Ils songèrent d'abord à revisiter Tîle entière, mais ils étaient las, et surtout avares du peu de temps qui leur restait. Une mêrtie idée leur vint : ils se rappelèrent la retraite de Saint-Aubin, où jadis Mme CoUins et Mme Glategny les emmenaient se baigner, cette grotte à ciel ouvert environnée de rocs symétriques, asile providentiel de l'innocence et de la fragilité nue, qui était restée pour leurs imaginations le symbole du paradis terrestre enfantin. Ils résolurent d'y aller tous les jours et d'y passer le plus d'heures qu'ils pourraient.

Au bord de cette eau limpide ils s'asseyaient sur le granit que les marées successives avaient si parfaitement poli. Ils ne disaient rien. Ils ne se plaignaient point. Ils se tenaient seulement embrassés, mais non pour se caresser : pour se défendre. Ils ne se donnaient point de baisers, mais ils tenaient toujours leurs joues l'une contre l'autre appuyées, et cela était comme une continuelle et délicate possession : cette possession par effleurement qui suffit aux sensualités enfantines. Parfois ils se mettaient à pleurer, et jamais ils ne demandaient : « Pourquoi pleurez -vous ? »

EDDT ET PADDY 137

Qu'elle était transparente et pure, cette eau sans couleur, endormie dans sa vasque de marbre noir! Qu'elle était rafraîchissante et désirable I A l'époque récente encore où, pour tromper des inquiétudes qu'ils ne comprenaient point, ils osaient revivre, adolescents, des scènes de leur plus naïve enfance, ils n'auraient point manqué de retremper leur énervement dans cette onde salée, d'éteindre leur fièvre dans cette source de fraîcheur. Hélas! ils n'osaient plus. Ce n'est qu'en apparence qu'ils étaient redevenus les enfants. Mais ils cherchaient à imaginer quelque simulacre, quelque geste pour signifier ce lointain souvenir, et pour se procurer un instant l'hallucination d'autrefois.

Un jour, presque le dernier jour, Eddy eut une inspiration charmante. Elle feignit de vouloir, par une fantaisie de jeu, traverser à gué le bassin. Elle releva sa robe trop longue, l'épingla, mit ses pieds nus, et aussitôt, rougissante, les plongea dans Teau comme afin de les cacher. Mais l'eau était si transparente que Paddy les voyait toujours aussi bien : et il s'attendrissait de les voir, car ils étaient en vérité pareils à ceux d'une enfant. « Eddy, dit-il en souriant, qu'ils sont beaux, les pieds de ces hommes ! » Ils fondirent en larmes tous les deux.

Ce furent les dernières larmes. Ensuite,

Tagonie commença. Ils ne firent plus qu'attendre, dans Tinsensibilité. Le dernier jour vint. Le blanc navire entra dans le port. Puis toutes les choses qu'Eddy avait prévues se réalisèrent : le va-et-vient, Taffairement, le bruit des pas dans Tescalier, les portes ouvertes des armoires, les malles où elle voulut ranger ellemême du linge et des vêtements qu'elle ne verrait plus; et la dernière promenade en se tenant par la main ; et le dernier baiser pareil au baiser de tous les matins et de tous les soirs ; la manœuvre interminable pour lever l'ancre ; l'espoir de la grâce jusqu'à la minute de l'exécution; et l'évanouissement du blanc navire suivi des yeux jusqu'à l'horizon; le retour solitaire au cottage d'Almorah, où la chambre de Paddy — la jolie chambre aux meubles de frêne tourné — aux cretonnes imprégnées du parfum de son tabac de Virginie et aussi de cette lavande qu'il aimait — la chambre au lit de cuivre sanctifié par tant de sommeils innocents — était vide — à jamais.

Mais Eddy avait pressenti que cette chambre vide aurait l'aspect d'une chambre mortuaire :

et elle fut surprise, choquée, de n'y trouver, dans le désarroi, dans l'irrespectueux désordre des meubles, qu'un témoignage de vie intense, presque des symptômes d'allégresse. Alors elle se rappela que ce divorce était l'affirmation même de la vie, l'immédiate conséquence du vouloir vivre, de l'erreur de vivre. Elle se rappela que Paddy, plus qu'elle encore, était coupable de cette erreur ; elle se rappela la discordance de leurs dmes, épreuve continue, plus subtilement cruelle que l'épreuve de la séparation. Et elle eut un accès de colère qui sécha dans ses yeux toute velléité de larmes.

Il vivait donc, l'aventurier, l'amant venu par les voies de la mer du côté où le soleil se lève, parti par les voies de la mer du côté où le soleil se couche I Son ingrate volonté voulait vivre ! — Et elle était obligée de vivre aussi, l'amante consacrée à la nuit, qui rêvait de se destiner à la mort. Elle avait failli à cette destinée. Elle avait renié sa foi pour se convertir à la religion de lumière dont cet inconnu était le prêtre radieux. Et maintenant il lui fallait vivre ! Elle quitta cette chambre pour n'y plus rentrer.

Dans le salon où les meubles étaient laqués de blanc et les tentures fleuries de chrysanthèmes, elle trouva sa mère. La bonne M™® Glategny pleurait. Le départ de M^e Collins et de Paddy était pour elle un insupportable déchi-

rement. Elle espérait trouver dans le cœur de sa fille un écho à sa douleur un peu bruyante. Eddy, contre son attente, se montra raisonneuse et froide. « C'est la vie, » dit-elle. Cette parole était la plus ironique, la plus amère expression de sa révolte; mais M™e Glategny n'y put voir qu'un monstrueux aveu de résignation et d'indifférence. « Oh 1 s'écria l'excellente femme, vous n'avez pas de coeur! » Eddy sourit. Elles furent brouillées jusqu'au soir. Ensuite elles s'embrassèrent sans rien dire.

Richard Le Bouët vint les voir à l'heure du dîner.

Quinze jours plus tard, Eddy reçut une première lettre, datée de New- York. Elle n'avait pas attendu cette lettre avec impatience, elle n'eut pas d'émotion très vive en la recevant. Elle jeta sur l'enveloppe un regard presque hostile. Ce papier, cette écriture, lui démontraient surtout que Paddy vivait. Elle était vaguement surprise d'en recevoir une confirmation matérielle.

Le délit apparut plus fiagrant encore à la lecture de cette lettre. Comme tous ceux qui écrivent trop naïvement, Paddy n'y montrait que l'essentiel de son cœur et de son caractère, sans les mille nuances que l'on découvrait à première vue quand on lui parlait directement. Et, comme Paddy avant tout était une nature vivante, les sentiments qu'il manifestait témoi-

gnaient d'abord sa vitalité. Aimer, se souvenir, pleurer, pour lui c'était d'abord vivre : le désespoir même n'était qu'un mode plus accidentel de son activité effrénée. Il n'avait plus, pour envelopper cette blessante exubérance, les sous-entendus et les gestes. Presque toutes les choses délicates qui avaient composé cette passion s'étaient accomplies dans le silence. Ce que la voix n'osait point dire, comment la plume, la plume inhabile et brutale, l'eût-elle écrit? Aussi, lorsque Paddy tentait de laisser voir sa tendresse, il ne montrait qu'un cœur gêné, que la timidité glaçait.

Eddy pourtant réussit mieux, dans sa réponse, à exprimer l'ineffable. Un souffle du mystère ancien passa dans son étrange lettre. Ses phrases naïves et sèches eurent la grâce empruntée des gestes rares qu'elle faisait; et elle sut évoquer, par la confusion de ses pensées vagues, le souvenir du brouillard où naguère on avait eu peur ensemble. Elle fut véritablement heureuse d'avoir écrit cette lettre. Mais elle eut la fâcheuse idée de la relire après avoir relu celle de Paddy, et la discordance lui fit mal. Puis elle raffina, elle voulut trouver dans sa lettre même, comme dans celle de son ami absent, des marques d'une vitalité indiscrète. Il lui sembla qu'elle criait trop Jiaut ses regrets, ses plaintes : car pourquoi se plaignaitelle aujourd'hui, elle qui avait agonisé près

d'un an sans se trahir, elle qui avait dit adieu à Paddy sans laisser échapper un cri ? Ah ! elle était aussi coupable que lui, elle partageait avec lui Terreur de vivre ! Elle faillit brûler les deux lettres, cela lui aurait fait du bien : tout ce qui figurait Tanéantissement lui faisait du bien.

Mais jusque dans ces régions de la sentimentalité transcendante, elle ne pouvait point se défaire d'une certaine sentimentalité pratique. Elle se représenta l'inquiétude et le chagrin de Paddy s'il ne recevait point de réponse. Elle voulut croire, bien qu'elle n'eût pas attendu cette première lettre avec tant d'impatience, qu'elle-même eût été inquiète et ulcérée si Paddy ne lui avait écrit. Une image plus riante de leur tendresse lui vint. Elle relut les pages de Paddy avec un ravissement imprévu.

Elle y retrouva le soleil qui l'avait séduite. Certes Paddy était loin, certes une honte inexplicable l'empêchait de montrer tout son cœur et de faire éclater sa tendresse. Elle éclatait quand même et Eddy en recevait par surprise le rayonnement, comme le jour où debout sur un roc lointain, au milieu de la mer calme, glauque, par places tachée de violet et de vertde-gris, son amant pudique s'était révélé à elle vêtu de lumière seulement.

Mais ces souvenirs aussitôt simplifièrent sa douleur et la reconduisirent aux conditions de l'humanité. Elle ne comprenait plus qu'une

chose, c'est qu'elle ne pouvait vivre sans Paddy, et que Paddy n'était plus là. Ne plus voir, ne plus toucher ce que l'on aime, c'est une peine corporelle, et la plus atroce de toutes. Les yeux et les lèvres ont faim comme d'autres organes. On ne les prive pas impunément. Eddy sentit qu'elle allait mourir d'inanition. L'horreur et la longueur du supplice l'épouvantèrent, mais l'espoir du dénouement la rasséréna, et elle sourit comme une martyre.

La rapidité de sa consomption fut prodigieuse. Ses yeux variables, qui n'avaient point de couleur propre et se nuançaient au gré des choses qu'ils regardaient, prirent les premiers le deuil de sa mort prochaine, et s'obscurcirent de ténèbres définitives. Son teint, qui déjà n'était pas trop vif, se plomba. Et elle prit l'habitude de rester des heures immobile, ne faisant aucun bruit.

Elle reçut une nouvelle lettre de Paddy, qui la bouleversa. Jeté dans la vie sans expérience aucune, en quelques jours Paddy avait dépensé la petite somme d'argent remise par son père. Il s'était trouvé sans ressources. Il était resté, chose inouïe, une journée entière sans manger. D'ailleurs, il ne se laissait pas abattre. Il acceptait la lutte, il cherchait du travail, et déjà il se voyait tiré d'affaire.

Cette lettre la bouleversa... Mais, quand elle relut attentivement, Eddy n'y trouva plus un

mot qui pût émouvoir sa pitié. Au contraire, il n'y était trace que des joyeux efforts de Paddy, de son orgueilleuse énergie, de son insouciance, de cette insouciance qui, autrefois déjà, avait fait souffrir Eddy bien souvent. Elle n'avait aucune idée de la lutte pour vivre, elle comprit pourtant que lutter ainsi, c'est vivre encore avec plus d'intensité, c'est affirmer le vouloir vivre. Et elle comprit plus clairement comme il était loin d'elle, et différent d'elle, lui qui se plaisait à batailler sans trêve pour conserver et pour multiplier sa vie, elle qui restait assise, immobile, pour attendre la mort sans bruit.

Puis, par un revirement soudain qui lui devenait habituel, elle s'humanisa. Dieu ! Paddy, son Paddy tout un jour sans nourriture, perdu dans cette immense ville parmi des milliers d'indifférents, qui à leur repas sans doute avaient dévoré aussi gloutonnement que les gens de la table d'hôte à Piémont et à Guerneseyl Son Paddy si blond et si clair, soigné plus qu'elle-même peut-être, avec ses jolis cheveux de poussière mal peignés, avec ses mains mal lavées, avec ses vêtements, — oh I lui si orgueilleux de son corps, si soucieux de sa tenue, et comme il en avait le droit! — avec ses vêtements déchirés sans doute, rapiécés. Elle sanglota. Elle souffrait ce que souffre une mère qui n'imagine rien de trop

beau pour son enfant et qui le voit en guenilles.

Sa douleur fut si aiguë qu'elle ne pouvait plus tenir en place. Elle s'enfuit de la maison. A grands pas, elle s'en alla sur la grève déserte, vers Saint- Aubin, sans savoir où elle voulait aller. Mais elle arriva tout droit à la douce retraite des jours passés, à l'asile d'enfance qui était pour elle la réduction symbolique du paradis terrestre enfantin. Elle s'assit au bord de l'eau limpide, sur le roc poli par la mer. Oh ! il y a quelques semaines, Paddy était là près d'elle. Il n'avait point de souci, il vivait sans y penser : dans cet éden, on n'a pour vivre qu'à cueillir les fruits de la terre, et l'on ne pourrait pas soupçonner qu'autre part des gens meurent de faim ! Mais de quel droit l'avait-on arraché d'ici, son délicat Paddy, son cher enfant? Hélas! Pourquoi aussi étaitil devenu trop grand, et elle trop grande, de sorte qu'ils n'étaient plus à leur place dans cet éden puéril, au bord de cette vasque abritée où jadis ils jouaient ensemble, fragiles sans danger, nus sans honte ? Pourquoi grandir ? Pourquoi vivre? « Mourir, mourir ensemble, » murmura-t-elle.

Elle répéta : « Ensemble. » Dominée par l'idée de la mort, elle n'avait pas jusqu'alors pris garde qu'elle désirait moins mourir pour mourir que pour mourir ensemble. Et la vanité

de ce désir lui apparut aussitôt, puisqu'il n'était point partagé. Pouvait-elle douter que Paddy voulût vivre? Non, certes, puisqu'il luttait. Il triompherait aussi : elle n'en doutait point davantage, et, par une touchante contradiction, elle était heureuse de n'en point douter. Elle lui en voulait pourtant. Cette rancune, que dès le premier jour elle avait sentie, devenait plus amère, et c'est par esprit de représailles qu'elle décida elle aussi de vouloir vivre.

Oh ! n'était-il pas bien tard ? La mort avait commencé son œuvre dès longtemps. La santé d'Eddy était minée. La moindre maladie pouvait lui devenir mortelle. Ce jour-là, pendant sa longue station au bord de l'eau, elle prit froid; elle dut, en rentrant, se mettre au lit. Mme Glategny perdit la tête. Eddy, si faible déjà, sûrement ne se relèverait pas : Eddy seule pouvait savoir qu'en dépit des apparences elle entrait en convalescence et non point en agonie, puisque c'est le jour même où sa maladie commençait qu'elle avait abdiqué la mort et accepté les conditions de la vie.

Tant qu'elle demeura au lit, Dîck Le Bouët vint chaque jour la visiter. Il s'asseyait à son chevet, sans rien dire, il avait l'air d'attendre — d'attendre qu'elle fût guérie pour l'emmener avec lui dans le cottage de Gorey, près du château de Montorgueil. Elle savait bien aussi que l'époque de sa guérison serait celle de son

mariage, et cela lui paraissait tout simple.

De temps à autre, elle recevait une lettre de Paddy. L*intrépide garçon n'avait plus à compter avec les premières difficultés ; déjà il s'entraînait à des luttes moins misérables, Taventurier se montrait ambitieux d'aventures qui fussent moins indignes de lui. Eddy l'approuvait ; c'est la vie.

Bien qu'elle fût maintenant hors de danger, Richard Le Bouët continuait à venir tous les jours. Cela était significatif et Eddy le savait bien. Elle attendait le jour inévitable où son futur maître parlerait, comme elle avait attendu le jour inévitable où Paddy la quitterait. Et elle savait aussi qu'elle ne résisterait pas. Elle se figurait de même à l'avance toutes les choses qui devaient arriver : l'entretien qu'elle aurait avec sa mère, la bénédiction nuptiale, les fêtes de famille et sa bienvenue au cottage de Gorey. Elle prévoyait un avenir de loyauté conjugale, de tendre aflfection, de vertu simple et de maternité : c'est la vie.

Elle sortit de cette crise, plus vigoureuse, moins pâle. Elle se sentait femme et n'en avait point de honte : elle ne faisait plus ce geste de croiser les mains sur sa poitrine pour cacher des formes qui accusaient son sexe trop visiblement. Afin de venir en aide à sa mère, elle s'occupait beaucoup du ménage et, active, elle allait, elle venait par la maison.

Un jour, pour faire un rangement, elle entra dans Tancienne chambre de Paddy, qui restait toujours close : car Mme Glategny n'avait plus voulu prendre de pensionnaires, moins pour éviter ce tracas que par une délicate pensée de fidélité à ceux qui étaient partis.

Eddy, avant que ses yeux, s*accoutumant à l'obscurité, pussent voir, sentit le parfum de lavande, mêlé au parfum de miel du tabac américain; et l'actualité de ces odeurs fortes la troubla singulièrement. La chambre, où ce-* pendant les meubles étaient rassemblés dans un même coin, semblait garder encore l'animation de désordre qu'y mettait jadis la vivacité de Paddy. Le store était baissé, le lit... Eddy eut la vision du petit enfant d'autrefois qui se blottissait sous ses draps et ramenait ses couvertures jusqu'à ses yeux, afin qu'elle ne craignît point d'entrer dans la chambre et de s'asseoir au pied du lit. Soudain, elle défaillit, elle eut une sueur froide : cette chambre, pour la première fois, lui faisait l'effet d'une chambre mortuaire, et, en regardant le lit vide, elle se représentait le corps inerte que des hommes venaient d'emporter.

Il faut avoir beaucoup réfléchi sur le mécanisme de l'esprit humain pour admettre qu'une conception puisse être dénuée de tout fondement, purement chimérique. Eddy n'était point

superstitieuse, elle n'attribuait à ses pressentiments aucun caractère surnaturel, mais elle ne soupçonnait pas que Ton pût imaginer et concevoir en dehors de toute réalité. Sans discuter les titres de sa certitude, elle expliqua par la mort la disparition de Paddy, elle réconcilia l'image de Paddy avec l'idée de la mort.

Très grave, très pieuse, elle referma la porte sans faire de bruit. Elle descendit. Elle entra dans le salon à pas muets. M"e Glategny était assise, hélas! seule, à côté de la table octogonale; elle brodait, mais d'une main tremblante, et elle donnait les signes manifestes d'une inhabituelle agitation. Mais Eddy ne s'en aperçut point. Elle ne voyait rien qu'en elle-même.

Elle s'en alla se poser sur le meuble de coin formant étagère et divan, elle s'y tint droite, un peu raide, comme autrefois, et elle feuilleta l'album de Walter Crâne, où les héros de mythologies et de contes de fées étaient semblables à Paddy, peints avec des couleurs de soleil, dessinés avec des cernures de lumière. Et tout en les regardant à travers un éblouissement douloureux, elle songeait qu'en effet, depuis très longtemps, elle n'avait reçu aucune lettre. Elle se reprochait même de ne s'être pas inquiétée plus tôt. Dans sa dernière lettre. Paddy annonçait le projet d'un voyage au Mexique.

Il promettait de récrire dès qu'il pourrait

150 EDDT ET PADDT

donner une adresse certaine. Et il n'avait plus écrit.

Eddy sentit un grand froid. Ses mains se mirent à trembler. Elle murmura : « Mourir ensemble. » Elle se rappela que, si elle avait cessé un jour de vouloir la mort, c'est parce qu'elle ne voulait pas mourir seule, et à présent c'est Paddy qui était mort, et elle vivait I

A ce moment M°>e Glategny, qui ne tenait plus en place, appela : ce Edith. » Eddy n'entendit point...

— Edith...

Elle tressaillit.

— Maman?...

La bonne dame cherchait des phrases. Elle finit par dire simplement : « J'ai une chose à vous confier. Richard Le Bouêt m'a demandé votre main. »

Eddy ne répondit pas. M™* Glategny fut stupéfaite. Elle s'attendait à des confidences, à des aveux, à des effusions... « Eh bien? » dit-elle.

Eddy, lentement, d'une voix morne, répondit . V Vous prierez Dick d'attendre trois semaines. J'accepterai ou je refuserai dans trois semaines. »

M™e Glategny se récria.

— Trois semaines, répéta la jeune fille avec autorité.

— Eddy... je vous en prie... vous... vous ne me cachez rien ?

— Rien.

Eddy se leva, sortit, monta dans sa chambre; et elle écrivit à Justin Higginson, sachant qu'à cette époque de Tannée il ne voyageait pas.

Elle lui expliqua, en termes simples, nets, plutôt froids comme il aimait, qu'elle n'avait aucune nouvelle de Patrick depuis plusieurs mois, qu'elle était inquiète de lui, et qu'elle souhaitait d'être rassurée.

Pendant ces trois semaines, la mère et la fille vécurent côte à côte aussi paisiblement que de coutume. Il ne fut question de rien.

Mme Glategny pria même Le Bouët de suspendre ses visites jusqu'au jour fixé par Eddy.

Deux où trois jours avant l'expiration du délai, Eddy reçut de M. Justin Higginson une lettre ainsi conçue :

« Chère Mademoiselle,

« Je suis vivement touché de votre aimable souvenir, et je transmettrai à M™© Collins vos amitiés, lorsque j'aurai l'occasion de voir cette chère dame, qui ne demeure plus chez moi.

J'étais moi-même sans nouvelles de Patrick depuis plusieurs semaines; mais il parait se porter bien, d'après ses dernières photographies que j'ai reçues avant hier.

c< Vôtre, sincèrement,

« Justin A. Higginson. »

Aussitôt qu'elle eut achevé la lecture de cette lettre, Eddy alla retrouver sa mère dans le salon, et lui dit : « Vous avertirez Dick Le Bouët que j'accepte. »

Et les choses qu'elle avait prévues se réalisèrent encore, et elle partit de Saint-Hélier un jour du printemps, avec celui dont elle portait le nom, pour aller demeurer dans la maison, près du château de Montorgueil.

Plusieurs fois les anniversaires étaient revenus, et plusieurs fois la marée d'équinoxe avait monté.

En son cottage de Gorey, près du château de Montorgueil, Eddy Glategny, qui maintenant s'appelait Edith Le Bouët, jouissait du bonheur qu'assure le calme de la conscience et le demi-sommeil du cœur résigné. Son mari l'aimait. L'amour de Richard Le Bouêt n'était pas une de ces passions tumultueuses qui ont commencé, qui doivent finir, et qui évoluent d'une source à une embouchure en suivant les pentes d'une âme accidentée : comme une eau hésitante qui se répand et s'étale, l'amour avait

envahi toute cette âme plane et en submergeait tous les horizons.

Richard, sans dissimuler à Eddy sa tendresse, ne lui parlait jamais le langage de la passion. Il n'osait lui témoigner qu'une sollicitude continue, un grand respect. Ce n'était point qu'il craignît de heurter en elle des souvenirs, de froisser des sentiments anciens qu'il ne pouvait pas ignorer. Mais il ressemblait à ces hommes des premiers âges du christianisme qui, pécheurs, épousaient des saintes, et qui restaient humbles devant leurs compagnes élues.

G)mme une sainte qui accomplit son temps d'exil sur la terre, Eddy avait une existence double. Elle remplissait d'abord les devoirs de sa vie terrestre avec un esprit de douceur et d'aménité, avec une charité souriante et une humeur toujours égale, avec cette gaîté chrétienne dont l'Évangile a fait une vertu. Mais sa véritable patrie n'était pas de ce monde.

En épousant Richard Le Bouët, elle n'avait manqué de parole à personne : elle n'avait fait que poursuivre le cours de sa vie terrestre, comme un autre poursuivait le cours de la sienne.

Elle ne s'y était pas non plus décidée par dépit, et elle avait épousé Dick loyalement, c'est-à-dire qu'en lui promettant amour et fidélité, elle savait d'avance qu'elle pourrait tenir son serment, sans effort, avec plaisir.

Mais de ce cottage, situé à mi-hauteur de la colline, elle voyait la « grande et spacieuse mer » ; et surtout elle l'entendait. Elle entendait cette voix de Tinfini qui jadis lui avait annoncé la première venue de Tinconnu. Même par les temps les plus sereins, elle entendait cette voix, qui n'existait alors que pour elle seule, par le privilège de l'initiation et de l'extase. Mais elle préférait les jours de noule et même de tempête, où l'infini lui parlait plus clairement et plus brutalement. Elle montait alors sur la plate-forme du château et elle regardait vers l'horizon, avec cette mélancolie des précurseurs qui contemplent les terres promises où ils n'entreront point. D'ailleurs elle était soumise, elle obtenait ce que l'on peut obtenir de bonheur sur la terre, et elle n'avait pas d'illusions à perdre puisqu'elle n'acceptait l'erreur de vivre que comme une erreur en effet.

Cependant, Paddy, dont nul ne recevait plus de nouvelles, avait continué de vivre aussi.

Et maintenant, bien que toujours très beau, très jeune, il était un homme. Et l'intérêt de la lutte pour vivre lui avait caché l'inanité de la vie.

Mais voici qu'en pleine santé Justin Higginson mourut par accident. Paddy devint le maître d'une grande fortune. Il renonça aux

affaires et se mit à voyager sur mer à bord du yacht Ontario, Mais à peine fut-il libre de vivre rien que pour le plaisir de vivre, il en fut las. Il n*avait pas, ainsi qu'Eddy, accepté Terreur de la vie comme une erreur, il avait été dupe de cette illusion, et la désillusion suivait.

Tout jeune, il eut des idées de vieillard. Il rêva de solitude et de retraite. Cest alors que les souvenirs du paradis terrestre enfantin ressuscitèrent, et que l'image d'Eddy, depuis longtemps pâlie, se raviva dans son cœur : elle y redevint éclatante comme ces images des églises byzantines que les moines de TAthos repeignent de couleurs fraîches suivant la formule des canons, et qui paraissent toujours neuves après des siècles.

L'aventurier reprit donc les voies de la mer, et un jour il aborda sur les rives de Tîle heureuse. Il se tenait à Tavant du bateau, et il regardait, levant la tête, comme s'il avait pu espérer qu'Eddy serait là pour l'attendre, debout, à la pointe de la jetée Victoria. Mais Eddy n'y était point.

Il marcha lentement le long du quai. Il éprouvait une émotion qu'il ne pouvait pas définir : car il n'osait pas interroger sa conscience, et il se taisait en lui-même ainsi que dans un lieu consacré. Il pensait beaucoup moins à Eddy qu'au Paddy d'autrefois, et il

pensait à lui comme à un étranger, il le chérissait, non point comme on peut chérir le souvenir de soi-même, mais comme un ami, distinct de soi.

Il marcha sur l'esplanade, le long de la voie ferrée. Puis il tourna vers la droite, et monta, par la rue Rouge-Bouillon, au quartier d'Almorah. Il reconnut la grille, le double vindow, souleva le marteau de la porte.

Eddy venait souvent, plusieurs fois par semaine, passer la journée avec sa mère. Elle était là, dans le salon. Elle se leva. Elle vint ouvrir. Et ils se trouvèrent debout face à face. Aucun cri ne leur échappa, aucune parole.

Leurs lèvres s'unirent.

Comme Paddy allait pénétrer dans le salon, Eddy l'arrêta : « Votre vue, dit-elle, causerait une joie trop forte à ma mère, qui est bien âgée. » Elle entra seule.

Mme Glategny était assise près de la table octogonale.

— Maman, dit Eddy, vous n'avez jamais pensé que Paddy pourrait revenir nous voir ?

— Si fait, mais quelle apparence?

— Cela vous ferait un grand plaisir?

Mme Glategny, avec cette impassibilité des vieillards, répondit : « Si Paddy est ici, qu'il entre. »

Il parut, et aux premiers mots que lui adressa la vieille dame il comprit qu'Edith était la

femme de Dick Le Bouët. Mais il reçut cette nouvelle sans étonnement. Cela ne Tempêcha pas de prendre Eddy par la main et de l'emmener vers ce coin plus obscur de la pièce où était ce meuble bizarre formant étagère et divan. Ils s'assirent côte à côte. Ils remarquèrent en souriant que l'album était toujours là.

Comme ils se disaient peu de chose, et des choses très indifférentes, Eddy se leva : « Voulez-vous, lui demanda-t-elle, dormir cette nuit dans votre ancienne chambre, plutôt que d'aller coucher à l'hôtel?

Il hésitait.

— Venez la voir, dit-elle.

Et elle le reprit par la main. Ils montèrent l'escalier. Ils ouvrirent la porte, et ils demeurèrent au seuil de la chambre qui, pour Paddy aussi, était une chambre mortuaire. Paddy se rappela l'enfant que tout à l'heure il avait aimé, et il eut le sentiment que cet enfant était mort.

Il détourna la tête, et puis il se retira. Il traversa le couloir. Il ouvrit la porte de l'autre chambre, où l'ancienne Eddy avait dormi, et il eut le coeur serré : car celle-ci ressemblait également aux chambres d'où l'on vient d'emporter un mort.

Alors seulement il répondit : «Ohl non, Eddy... Je ne dormirai pas ici. Je dois rentrer à bord ce soir, afin de partir demain avec

la marée, qui est de très bonne heure. »

Elle baissa les yeux. Ils redescendirent l'escalier.

Mais en bas il lui dit : « Si vous vouliez venir à bord avec moi ? Nous pourrions nous promener ensemble toute la journée. Il n'est pas encore trop tard pour partir, et je pourrais vous ramener à Gorey à la marée de ce soir. »

— Oui, dit-elle.

Ils rentrèrent dans le salon blanc. £ddy avertit sa mère de ce qui avait été résolu, et la pria d'envoyer la servante à Gorey pour informer Richard que M. Patrick Higginson viendrait souper à la maison.

Ensuite ils partirent, comme autrefois pour le collège. Ils ne disaient rien, ne se posaient point de questions. Les détails de leur vie réelle ne les intéressaient ni l'un ni l'autre. Ils embarquèrent et prirent leurs places, à l'avant, comme le jour du départ pour Guemesey. Ils suivirent aussi la même route, car ils voulaient faire le tour de l'île par l'ouest, et revenir ensuite à Montorgueil.

La mer était calme. Cependant, lorsque VOntario doubla la pointe de la Corbière, une grande houle le berça : les mers les plus paisibles s'irritent sur ces rochers à fleur d'eau, et puis, de ce côté, il n'y a point de terre, point d'île qui depuis des centaines de lieues brise

les lames. Ils regardaient tous deux vers Thorizon.

Mais lorsque le yacht vira de bord pour mettre le cap sur Momorgueil, ils furent surpris de ne pas apercevoir la côte. Entre Tîle et le navire un mur se dressait, inconsistant mais opaque, vers lequel ils se précipitaient à toute vapeur. Et Thélice, brusquement, s'arrêta. La sirène siffla en détresse. Ils se regardèrent : ils se distinguèrent à peine; ils étaient dans le brouillard, comme autrefois.

Alors ils se levèrent, allèrent s'accouder au bordage, coude contre coude. Ils avaient besoin de se toucher, puisqu'ils ne se voyaient plus. Penchés sur l'eau, ils en apercevaient à peine la soie glacée, comme à travers un nuage de tulle. Le yacht se remit en marche, avec des précautions : il ne fendait plus l'eau, il la froissait. Le silence était extraordinaire; mais la sirène déchirait l'atmosphère épaisse de ses sifflements réguliers.

Paddy posa sa main sur la longue main d'Eddy, toutes les deux moites et froides à cause du brouillard. D'une voix douce, insinuante, et qui retrouvait la séduction de son enfance passée, il dit : « Oh 1 Eddy, Eddy, avoir peur ensemble. » Elle ne tressaillit pas. Elle ne le regarda pas. Elle dit, en face d'elle, impersonnellement : « Mourir ensemble. » Et ils se turent.

l60 EDDY ET PADDY

Mais ce fut un coup de théâtre pareil à .celui d'autrefois : les ténèbres blanches se déchirèrent ; ils virent soudain qu'ils touchaient au port. Le yacht avait failli se briser au pied du roc de Montorgueil, qui, de si près, leur apparut abrupt et inaccessible. Ils doublèrent la jetée. Ils débarquèrent. Dick Le Bouêt les attendait.

« Vivre... » murmura Eddy.

Et lentement, tous les trois, ils gravirent la colline.

OMME les trois Bretons ne se quittaient guère, Yan Poulpik et Fanch Coatfrity avaient accompagné jusqu'à la gare leur camarade Y von Ferlicot, qui partait en permission. D'un bout à l'autre du quai, ainsi que tout à l'heure sur la route, ils marchaient en bataille silencieusement, exécutant à chaque volte-face des demi-tours réglementaires. Ils se ressemblaient comme des frères. Leurs corps, épais et vigoureux, rebelles à l'ajustement, imposaient à leurs uniformes des plis analogues et des boursouflures parallèles. Nés dans un bourg voisin

l62 LA PERMISSION

des côtes, ils gardaient le visage et les allures de matelots relégués dans l'infanterie. Ils portaient leurs képis en arrière, comme des bérets.

Celui qui allait partir, Yvon Ferlicot, s'était placé entre les deux autres, afin de se partager entre leurs tendresses muettes plus équitablement. Tous trois jugeaient convenable, vu les circonstances, de faire quelque fantaisie ; et ils avaient coupé aux arbres de cinglantes badines, qu'ils tenaient la pointe en l'air, comme leur capitaine à cheval, lorsqu'il croyait par hasard devoir s'embarrasser d'un stick.

En dépit de ces façons cavalières, Yan Poulpik et Fanch Coatfrity sentirent une défaillance de cœur dès qu'ils eurent sous les yeux les preuves matérielles du voyage et les menaces du départ imminent : ce convoi mixte, de marchandises et de voyageurs à bon marché, cette locomotive sous vapeur, où un homme qui suait noir jetait encore du charbon, par grandes pelletées, dans un brasier inimaginable.

Déjà, depuis la veille, depuis qu'ils savaient la permission de Ferlicot demandée, obtenue, ils étaient en proie l'un et l'autre à de sourdes inquiétudes, à un malaise vague, qui maintenant se déterminait : certes, ils estimaient à son prix cette joie de revoir le pays quelques heures, après une absence de deux années ; ils arrivaient même, par un raisonnement, à en-

vier le bonheur de leur camarade ; maïs, dans la pratique, il leur suffisait d*y prendre part moralement et de loin, par l'entremise d'Yvon Ferlicot, qui devenait en quelque sorte leur représentant et leur mandataire. Ni Tun ni l'autre n*eût souhaité sincèrement de se hasarder à sa place; et ils s'humiliaient, dans la conscience naïve de leur infériorité, devant le camarade plus hardi qui avait le prestige des aventures.

Ce n'est point d'hier seulement qu'ils professaient pour Yvon cette admiration respectueuse, mêlée d'un certain effroi. Bien qu'ils eussent tous les trois le même âge, Yan Poulpik, Fanch Coatfrity se trouvaient, en la présence d'Yvon Ferlicot, intimidés comme des enfants en la présence d'un homme fait. Ils étaient venus de la Bretagne, purs en effet comme des enfants, vierges comme les petits frères qu'ils y avaient laissés aux bras de la mère Poulpik et de la mère Coatfrity. Au lieu qu'Yvon Ferlicot avait connu dès sa dix-huitième année une fille appelée Jeanne-Marie Quéffeulou, et il avait eu d'elle, un an avant la conscription, une petite fille qu'ils appelaient Marijob.

C'était, foi de Dieu 1 un grand péché, quoiqu'ils se fussent promis le mariage, et que les vieux Ferlicot eussent accueilli la fiancée, qu'ils devaient nourrir avec la petite fille pendant le

164 LA rCKHISSIOX

con^é d^von. Ce scandale avait causé une grande affliction dans le pays, où les gens sont tellement chastes que les mœurs du Paradis terrestre leur sont permises.

Gir, dans la belle saison, tous les dimandies après la messe, les garçons et les filles vont ensemble se baigner dans la mer. Us ne restent point pour cela vêtus à demi, comme les voyageurs de France, qui parfois ont le caprice de se baigner dans ces parages, et à qui les nudités que Dieu a faites inspireraient sans doute de mauvaises pensées. Non, tous, garçons et filles, se dépouillent dans les carrioles et dans les charrettes qui les ont amenés, ou bien dans quelque cavité des rocs. Et de là ils s'en vont lentement jusqu'à la mer, ils causent entre eux dans la langue de leur pays, et ils sont nus comme leur mère les vit au jour de leur naissance. Et leurs peaux qui sont fortement hâlées, celles des filles comme celles des gars, ne craignent pas le soleil.

Il arrive souvent qu'au retour, un garçon, ayant vu comment une fille était belle, et forte à donner l'espoir d'une nombreuse famille, lui demande le mariage. Et si elle a vu qu'il est bien fait, et fort, surtout des épaules et des bras, elle accepte. Mais cela ne pouvait advenir pour Yvon Ferlicot, qui était encore si frêle, et qui dans deux ans allair partir pour l'armée, et demeurer trois ans loin du pays.

Jeanne-Marie était bien jeune aussi, car elle n'avait pas fini de grandir. Pourtant, lorsqu'ils avaient joué ensemble dans Teau, frissonnante à la surface mais transparente jusqu'au fond, le désir était né en eux, comme s'ils avaient eu l'âge de s'établir. Tous deux étaient devenus tristes, calculant déjà combien d'années il leur faudrait attendre. Sa propre tristesse, chacun aurait eu la force de la supporter, par conscience de ce qu'il devait ; mais la tristesse de l'autre, c'était trop. Alors ils avaient commis le péché, comme des enfants qui ne savent pas ce qu'ils font.

Les jeunes gars, qui sont ailleurs indulgents aux fautes d'amour, n'avaient pas, en ce pays, songé plus que les vieillards à excuser les deux coupables. Même, l'erreur d'Yvon et de Jeanne- Marie Quéflfeulou leur fut un avertissement salutaire plutôt qu'un mauvais exemple. Cependant, ils né pouvaient se défendre de considérer ces deux êtres qui, faits comme eux et plus faibles que beaucoup d'autres, avaient osé transgresser un commandement, se placer audessus de la loi. Ils ne rêvaient point de s'élever eux-mêmes jusqu'à ces hauteurs séduisantes et vertigineuses; mais, sans être tentés par les plaisirs que s'était octroyés Yvon Ferlicot, ils respectaient en sa personne, avec une perversité ingénue, l'orgueil et la désinvolture du péché.

l66 LA PERMISSION

Yan Poulpik et Fanch Coatfrity ne pouvaient donc s'étonner que le même qui se trouvait déjà en possession de cette prééminence, prît encore sur eux l'avantage de s'exposer à un voyage lointain. Eux préféraient demeurer.

Ce n'était point que les images du pays se fussent effacées de leur mémoire. Mais la nature des Bretons est de s'enraciner où le sort les jette, même si le sol est ingrat. De sorte qu'ils restent sédentaires, jusque dans l'exil. Les grands pins maritimes que l'on sème sur les côtes de sables et de dunes aimeraient mieux sans doute un terrain plus nourricier.

Cependant ils y poussent — parce que telle est leur nature — des mcines si solides et si profondes que, pour transporter l'arbre, il faudrait amputer la racine, et que l'arbre en mourrait.

Ils font plus : ils fixent les duçes, ils les fertilisent, ils les revêtent d'un terreau, ils remanient le terrain à leur convenance. Et de même les trois Bretons avaient recréé autour d'eux leur ciel et leur atmosphère. IndifFérems aux brutalités des autres qu'ils n'entendaient point, murés dans la solidarité de leur patois et dans leur ignorance du français, ils vivaient ne voyant qu'eux-mêmes, en cercle, de manière à se fermer réciproquement leur horizon. Et ils avaient réussi à se faire de la caserne une sorte de décor mélancolique.

Ainsi ils y pouvaient vivre ; et ils attendaient avec résignation le jour de la délivrance, bien résolus à ne point retourner auparavant dans leur pays, à ne point demander les permissious qu'on leur eût accordées sans peine : car ils étaient bons soldats. Ils admiraient donc celui qui allait partir; mais ils ne regrettaient pas de ne point l'accompagner.

Tandis qu'ils allaient et venaient en bataille sur le quai de la gare, brandissant leurs badines, ils se livraient à ces réflexions en silence, ayant coutume de penser aux mêmes choses simultanément sans le secours de la parole, grâce à leurs sensibilités identiques, identiquement frappées par les objets.

Il leur était si malaisé de se soustraire à cette communion qu'en ce moment Y von, qui allait partir, pensait comme Poulpik et Coatfrity qui restaient. 11 faisait bonne figure, sachant le respect des autres sur lui et ne voulant point démériter. Mais il aurait beaucoup mieux aimé être le spectateur que le héros de la fête. Il ne se sentait pas plus fier aujourd'hui d'être considéré à cause de son aventure, que naguère à cause de son péché.

C'est bien pour cela que, malgré la femme restée là-bas, malgré la petite Marijob qui à présent devait se tenir droite, marcher seule et parler, Yvon Ferlicot avait différé si longtemps d'entreprendre ce voyage. Une fois par mois

l68 LA PERMISSION

depuis qu'il était au régiment, et chaque fois à la même date, Jeanne-Marie Quéffeulou lui avait écrit. Elle ne recevait pas de réponse, car Yvon ne savait ni lire ni écrire. Dès la sixième lettre, Jeanne-Marie, qui se trouvait toujours au courant des choses sans qu'on pût deviner comment, lui avait prêché de demander, une permission : elle lui donnait en même temps toutes les indications nécessaires touchant l'heure des trains.

Ferlicot avait beaucoup de peine à prendre connaissance de ces lettres : car Fanch et Yan ne sachant pas lire non plus, il était obligé de s'adresser à un Français qui lisait sans comprendre, et qui n'avait pas la gorge faite à l'articulation du patois. Yvon, couché sur son lit, écoutait attentivement, faisait répéter certains mots, réfléchissait, conjecturait, comme un savant aveugle à qui on déchiffrerait un manuscrit : et ce travail intellectuel, trop fort pour sa pauvre tête, lui faisait couler l'eau sur le front à grosses gouttes. Parfois il riait d'un rire lointain, lent et inextinguible, aux extraordinaires intonations du camarade complaisant.

Quand la lecture était achevée, Yvon, qui se rappelait la lettre mot pour mot, la ressaisissait précieusement. Il la tenait longtemps posée en quelque endroit de sa peau, contre sa poitrine ou son visage : et les choses que Jeanne-Marie lui avait écrites agissaient ainsi,

par une. sorte de suggestion, sur son cœur et son cerveau.

Pourtant, chaque fois que se répétait cette prière de venir pour une journée au pays, Ferïicot hochait la tète. L'obstination de la Bretonne se heurtait à la résistance égale du Breton. Un jour, elle lui expédia l'argent du voyage. Yvon noua les larges pièces dans un coin de son mouchoir : il ne voulut point les employer à une autre dépense, mais il ne partit pas. Dix-sept fois de suite, durant dix-sept mois, Jeanne-Marie réitéra ses instances dans les mêmes termes. La dix-septième fois, sans qu'il apparût une raison nouvelle de céder, Yvon s'y résolut. Et par le même camarade, qui maintenant commençait à entendre la langue des Bretons, il fit écrire à Jeanne-Marie qu'il viendrait.

Dès qu'il eut présenté son titre au sergentmajor de la compagnie, Yvon fut bouleversé par la surprise de ce commencement d'exécution. Il subit, pendant quelques heures, les joies et les impatiences qui, en de telles conjonctures, sont de mise. Il eut ces reviviscences de souvenirs, tout à coup et fugitivement illuminés, ainsi que par le jet de feu d'une fusée dans les ténèbres. Il goûta la sécurité de la décision enfin prise, cette bonne santé du courage qu'elle procure; il n'en revenait plus d'avoir hésité si longtemps; enfin il fut sincèrement

IJO LA PEftXISSIOX

anxieux de savoir si la pennissioD lui serait ou non accordée.

Mais de cette anxiété était issu» an moment suprême, un désir inavoué dlnsoccës. Lorsqu'il avait su que définitivement il fallait partir, tous les autres sentiments s'étaient cSbcés dans la certitude affolante de ce départ immédiat. Une peur énervante et vague avait envahi toute son âme, soudain rendue à la nuit, comme l'eau qui se précipite dans la chaudière d'un navire en perdition en éteint brusquement les feux. Et comme cet esprit brut ne pouvait supporter longtemps des états imprécisés, comme il lui fallait tout de suite les ramener à une image élémentaire et les déterminer par un signe, cette peur, d'abord dénuée de cause et d'objet, aboutit à une répugnance du chemin de fer, qui allait devenir l'agent de ce déplacement redouté.

De tous les souvenirs ressuscites depuis hier, un seul demeura : celui du précédent voyage, qu'il avait fallu accomplir voilà deux ans pour venir du pays à la ville de garnison. Ce souvenir, qui s'était adapté au moule de son imagination superstitieuse, affectait des formes fantastiques. Il se résumait en deux ou trois sensations étourdissantes pour son appareil sensitif rudimentaire, en deux ou trois abstractions qui dépassaient jusqu'à la souffrance la capacité de son entendement. C'était

d'abord, comme un dessous d'orchestre, le roulement continu des roues. C'étaient les battements du piston : pendant toute la durée du trajet, n'importe où Yvon posait la main, il les avait perçus, comme une pulsation d'artère qui lui donnait l'illusion d'être en proie à un être monstrueusement et partout vivant. Et ces battements, le pauvre cerveau d'Yvon ne se contentait pas de les enregistrer : il les amplifiait jusqu'à s'assourdir lui-même, comme un microphone qui serait conscient et effaré. C'était encore une idée de la vitesse, dont l'habitude et les heures n'avaient pu atténuer le vertige. C'était la constatation stupide d'une accumulation des distances, qui mettait en défaut sa facuhé de nombrer, qui élargissait son intelligence de force, pour y faire entrer une idée baroque d'infini actuel, qui dosait plus fortement à chaque station la tristesse et la nostalgie. Enfin, le fouillis inextricable des embranchements avec changement de train devenait positivement un supplice pour cet esprit simple, ne pouvant rien contenir que de la simplicité.

Bien que ces idées et ces impressions, et par suite leurs images récurrentes, supposassent un état d'âme absolument égoïste, une absorption presque farouche du sujet tapi sur lui-même, une figure d'homme s'y mêlait :

celle du sous-officier qui conduisait alors le

détachement. Grandi et transfiguré, l'humble sergent était pour Yvon le type du guide et du sauveur, sauveur cette fois absent. Cest bien seul et livré à lui-même qu*il allait cette fois entreprendre l'interminable voyage en troisième classe : le si interminable voyage que, vu la lenteur et l'incommodité des trains, il avait fallu demander une permission de trois jours pour rester au pays un peu moins de dix heures !

Yvon était toujours sur le quai, toujours entre ses deux camarades arrêtés maintenant et plus serrés contre lui, épaule contre épaule. Quand on poussa les portières, il se décida enfin à monter dans un wagon, d'un grand effort de volonté, mais aussi avec ce calme de résignation chrétienne, avec cet instinct du martyre qui est le fond d'âme de sa race. Si un respect humain ne lui fût venu, il aurait fait le signe de la croix.

Dès qu'il se sentit enfermé, il n'y put tenir, il baissa la vitre, il passa dehors sa tête et ses épaules. Yan Poulpik et Fanch Coatfrity lui faisaient adieu d'un sourire triste. Ils ne lui avaient rien dit. Ils ne l'avaient chargé d'aucune commission pour les gens de là-bas, pensant bien qu'Yvon en avait assez de songer à lui-même, et qu'il serait peu discret de l'importuner.

Ferlicot se renfonça dans le wagon, s'assit

et ferma les yeux. Alors il eut les impressions d'un enfant égaré dans un jardin public. Mais avant qu'il rouvrît ses paupières, le train se mit en marche, et d'une façon tellement modérée, avec un glissement si doux sur les rails, qu'il semblait que ce fût dans l'intention bienveillante d'accoutumer Y von au mouvement.

Il en eut une reconnaissance infinie qui ne s'adressait à personne ; et comme il était en ce moment tout porté à s'attendrir, ses yeux se mouillèrent.

Par une honte, il ne les ouvrit pas encore, à cause de ces larmes et jusqu'à ce qu'elles fussent résorbées. Enfin, il les ouvrit. Mais au même instant juste, un coup de sifflet déchira l'air, le convoi s'engouffra dans un court tunnel d'où il ressortit presque aussitôt. Yvon regarda dehors machinalement, et la vitesse du train, qu'il ne soupçonnait pas encore, lui fut mesurée par la rapide fuite des poteaux télégraphiques, par le tangage des fils. Il fut pris du vertige qu'il avait prévu et redouté.

Comme les gens sujets au mal de mer se couchent dès la première alerte, résolus à ne plus bouger de place avant le port, Yvon Ferlicot se rencoigna, dans un effort d'immobilité presque surhumain. Il n'y avait plus dans sa tête vide et tourbillonnante que la volition farouche, maniaque, de ne faire aucun mouvement.

Il ressemblait à ces volailles qu'on empile dans le fourgon des bagages, ligottées, paralysées, ne révélant qu'elles vivent que par la tension de leur cou, par les retournements brusques de leurs têtes effarouchées, par la folie de leurs regards.

De même, et tandis que son corps demeurait immobile en effet, sa tête allait de droite et de gauche ; ses yeux fous cherchaient à éviter la fuyante vision des poteaux ; mais il les voyait toujours, qu'il se tournât vers une portière ou vers l'autre. Il ne voyait que cela. Réellement, il ne voyait point le décor machiné des campagnes, ni ses voisins du wagon. Ces jalons successifs lui donnaient par les yeux une sensation de la distance parcourue et des heures enfuies, dont il avait aussi la sensation auditive par le roulement et les coups de piston.

Des heures passèrent. Vers le milieu du jour, la monotonie de ces sensations continues fut rompue par une crise de terreur.

Yvon s'imagina reconnaître le nom d'une gare où il aurait fallu changer de train. Mais il ne put vaincre son entêtement d'immobilité. Après la station passée, il eut une soudaine et lucide conscience de sa stupidité inconcevable. Mais il ne se grouilla pas encore. Il n'interrogea personne autour de lui, aucun des employés à la station suivante. Puis la terreur d'être perdu

fit place à la résignation. Il renonça définitivement à l'espoir de ne pas être perdu.

Alors, il eut faim. Mais aux premières crampes de son estomac vide, ce fut une révolte nouvelle, un nouveau parti pris de ne pas descendre pour acheter à quelque buvette un pain et une bouteille. La faim, qui pendant une heure fut aiguë, lancinante, s'assourdit. Elle se confondit alors avec la représentation généralisée des distances, dans une impression organique et vague d'immense délabrement.

Des heures passèrent, et ce fut la nuit; mais le mal d'Yvon avait atteint un tel degré d'exaspération que tout surcroît de souffrance devenait inappréciable. Il ferma seulement les yeux pour ne pas voir l'ombre effrayante, et il se laissa emporter dans les ténèbres.

Dans un arrêt subit, dans un fracas de cris et de portières, quelqu'un l'empoigna par les épaules, le jeta sur un quai, comme un colis, le poussa dans un autre wagon. Des heures passèrent. Et enfin Yvon entr'ouvrit les yeux, sollicité à son insu par une caresse de jour très douce contre l'insuffisante opacité de ses paupières.

Il osa remuer un peu. Il tourna, non plus sa tête, mais tout son corps, vers l'extérieur. L'aube était grise, embrumée comme de fumée, souillée comme de charbon. Yvon eut

quelque perception de la campagne qu'il traversait. Peut-être la reconnut-il. Mais après la récapitulation inévitable du voyage antécédent, des distances et des heures enregistrées, il resta écrasé par Ténormité de ses calculs. Il lui fut irréfutablement démontré que jamais il ne pourrait refaire à rebours tout cela. Ce ne fut point la tristesse de l'exil, mais celle du lointain, avec la notion de l'irréparable.

Lorsqu'il fut enfin débarqué, Yvon s'assombrit encore à regarder ce train qui s'éloignait avec sa queue de vapeur lourde et blanche, ce train où il était sûr de ne remonter jamais plus. Par une contradiction flagrante, songeant au retour déjà, il posait à M. Quélennec, le chef de gare, des questions d'homme ahuri. Il ne prenait même pas garde que Jeanne- Marie Quéffeulou était là, ne lui osant parler la première, mais le touchant à la manche, de sa main gauche qui seule était libre : car de la main droite elle retenait la petite Marijob.

Le train disparut à un tournant de la voie.

Entre les mornes champs qui de part et d'autre s'étendaient, il n'y eut plus que la vapeur stagnante, canalisée par les talus. Les yeux d'Yvon se dessillèrent aussitôt, et il vit du même coup la campagne où il était né, la femme qu'il aimait, la petite fille qu'il avait faite.

Comme il ne s'était pas une fois, depuis plus de vingt-quatre heures, soustrait à l'actualité du voyage pour se rappeler que le voyage aboutirait ici, il en éprouva une surprise et l'impression d'avoir été transporté soudain par une espèce d'enchantement.

Son esprit, toujours lent en ses opérations, s'arrêta plusieurs minutes à cet étonnement sans plaisir ni peine. Une joie succéda, imperceptible d'abord mais rapidement accrue, bientôt immense, paradisiaque. Cette joie enlevait l'âme allégée, comme le gaz plus subtil qui est dans l'enveloppe des ballons les enlève audessus du sol.

Pour la conscience d'Yvon, impuissante aux analyses, une intime confusion devait longtemps encore régner entre les objets et les causes, pourtant si diverses, de cette félicité. Imputable à la patrie retrouvée autant qu'à la petite fille et à la maîtresse revues, elle ne s'adressait pas plus exclusivement à Jeanne-Marie ou à Marijob qu'à la chère Bretagne. Et Yvon laissait flotter son regard vague sans l'arrêter à

la femme ou à l'enfant plus qu'à tel arbre de la route ou à telle touffe d'ajoncs. Ses mains tremblaient à effleurer le coude de Jeanne- Marie, par une de ces caresses discrètes où la timidité des sauvages s'égale à la délicatesse des raffinés; mais ses pieds aussi perdaient leur assurance à fouler la bonne terre natale. D'ailleurs, Yvon ne se répandait pas au dehors pour aller vers les objets de son affection. Il rentrait au contraire en lui-même afln de sa> vourer ses jouissances égoïstement. Aussi marchait-il silencieux.

Jeanne-Marie se tenait de môme sur la réserve. C'était une femme de caractère viril : de loin elle avait pris sur Yvon une autorité; mais elle redevenait soumise en sa présence.

Elle le trouvait grandi et plus fort, un peu pâle, mais transflguré par la vision du pays qui éclairait ses grands yeux verts, et elle demeurait humble comme une servante devant la magnificence de sa beauté.

Leur silence toutefois n'était pas absolu. Ils avaient, comme les gens des villes, leurs idées à eux en fait de bienséances et de bonne compagnie. Et, à des intervalles convenables, ils s'adressaient la parole. Ils évitaient de se poser des questions qui les touchassent personnellement l'un ou l'autre. Ils avaient choisi Mari job comme prétexte de conversation.

Yvon murmurait :

— Elle a grandi.

— Tu ne Taurais pas reconnue ? demandait Jeanne-Marie, d'une voix frémissante et laissant deviner, sous Tindifférence littérale des mots, tous les sentiments que son cœur ne pouvait plus contenir mais qu'il ne savait pas exprimer.

Yvon répondait d'un sourire large, qui ne s'effaçait de son visage que peu à peu et très lentement.

Tout à coup il eut comme un hoquet, fit halte, repartit. L'angoisse du débarquement, l'angoisse où se résumait le souvenir du voyage, avec la certitude de ne pouvoir plus le recommencer dans l'autre sens, et la contradictoire peur de manquer le train, l'angoisse venait de se répéter, brève et fugitive, mais violente au point de faire manquer au cœur la mesure d'un battement. La joie, de nouveau, succéda, aussitôt pleine, et plus vivement appréciée à cause du contraste. Mais l'angoisse reprit, et ce furent dès lors des alternatives tumultueuses qui, en quelques minutes, l'eurent mis à bas.

Il fut obligé de s'asseoir sur un tas de pierres, sans donner d'explications à Jeanne-Marie, qui s'arrêta devant lui, un poing à la hanche, l'œil fixe, les épaules un peu voûtées, dans un mouvement vers lui. Mais les alternatives d'angoisse et de joie s'espacèrent. Cela fit l'effet

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d'oscillations dont chaque fois l'amplitude et la durée augmenteraient. Et enfin Yvon eut conscience que son cœur s'apaisait, qu'il devenait en proie au bonheur seul.

Sa joie sortait de cette lutte légèrement modifiée, ou, du moins, déterminée davantage.

C'était une allégresse plus violente, mais uniquement brute. L'amour d'Yvon Ferlicot n'allait plus qu'à la terre et à la campagne, dans un total oubli de la femme et de l'enfant. Il repartit d'un pas plus conquérant et plus précipité, avec une âpreté de soldat qui monte à l'assaut. Jeanne-Marie, qui obéissait à tous les caprices de sa démarche, se hâta pour la suivre. Marijob se faisait tirer.

Et comme ils arrivaient aux premières maisons du village, toute la tendresse d'Yvon et toute son humanité se dégagèrent inopinément. Avant de pousser la porte de la maison où son père et sa mère l'attendaient, il se tourna vers sa fiancée. Il ne lui dit rien encore, mais il eut un geste d'élan retenu. Il se pencha jusqu'à tiédir le front de Jeanne-Marie avec ses lèvres, qui, sans faire le bruit d'un baiser, s'y promenèrent longtemps ; et tenant son bras droit recourbé à quelque distance de ce corps chéri, qui indiquait par sa cambrure une tentation de se renverser, il l'enveloppa, et cependant il ne l'effieura même point.

Ensuite, ils ouvrirent la porte et ils se trou-

LA PERMISSION l8l

vèrent devant les vieux. Leur aspect vénérable, les grands cheveux du père, qui, ne pouvant plus depuis bien des années gagner en blancheur, semblaient avoir gagné en éclat, la haute stature de la mère, qui s'était encore émaciée, et aussi la vue des meubles tournés, rhumidité de crypte qu'il faisait sous le toit de chaume pointu, descendu jusque tout près de terre, — toutes ces choses diverses et combinées émurent Yvon religieusement.

On l'accueillit avec une satisfaction calme.

Pour les rustres dont la vie est toujours pareille, il y a peu de différence entre une absence d'un jour et une absence de deux années.

Seuls, Yvon et Jeanne-Marie s'étaient rendu compte du temps qui passait : elle, parce que les jours lui avaient paru longs comme à une amoureuse, lui, à cause de son existence nouvelle, plus active et plus variée. Ils s'entreregardèrent, comprenant qu'ils étaient à part et en communauté de sentiments ; mais le respect des vieux les retint, ils n'osèrent oublier la modestie dans leurs attitudes. Ils en souffrirent, ils désirèrent être seuls. Ils se promirent des yeux qu'ils s'échapperaient dès qu'ils pourraient.

La mère Ferlicot servait le repas. On fit part à Yvon de menus détails concernant les bêtes et la récolte. Puis, avec une curiosité qui s'éveillait tardivement, mais qui du premier coup

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se montait jusqu'à la passion, on lui demanda de raconter aussi ses histoires. Il vit aussitôt combien il faudrait fournir d'explications préliminaires à ces gens qui ne connaissaient point du tout l'armée. Il en eut d'avance un grand ennui. Alors il se contenta de répondre que le régiment n'était pas mauvais; qu'il y avait Yan Poulpik et Fanch Coatfrity qui venaient toujours avec lui ; qu'ils allaient se promener ensemble le dimanche par les rues. Puis il se tut, comme très las. Il devint morose, la bouche cousue. Le repas s'acheva sans une parole.

Jeanne-Marie s'occupait à servir Marijob, à lui essuyer les lèvres et le menton quand elle avait bu ou mangé.

Certes, à les voir ainsi, on n'aurait pu les prendre pour des gens en fête, sans la grande quantité de cidre que le père et le fils absorbaient. Déjà, la mère Ferlicot avait rempli le broc trois fois, et le soldat comme le vieillard s'enivraient silencieusement. Ils auraient bien fini par tomber le visage contre la table et par s'endormir pour toute la journée, si les parents de Fanch Coatfrity, ayant ouï dire qu'Yvon Ferlicot était en permission au village, n'étaient venus afin d'apprendre ce qu'il advenait de leur fik.

Quand il se vit ainsi interrogé, important, Yvon se réveilla tout à coup et conçut un orgueil démesuré. Il se tint pour un héros.

à cause du voyage qu'il avait accompli. Il ne répondait encore aux questions que par des grognements ou des monosyllabes, parce que son imagination lourde se mettait en train malaisément; mais il éprouvait un impérieux besoin de hâblerie.

Il eut la langue déliée lorsque les parents de Yan Poulpik survinrent à leur tour en quête de nouvelles. Alors, ce garçon pieux et modeste, que la caserne, au bout de deux ans, n'avait pas encore déniaisé, s'improvisa troupier gouailleur avec une aisance dont il fut luimême stupéfait. Il s'était mis debout. Il se dandinait sur place ainsi qu'un tourlourou en bonne fortune. Il débitait d'une voix chantante des récits incohérents, qui auraient tendu à faire considérer le régiment comme une vaste cantine, où les hommes, emplis dès le matin de plantureuses soupes, passent leurs aprèsmidi à les faire couler au moyen de vins et d'alcools, puis s'en vont, la digestion faite, exhiber en ville les séductions de leur uniforme.

a Où va-t-il donc, foi de Dieu? chercher toutes ces histoires ? » s'écriait la mère Ferlicot.

Yvon se le demandait comme elle, car sa conscience, habituellement rudimentaire et trouble, se dédoublait dans la lucidité de l'ivresse. Il ne se rappelait aucune des choses qu'il racontait là, et pourtant cela lui venait comme par une inspiration, et il lui était im-

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possible de se représenter qu'il faisait des mensonges.

Tous les auditeurs s'ébahissaient, la bouche grande ouverte. Mais Jeanne-Marie devenait triste. Elle sentait son ami tout changé, très loin d'elle. Elle ne lui en voulait pas, mais elle avait le cœur gros. Il s'en aperçut et il eut quelque remords. En même temps, comme le libertinage de ses propres récits le poussait à la galantise, ces deux motifs le déterminèrent, à en finir.

Il se tut brusquement. Il se dirigea vers la porte, appela Jeanne-Marie et Marijob; et il sortit avec elles deux sans que cette façon d'agir étonnât ou scandalisât personne, de la part d'un gars si dégourdi.

Ce désir de solitude, à l'improviste conçu et satisfait, ne supposait point d'ailleurs des intentions bien arrêtées. Yvon n'était certes pas exempt de toute arrière-pensée matérielle, mais les émotions de sa chair soulevée se confondaient avec celles de son cœur débordant. Les

sens d'Yvon s'inquiétaient, mais c'était une sensualité presque innocente, comme celle des enfants, qui, déjà troublés mais ignorants, se pressent les mains, s'effleurent en vain les lèvres, se cherchent et ne se trouvent pas.

Dès qu'il respira l'air des champs, son ivresse fut dissipée. Il devint doux et sérieux. Jeanne- Marie se rasséréna. Elle perçut le changement d'Yvon et n'exigea point qu'il s'exprimât par des paroles. Ils n'avaient rien à se dire, et ils ne se disaient rien. Ils allaient très lentement le long de la route. Ils se tenaient par la main, timides et même un peu détournés l'un de l'autre, la tête basse. Jeanne-Marie cependant, que sa maternité autorisait à un peu plus d'assurance, levait les yeux de temps en temps pour surveiller Marijob qui trottait devant eux. La petite fille criait très fort, à cris réguliers comme ceux de certains oiseaux, et elle n'avait pas trop de toute la vitesse de ses petites jambes pour n'être point rattrapée par la lenteur de ses parents.

Yvon et Jeanne-Marie sentaient bien qu'ils ne pouvaient, en se déplaçant ainsi, goûter commodément toute leur joie, qu'ils ne se mettraient à la savourer qu'après s'être installés quelque part : et ils cherchaient des yeux un endroit afin de s'y reposer.

Ils s'assirent tout simplement sur le revers de la route, assez loin du village pour ne pas

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être importunés par des passants. Marijob, qu'ils firent asseoir, se roula dans la terre. Et ils comprirent enfin que le moment était venu, qu'à partir de cette minute ils commençaient à jouir du plus grand bonheur qui leur fût possible aujourd'hui.

Pareils à deux arbres fraternels et plantés côte à côte, qui subissent les mêmes influences de l'atmosphère, ils n'avaient pas besoin de se révéler, comme des êtres différemment faits, leurs sensations qui ne pouvaient être que les mêmes. Leurs âmes, touffues et frissonnantes comme une feuillée, rendaient inévitablement les mêmes bruissements aux mêmes souffles.

Ils ne sentaient pas non plus à la façon des autres hommes, plus détachés de la nature.

Ceux-ci reçoivent des objets une impression qui leur témoigne du même coup la réalité distincte de l'objet et l'indépendance de leur être propre : Yvon et Jeanne-Marie, à mesure qu'ils sentaient davantage, se mêlaient de plus en plus à la nature. Et pour Yvon, c'était le signe qu'il avait repris racine sur le vieux sol breton.

Toutefois, par instants, ils recouvraient pour une seconde la conscience de leurs personnes : c'est quand ils se trouvaient distraits accidentellement de leur vision en masse par quelque détail infime, on ne sait pourquoi plus remarqué : ainsi un insecte qui se posait sur l'un des

deux, une bestiole qui passait vite, un cri qui éclatait dans le silence plein de bourdonnements.

Il leur paraissait alors qu'une brume autour d'eux se déchirait. Tels que les êtres à forme variable qui dilatent leur corps ou le contractent à volonté, ils se réduisaient et se ramassaient sur eux-mêmes. Et presque aussitôt ils recommençaient à se diffuser peu à peu dans le tout.

Étant assis dans une plaine, ils se trouvaient exposés au soleil quelle que fût l'heure. La chaleur, déjà lourde à midi, semblait depuis s'être alourdie encore au lieu de décroître, entretenue et alimentée durant plusieurs heures par les chaleurs toujours moindres mais qui s'accumulaient. Il leur avait fallu toute leur indolence pour supporter cet accablement, pour ne point se lever et partir à la recherche d'un meilleur abri. Pourtant, ils s'étaient habitués à la température beaucoup plus vite qu'ils n'espéraient. Qpand elle monta davantage, cela ne les offensa point. Sous cette influence bienfaisante leurs cœurs se dilataient, comme des fleurs frileuses qui, dans une serre surchauffée, s'épanouissent en une heure. Leur volupté était si forte qu'ils se figuraient toujours en avoir épuisé les suprêmes ressources; mais chaque minute leur apportait la surprise et le délire d'un accroissement inespéré.

Soudain, tournant les yeux vers le soleil qui

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était par derrière, Yvon Ferlicot s'aperçut que l'astre s'était abaissé vers l'horizon. Comme la brûlure violente qu'il sentait à la nuque et le long du dos lui avait prolongé l'illusion d'un soleil fixé au zénith, il lui sembla que cette chute venait de s'accomplir à l'instant même où il la constatait, imprévue et brusque.

La chute du soleil lui annonçait, avec la fin du jour, l'imminence du départ, d'une façon trop détournée pour lui rendre ses précédentes angoisses, et néanmoins avec une précision suffisante pour que l'idée du régiment lui en fût indirectement ressuggérée. Il y pensa au moyen d'images effacées jusqu'à l'abstraction : image d'alignements d'hommes, hostile silhouette d'une caserne, image de l'immensité d'une cour; rappels de fatigue physique, d'éloignement, d'exil et de nostalgie. Ce n'était point sous de telles couleurs qu'il avait dépeint la vie militaire après boire : et maintenant non plus qu'alors il n'aurait su articuler un fait, un motif, qui justifiât son découragement actuel plus que ses récents enthousiasmes.

Mais il ne pouvait trop longtemps soutenir la contemplation d'une idée vaste et sans contours comme celle-ci. Sa conscience terre à terre avait besoin du dessin net autant que de la simplicité. Elle réclamait comme de coutume quelque symbole élémentaire, qui lui traduisît pour elle-même ses obscurités. Elle évoqua eu

effet, pour lui confier cet emploi, la figure du capitaine qui commandait le bataillon de Ferlicot. C'était un Corse. Yvon n'avait pas personnellement à se plaindre de cet officier ; mais il passait pour un méchant homme, et, comme tout le bataillon avait peur de lui, Yvon participait à ce sentiment collectif.

L'image du Corse le hanta quelques instants.

Il finit par éprouver le besoin de la cracher dans une phrase. Il se leva. Il fit une étrange grimace et une contorsion, comme un possédé qu'on exorcise. Et il déclara, d'une voix infiniment triste : v Le capitaine Morelli, quand il n'est pas de service, ça n'est encore qu'une brute: mais quand il a sa jugulaire, tu n'as jamais rien vu si méchant. »

Cette phrase, si peu amenée que tout autre interlocuteur sans doute en eût ri, Jeanne-Marie Quéffeulou en devina la signification et la portée. Elle comprit que le charme était rompu, que c'était fini, comme tout à l'heure elle avait compris que c'était commencé.

Avertie par son instinct de femme, elle changea de rôle aussitôt. Elle cessa courageusement d'être la compagne d'Yvon et son égale dans les choses de la volupté. Elle devint sa maternelle tutrice. Elle Tobserva pour savoir ce qu'il pensait, afin de le diriger et de le soutenir, comme elle dirigeait et soutenait Mari job.

Il était debout : elle se leva, le regard sur lui, dans une fixité d'attention extraordinaire. Hagard, il suivait le cours de ses idées. Il se voyait remettant son titre dans le bureau du sergentmajor, en présence de ce capitaine Morelli, qui peut-être se trouverait dans le bureau à ce moment même. Puis il revint par cet intermédiaire à l'angoisse du voyage, à l'angoisse de ne pas s'en tirer cette fois, à l'angoisse de manquer le départ, quoiqu'il eût encore deux grandes heures devant lui, et que la gare fût à une demiheure de chemin.

En même temps il se sentait incapable d'aucun effort. Seul, il serait resté là, immobile comme les pierres, comme les plantes. Il aurait laissé venir la nuit et il serait resté là. Il aurait laissé venir le jour et il serait resté encore, il serait resté jusqu'à la mort, jusqu'à l'anéantissement.

Mais il n'était pas seul. Jeanne-Marie avait lu dans ses yeux ; et elle se disait qu'on pouvait bien, malgré l'heure peu avancée, s'en aller dès à présent à la gare pour complaire à Yvon

comme à un enfant. Elle prit dans ses bras Mari job, tira Y von par la manche, et elle se mit à marcher. Il la suivit docilement, les jambes molles. Aucune de ses violentes émotions n'avait duré : il était doucement abruti.

Il murmura :

— Voilà que le vent fraîchit.

Elle répondit :

— Oui, les soirées ne sont pas très chaudes.

Marijob se mit tout à coup à crier, avec la

jubilation d'une découverte :

— Papa !

Et elle répéta ces deux syllabes à satiété, en les rythmant comme un chant de cigale.

Yvon dit encore, avec un entêtement d'homme ivre :

— Je n'ai pas trop chaud.

La gare fut visible au bout de la route.

De nouveau il reçut en pleine poitrine un grand coup, qui lui fit l'effet d'être le coup de tampon de la locomotive. Sa terreur ressuscita entière. Puis elle s'exagéra encore et, comme une bulle de savon trop longtemps soufflée, elle creva : subitement elle fut réduite à rien. L'impossibilité du départ, du voyage, venait d'apparaître à Yvon avec une telle clarté d'évidence que la certitude s'établit aussitôt dans son cœur, dans son cœur de Breton dogmatique et entêté.

Ce fut un allégement, une fraîcheur, une

sécurité infinie ; puis de la joie, une joie d'enfant, avec des malices. Par exemple il se disait qu'il n'avait plus besoin de s'arrêter au village pour faire ses adieux, puisqu'il ne partirait pas. Il dit à Jeanne-Marie Quéâeulou, avec une intention d'ironie :

— Nous sommes en avance. J'imagine que je ne manquerai pas à l'appel du train.

Elle répondit :

— Une heure encore.

Et après une hésitation elle ajouta :

— Au lieu d'entrer dans la gare, nous irons sur la voie, par le passage à niveau. M. Quélennec le permet à cause de la petite, qui ne trouve de fleurs à cueillir que sur le talus.

— Oui, dit-il.

Et il sourit.

Ils allèrent donc, et ils s'assirent, de même que là-bas sur la route. Mais leur cœur était beaucoup moins oppressé. Il leur fallait bien du repos après tant de secousses. Le temps paraissait fuir plus vite. Ils ne se parlaient pas.

Jeanne-Marie dit enfin :

— Voici l'heure.

— Oui, répondit Yvon.

Mais ils ne bougèrent point.

Un lointain coup de trompe les avertit que le convoi approchait.

— Allons, dit Jeanne-Marie.

Et elle appela Marijob. Puis ils descendirent

jusqu'en bas du talus. Ils s'y arrêtèrent. Ils se tournèrent Tun vers l'autre, et ils rougirent.

Alors, sans se concerter davantage, au lieu de marcher vers la gare ils marchèrent dans le sens opposé, cheminant sur la voie. Ils avaient mis entre eux la petite Marijob. Tous les trois se tenaient par la main.

Quand ils virent de loin la machine, Jeanne- Marie, qui tenait Marijob de sa main droite, la lâcha un instant et fit le signe de la croix. Yvon l'imita. Puis il voulut dire quelque prière. Mais il n'osait pas prier en patois, car cela ne lui paraissait pas conforme à la majesté des circonstances. Il se rappela des mots latins qu'il avait ouï prononcer à la messe, et tournant la tête vers Jeanne-Marie, comme le prêtre se tourne vers les fidèles, il dit :

— Dominus vobisciim.

Elle répondit, avec une petite inclination de tête, comme une révérence :

— Et cum spiritu tuo.

Puis elle sourit divinement.

Mais voilà que la petite Marijob, qui avait beaucoup marché aujourd'hui, se mit à pleurer, à demander que sa mère la portât. Jeanne- Marie n'osa la prendre dans ses bras, craignant que la chaleur de cette petite chair si neuve l'amollit quand elle aurait besoin de tout son courage. Alors elle fit un signe à Yvon, et pour distraire la petite, tous deux, levant leurs

bras ensemble, la firent sauter très haut. Elle poussa un cri joyeux et s'enleva d'elle-même une seconde fois. Ils sautèrent en même temps. Et c'est ainsi que tous les trois, en se tenant par la main, en bondissant avec la grâce des enfants qui jouent, ils s'en allèrent gaiment vers la mort.

u milieu de la plaine, modelée d'ondulations pareilles à des muscles sous une peau vivante, le sentier se marquait comme le sinus d'un dos énorme : un dos de géant vautré, dont ce bouquet d'arbres, à l'horizon, représentait la tête et la chevelure. Et tantôt il se plissait profondément, tantôt il affleurait les buttes voisines, soulevé comme par des vertèbres; puis il coulait tout d'un coup sur la grande route, écrasé par les chariots qui avaient creusé là leurs ornières, entre deux mamelles de terre éboulée, velues d'herbes grises.

Sur le terrain inégal, dont sa jument tâtait

les pierres et les bosses du bout des pieds, avec des arrêts, des descentes de main, des déhanchements et des glissades, le chasseur Doremus s'avançait avec une affectation de prudence et une lente solennité. Comme le sous-lieutenant l'avait détaché en vedette, à cause de son intelligence particulière, pour observer les deux côtés de la route, il était fier, timide et souriant. Il se rappelait les articles du règlement et les recommandations de ses chefs : tels les enfants qui sortent seuls dans la rue pour la première fois se répètent les conseils des mères à propos des traversées et des voitures. Il avait la joie émue d'être libre et à l'abri des punitions, mais l'inquiétude d'être isolé. Sa tenue était à la fois irréprochable et fantaisiste, et il caressait les flancs de sa bête avec une branche de pommier brisée.

Pour le service en campagne, le premier demi-régiment était sorti en bourgeron, le deuxième en veste : Doremus portait la veste bleue. Son profil, malgré la silhouette actuelle du képi, semblait frappé à cette effigie de Louis XI , que reproduisent avec une fidélité numismatique certains types ruraux. L'austérité de ce visage s'atténuait d'ailleurs par la douceur pâle des yeux bleus et par la niaiserie juvénile de la bouche entr'ou verte.

Au tournant de la route, il jeta sa branche de pommier, fit passer par-dessus la tête sa ca-

rabine qu'il portait à la grenadîère, et la plaça en travers de la selle. Puis, avec conscience, il se mit à observer à droite, et ensuite à gauche, faisant, toutes les cinq minutes environ, quelques pas d'un côté, et ensuite de l'autre, et revenant s'embusquer contre celui des mamelons où il y avait encore un peu d'ombre pour les quatre pieds de sa jument.

Mais l'ombre se raccourcissait de plus en plus, annonçant l'approche de midi. Doremus ne chercha plus à s'abriter du soleil : il demeura complètement immobile, poussant parfois un grand soupir.

Et maintenant, il oubliait d'aller à droite et d'aller à gauche. Il ne regardait plus. Il rêvait; son cheval rêvait comme lui ; et, pour occuper tout entières ces deux intelligences de bêtes, c'était assez de la chaleur qui tombait sur leur immobilité résignée, de l'éclat de lumière qui éblouissait leurs yeux, du bourdonnement d'insectes qui chantait à leurs oreilles la vitalité diffuse dans les souffles brûlants de l'été.

Soudain, le cheval bougea, dressa la tête dans le prolongement de son cou tendu et fronça les naseaux. Doremus ajusta les rênes, approcha les jambes, puis retint son cheval qui se mettait en marche paresseusement ; et, comme il apercevait trois cavaliers au bout de la route, il se dissimula, essayant de voir sans être vu.

Mais, ayant reconnu que ceux qui s'appro-

chaient portaient la veste bleue comme lui, il s'avança : c'était une patrouille, un brigadier avec deux hommes. Leur trot rapide avait un retentissement lointain dans la plaine, et les fourreaux des sabres faisaient un grand cliquetis en heurtant les étriers et les éperons.

Doremus demanda au brigadier s'il avait reçu Tordre de le relever. Et, comme celui-ci (c n'en avait pas connaissance », il reprit sans se troubler : « C'est drôle tout de même, vu que c'est bientôt l'heure du ralliement pour la soupe... Où que vous allez?

— Par là, » dit le gradé avec un geste vague. Et la patrouille repartit au grand trot. Lorsque, de nouveau, on n'entendit plus dans la campagne que le bourdonnement invisible des insectes, Doremus murmura tranquillement :

« Le capitaine, il m'aura oublié. »

Son cheval tenta de s'échapper vers les autres, et Doremus lutta contre lui brutalement. Mais ensuite il lui caressa l'encolure à grandes tapes, penché sur lui en camarade, comprenant que les inquiétudes de la bête étaient sympathiques aux siennes.

Il consulta sa grosse montre d'argent. L'heure fixée pour le repas avait sonné depuis longtemps. Mais on devait manger, ce jour-là, des conserves, dont une boîte suffisait à plusieurs hommes, et ce n'était pas lui qui avait reçu en consigne la boîte dont une portion lui rêve-

nait. Il comprit que ce matin il ne mangerait pas, et cela l'attrista, bien qu'il n'eût pas faim.

Cependant, avec une mobilité d'enfant, il se consola tout de suite, à la pensée que sa tâche était finie. A présent, le régiment tout entier devait être occupé à manger, et la vedette recouvrait la libre disposition de ses mouvements et de ses yeux. Comme on lui avait commandé d'observer la droite et la gauche de la route, dans son obéissance passive il n'avait regardé qu'à droite et à gauche, et pas une fois en face de lui.

En face, la route était bordée par une haie épineuse, aux feuillages rares et salis de poussière, taillée carrément ; mais de jeunes pousses avaient jailli çà et là, rigides et tendres, d'un vert très doux, avec un mépris pour la régularité des coupes. Derrière, les pommiers en quinconce, déjetés et rugueux, baignaient dans l'herbe ; et plus loin on apercevait une façade en terre jaunâtre, avec des poutres en X d'un gris blanc, une porte basse, deux fenêtres étroites, placées trop haut, grillées de fer, et une grande coiffure de chaume où le printemps avait brodé une végétation neuve sur la pourriture des moissons passées.

Le tintement de deux seaux métalliques jeta une discordance aiguë parmi les vibrations graves de la campagne et dans la sieste du paysage. Une fille se montra au-dessus des au-

bépines, étalant à même la haie des pièces de linge, qu'elle déployait d*un geste en avant. La toile, d'une blancheur bleue, ramassait en flaques lumineuses tout l'étincellement du soleil, et on la sentait se contracter et se raidir sous les rayons, comme quelque chose de vivant qui se réchauffe à un foyer.

Doremus ne fît pas attention à la fille, mais il eut le regard pris par la violence de cet éclat blanc ; et ce fut une sensation excessive, comme en ont les gens des champs lorsque, par hasard, un effet de leur décor quotidien les frappe.

Mais il sentit que la vue de cette femme était posée sur lui, et ses paupières se baissèrent craintivement; ensuite, il se contraignit à la regarder aussi, par un vague instinct de politesse. C'était une blonde très fraîche avec les deux bras nus jusqu'aux coudes, et gercés par le lessivage. Comme ses cheveux étaient tordus avec soin et qu'elle ne portait point de bonnet, Doremus lui trouva un air de distinction. Elle était 'habillée d'une jupe noire mauvais teint, avec un tablier bleu, la taille abandonnée ; mais sa poitrine soutenait l'étoffe et donnait une forme au corsage.

Enfin elle se tourna sans hâte et marcha vers la maison. Alors le cavalier mit son cheval au pas et chercha l'entrée de l'herbage. Elle ne s'étonna point d'être suivie.

Doremus demanda un seau d'eau fraîche

pour la bête, et, sans attendre la réponse, mit pied à terre, fouilla dans les fontes, d'où il tira la provision d'avoine, passa la corde de la musette par-dessus les oreilles dressées de sa jument, et la regarda manger, debout, immobile, muet, parce qu'il était inutile de dire un mot et de faire un mouvement. Debout près de lui, la fille, également muette, examinait son uniforme. Elle avait déposé à terre un de ses deux seaux rempli. Lorsque le cheval renifla, la toile de la musette collée aux naseaux, Doremus le débarrassa du sac vide, prit le seau sans dire merci et le présenta au cheval qui fit des façons pour boire. Il coupa Teau avec sa main, la présenta longtemps, patiemment, et enfin le cheval y mouilla ses lèvres. Ensuite, Doremus lava la musette, la tordit, et jeta en cercle ce qui restait d'eau, dans l'herbe où des volailles qui dormaient s'enfuirent en battant des ailes et en poussant des cris.

Une vieille femme sortit de la maison et dit : « Catherine, demandes-y donc s'il aurait pas faim aussi. »

Doremus répondit : « Merci, en payant. »

La vieille reprit : « Q.u'est-ce que vous mangeriez bien?

— A votre convenance, » dit-il poliment.

Puis il enleva son képi et se mit à rire par petites saccades.

On le fit entrer dans une salle qui prenait

presque toute la surfiace de la maison, rétrécissant, à gauche, la chambre sans jour où tout le monde couchait, dtherine approcha une chaise de la table et posa devant le chasseur une platée de soupe. Il remercia en disant :

« Vrai! une pochetée!... » Et il se mit à manger, épanoui, les yeux fichés sur son assiette épaisse, par discrétion ne regardant pas autour de lui et ne disant rien, puisqu'il était entré pour manger, non pour causer.

La vieille femme reprisait un talon de bas bleu chiné, tendu sur un œuf de bois. La fille servait, et le soldat se laissait ^servir. Lorsqu'il eut mangé suffisamment, il fut embarrassé de sa contenance ; il finit par se lever et faire le tour de la pièce, passant Tinspection des murs. Il y avait, sur le rebord de la hotte qui surplombait la cheminée, des chandeliers luisants. Une planche était douée à côté et supportait ces volumes longs et maigres, d'un bleu et d'un vermillon crus, gaufrés d'or, que l'on donne en prix dans les écoles. Puis l'image de première communion de Catherine Lefrançois, un ouvrage d'art en tricot, la photographie d'un cousin en artilleur, et une très belle photographie, dans un cadre noir et or. Sur le carton étaient imprimés ces mots :

0>C. THIEHS

et, dans le coin : Photographie Braun,

Le député de Tarrondissement avait ajouté, à la main : A mon brave Lefrançois, et signé illisiblement.

Tout à côté, dans un cadre pareil, mais d'un goût moins moderne, un homme jeune encore et de tournure aristocratique était gravé. Audessous des deux jambes, coupées par le cadre, on lisait :

^0'K*SEIG'}LEU% LE CO!SCJE DE CHoiV^*BO%'D

Une autre signature de député s'écrasait au coin gauche, dans l'auréole d'un parafe, sous ces mêmes mots : A mon brave Lefrançois, La présence de ces deux images, offertes par des hommes politiques, trahissait l'influence électorale du père Lefrançois sous tous les régimes.

Enfin Doremus arrivait devant la photographie d'une tête à favoris. La vieille dit : « Ça, c'est Monsieur le Préfet. Catherine est la filleule à sa dame, qu'est bien bonne pour nous. »

Alors la conversation fut engagée. Catherine dit : « Vous ne venez pas souvent par ici :

c'est la première fois que je vois dans la campagne des militaires de la ville. »

Doremus s'étonna. D'ailleurs il ne pouvait pas dire, vu qu'il n'était au service que depuis sept mois. On lui demanda son nom, dont la terminaison parut étrange ; et un instant après, Catherine, sans être interrogée, ajouta : « Moi,

c'est Catherine Lefrançois que je m'appelle. » Ils se regardèrent.

A la fin, il se trouva gêné; il reprit : « J' vas voir si Acacie elle n'a besoin de rien... Acacie, c'est ma jument. » Dès qu'il fut dehors, après une hésitation, il sauta en selle, essayant de s'enlever sur les poignets avec agilité. Il hésita encore, et dit : « Mam'selle, combien c'est?

— C'est le plaisir, » répondit-elle en rougissant.

Il répondit : « Ah ! » puis, après une pause : « Alors, merci et bien le bonjour. » Et il partit au grand trot, ayant hâte de ne plus sentir sur lui le regard de Catherine.

Il ne se retourna point. La chaleur était toujours accablante. Sa digestion lente lui rappelait, avec un attendrissement, la bonne soupe qu'il avait mangée. Mais l'oubli du capitaine et ce retour solitaire l'emplissaient d'une mélancolie qui l'affecta jusqu'à la grille du quartier. Il se coucha sur son lit, sans écouter les camarades qui répétaient interminablement, parmi le grincement des rires, le récit de son abandon ; et il dormit ou rêva jusqu'à la soupe du soir.

Doremus n*était pas le soldat attaché au régiment comme le serf à la glèbe. Né dans les champs, Tair de la grande cour ne lui suffisait point, et chaque soir il sortait avec une permission de dix heures. Le pli était pris : jamais le chef ne lui déchirait son titre, car jamais Doremus ne méritait une punition ; placide et patient, tenant ses effets propres, faisant toute sa besogne exactement et rien de plus, n'attirant l'attention de personne, sachant presque parler à ses supérieurs comme un homme qui a reçu de l'éducation, il se ménageait une existence très douce, un peu à part.

L'espionnage mutuel des bonnes sociétés n'existant pas dans la troupe, il était libre en son isolement, bien vu de ses camarades, sans camaraderies particulières. Il sortait toujours seul et sans autre but que de se promener au hasard par les rues, parfois jusqu'à la Seine, sur les ponts et le long des quais.

Un soir, il poussa plus loin sa flânerie, il remonta jusqu'à la Cathédrale. Comme la nuit

2o6 SURMENAGE SENTIMENTAL

tombait, toute Tarchitecture de la vieille église était brouillée; mais des raccords de pierre blanche, des coins de moulures, des morceaux de statue restaurés, jetaient sur la façade de mystérieuses taches blafardes comme des reflets de clartés lunaires. Cet effet de crépuscule, qu'aucun rayonnement de gaz ne contrariait, troubla obscurément Tâme sensitive du soldat.

Il fit le tour de la place, où beaucoup de gens, assis sur des chaises qu'on avait tirées des boutiques, parlaient et riaient trop haut. Puis il descendit vers la Seine, bien qu'il fût loin encore de dix heures ; et, à l'entrée de la rue, il fut frôlé par une femme qu'il ne reconnut point. Il passait ; mais il entendit son nom murmuré : « Monsieur Doremus, » et il reconnut Catherine Lefrançois. Elle portait un tablier qui paraissait très blanc.

« Ahl fit-il, vous voilà? »

Elle répondit : « Me voilà. »

Et comme ils marchaient tous les deux en sens inverse, le chasseur fit demi-tour et accompagna la femme silencieusement.

Mais bientôt il jugea convenable de lui poser des questions, afin qu'elle ne doutât point de son intérêt. Il s'étonna de la rencontrer à la ville. Catherine expliqua que la dame du préfet l'avait envoyé quérir pour remplacer la bonne de ses enfants, en congé de trois mois. Elle ajouta : « Est-ce que vous vous promenez sou-

vent par ici? Moi, j'ai une heure tous les soirs, une fois les enfants couchés. »

Il reprit : « Trois mois... Vous voilà donc à la ville pour jusque pendant les grandes manœuvres. »

Puis il se la représenta, soignant des enfants riches et vêtus de linges fins ; cela l'émut. La paysanne lui parut élevée à une dignité singulièrement respectable. Il eut un accès de timidité. Il dit tout à coup, impérativement : « Mais, c'est qu'il est l'heure que je rentre, et bonsoir, mam'selle. » Et il partit avec la même allure de fuite que le jour de leur première rencontre, quand il avait mis son cheval au grand trot.

Mais il avait perdu l'insouciance de sa flânerie. Lui qui, d'ordinaire, ne pensait à rien, était hanté maintenant d'une idée fixe. Il s'étonnait outre mesure de cette rencontre inattendue, car la monotonie de son existence ne l'avait point préparé aux péripéties fantaisistes du hasard. Il se répétait à satiété les explications de dtherine, et il s'étonnait encore de les trouver simples et naturelles, car la surprise de cette rencontre ne lui paraissait justifiable que par des motifs compliqués et presque miraculeux.

Et soupçonnant, sans toutefois formuler ce doute avec précision, que dtherine Lefrançois n'avait pas dit absolument la vérité, il attribuait à son sourire un certain caractère de mystère et d'ironie, significatif d'une intelli-

gence supérieure : de sorte que la paysanne transformée en femme de chambre devenait, pour le rustre soldat, énigmatique, comme une Joconde pour un artiste rêveur et raffiné.

Mais une chose que son entendement n'admettait pas encore, malgré le témoignage des sens, c'était l'identité de la fille qui déployait son linge par-dessus la haie et de cette personne presque distinguée, les mains dérougies, le visage défloré de son hâle. Les deux figures surgissaient tour à tour devant cette intelligence lente, inhabile à improviser les associations d'idées. Il allait de l'une à l'autre sans réussir à confondre leurs traits, évoquant avec un effort la première rencontre, puis la rencontre de ce soir, et revenant à la première, avec la patience inépuisable de l'écolier qui se répète, pour l'apprendre, une leçon qu'il ne comprend pas.

La première apparition, avec le décor de la haie et des toiles blanches, s'était gravée profondément dans ce cerveau où les images rares avaient leurs aises et n'entraient pas en concurrence. Il retrouvait dans sa mémoire la scène tout entière, avec un fini prodigieux de détail : comme ces souvenirs des premières années qui ressuscitent trente ans plus tard, découpés en tableaux nets, dans un cadre de teinte neutre qui semble fait avec l'oubli de tous les événements contemporains. La pensée du beau temps

qu'il faisait ce jour-là, du ciel dur et bleu, du soleil brûlant, de la transparence qu'avaient les ombres et du relief qu'avaient les objets, éclaboussait son souvenir d'une lumière plus intense que nature ; et son image interne l'éblouissait lui-même comme les peintures sincères du Midi éblouissent les gens du Nord qui n'ont jamais voyagé.

Puis il se rappelait aussi les portraits de M. Thiers et du comte de Chambord, et il était plein de considération pour la famille Lefrançois.

Cette haute estime du père qu'il ne connaissait point lui rendit intelligible la métamorphose que la fille avait subie, métamorphose dont il s'exagérait l'importance et qui le troublait comme une transfiguration. Une fois que l'habitude prise de confondre les deux filles successivement rencontrées eut calmé son inquiétude cérébrale, il fit même un effort d'invention : il ne se contenta plus de se rappeler des choses vues, il imagina des choses qu'il ignorait. Il essaya de se représenter Catherine Lefrançois dans le luxe inouï de la Préfecture. Il construisit autour d'elle un palais de fées qu'il décora magnifiquement, avec des instincts d'art rudimentaires. Il mit à la portée de Catherine des objets multiples, d'un usage agréable et superflu, qu'il n'avait jamais aperçus nulle part, mais dont il soupçonnait l'existence. Il

lui attribua des habitudes de propreté extrême et le goût des parfums. Il n'osait point songer à la finesse de ses vêtements; mais il ne pouvait oublier la douceur de sa main qu'il avait touchée. Une à une, il lui ajoutait toutes les perfections et toutes les délicatesses qu'il était capable de supposer. Aucun des désirs que la belle santé blonde de Catherine pouvait inspirer ne s'éveilla en Doremus. Elle l'excitait encore moins par ses mines et sa vivacité de soubrette. La réelle Catherine, la simple fille de campagne, n'existait d'ailleurs plus pour lui. Elle était remplacée par une sorte d'idole qui ne la rappelait que très imparfaitement, déformée par une idéalisation naïve, presque caricaturale.

L'idole une fois sculptée, parée, peinte, Doremus n'y travailla plus. Ces âmes simples n'ont point besoin, comme les nôtres, de retravailler à l'infini les fantômes de leur imagination par des touches successives : elles savent encore achever. Catherine idéalisée resta, dans la pensée de Doremus, immuable, et en une sorte de raideur hiératique. Mais elle habita en lui désormais. Il portait partout avec lui l'Apparition.

Sa vie n'était plus, dès lors, indifférente ni vide. Il n'éprouvait plus le besoin d'aller par les rues. Il respirait au quartier, dont les quatre murs lui paraissaient élargis maintenant. Une grande gaieté vivante se répandait, pour lui seul.

à cause de cette image, sur ces bâtiments moroses, où Tennui de ne rencontrer que des hommes l'avait accablé plusieurs mois.

Après la soupe du soir, il rêvait couché sur son lit, dans la chambrée silencieuse, où il sentait la présence invisible de Catherine. Elle l'accompagnait aux exercices et aux corvées.

Elle le distrayait des fatigues, et il ne pouvait s'empêcher d'avoir pour cette vision bienfaisante une certaine reconnaissance, qui ne s'adressait pas encore à la personne même de Catherine Lefrançois.

Un jour il fut puni, à cause d'elle encore qui le distrayait, pour un mouvement irrégulier.

Sa pensée fixe prit alors une teinte de tendresse, et il lui sembla que Catherine venait le consoler sur la planche où il dormait deux nuits.

Mais ensuite il fut honteux de la faute légère qu'il avait commise, honteux à cause d'elle, qui cependant n'en savait rien, et il se surveilla plus que jamais pour éviter le retour de cette honte qui lui avait été extrêmement pénible.

Aux classes à pied, ce fut Catherine qui présidait à la correction de son maniement d'armes. Il élevait son cœur vers elle, lorsqu'il rectifiait sa position à cheval, s'efforçait de ne chausser l'étrier qu'au tiers du pied, ou donnait, en sautant l'obstacle, le coup de reins qu'on lui avait prescrit.

Mais ce sentiment de gêne, de honte, qu'a-

vait déterminé une première fois la conscience d'une faute commise, subsistait en lui obscurément. Il commençait à souffrir, au bout de sept mois, des promiscuités, et, la pensée de Catherine Lefrançois survenant, il rougissait du couchage pêle-mêle. Catherine lui inspirait un dégoût de la gamelle qu'il attaquait naguère avec un si bel appétit. L'odeur bestiale de la chambrée le réveillait parfois la nuit et l'offensait par le contraste avec un parfum de femme, plutôt deviné que senti. Il conclut, en généralisant, que sa vie quotidienne était grossière, et il conçut pour lui-même un souverain mépris.

Toutes les blessures qui, aux premiers jours de leur vie militaire, font saigner les pauvres bleus, et qui, sur son épiderme de rustre, n'avaient été que des égratignures aussitôt cicatrisées, se rouvrirent. Il eut des souvenirs d'enfance et des regrets de la vie civile. II écrivit une lettre filiale à la mère Doremus, et, plusieurs jours de suite, il demanda au brigadier de semaine si le vaguemestre n'avait point apporté pour lui de réponse. Le hochement de tête et le haussement d'épaules du brigadier lui donnaient chaque fois un serrement de cœur, moins douloureux qu'effrayant pour ce gars lymphatique, un peu mou, étranger à toute espèce d'accidents nerveux. Et il eut alors la sensation désolante d'un abandon complet : encore une

sensation des premiers jours, qui s'était atténuée, puis éteinte à mesure que sa conscience personnelle se fondait dans la conscience totale du Régiment, et qui se réveillait aiguë, à présent qu'il redevenait une individualité capable de pensée, de sentiment, de souffrance.

Mais il se retournait vers l'image toujours présente de Catherine, et il était apaisé, comme s'il eût retrouvé en elle à la fois le père et la mère jamais revus, la terre qu'il ensemençait, les bœufs qu'il ramenait à l'étable le soir, tous les objets de ses affections natives et profondes.

Et moins que jamais il cherchait à revoir la fille deux fois rencontrée. Elle n'était véritablement pour lui qu'une image, dont la vision miraculeuse pouvait seule calmer son pauvre cœur, sa pauvre intelligence, surmenés par cet afflux de sensations trop délicates et d'idées trop élevées.

Enfin il s'aperçut avec surprise que, justement depuis le jour où le dégoût de la vie militaire lui était revenu, il s'était cloîtré obstinément au quartier. Il sortit de nouveau ; mais il n'osa point passer les ponts, craignant de rencontrer Catherine.

Le lendemain, il sortit encore, et il alla tout droit jusqu'à la place de la Cathédrale, en se répétant le long du chemin, afin d'étouffer son émotion, qu'il avait toutes les chances possibles pour ne pas la rencontrer.

Depuis le service en campagne, Catherine Lefrançois avait pensé à Doremus amoureusement.

Avec l'éclat prodigieux de Tuniforme, avec ce luxe de passementeries inutiles, avec les lavages et les astiquages imposés par la discipline, le Soldat devient pour les femmes du peuple ce que Catherine elle-même était devenue pour Doremus : l'être soigné, capable de satisfaire aux instincts de raffinement qui parfois s'éveillent chez ces gens. Le Soldat prête au travail sentimental qui accompagne la naissance de toute affection, et qui fait que jamais nous n'aimons une personne réelle, mais une sorte de personnage légendaire créé par nous-mêmes, à la ressemblance lointaine de quelqu'un souvent à peine entrevu.

Puis, Catherine qui avait une teinture d'instruction primaire, qui avait lu et relu ces petits volumes gaufrés d'or, distribués à l'école solennellement, avec une embrassade du Préfet, retenait certaines idées imprécises et générales.

SURMENAGE SENTIMENTAL 2l5

de bravoure, de chevalerie et de batailles. Et comme cette instruction rudimentaire n'avait fait entrer en sa tête aucune notion de la différence des époques et de la couleur locale, elle ne savait pas distinguer entre les héros vagues de rhistoire et le chasseur Doremus. Le cavalier de deuxième classe était encore pour elle un guerrier. Et notez qu'il avait surgi à ses yeux tout à coup avec un appareil particulièrement martial, guettant à un coin de route des ennemis, tâtant du doigt la détente de sa carabine.

Ensuite, il avait, devant elle, soigné d'une manière touchante sa jument, ne se rappelant qu'il avait faim et soif qu'après lui avoir donné à manger et à boire.

Et enfin il était survenu de nouveau, traînant son sabre sur les pavés, en grande tenue de sortie, avec des gants rêches de peau blanche.

Alors elle avait éprouvé pour lui, comme lui pour elle, de l'admiration, du respect et des sentiments d'une exceptionnelle élévation.

Mais elle était allée à lui plus franchement qu'il n'était venu lui-même, avec une conscience nette de son désir ; car elle n'était point factice comme le soldat : c'était une fille saine et simple à qui pesait sa virginité déjà mûre pour être cueillie.

Chaque soir, elle revenait à la même heure sur la place de la Cathédrale, quêtant des yeux dans le crépuscule, tressaillant lorsque dans la

2l6 SURMENAGE SENTIMENTAL

rue voisine retentissait la cadence d'un pas militaire, et qu'elle apercevait le dolman de chasseur, d'un si joli bleu pâle à cette heure du jour, que les hommes de troupe semblent vêtus de drap fin comme les officiers.

Et le jour où Doremus se décida enfin à revenir, cette rencontre leur parut si naturelle à tous deux qu'ils se mirent à marcher côte à côte, sans songer à s'accueillir par des paroles d'étonnement.

Ils allaient sans presque rien dire, incapables de trouver des mots pour rendre leur émotion trop compliquée. Parfois, afin de se donner une contenance, ils affirmaient l'un ou l'autre, d'une phrase brève, la fraîcheur du soir après la lourde journée de juillet, ou la beauté continuelle du temps depuis plus d'un mois; ou bien ils s'émerveillaient qu'il n'y eût encore qu'une seule étoile allumée dans le ciel pâle.

« Et ça va toujours ? » disait Doremus d'une voix tremblante.

Elle répondait doucement : « Toujours. »

Après un silence qui ne les embarrassait point, car ils ne soupçonnaient point qu'il y eût une nécessité quelconque à ne jamais laisser tomber la conversation, elle reprenait : a Et vous ? » Doremus répondait : « Ça va, merci. . . » Et ils étaient parfaitement heureux.

Ils sentaient tous les deux un invincible besoin d'être aussi près que possible l'un de

SURMENAGE SENTIMENTAL 2l7

Tautre. Elle s'était placée du côté où il portait son sabre, et le long fourreau frôlait sa jupe, heurtait ses jambes. Chaque coup qu'elle recevait lui faisait plaisir.

Lui souffrait de ne pouvoir la tenir par le bras ; mais il craignait de se compromettre, car on pouvait rencontrer des officiers. Ils marchèrent tout droit devant eux jusqu'à un endroit désert, et là Doremus prit le bras de Catherine. Ensuite ils revinrent sur leurs pas, et il la lâcha, avec un soupir. Comme ils se retrouvaient sur la place où ils s'étaient rencontrés, Doremus dit : (( Bonsoir donc. » Elle répondit : « Au plaisir. » Et il s'éloigna.

Aussitôt qu'il l'eut quittée, ses dernières timidités tombèrent. Il descendit la rue d'un pas triomphal. Il songeait qu'il n'était plus abandonné, vu que maintenant « il avait une femme».

Mais le lendemain il réfléchit posément.

Quelques-uns de ses camarades « avaient des femmes », parmi celles casemées dans les maisons mal famées de la ville, et se vantaient d'en tirer profit. N'ayant jamais eu sous les yeux d'exemples que ceux-là, Doremus ne pouvait se faire de l'amour aucune autre idée, bien qu'il eût le pressentiment d'autres plaisirs inabordables, réservés aux hommes d'une essence supérieure, comme les officiers. Et certes, en sa simplicité, il ne voyait à la conduite de ses

2l8 SURMENAGE SENTIMENTAL

égaux aucun reproche. Il aurait fait comme eux au besoin, s'il avait eu coutume de fréquenter les mauvais lieux. Mais il lui était impossible de concilier ces notions grossières de Tamour avec les sentiments que lui inspirait Githerine ; et comme il n'était point capable d'apprécier la nature spéciale de ces sentiments, comme il ne remarquait en elle aucune provocation et en lui-même aucun désir, il lui sembla qu'il y avait là une sorte d'anomalie dont il se jugeait un peu humilié, et qu'ils étaient tous les deux des êtres à part, sans doute déshérités.

Cette inquiétude sourde atténua sa joie, mais il crut naïvement qu'il était obligé de demander à Catherine un rendez-vous autre part que dans la rue, et il emprunta deux francs à un engagé conditionnel de son escadron, pour louer une chambre.

Ce soir-là, lorsqu'il rencontra Catherine, il lui dit simplement comme tous les soirs : « Ah ! vous voilà... » et elle répondit : « Me voilà. » Mais lorsqu'ils se touchèrent la main, ils comprirent, elle que ce serait pour aujourd'hui, et lui qu'elle consentait.

Ils se mirent en route, et ils paraissaient marcher au hasard, mais en réalité ils se dirigeaient vers une rue écartée, où Doremus savait trouver un abri pour leur pauvre amour, et un nid à bon marché.

A mesure qu'ils approchaient de la misérable

rue hospitalière, toujours muets, ils ralentissaient le pas et n'avançaient plus qu'à regret. Doremus reconnut la nécessité de poser à Catherine une question précise, et chercha des mots. Il dit enfin : « Peut-être bien que vous êtes fatiguée. » Elle ne devina pas l'intention et secoua la tête. Doremus ne se découragea point et reprit doucement : « Peut-être bien que vous aimeriez à vous reposer dans une chambre. » Elle rougit. Alors le cavalier changea complètement d'allures, et inhabile à rendre par ses manières comme par son langage les nuances de son sentiment, il prit à faux les airs vainqueurs d'un troubade en bonne fortune. Il souffla son haleine au visage de Catherine et lui parla dans le cou, d'un bon lit. Elle fut blessée sans bien démêler pourquoi, mais elle répondit tout bas : « Oui. » Aussitôt, violemment ému par ce consentement exprimé, Doremus redevint timide, gauche ; et ils se turent tous les deux, dans une grande tristesse.

Ils étaient arrivés au bas de la rue, qui tout à coup se dressait devant eux en perspective montante, entre deux murs noirs, troués de fenêtres dont le flamboiement avait des rougeurs de fournaise, et semblables à ces vieux murs, seuls restés debout, qui masquent des ruines effondrées dans un incendie.

Ils s'arrêtèrent un instant, mais ni l'un ni l'autre n'osa reculer; et ils se mirent à monter

la rue à pas comptés, marchant au milieu de la chaussée, Tun à droite, l'autre à gauche du ruisseau.

Ils passèrent devant une maison où deux croisées étaient ouvertes au premier étage, laissant apercevoir des gens attablés dans une salle commune, laissant tomber dans la rue une musique de bastringue. Doremus murmura :

« Voulez-vous entendre de la musique une minute? » Elle répondit un peu plus vivement que de coumme : « Oh ! non. » Et il répliqua : « Ah ! pardon. » Puis ils redescendirent toute la rue sans se presser.

Ils errèrent encore quelques instants. Doremus hasarda : « Voilà bientôt qu'il est l'heure de rappliquer. » Elle répondit : « Neuf heures seulement qui vont sonner.

— Oui, dit-il; mais j'ai mes bottes encore qui ne sont pas astiquées pour demain l'école de régiment.

— Ah 1 » fit-elle. Et elle s'arrêta.

Alors il lui prit la main, balbutiant : « Ce sera donc pour une autre fois. » Elle sourit et dit : « Ce sera pour une autre fois. »

Ils se promenaient ensemble tous les soirs.

Pour quitter plus tard son étrange amoureux, Catherine l'accompagnait maintenant vers le quartier, jusqu'à la rive gauche de la Seine. Les quais, absolument déserts de ce côté, lui plurent, et, dès lors, ce fut là qu'ils se rencontrèrent, car elle venait au-devant de lui.

Ils allaient le long des trottoirs. Ils s'accoudaient parfois au parapet et regardaient le fleuve couler, sensibles encore à la poésie des clairs de lune.

Souvent la lumière des ciels d'été était si crue et si pénétrante qu'ils se garaient des passants comme en plein midi. Alors ils poussaient jusqu'aux ombrages du Cours-la-Reine, qui, à quelque distance, se massaient. L'étendue et la largeur de l'allée étaient superbes, et le balancement des vieux arbres inquiétait comme le geste d'un géant qui s'étire. C'était une vague impression de grandiose et de nocturne ; et là, les vivants qui pensent et qui aiment se sen-

222 SUXMEXAGE SEXTIMEXTAL

taicnt égarés pannî les mv ' &ici e s «Time vie végétative, que trahissaieiit des bnûsscments emportés par des souffles.

Soudain, un sifflet strident, le passage, entre les troncs et les brandies, d'une lanterne rouge, le halètement d'une locomotive asthmatique.

Et c'était comme en ces allées de vieux parcs, qu'une voie de chemin de fer a coupées. D'ailleurs, pour Doremus, le voisinage des wagons et des machines ne gâtait rien. U ne s'apercevait même point que cela troublât la paix de cette grande allée illuminée par la lune, et où l'ombre portée des objets ressemblait plutôt à une réverbération dans une eau par£ûtement tranquille.

Catherine grandissait encore à ses yeux. Elle empruntait quelque chose à la majesté des plantations et à la religion de la nuit.

Quelquefois, ils franchissaient la rangée des arbres et s'avançaient jusqu'à la berge. Ils goûtaient alors des sensations très fines à la vue d'une feuille détachée, qui tournoyait un instant, puis se posait sur l'eau comme un oiseau et se laissait emporter sans bruit. Ils écoutaient, l'oreille tendue, l'imperceptible froissement d'étoffe des herbes. Et cela leur faisait presque mal. Cela les écœurait comme des friandises trop douces. Un soir qu'il faisait très chaud, ils s'étreignirent un instant et ils eurent des larmes dans les yeux, parce qu'un gamin s'était

déshabillé sur la rive et barbotait dans Teau voluptueusement.

Le glissement muet des trains de bois et des grands bateaux plats leur donnait Timpression d'une douceur universelle, d'une entente des choses entre elles pour ne pas se heurter, et pour ne pas faire de fracas. Et lorsqu'ils voyaient ces bateaux s'amarrer, ils étaient émus à la pensée du profond sommeil où allaient tomber enfin ces paisibles mariniers de rivière, qui tout le jour avaient plongé dans l'eau leur gaffe d'un mouvement infatigable et régulier.

La sympathie des deux amants s'adressait même au bateau qui allait dormir aussi, après avoir glissé au fil de l'eau tout le jour.

Ils finirent ainsi par espérer qu'ils pourraient un soir être l'un à l'autre, sous le dais de ce ciel pur, en présence de cette eau qui coulait.

Ils osaient maintenant s'asseoir sur la rive, dans la fraîcheur humide, et ils se prenaient les mains pour s'essayer aux enlacements ; Doremus frôlait de sa joue la manche de Catherine pour s'enhardir aux baisers.

Oh ! pourquoi ne s'oublièrent-ils pas jusqu'à s'aimer complètement? Pourquoi le jour où Doremus ouvrit ses bras plus grands afin de prendre tout entière celle qu'il chérissait et de la serrer contre lui, le jour où ses lèvres rencontrèrent celles de Catherine et non plus l'é-

toffe de sa robe, pourquoi eut-il la vision des amours vagabondes exilées dans les fossés de fortifications et sur les bancs de promenades publiques, pourquoi son désir étouffé par la pudeur d'une passion trop purifiée méconnut-il les encouragements et la complicité de l'ombre, des brises, des parfums, dans cette nuit où il était contagieux de s'aimer? Car enfin, s'ils avaient échangé une fois le baiser des bêtes, leur amour serait retombé à terre, à la portée de leurs cœurs humbles, et ils auraient joui du bonheur qui était fait pour eux : au lieu qu'ils continuèrent à souffrir de leur appétit inconscient d'exquises tendresses et de leur extraordinaire surmenage sentimental.

Cependant Catherine, dont le désir était plus précis, ne renonçait pas à se donner. Et puisqu'ils n'avaient pu se posséder encore ni dans l'inacceptable bouge ni sous les ombrages déserts du Cours-la-Reine, elle l'introduisit un soir dans sa chambrette de bonne.

Doremus s'était laissé conduire sans étonnement et sans peur jusqu'au palais ofHciel. Il monta docilement l'escalier de service, derrière Catherine, souriant des précautions qu'il fallait prendre et tenant son fourreau de sabre tout droit, pour ne point heurter les barreaux de la rampe. Mais devant la porte entr'ouverte il s'arrêta court. « Entrez vite, » dit-elle. Il entra. Elle ferma la porte. Il resta debout, tenant

toujours son sabre comme dans Tescalier, conservant d'ailleurs une position militaire, et n'osant enlever son lourd shako, puisque les soldats doivent attendre, pour se découvrir, l'ordre de leurs chefs. Et, l'œil fixe, il ne distinguait rien dans la modeste chambre à peine aérée par un vasistas, écrasée par le toit en mansarde, éclairée par une seule bougie dans un chandelier de cuisine en cuivre. 11 y avait en face de lui le lit tout blanc, un lit de fer presque pareil à celui où il couchait lui-même dans la chambrée. La muraille aussi, était blanche, vêtue d'un crépi de chaux immaculé.

« Débarrassez-vous donc, monsieur Doremus, » insista Catherine d'une voix douce.

Il répondit très bas : « Oui, mademoiselle, » et il retira son shako et son sabre par obéissance. Mais il était encore plus embarrassé avec ces deux objets à la main. Il chercha où les poser, et avisa une caisse carrée en bois blanc. Il s'assit sur le couvercle, tout à côté de ses effets, très loin de Catherine.

Puis il déplaça un peu son siège, parce qu'il avait contre lui une robe pendue — cette robe que portait Catherine le jour où elle lui avait servi à manger.

Et enfin il fut installé, les bras ballants, juste en face d'elle ; alors ils se regardèrent en souriant, et comme de coutume ils ne trouvèrent rien à se dire. Elle vit tout de suite que ce se-

raît ici comme ailleurs, et aussitôt elle fut désespérée de l'avoir amené.

« Vous savez, dit-elle, vous ne pourrez pas rester ici longtemps. »

Il répondit tranquillement: « Ohl non... »

et, soulagé, il fit pour la première fois des frais de conversation : « Vous êtes bien commodement... C'est gai ici... » Il se mit à jouer avec son sabre, puis s'apprêta à rattacher le ceinturon.

« Voulez-vous que je vous aide ? demandât-elle.

— Merci. »

Il se leva. Elle l'accompagna jusqu'à la rue, mais ne le suivit point.

Avec cette logique des enfants, qui est étroite et irréfutable, Doremus conclut qu'il n'avait pas d'amour pour Catherine Lefrançois, et cessa de la voir. Il accepta cette conclusion sans révolte, mais avec tristesse. Il était de nouveau à l'abandon. Il avait perdu à la fois sa prétendue maîtresse et tout ce qu'elle avait un instant remplacé pour lui : la femme elle-même

lui manquait, à lui naguère sobre d'amour et de vin, comme la plupart des soldats.

Il avait perdu la ressource de ses vieilles habitudes. Il ne se promenait plus, car il ne rencontrait plus dans ses flâneries que Tennui et risolement. Le dégoût des choses militaires, qu'avait déterminé en lui son accidentel affinement, était irrémédiable. Il s'était, sans utilité, détaché du Régiment comme une branche qu'on a cueillie pour rien et ensuite jetée à terre.

Il devint complètement inactif et apathique, s'endormant en plein midi, avec l'appétence de glisser au néant sur la pente du sommeil, comme les dormeurs obstinés des neiges polaires. Il était la proie facile de cette langueur et de cette consomption qui sévissent dans les casernes comme autrefois dans les cloîtres.

Pourtant son intelligence n'était pas annihilée toute, et poursuivait interminablement une maladive rêvasserie.

Brusquement, à l'instant même où il se laissait aller tout à fait, l'idée fixe de Catherine revint s'emparer de lui avec une autorité violente. L'image se planta dans son cerveau comme avec des clous.

Oh ! nous qui avons de notre âme une connaissance anatomique; nous à qui toutes les extrêmes bizarreries des sensations et des désirs apparaissent expliquées par des causes simples et des influences naturelles; nous qui.

au bord de la folie, saurions peut-être nous analyser encore, et peut-être éprouverions moins de vertige que de curiosité, nous avons peine à concevoir Tespèce jd'efFroi intellectuel qui devait saisir cette pauvre brute, au retour inattendu, injustifiable, de Timage féminine dans son cœur, dont il avait, avec le dogmatisme de sa naïveté, décrété rindiflférence.

Et il faut nous rappeler les croyances des anciens peuples jeunes, qui, religieusement épouvantés par les surprises de l'inintelligible psychologie amoureuse, supposaient une intervention de divinité, une Vénus vengeresse, une possession de démon.

Ce fut un fiévreux désarroi, dans ce cerveau si primitif que les images trop intenses ne s'y distinguaient pas toujours bien des réalités, et que les apparitions rêvées de cette femme — qu'il aimait, sans le savoir, d'un amour hors de sa portée — tournaient à l'hallucination. Ce^ fut un cauchemar de démence, le choc de contradictions réalisées, car enfin, pourquoi l'obsédait-elle, cette femme, du moment qu'il ne l'aimait pas ? Et il souffrait de tout le corps, de la tête surtout. Il demeurait immobile, comme les bêtes malades, le regard fixe, avec l'apparence de la stupidité.

Mais, à force de placide résignation, il ne s'effraya plus de sa démence; il assista, très calme, à son propre délire, admettant qu'il était

né dans son cœur un sentiment extraordinaire, hors nature, qu*il n'essayait point de comprendre, mais auquel il n'essayait plus de résister.

Si bien qu'un soir il se mit en route, le dos voûté, et monta jusqu'à la place de la Cathédrale, comme s'il avait donné rendez- vous à Catherine Lefrançois.

Il l'aperçut en effet de loin : elle semblait l'attendre. Il fut pris d'un tremblement, son cœur se contracta, et ces accidents encore inéprouvés lui parurent les symptômes d'une maladie mystérieuse, mortelle.

Catherine devint toute pâle, puis très rouge. Ils se mirent à cheminer tous les deux sans rien dire, la tête basse, exprimant par leur silence et par leur accablement leur résignation au mal incompréhensible qui les travaillait — mal sans issue, puisqu'ils venaient de reconnaître l'inutilité, l'impossibilité d'une séparation.

Et ils recommencèrent à se rencontrer ainsi tous les soirs, et à errer ensemble dans les rues avec une grande tristesse morne. Ils recommencèrent à s'aimer avec des battements de cœur, des oppressions, des brouillards devant les yeux, incapables de dégager l'enivrante volupté de leurs troubles nerveux, incapables de savourer les délices de leur passion pure, qui n'était pour ces cœurs élémentaires qu'un intolérable martyre.

3^0 SUXMEXAGE SENTIMENTAL

En cette tîc désorientée, où les choses du quartier ne comptaient plus, le départ pour les manœuvres, départ préva, et dont la date était fixée depuis des semaines, fut pour Doremus un événement inattendu et terrible. Il lui sembla que le Riment, d'où il s^était retranché lui-même, le ressaisissait inopinément, avec des idées de vengeance. C'était un retour de déserteur empoigné par la gendarmerie : et les deux honmies qui marchaient à sa droite et à sa gauche dans le rang lui faisaient l'effet de gens qui viennent de vous mettre la main au collet.

D'ailleurs, aucune souf&ance, aucune mélancolie. Rien que la sensation d'être emporté, avec un contentement obscur de savoir que toute résistance est inutile.

Des paysages indifférents défilaient, à des allures diverses, suivant le trot ou le pas des chevaux. Comme Doremus ne faisait ni réflexions ni raisonnements, il ne percevait que des impressions successives, et aucun lien entre elles. Tout à coup, il sentait qu'au-dessus de lui le

ciel était bleu. Puis un étouffement d'ombre et un souffle plus frais lui annonçaient la tombée du soir. Quelquefois, à cause de la sueur qui lui ruisselait sur le visage, il se rappelait qu'il était depuis une heure en plein soleil. Il se trouvait à cheval, sans y prendre garde, conduisant, avec une habitude transformée en instina, sa monture, qui obéissait aux commandements. Tout à coup il succombait à Téreintement : c'est qu'on avait manoeuvré tout le jour et que l'heure du repos venait de sonner ; alors, il tombait endormi, n'importe sur quelle botte de paille, n'importe dans quelle grange. Ou bien il frissonnait, une fraîcheur lui prenait les tempes, comme si on lui avait appliqué là deux larges pièces d'argent toutes froides : c'est que les escadrons galopaient et se battaient à travers la plaine, c'est que les trompettes avaient sonné la charge, et que la jument Acacie s'était emballée d'elle-même, à la sonnerie connue.

L'image de Catherine, qui l'avait si cruellement obsédé lors de leur première séparation, s'était effacée cette fois à la minute même où ils se disaient adieu. Doremus ne prononçait plus son nom tout bas. Il ne pensait jamais à elle, et pourtant il souffrait de ne plus la voir. Mais il en souffrait dans une inconscience absolue, comme d'une blessure interne que son toucher ou sa vue n'auraient pu explorer. Sa douleur était complètement matérialisée, se ré-

duisait à la sensation d'une pierre très pesante sous récrasement de laquelle il étouffait. Cela ne se distinguait point des autres sensations douloureuses que la fatigue lui causait, crampes ou courbatures, et le tout s'apaisait à la fois durant les dix heures de sommeil lourd où chaque nuit il s'anéantissait.

Un matin, il eut une impression de convalescence. Le jour précédent, les troupes s'étaient reposées, et son sommeil de la nuit s'était prolongé toute la journée, tandis que de la pluie rafraîchissait la campagne.

Cette fois, le travail excessif du matin et de l'après-midi, les charges, la bataille quotidienne, l'interminable étape, rien ne le lassa. Son corps était assoupli et fortifié par l'entraînement des premiers jours, et il se réveillait transformé, redevenu comme jadis une brute vigoureuse.

Le soir, on établit les cantonnements dans un village en fête. C'était l'assemblée. Les paysans, venus des hameaux voisins, avaient des guipures blanches au col de leurs bourgerons bleus, et dans la cour des fermes, ou même sur la grand'route, les carrioles dételées attendaient, les brancards en l'air.

Le cabaret unique de l'endroit était plein de gens qui mangeaient ou qui jouaient aux cartes, au milieu d'une fumée acre de tabac et d'une vapeur de ragoûts.

Mais la jeunesse dansait déjà dans une cabane en planches, qui n'avait pour parquet que la terre battue, et où l'orchestre, composé de trois musiciens, était installé sur une espèce de balcon, en Tair, que Ton atteignait par une échelle.

Lorsque les chevaux de Tescadron furent attachés sous le hangar où ils devaient passer la nuit, les chasseurs firent invasion dans le bal, et tous les danseurs s'arrêtèrent pour admirer leurs tresses noires et leurs boutons d'argent.

L'odeur saisissante et aigre qui se dégageait de cette foule souleva en Doremus un dernier dégoût, car il se rappelait je ne sais quel parfum délicat. Mais cela lui montait à la tète en même temps que cela le prenait à la gorge, et il s'enivrait peu à peu, comme on s'enivre du gros vin qui vous a un instant répugné, et dont on a plus soif à mesure qu'on boit davantage.

Alors il se mit à tourner comme les autres, saisissant au hasard des tailles épaisses, sentant des poitrines de filles robustes qui avaient chaud contre lui.

Deux heures plus tard, il se roulait dans sa litière, et le lendemain il s'éveillait dispos, à son aise, comme délivré d'un poids.

Or, le même jour, Catherine Lefrançois quittait la ville et retournait vers son village. Elle portait son ballot dans une serviette nouée aux

234 suaxs!rAGE sentikextal

quatre coîxis, et elle pieiiraît en mardiaiit : le régiment devait revenir le sariendemain, et elle partait trop tôt poor icvoir ime dernière fois celui qa'elle aimait. Et pub cda loi paraissait dur de reprendre le travail des champs, de gercer de nouveau ses mains à la kssive et de les noîrdr dans la terre : car la femme se dégrossit plus vite et f^us complètement que l'homme, même parmi les gens de campagne, et rien que pour avoir aimé ainsi pendaot quelques semaines au delà de ses moyens et de ses forces, elle revenait affinée et soufiErante à jamais.

Tandis que Doremus rentrait au quartier, insouciant et heureux, bien portant et brut, content de retrouver chaque chose en sa place et de reprendre sa vie de monotones habitudes, comme les gens qui revieiment d'une permission trop longue, et à qui la chambrée manquait.

Et en effet, il était allé en permission dans un pays féerique, mais dont l'atmosphère trop épurée ne s'appropriait point à l'aliment de ses rudes poumons.

La Légende

de

Saint Jean de Vespîgnano

|iEN que le bourg de Vespîgnano, où Giotto le peintre naquit, soit peu de chose, il s'y trouvait, en ce temps-là, deux ou trois familles tort aisées, et, dans Tune d'elles, un fils nommé Jean, qui, à dix-sept ans, donnait les plus magnifiques espérances, ou, pour mieux dire, faisait déjà l'universelle admiration.

Il était si beau et si bien fait que jamais les peintres de fresques, en dessinant la figure de saint Sébastien, n'ont imaginé de formes plus sveltes, de lignes plus élancées, ni de contours

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rii :. se jes cocnaissar

Xais ce c'esc pas ooa pua pocr si boncé, peur ii charité rriéprrfsarfe, .^11 écnc cfTèfere à VeaçignanOy et rrrêrre à Flocence.

Il ^vifr mérité cece gîaïre par râértfâixi de soc esprit qcl se cfér^chafr sans câbrt <îe toos les intérêts humains. Uexil de la ¥Îe oe pcsaôt pas à cette graxide âme, qui semblait Hbre de son corps bien avant Ilieizre de la mort lîbécitnce. Elle n'avait cure de ranKXzr, qm n'est cependant point défeoda anx âmes de cet âge4â.

Elle n'avait cure de Tamitié, qm est leur pins honnête plaisir et leur plus diéxe illosîoo. Si ses proches, plus attentif, ne se fossent inquiétés pour lui de sa boisson et de sa Donrritore, sans doute que Jean de Vespîgnano eût ooblié de manger et de boire : il ne slnquiétait, quant à lui, que des choses étemeUes.

L'avenir de ce jeune homme était d'avance tout indiqué, pour cette existence et pour Tau-

tre : il devait étudier, entrer dans les ordres, y donner tout naturellement l'exemple de toutes les vertus ; en sorte que les moins prophètes pariaient déjà pour son bonheur futur, et lui promettaient la béatification officielle pour couronnement de sa brillante carrière.

Ne jouissait-il pas du Paradis dès à présent, puisqu'il ne s'occupait ici-bas que des choses qu'on dit être l'occupation des élus dans le ciel ? Il contemplait Dieu face à face. Il s'entretenait avec lui familièrement. Quoi de mieux, pour ne pas souffrir de la vie, que de ne la pas vivre? Il est surprenant que si peu d'hommes s'en soient encore avisés. Jean de Vespignano remerciait Dieu chaque jour de lui avoir accordé ce privilège, et ses prières étaient plutôt des actions de grâce.

A la vérité, il était trop bon et sincère chrétien pour dire, comme le Pharisien de l'Évangile : « Mon Dieu, je vous sais gré de m'a voir donné toutes les vertus. » Mais il disait tout de même quelque chose d'approchant : « Mon Dieu, je vous rends grâces de m'a voir, en me créant homme, fait aussi peu homme que possible ; de ne m'avoir rendu sensible à aucun attrait du sexe ni du cœur; de m'avoir doué d'une nature angéliqué plutôt qu'humaine, si je puis m'exprimer de la sorte sans tomber dans le péché d'orgueil. »

Son père l'envoya étudier à la célèbre uni-

vaste de Padoae. Il y fut accadlli avec respea par ses rondisdples comme par ses maîtres. Un seul d'entre ceiix-<i se permit quelques réserves à son ^aid. Cétaît un homme terriblement laid et déplaisant, nommé Renaud de Bresda, qui avait des verrues plein le visage, et qui s'aàublait, en toute saison, d'une vieille houppelande fourrée. Il était fort savant, et capable, aussi bien qu'un autre, de prerulre sur terre lavant-goût du Paradis ; mais il affectait, au contraire, de vivre comme le premier venu, il ne dédaignait point les plaisirs vulgaires, et il ne se mettait pas jalousement à l'abri des petits chagrins m^risables. H disait que nous ne connaissons rËtemel que par son œuvre transitoire, dont nous sommes. Il attachait moins de prix à une vertu surhumaine qu'à un sentiment modestement humain. Il prétendait que le dessein de Dieu est que les anges soient des anges, et les honunes, des hommes; et il n'admirait pas autrement Jean de Vespignano de se tenir à cheval sur les deux natures. Ce fut là son expression propre. Au reste, il avait une ÙLÇon ironique de parler qui déconcertait. Les plus subtils ne démêlaient point s'il se moquait.

Jean donna une preuve bien louable d'humilité : car au lieu de &ire grise mine à ce maitre, qui était le seul qui ne l'adulât point, il lui témoigna une vénération, une confiance

particulières. Il écoutait, il retenait les moindres paroles de Renaud, il les méditait dans la solitude ; et un soir il ne put dormir, parce que le vieux maître avait dit : « On ne fixe pas soimême sa destinée. On n'échappe pas comme on veut au train des choses. La Providence, qui est malicieuse, trouve des biais pour vous rattraper. »

Or, peu de temps après, cette parole fut vérifiée.

Jean se promenait volontiers sous les arcades qui sont de part et d'autre des rues, et qui donnent à Padoue l'aspect d'un grand cloître : c'est pourquoi il aimait cette ville. Il se promenait toujours seul, et tantôt il lisait dans un livre, tantôt il méditait. Les objets qui se présentaient à sa vue ne le divertissaient point, car il ne les voyait pas, et il pouvait même passer auprès de l'église qu'on élevait alors à saint Antoine, sans prendre garde si les ouvriers avaient ajouté quelques pierres nouvelles et si les coupoles, béantes encore, promettaient de se refermer bientôt., Mais ses yeux pâles étaient d'autant plus beaux qu'ils ne se reposaient sur aucun objet matériel, et qu'ils se noyaient dans les contemplations infinies.

Un jour, comme il s'était ralenti, puis arrêté, et qu'il songeait, il fut troublé à l'improviste par le sentiment qu'une personne vivante s'était arrêtée près de lui et le regardait. Il baissa les

yeux; il aperçut une jeune fille de Padoue, nommée Rosalie, qui le regardait en effet avec admiration. Mais dès qu'il baissa les yeux sur elle, dès qu'elle vit ces yeux, plus beaux que toute la beauté de son corps, elle oublia de l'admirer, et elle l'aima. Et il devint, en moins d'un instant, plus nécessaire à la vie de cette jeune fille que l'air même qu'elle respirait.

Quelques jours plus tard, il fiit informé que Rosalie était tombée dans une langueur mortelle ; puis que les médecins l'avaient abandonnée ; et enfin que les prêtres étaient venus pour l'entendre en confession et lui administrer le viatique. Mais elle refusait les secours de la religion, et elle ne faisait que répéter le nom de Jean, en guise de répons aux prières des agonisants.

Certes, il fut plus surpris que touché d'avoir inspiré cette passion. Mais un scrupule de conscience lui vint. A cause de lui, une belle jeune fille allait mourir — ce n'était rien : mais une âme allait se perdre! Cela le troubla si fort qu'il ne s'en fia plus à ses propres lumières, et il consulta son maître, Renaud de Brescia.

Le vieux savant eut le tact de ne point triompher que sa prédiction se fût si vite accomplie. Il reçut Jean de Vespignano avec plus de bienveillance qu'à l'ordinaire. Il fut paternel, point ironique ; et contrairement à son habitude, qui était de tout révoquer en doute, il affirma que le devoir, en telle conjoncture, ne saurait être douteux. Jean devait, à tout prix, sauver cette existence et cette âme. Il devait renoncer, pour elle, au projet qu'il avait caressé de renoncer au monde, et c'est ce renoncement-là qui serait plus agréable à Dieu.

Jean vit bien que le maître avait raison ; il en fut affligé, mais il n'hésita pas trop longtemps. D'abord, le temps pressait. Puis le sacrifice lui parut sublime, et sa charité en fut séduite. Il se rendit chez Rosalie, qui était sur le point d'expirer.

L'effet de son intervention fut presque miraculeux. La mourante se leva sur son lit, et sourit comme un enfant qui s'éveille. Il n'eut pas besoin de lui dire pourquoi il venait. Le prêtre, qui était là pour l'extrême-onction, bénit des fiançailles précipitées. En présence de la famille et des serviteurs assemblés, Jean et Rosalie se donnèrent le baiser de paix, sur les lèvres. Et tous les témoins tressaillirent de joie, car c'était un jeune homme pur et vierge, qui effleurait, pour la première fois, les lèvres d'une jeune fille aussi pure et vierge que lui.

Le mariage fut célébré, en grande pompe, dans la cathédrale inachevée de Saint-Antoine ; et, après la cérémonie, les époux, vêtus de blanc, s'en allèrent dans une petite maison de campagne que les parents de Rosalie possédaient, à peu de distance de la ville.

Dans les premiers jours, Rosalie semblait renaître. Elle avait repris ses couleurs et son animation. Elle regardait Jean, et des larmes lui jaillissaient des yeux, puis elle riait. Elle l'emmenait promener, en le tenant par la main. Elle cueillait des fleurs aux bords des ruisseaux, et les lui donnait, surtout des pervenches, et elle lui disait : « Tiens, si tu veux connaître la couleur de tes yeux, regarde ces petites fleurs : elles sont pareilles, et c'est pourquoi je les aime. — Oui..., » répondait l'époux distraitement. Et il songeait au mystère de la Très Sainte Trinité.

Le bonheur de l'épouse était si grand qu'il se suffit d'abord, et qu'elle ne prit garde ni à cette froideur ni à ces distractions. Mais elle dépendait trop intimement de celui à qui elle s'était unie d'amour, pour ne pas refléter bientôt sa mélancolie. Peu à peu, elle cessa de parler, de rire. Elle perdit sa belle santé, son teint clair, presque aussi vite qu'elle les avait recouvrés. Elle ne cueillit plus de pervenches et ne les offrit plus à Jean, par crainte de l'importuner. Mais elle ne se plaignit pas non plus, elle ne

lui fit pas de reproches. Elle ne pouvait pas oublier toutes les obligations qu'elle lui avait. Elle lui dit seulement un jour, pour l'avertir, parce qu'il ne s'apercevait de rien : « Jean, je crois que je vais recommencer de mourir. »

Alors, il vit clair et il fut épouvanté ; mais il ne sut rien faire de mieux que de s'en aller à Padoue consulter encore maître Renaud.

« Q.uel est le fruit de mon sacrifice ? lui dit-il avec amertume. J'ai détourné ma vie de son chemin. J'ai offert à une femme ma chasteté, que je voulais réserver à Dieu, et voici pourtant que mon épouse se fiétrit et qu'elle se fane, et qu'elle va mourir quand même I

— C'est, lui répondit Renaud, qu'elle t'aime et que tu ne l'aimes pas.

— Qu'y puis-je ? répliqua-t-il. Je lui ai donné ce que je pouvais lui donner de moi. Mais qui est maître de ses sentiments? Qui peut aimer ou non, à son gré? Donc, je ne suis pas responsable, si je ne l'aime point.

— Cela est juste, répondit le maître, et ta conclusion est parfaitement déduite, selon les principes et les lois de la raison. Prends garde

cependant que cette parole, si juste et si raisonnable, ne devienne un jour ta condamnation.

— Comment cela serait-il? dit Jean étonné, mais avec une humilité si vraie que le vieillard prit pitié de lui.

— Si tu n'es pas maître d*airaer, lui dit-il, c'est donc que Tamour est, comme la grâce, entre les mains du Seigneur. Supplie-le qu'il te l'accorde. Mais tu n'as jamais prié Dieu que pour le remercier de t'avoir fait différent des autres. Je crains, en vérité, qu'il ne t'ait exaucé pour ton châtiment, et qu'il ne t'ait fiiit, en toutes choses, trop différent d'eux. »

Jean retourna vers sa maison de campagne, triste, mais un peu réconforté. Il priait ainsi : « Mon Dieu, faites-moi la grâce d'aimer. » La nuit tombait, il s'en allait dans l'obscurité. Il sentait des choses vagues et douces, et concevait de l'espérance. Il se disait : « Peut-être qu'en la revoyant, tout d'un coup mon cœur se fondra. »

Il s'étonna de ne voir aucune lumière aux fenêtres. Il entra. La maison était vide. Il eut une grande inquiétude, mais cette inquiétude lui fut une cause de joie. « Peut-être, se dit-il naïvement, que je commence à l'aimer, puisque je suis inquiet de ne pas la trouver dans la maison. »

Il parcourut le jardin. Un vent léger lui frôla le visage, et il connut les odeurs du printemps.

Il en était tout enivré et hors de lui, lorsque dans un petit bois voisin, au bord d'une source, il découvrit enfin Rosalie. Elle s'était agenouillée là, pour prier, et elle y était morte doucement. Ses yeux étaient encore ouverts ; ils n'avaient pas perdu l'expression, et la vue de ces beaux yeux morts inspira enfin l'amour à Jean de Vespignano, comme la vue dé ses propres yeux l'avait inspiré naguère à Rosalie : et c'est ainsi que sa prière fut exaucée.

Il prit le frêle corps entre ses bras, le porta sur le lit nuptial, et demeura toute la nuit à le contempler amoureusement. Au matin, vinrent des gens qui l'ensevelirent.

La légende rapporte qu'après cette cruelle épreuve, Jean, bien qu'il fût libre, n'entra point dans les ordres. Il ne se maria pas non plus, par respect pour la mémoire de Rosalie. Mais, comme il était beau, plusieurs femmes l'aimèrent. Et il se rappela l'exemple de Marie l'Égyptienne, qui avait si peu d'orgueil de sa chasteté, qu'elle offrit son corps au batelier, pour prix du passage.

Le Zîtello

JORSQ.UE Giotto peignit à fresque

^ la chapelle de TArena, élevée à

Padoue sur les ruines d'un amphi-

théâtre romain, ses nombreux

élèves Taidèrent à illustrer cet humble toit, à baigner d'azur les parois et la voûte, à susciter dans cette atmosphère de Paradis des personnages qui rayonnent d'une clarté surnaturelle. Les plus habiles disciples demeuraient à côté du Maître ; et ils ne se départaient guère d'une oisiveté respectueuse : qui donc l'aurait pu seconder utilement, lorsqu'il osait peindre la timidité divine de cette Vierge enfant qui gravit les degrés du temple d'un pas si majestueux et si léger, lorsqu'il osait peindre la mystique douleur des anges, la confusion et l'affolement de leur vol à l'entour de Jésus mort ?

248 LE ZITELLO

Au contraire, les plus novices travaillaient comme des manœuvres, préparant la scène du Jugement dernier, où Giotto ne se réservait qu'une figure de Christ jeune environné d'apôtres. Et ils exerçaient leur fantaisie à imaginer des types de damnés ou d'élus, qu'ils groupaient de part et d'autre de la porte, les uns du côté gauche, les autres du côté droit.

Un certain Jean-Philippe, né à Vicence, était considéré unanimement comme le plus médiocre de ces apprentis, bien qu'il montrât quelque talent dans l'exécution des Bienheureux. Il passait de plus pour stupide, parce qu'on pouvait rire de lui à satiété sans le tirer de son indifférence. Prenait-il part de bonne grâce aux railleries dont il était l'objet? Son mutisme signifiait-il dédain, humiliation ou rancune? Rien ne se lisait dans ses yeux longs, étroits et retroussés, dans ses yeux tristes et si pâles qu'on ne savait point s'ils étaient décolorés du bleu ou du gris ; rien ne se lisait sur son visage aux traits fortement marqués, au gros nez profilé en double courbe, aux épaisses lèvres, au bas front alourdi de cheveux noirs et plats, qui à leur extrémité seulement ondulaient.

Enfin, bien qu'il eût vingt-quatre ans accomplis, on affirmait qu'il n'avait jamais fréquenté de femmes et qu'il vivait farouchement seul : ce qui l'avait fait surnommer le Zitelîo, c'est-àdire le garçon.

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Jean-Philippe cependant n'était point la brute que Ton croyait; mais il avait Tesprit lent et tellement simple qu'il ne pouvait sentir ou penser deux choses à la fois. Il méritait le nom d'artiste, car, dès qu'il montait aux échafaudages, une ivresse le prenait à se voir ainsi hors de terre, perdu en cette atmosphère d'azur artificiel que son maître créait dans la chapelle autour de lui : mais cette ivresse l'absorbait aussi tout entier, et s'il ne se troublait point davantage aux plaisanteries ou aux insultes, c'est que réellement elles ne parvenaient point jusqu'à lui. Ses oreilles n'entendaient plus, parce que ses yeux voyaient trop. Ceux que la nature a privés d'un sens ont les autres sens plus aigus : et lui, par un effet contraire, semblait pcivé de tous les autres, parce qu'un seul était doué d'une acuité excessive et employait trop exclusivement toutes les forces vives de l'attention.

Sa vocation ne s'était point décidée par le spectacle des œuvres d'art ni par les influences de l'école. Il s'était formé peu à peu, hors de toute culture, comme s'il eût été le premier homme et le seul au monde sensible au plaisir de voir et ayant l'instinct de représenter ce qu'il voyait.

Ses premières joies lui étaient venues des coloris chauds, variés et doux : et ce n'est point dans les tableaux ni dans les mosaïques, mais

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dans la nature même qu'il en savait apprécier la diversité ou la richesse, aux heures plus luxueuses de Taube ou du couchant.

Plus tard, quand il fut d'âge mûr et de caractère déterminé, il s'ouvrit à l'intelligence des lignes et des formes. Il éprouva du même coup un besoin de figurer tout ce qui lui passait devant les yeux. Dès lors cet appétit nouveau d'imiter les objets réels et de les copier à la lettre ne cessa plus de se raffiner, en même temps que la faculté toute différente de découvrir dans la nature et d'en extraire les éléments épars de la beauté.

Giotto l'admit parmi ses élèves. On lui enseigna des principes et des formules, des règles pour la proportion et pour la composition.

Comme il était docile, comme il avait la mémoire fidèle et nette, il gravait en lui ces préceptes et ne les oubliait plus. Il devint un élève satisfaisant et même un aide précieux : car il accomplissait exactement ses tâches telles qu'on les lui traçait et sans y rien ajouter de son cru. Mais il était visible que de lui-même il n'arriverait jamais à rien.

Pourtant, n'en déplaise aux juges d'école, les progrès du Zitello se poursuivaient encore, sans être plus entravés maintenant par la discipline des maîtres que naguère ils n'avaient été favorisés par elle.

Les couleurs, dont à l'aventure il goûtait l'é-

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clat OU les nuances, n'étaient au début que des sensations fortuites et incohérentes de volupté pour ses yeux. Les contours, dont parfois il appréciait la tenue et la grâce, ne TafFectaient guère que par intermittences, et ces impressions n'avaient pas assez d'ordre ni de dépendance pour -se faire mutuellement valoir, pas assez d'équilibre pour durer.

Peu à peu, le Zitello devint sensible à des combinaisons de lignes, à des harmonies de couleurs. Et enfin il poussa jusqu'à son plus haut degré cette intelligence nouvelle : il devint sensible à des beautés d'ensemble, comme celle de tout un beau visage, de tout un beau corps humain nu.

Sa vue, dès lors, ne fut plus seule intéressée dans les jouissances d'art qu'il goûtait : elles se répercutèrent à ses autres sens, elles se diffusèrent dans son être entier, qu'elles ébranlaient doucement.

Et, dès lors, il commença de s'intéresser aux campagnes et aux paysages : car c'est là surtout que les objets ne valent pas uniquement par leur beauté propre, mais par les impressions qu'ils suggèrent, de respiration facile, d'hilarité, de liberté, d'espace.

Bientôt, les deux idées qu'il s'était faites de la beauté humaine et de la beauté naturelle se rapprochèrent, se combinèrent, et il devina quel effet supérieur l'artiste devait atteindre.

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en plaçant un personnage, mieux encore, en ordonnant une scène dans un paysage approprié.

Or, à mesure que son génie grandissait et se déliait même jusqu'à découvrir dans la beauté matérielle ce qui n'y semble plus tenir de la matière, sa faculté d'imitation se faisait aussi plus subtile, mais rigoureuse jusqu'à la puérilité. Et ces deux progrès simultanés se contrariaient à la fin : car plus le Zitello devenait apte à dégager de la nature brute ce qu'elle recèle de beauté, plus son exécution se perdait dans les minuties et sacrifiait à l'exactitude.

Dans cette âme primitive et purement Imaginative, les choses ne se passaient point en raisonnements. La seule marque de son développement suprême fut que le Zitello conçut une œuvre qui en était l'expression. L'idée d'un tableau se présenta en lui toute composée : ce fut comme la cristallisation soudaine de toutes les belles images qui flottaient éparses en lui, de tous les éléments de beauté qu'il renfermait.

Son idée même si visiblement réunissait tous ces éléments et toutes ces images, que le Zitello fut dès lors certain d'avoir en ce jour conçu l'œuvre première et dernière, après laquelle sa carrière serait close.

Il fallait donc que le principal personnage représentât pour une fois et pour jamais ce qui, à ses yeux, était la perfection et l'idéal de la

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beauté. Or, ce qu'il estimait beau plus que tout au monde, c'était le corps d'un adolescent au seuil de l'âge viril. Il n'avait aucun sens de la plastique féminine, plus inaccessible, plus admirable quand elle est accomplie, mais aussi plus rarement accomplie : lorsqu'il se hasardait à dessiner des formes de femme, il exagérait maladroitement la faiblesse fuselée des jambes, qu'il faisait raccourcies et flageolantes sous un torse trop chargé. Il ne mettait de la grâce que dans le visage et de la séduction que dans les yeux.

Le beau corps devait être nu dans le plein air et dans une clarté de matin, qui tout ensemble en atténuât et en illuminât les carnations, parmi un paysage qui fût jeune comme lui-même serait printanier, avec un ciel sans nuage pour correspondre à sa pureté, et pour correspondre à sa sveltesse des arbres minces, clairsemés, qui s'espaceraient de manière à indiquer délicatement la profondeur de l'horizon.

Mais le Zitello voulait renforcer l'admiration par la sympathie ; et, comme la sympathie n'est vraiment vive que lorsqu'elle est douloureuse, il voulait mettre la pitié dans son œuvre. Il fallait donc, sans compromettre la sérénité du tableau, que la mort y parût. Il fallait que ce corps merveilleux fût voué à une mort certaine, et que cette mort fût désespérante, à cause de la beauté où elle s'attaquait, pleine d'espérance

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toutefois, et suggestive de consolantes pensées. Le sujet de la scène lui fut par là tout indiqué : ce devait être le souriant martyre d'un saint Sébastien, pour qui les flèches sont une parure, et de qui la dépouille mortelle (ainsi nous l'apprennent les légendes) ne sera déshonorée par aucune corruption.

Et c'était, par Dieu ! une grande merveille, que Tâme simple d'un Zitello sût inventer à présent de telles subtilités, balancer de tels contrastes. Mais, à vrai dire, Jean-Philippe ne raisonnait point sa pensée, il ne la réduisait pas en formules : toutes les intentions retorses de cette composition devaient être signifiées par le visage qu'il donnerait au jeune martyr, par l'énigmatique regard de ses yeux ; et ce regard de beauté autoritaire, de fière douleur, d'adolescence un peu vaine mais angélique, ce regard incolore et toutefois nuancé, ce regard fut tout à coup révélé au Zitello par son instinct génial d'artiste. Dans la représentation intérieure qu'il se faisait de son oeuvre future, ce regard soudain s'alluma et illumina tout, en même temps que l'effet décoratif se complétait par l'addition de deux archers vêtus de pourpre et dont les arcs tendus étaient courbés comme des croissants de lune.

Mais, tandis que l'imagination créatrice du peintre atteignait ainsi à la maîtrise, son habileté d'imitateur atteignait à la maîtrise aussi.

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Et ces deux facultés, dont rantagonisme n'était jusque-là qu'une menace, entrèrent dès lors en lutte ouverte.

Au début, ce ne furent que peu notables escarmouches ; son réalisme ne lui suscita d'abord que d'assez bizarres et puérils scrupules. Au lieu de se mettre sans retard au travail et d'exécuter ce qu'il avait conçu, Jean-Philippe voulut étudier les légendes. Il interrogea, lui si avare de ses paroles, quelques-uns des plus érudits parmi les élèves de l'Université. On lui fit lire de vieux textes. Il y trouva bien que son personnage fut célèbre par la beauté physique, par une séduction impérieuse qui commandait l'admiration et l'amour. Mais il y trouva aussi que Sébastien fut homme de guerre, officier de Dioclétien, qu'on le massacra dans le cirque, à coups de bâton, pour avoir témérairement protégé les chrétiens au cours d'une persécution, et qu'à cette époque il était vieux déjà de trentehuit ans. Assez d'autres récits mentionnaient le supplice des flèches pour que le Zitello pût à son gré préférer cette version. Mais aucun ne variait sur le chiffre d'âge du martyr, et cette découverte troubla profondément Jean -Philippe, car elle ne concordait guère avec le parti pris qu'il avait de peindre dans un paysage printanier le corps d'un adolescent nu.

Néanmoins, au bout de quelques jours, il passa outre. C'était un modeste; il avait en sa

propre raison moins de confiance qu'en Tautorité d'autrui : or, il 'observa que, parmi les peintres, l'usage était de rajeunir saint Sébastien jusqu'à l'adolescence, jusqu'à l'enfance quelquefois.

Il se heurta à des difficultés plus sérieuses, quand il eut décidé qu'il ne pouvait peindre une telle figure d'après les types de convention et d'après les règles apprises. Déjà, même pour le travail de manœuvre qu'il exécutait à la chapelle de l'Arena, il sentait souvent le besoin de s'en rapporter à la nature, et, avant d'achever une académie, il priait un camarade de retrousser devant lui ses manches ou de dépouiller ses épaules. Il devait donc, à plus forte raison cette fois, se mettre en quête d'un modèle; mais où donc en découvrir un qui fût son rêve même ? Car, avec sa fatale superstition d'exactitude, avec son réalisme timoré, il devinait bien qu'en présence de la nature vivante il ferait un portrait fidèle, et que l'originalité de son rêve s'y perdrait.

Il parcourut les environs de la ville : car il cherchait, en même temps que son personnage, un paysage tout pareil à celui dont il avait idée. Le Bacchiglione, qui enserre Padoue de ses deux bras, roule entre des rives verdoyantes, parmi de jolis arrangements d'arbustes, et Jean- Philippe comptait trouver au bord de l'eau une place vide bien encadrée, où lier à un tronc son

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martyr, où placer de part et d'autre ses figurants en habits pourpres.

Il se promenait aussi dans les rues, qui sont bordées de galeries et pareilles à de longs cloîtres tortueux : on y peut méditer à Taise. Jean-Philippe regardait les passants. Il stationnait fréquemment aux portes de TUniversité. Il y voyait des tètes curieuses et tourmentées, mais des corps trop émaciés, des poitrines rentrées, des dos arrondis par l'attitude studieuse : ce n'était point la saine jeunesse qu'il souhaitait. Il s'en allait aussi dans les quartiers pauvres, pour voir de près les gens du peuple, qui sont parfois magnifiquement beaux.

Il s'avisa enfin qu'il rencontrerait peut-être son modèle parmi les ouvriers de la cathédrale : on travaillait encore à la colossale et monstrueuse église de Saint-Antoine ; les deux aiguilles et six des coupoles étaient achevées, mais la septième restait béante, et c'est à peine si les premières assises de briques superposées commençaient d'en indiquer la rondeur et d'en amorcer la courbe.

A plusieurs reprises, Jean-Philippe eut l'illusion et l'émoi d'avoir trouvé celui qu'il cherchait. Il croyait un jour le reconnaître au geste aisé d'un jeune maçon qui levait les bras pour se hisser à une poutre ; un autre jour, c'était la démarche insouciante d'un simple gâcheur de mortier, qui cheminait dans les échafaudages avec une auge sur la tête. Mais, à mesure

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que le temps s'écoulait, le succès de cette stérile recherche devenait plus improbable : carie rêve que Jean-Philippe gardait en lui sans Texprimer se précisait pourtant de plus en plus et jusqu'en ses moindres détails; et il n'y avait plus guère d'apparence qu'une réalité identique se pût rencontrer dans la ville ou en quelque autre coin du monde.

Bientôt, la figure rêvée fut si nette qu'elle le hanta comme le souvenir d'une personne qu'il aurait positivement vue et^ connue. La nuit, il fut visité dans ses songes par un adolescent fraternellement pareil à celui qu'il cherchait dans le jour. Et, après ces visitations mystérieuses, Jean-Philippe, s'il avait voulu, aurait pu peindre de mémoire ; mais il s'y refusait obstinément et d'autant plus : il ne croyait pas qu'on se puisse entretenir,- même en songe, avec un être qui n'est rien. Le merveilleux modèle existait donc, et si Jean-Philippe ne le trouvait pas, c'est qu'il ne savait pas le chercher.

Comme il rôdait toujours aux alentours ou dans l'intérieur de la monstrueuse cathédrale à sept coupoles, dont la septième, inachevée, demeurait béante largement, sa pensée était fréquemment distraite par la circulation des fidèles, par les rites presque idolâtres du culte que les Padouans rendent à leur saint. Et un jour le Zitello se ressouvint que le bienheureux thaumaturge avait le pouvoir spécial de

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faire, par son intervention, retrouver les objets perdus. Aussi bien, il ne pouvait plus être tiré d'embarras que par un miracle, et il s'étonnait, tant la chose lui parut simple, de n'y avoir pas songé plus tôt.

Il résolut donc de s'adresser à saint Antoine.

L'aspect de l'église, dans le plein jour, n'invitait guère au recueillement, bien qu'on eût placé des autels provisoires dans les chapelles dépourvues encore d'ornements et de peintures. Du matin au soir, les ouvriers allaient, venaient, d'un bouta l'autre des trois nefs, parmi une poussière de plâtre. Ils grimpaient aux échafaudages, ils frappaient sur la pierre neuve ; et ils se lançaient tels quolibets, et ils chantaient telles chansons, que le Zitello ne pouvait penser à rien de sacré, se scandalisait, rougissait et faisait des signes de croix.

Mais le soir ramenait dans la cathédrale déserte la religion et le respect. Chaque nouveau crépuscule semblait de nouveau la consacrer pour une seule nuit. Quoique l'on y pût aisément pénétrer par des brèches mal closes et par des portes en planches qui ne fermaient pas, nul n'y entrait : c'était un vide imposant et sonore. Les blancheurs des murs luisaient encore dans l'obscurité et l'église paraissait toute jeune. La coupole béante laissait voir le ciel plein d'étoiles, et les échafaudages qui se dressaient jusque très haut, au centre du dôme éventré,

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semblaient des escaliers pour monter au firmament ou pour en descendre.

Jean-Philippe était hors de lui, épouvanté par le retentissement de ses pas; mais il fut aussitôt remis en confiance par cette communication visible entre le ciel et la terre. Ne doutant plus que là il serait plus proche de celui qu'il voulait prier, il se mit à genoux. Sa tête se renversa, ses yeux se fixèrent sur les astres, ses bras se dressèrent écartés ; et il ne prononça pas une parole : qu'avait-il besoin de s'expliquer davantage à celui qui devait connaître ses pensées mieux que lui-même? Et cependant des rayons de lumière céleste, toute pure, toute candide, frappaient à la paume ses mains ouvertes, ainsi que furent frappées celles du séraphique saint François d'Assise quand il reçut l'impression des stigmates.

Jean-Philippe demeurait immobile et en attente. Par l'ouverture de la coupole, on voyait un pan de ciel assez large pour y suivre le déplacement des étoiles. Bientôt il parut à Jean- Philippe qu'elles ne se déplaçaient point sans faire de bruit, mais que leur rythme, au contraire, s'accompagnait d'une mélodie. Et quand il s'en avisa il ne put déterminer à quel instant il avait commencé de percevoir celte mélodie ; mais il crut se rappeler que c'était voilà déjà très longtemps.

Et cette mélodie n'était point dépourvue de

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sens : elle exprimait, aussi clairement qu'un récit ou qu'une peinture, les évolutions, les circuits, les arrêts et les reprises d'un vol lent et majestueux. Le Zitello ne douta point qu'elle annonçât la descente vers lui de celui qu'il attendait.

Il sentit la présence invisible de celui-ci dans les hautes régions. Et avec les préparations multiples, de la musique qui se gonflait, de la lumière qui peu à peu se condensait en formes arrêtées et tangibles et qui transformait insensiblement ses vibrations en palpitations de vie, l'apparition fut si prodigieusement ménagée qu'il n'y eut point d'à-coup ni de soudaineté quand elle se révéla : ou plutôt il n'y eut point de moment précis où elle devint manifeste.

Elle se dressait à la plus haute plate-forme de l'échafaudage, où cependant on eût dit qu'elle ne posait point : car la tunique blanche qui l'enveloppait repassait par-dessous les pieds et se continuait par derrière, enlevée par les brises. . Ce vêtement inattendu — puisque l'envoyé miraculeux ne descendait sur la terre que pour y incorporer l'idée de la beauté nue — semblait tout à la fois receler plus de mystère et garantir plus de réalité. Il n'empêcha point d'ailleurs que le Zitello reconnût son modèle, par le visage qui restait à découvert et par le regard de ses yeux, par ce regard incolore et toutefois nuancé, par ce regard de beauté impérieuse,

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de fière douleur, d'adolescence un peu vaine, maïs angélique.

Le Zitello, qui était craintif et qui baissait la tète sans répondre quand on riait de lui, n'eut cependant point de frayeur à la vue de ces choses surnaturelles. Il contempla sans éblouissèment le radieux modèle qui lui était destiné. Son cœur, au lieu de s'humilier, fut rempli d'assurance et d'orgueil. Il sentit qu'il avait pleine puissance sur cet être venu des régions supérieures, et que par la seule autorité de son génie il pouvait l'obliger à quitter le ciel pour la terre. Il n'eut qu'à vouloir, et docilement l'apparition se rapprocha.

Alors il tressaillit de plaisir et d'admiration anticipée. Il étendit la main vers les voiles; mais ses yeux aussitôt se fermèrent, et il tomba sur le sol profondément endormi.

Quand il s'éveilla, le soleil était déjà haut des hirondelles passaient en sifflant au-dessus de la coupole béante, et les ouvriers chantaient dans les échafaudages.

L'un d'eux avisa le Zitello, vint à lui, et le mit debout d'un coup de pied, en grommelant de mauvaises paroles contre les vagabonds qui

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n'ont pas d'asile et qui, la nuit, dorment en lieu saint. Mais Jean-Philippe vit à ses côtés l'envoyé céleste, qui n'avait donc point cessé de veiller sur lui tant qu'il dormait. Le reste lui importait peu. Il ne se donna point la peine de répondre aux injures ni aux bourrades, il s'éloigna tranquillement. Le bel adolescent se mit en route avec lui ; et ils s'en allèrent par les rues, le long des tortueux portiques.

Ils rencontrèrent des gens; mais comme nul ne se retournait pour les regarder, le Zitello devina que l'apparition était visible pour lui seul : sans doute, même, on ne voyait pas dans ses yeux la flamme qu'y devait allumer pourtant cette joie de contempler face à face la beauté parfaite et d'être familier avec l'idéal. Il s'enorgueillit tristement à la pensée qu'il était encore le confident unique de son élection et de sa gloire, mais il se consola en songeant à son renom et à sa popularité prochaine.

Il rentra dans son modeste logis, qui n'était qu'une cellule de moine; et le modèle miraculeux demeurait toujours auprès de lui. Il prit des couleurs toutes préparées, un panneau de bois mis en réserve depuis longtemps. Il chargea le lourd panneau sur son épaule, et il l'emporta par les rues, le long des tortueux portiques, comme Jésus portait sa croix. Et maintenant c'est le personnage divin qui marchait en avant de lui afin de lui indiquer la route.

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Ils passèrent près de la chapelle de F Arena ; Jean-Philippe fit halte un instant et, par les fenêtres ouvertes, il entendit les voix joyeuses de ses camarades, il entendit des plaisanteries où, suivant T usage, son nom était mêlé. Mais il sourit avec une confiance dédaigneuse.

Son guide le conduisit jusqu'au Bacchiglione, et ils en suivirent les rives dans la. direction de rOrient. Puis ils rentrèrent dans la ville pour en traverser Textrême faubourg, dans la direction du midi, et ils arrivèrent à l'autre bras du fieuve. En dépit de son fardeau et de la chaleur étouffante, Jean-Philippe marchait du même pas léger que son compagnon.

Celui-ci écarta les broussailles d'un geste qui ne touchait pas, et il les firanchit. Le Zitello les franchit derrière : alors il se trouva dans un décor qu'il ne connaissait point. Il aurait pu se croire loin de Padoue s'il n'avait aperçu vers la droite les deux aiguilles et les sept coupoles de la cathédrale.

Au fond, des collines arrondies dont il ne se rappelait point les formes, dont à vrai dire il ne soupçonnait point l'existence, s'enveloppaient d'une buée bleuâtre. Des pins clairsemés et très sveltes s'espaçaient, de manière à indiquer délicatement la profondeur de l'horizon. Un ruisseau coulait, et, sur les bords, de grandes fieurs frissonnaient au bout de longues tiges rigides. Enfin, c'était à la lettre le paysage que Jean-

Philippe avait rêvé. Près dû ruisseau il y avait un arbre où devait être lié le martyr. Jean- Philippe ne perdit pas beaucoup de temps à chercher son point de vue, il trouva sa place du premier coup, et il fit son installation sans s'inquiéter d'autre chose.

Quand il releva les yeux, il vit que le miraculeux modèle avait pris la pose de lui-même. Sa tunique blanche s'était dissipée comme une vapeur, et sa nudité rayonnait. Il était retenu au tronc de Tarbre par un linge qui glissait des hanches et n'en gâtait point le contour : car l'œil en pouvait suivre la courbe continuée à travers l'étoffe diaphane, bordée d'une grecque de soie verte. Les deux bras étaient levés en l'air, mais sans raideur ; les deux poignets étaient réunis par-dessus la tête, fixés par un cordon de pourpre à la première branche transversale. Et cette attitude, qui était nécessitée par le supplice, semblait pourtant n'avoir d'autre objet que de mettre en valeur la musculature discrète des bras, d'ouvrir, comme pour une aspiration de santé jeune ou pour un soupir douloureux, la poitrine, d'en renfler les sinuosités légèrement et d'en remonter les lignes. Ce lien même satisfaisait la vue, parce qu'il soutenait les poignets, et que le geste des bras levés eût sans cela peut-être paru fatigant à regarder. L'armure du soldat martyr était jetée à terre, mais les bourreaux n'avaient point jugé utile de le dépouil-

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1er entièrement : ses jambes, jusqu'aux genoux, restaient vêtues d*acier; puis, par un contraste émouvant, les pieds fragiles étaient laissés nus sur le terrain rude, et le ruisseau coulait tout près, mais encore trop loin, comme pour les tenter par sa fraîcheur et pour les supplicier davantage. Et rien n'indiquait plus que le modèle ainsi posé fût un envoyé céleste, sauf qu'il avait aux talons des ailes blanches.

Le Zitello vit tout cela sans nulle surprise. Il se fût étonné plutôt si les choses ne s'étaient pas arrangées ainsi. Il avait bien rencontré son modèle. Il avait bien rencontré sur sa route, et sans rien faire que d'aller au hasard, un paysage approprié. Si la scène s'ordonnait maintenant, si le tableau se composait sans qu'il eût luimême à y mettre la main et sans qu'il prononçât une parole, c'était la logique du miracle. Comme la surprise est le fond même de l'admiration, le Zitello n'éprouva point, à proprement parler, de sentiment d'admiration pour la beauté qui se manifestait à lui. Il ne s'arrêta pas à la contempler. Il se mit à l'œuvre tout de suite. Il n'avait plus qu'à traduire très naïvement les objets réels qui étaient présents devant ses yeux.

C'est alors qu'il se réjouit d'être devenu un ouvrier habile. Tout ce premier jour, son travail fut aisé. Il mit en place tout son dessin ; d'un trait net et décidé il arrêta du premier

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coup les contours de sa figure nue. Il avait dans sa besace quelques aliments qui lui suffirent jusqu'au soir, et il ne discontinua pas de travailler.

Mais enfin la nuit tomba. Jean-Philippe dut abandonner son travail, et il regarda son modèle, simplement pour le regarder. Il éprouva une surprise et une mélancolie à voir la radieuse figure s'éteindre dans le crépuscule et s'envelopper d'ombre comme tous les autres objets de la nature. Il n& pouvait se la représenter autrement qu'il l'avait rêvée, et pour ainsi dire créée par son rêve, c'est-à-dire radieuse, claire et juste dans la lumière où il avait souhaité qu'elle se présentât. Il ne lui supposait pas d'autre existence possible, et de la sorte, immuablement pareille à son rêve, elle n'était à ses yeux, pour ainsi dire, que son rêve qui avait pris corps : en subissant la loi commune du crépuscule et de la nuit, elle semblait donc se détacher de lui davantage et définitivement, car elle n'obéissait plus qu'aux règles de la nature, elle affirmait tout ensemble son indépendance et sa réalité.

Elle acheva de s'effacer. Le Zitello se retira, sans même se demander comment il retrouverait sa route le lendemain. N'eût-il pas été bien déraisonnable s'il avait manqué de foi après tant d'aventures prodigieuses?

Le lendemain, en effet, il retrouva sa route sans peine, en marchant au hasard devant lui.

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Quand il eut franchi les broussailles, il reconnut le décor de la veille. Il prit sa place, puis il leva les yeux, et il vit comme hier le miraculeux modèle retenu au tronc de Tarbre par un linge qui glissait des hanches et n'en gâtait point le contour : car l'oeil en pouvait suivre la courbe continuée à travers TétofFe diaphane, bordée d'une grecque de soie verte. Les deux bras étaient levés en l'air, mais sans raideur; les deux poignets étaient réunis par-dessus la tête, fixés par un cordon de pourpre à la première branche transversale.

Mais Jean-Phîlippe ne put, comme hier matin, se mettre à l'œuvre tout de suite, avec la seule pensée de traduire naïvement ce qu'il voyait. De nouveau, ainsi qu'à la nuit tombante, il était gêné par cette impression trop forte que le modèle créé par son rêve était une réalité, un objet. La comparaison qu'il dut faire entre son esquisse imparfaite et cette réalité accomplie l'assura plus encore dans cette opinion. Il éprouva en présence de cette beauté, comme si elle lui était dévoilée pour la première fois, la surprise qu'hier il n'avait point ressentie, et la surprise le conduisit à l'admiration. Ses mains refusèrent de travailler : il contempla.

Les lignes de ce corps superbe exprimaient ausisi clairement qu'un langage la fierté, la séduction et la force. La vigueur s'y fondait avec

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la grâce, et la morbidesse avec la santé. Si les hanches paraissaient un peu rondes, elles étaient étroites aussi, comme pour n'asseoir jamais le buste dans un équilibre trop stable, pour servir de soutien mobile à ses balancements cadencés. La taille s'affinait plus que dans les très rares reliques de l'antiquité auxquelles le Zitello aurait pu comparer son modèle : mais ce n'était apparemment que pour accuser davantage l'épanouissement du puissant torse. Le long des flancs que les bras soulevés ne cachaient plus, on comptait les insertions des muscles entrecroisés, grâce à des rehauts de lumière et à des jeux d'ombres régulières, à peine perceptibles, tout doucement bleuâtres ; et si la structure intime de la poitrine se laissait deviner ainsi, c'est peut-être qu'elle avait les maigreurs de l'adolescence, ou au contraire certaines plénitudes de l'enfance : car l'œil de l'observateur hésitait entre ces deux jugements opposés.

Mais les épaules, fermes et bien en chair, marquaient décidément un âge presque viril : elles semblaient s'être développées plus hâtives et avoir prévenu la maturité du corps ; ainsi les fleurs sont déjà fleurs à la pointe du bouton qui s'ouvre, tandis qu'à la base des pétales elles sont feuilles encore, teintées du même vert pâle que les feuilles extrêmes de la tige. Les bras restaient les derniers à perdre leur gracilité juvénile ; et, comme ils trahissaient plus de fai-

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blesse, ils étaient aussi les seuls à porter une trace matérielle de la souffrance et de l'effort : les veines, comprimées par le cordon de pourpre, s'y gonflaient douloureusement.

Le visage enfin semblait résumer et traduire plus vivement encore ce que la beauté corporelle exprimait : c'était la constance et l'impatience, c'était le dédain et la douceur, c'était je ne sais quel sourire angélique, et pourtant qui signifiait la coquetterie presque et la volupté de la douleur physique, plutôt que la chrétienne joie du martyre.

Tous ces détails et toutes ces intentions de la beauté étaient bien contenus dans le rêve ancien du Zitello, mais jamais il n'avait décomposé ainsi les éléments de son rêve : il ne reconnut point sa propre pensée. Son imagination dupée s'humilia devant la réalité du modèle, et il avoua qu'il aurait bien de la peine à rendre tant de perfections.

II se remit à l'œuvre pourtant, avec courage : il pensait que, si Dieu l'avait protégé jusqu'à faire descendre du ciel pour lui l'exemplaire de beauté qu'il souhaitait, ce n'était point pour lui refuser ensuite le pouvoir d'en tirer parti. Sa confiance fut justifiée, il s'attaqua de nouveau à son modèle avec succès. Mais les rôles étaient maintenant renversés.

Naguère, lorsque l'adolescent avait paru à la plus haute plate -forme de l'échafaudage, le

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Zitello, avant de Taccueillir, l'avait examiné comme un candidat, sans être troublé par le miracle même dans la sécurité de son jugement; en la personne de l'envoyé céleste, le Zitello avait reconnu sa créature ; et il n'avait point douté qu'elle descendît sur terre à son appel : car elle était son ouvrage et sa chose, qui dépendait de lui entièrement.

Jean-Philippe oubliait maintenant que son génie créateur devait revendiquer le pouvoir absolu et le suprême contrôle dans l'exécution de son œuvre. Hier, déjà, il ne s'était attaché qu'à transcrire son modèle fidèlement et il faisait de même aujourd'hui ; mais ce n'était plus, comme hier, parce que le modèle était l'image conforme de son rêve :• Jean-Philippe oubliait son rêve en présence d'une réalité plus admirable, avec laquelle il entrait en lutte pour la saisir et la fixer par une imitation servile.

Ce fut dès lors une période nouvelle de travail, où le Zitello, hésitant d'abord et intimidé, s'échauff*a vite et s'enthousiasma ; ce talent secondaire de l'imitation littérale, qui, dès ses débuts, avait suivi pas à pas le progrès de sa culture esthétique, fut perfectionné tout d'un coup. Jean-Philippe s'étonna de ses propres ressources et de son habileté. Toutefois, il ne travaillait plus comme naguère, avec une conscience calme, avec une sérénité studieuse. Il devenait inégal et passionné, fiévreux et inquiet, bien que

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les difficultés fussent un jeu pour lui. Le plaisir de les surmonter était vif, mais ne ressemblait point aux joies durables et unies que lui procuraient autrefois la contemplation et le rendu de telle flatteuse couleur, de telle adorable ligne. Il avait des élans, puis des désespoirs mornes. Lorsque sa main s'engourdissait, il se délassait en regardant et en admirant son modèle ; mais il n'avait plus pour ces belles formes le regard désintéressé d'un artiste, il demeurait presque indifférent à la souplesse des lignes, aux nuances, aux effets de lumière et d'ombre, il n'admirait en elles que la réalité même de la vie. Gîtte adolescence ne le charmait plus parce qu'elle se traduisait en contours flexibles et en gestes harmonieux, mais parce qu'elle était la santé luxuriante, la sève et la puberté. Il n'était plus touché que par les signes qui dénotent l'animation, le flux et l'instabilité vitale, par les palpitations et les soulèvements de la poitrine, par les battements d'artères, par les mouvements brusques d'impatience et de fatigue : car le modèle ne restait plus, ainsi que le premier jour, la journée entière jusqu'à l'heure de disparaître, dans une complète immobilité. Il cessait, parfois, de dissimuler l'importunité de la pose. Son sourire s'effaçait, des ténèbres envahissaient ses yeux de cristal, il fronçait les sourcils. Et jamais le Zitello ne l'admira plus, jamais il ne désespéra plus de le rendre en son ondoyante

vérité qu'un jour où, comme un simple modèle mortel, il rompit ses liens, il se reposa dans l'herbe parmi les fleurs, il trempa dans le ruisseau, pour les rafraîchir, ses longues mains étroites et jusqu'aux coudes ses bras nus. Enfin, Jean-Philippe négligeait la recherche et perdait le sens de la beauté : il rendait un culte idolâtre aux existences vivantes et il aimait la nature pour elle-même.

Mais de telles passions ne durent point sans s'exaspérer jusqu'à la folie, et il semble qu'on ne puisse adorer la vie matérielle sans une tentation de la détruire. C'est ainsi que le Zitello conçut une haine farouche et sanguinaire contre ce bel adolescent descendu des étoiles pour lui. Comme si la lutte idéale du peintre avec son modèle devenait une vraie lutte corps à corps, il souhaitait par instants d'étreindre, de meurtrir ces membres parce qu'ils étaient élégants et souples, de froisser cette peau parce qu'elle était blanche et mate, de faire retomber sur la tige brisée du cou cette noble tête parce qu'elle était comme une fleur épanouie.

Et n'était-ce pas, au fait, la perversion, la transposition de son idée première? L'artiste subtil d'hier avait souhaité ce sujet de saint Sébastien, qui joint à l'émotion de la beauté adolescente celle de la beauté mourante et sacrifiée : l'homme tout matériel d'aujourd'hui voulait la réalité de la mort et du sang.

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N'étant plus maître de sa folie, il prétendit la justifier par des considérations hypocrites. Il s'avisa que sa conscience d'artiste lui interdisait de rien peindre sans l'avoir vu de ses propres yeux. Le sophisme d'une nécessité esthétique supérieure tua en lui tout sentiment humain. Il prémédita son crime froidement. Il apporta le lendemain des flèches empennées de plumes multicolores, et un arc, qu'il tendit, qu'il banda plusieurs fois de suite comme pour en observer l'effet. Puis il affecta de ne s'en plus occuper ce jour-là.

Puis le jour d'après, dès qu'il arriva, dès qu'il vit l'adolescent retenu au tronc de l'arbre par un linge qui glissait des hanches, avec les deux bras levés en l'air, avec les deux poignets réunis par-dessus la tête et fixés par un cordon de pourpre à la première branche transversale, il se plaça vis-à-vis, il saisit l'arc. 11 eût hésité peut-être sans l'ironique sourire de sa victipie, qui lui parut comme un défi. La flèche siffla, se planta dans la poitrine entre deux côtes et perça le cœur. Une seule goutte de sang coula de la blessure comme une larme. La tête salua, les genoux manquèrent comme ceux d'un Christ en croix : et, le poids du corps rompant les liens, le modèle miraculeux tomba sur l'herbe, le visage parmi les fleurs, les cheveux dans l'eau du ruisseau ; et les ailes blanches qu'il avait aux talons palpitèrent convulsivement.

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Le Zitello avait repris son travail à la chapelle de TArena, machinalement, ou bien par politique, afin que la régularité de sa vie détournât de lui le soupçon. Mais quand il montait aux échafaudages, Tivresse d'autrefois ne le prenait plus à se voir ainsi hors de terre, dans cette atmosphère d'azur artificiel. Il était aussi plus muet et plus renfermé que jamais : il avait des remords.

Les circonstances de son crime étaient trop étranges cependant pour que le crime lui-même ne semblât point problématique. Après la chute du beau corps, Jean-Philippe s'était précipité, mais aussitôt il avait perdu toute connaissance ; et il n'avait retrouvé ses esprits qu'en s'éveillant au matin dans la cathédrale, transporté là par quelque nouveau miracle, avec son tableau ébauché, ses couleurs et ses pinceaux.

En dépit de ces mystères, la conscience du Zitello ne chicana point d'abord sur sa responsabilité : il avait des remords, tout simplement, brutalement, comme un homme incapable de meurtre et qui a tué, et qui n'a pas l'excuse de la défense ou de l'égarement, mais qui est certain, au contraire, d'avoir tué pour tuer, et de

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sang-froid, et avec la circonstance aggravante de la préméditation.

Les gens qui raisonnent sur les choses de moralité, et qui justement n'ont d'ordinaire aucune intelligence du mal, attribuent aux criminels une horreur du sang versé que les criminels n'éprouvent point ; car si le meurtrier était apte à détester son meurtre après coup, l'énergie nécessaire pour l'action lui ferait défaut. Il n'est hanté que par la peur de se laisser prendre, et les remords que nous lui attribuons dans notre innocence sont les remords que nous éprouverions nous-méme si nous avions commis — s'il n'était pas contradictoire de supposer que nous eussions commis de tels forfaits. Eh bien, ces remords théoriques, et que nul peut-être depuis la création du monde n'a véritablement ressentis, le Zitello les éprouvait à la lettre.

C'était bien justice que la fantasmagorie de l'aventure ne lui profitât point maintenant pour atténuer ses remords en les élevant au-dessus de la réalité, puisqu'il avait perdu de vue le caractère miraculeux de son modèle. Du culte de la beauté tombé au culte de la vie même, il avait attenté à la vie. Cette poitrine qu'il n'admirait plus à cause de ses lignes, mais à cause de son rythme puissant, il l'avait percée d'outre en outre, vidée de son souffle et immobilisée pour jamais. Il avait terni le cristal de ces beaux

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yeux. Il était un meurtrier, un Caïn, il avait du sang après les doigts.

Et cependant, il fallut bien qu'il se rendit à l'évidence : son crime n'était pas un crime ordinaire. Il se calma presque soudain. Il cessa d'aller comme un fou, d'un pas inégal et incohérent, par les rues, le long des tortueux portiques, des longues galeries de cloître.

Il avait eu dessein de se confesser ; mais il s'était arrêté au seuil du confessionnal, ne sachant point comment s'expliquer avec le prêtre. Alors il avait compté sur une apparition nouvelle : qui sait? peut-être le Saint lui-même daignerait l'entendre et l'absoudre. Et il était retourné, le soir, dans la cathédrale; mais il avait fixé en vain ses yeux suppliants sur le ciel inexorable; et il s'était endormi, et il n'avait pas même rêvé.

Il ne songea que bien plus tard à regarder son tableau, qui depuis le fatal jour é.tait retourné contre le mur de sa cellule.

Il y toucha en tremblant. Il regarda, et il fut frappé de stupeur. L'ébauche était informe, lamentable, comique ; certaines parties à peine indiquées, d'autres mille fois et péniblement retouchées. Le paysage, en son esquisse légère, demeurait vague, charmant. Et le corps du jeune martyr s'encrassait de couleurs plaquées les unes par-dessus les autres, en relief. On eût dit que le pinceau du peintre s'était acharné

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haineusement après ce morceau d'académie comme le couteau d'un assassin après sa victime. Voilà le véritable meurtre, et Jean-Philippe le comprit enfin : Todieux et l'irréparable, c'est qu'il avait tué son rêve. Il eut une vision de l'horrible scène ; mais ce qui le remuait à présent, ce n'était plus le dégoûtant spectacle de la chair pantelante et du sang versé, c'était ce battement symbolique des ailes que l'adolescent portait en talonnières. Jean-Philippe fondit en larmes.

Il resta pendant quelques jours abîmé dans le plus noir chagrin ; mais ensuite il se trouva plus soulagé : tout ce qu'il y avait de trop matériel dans le souvenir de son crime s'était enfin évanoui. Et maintenant, au lieu de fuir ce souvenir, il y retournait volontiers avec une sorte de douceur triste. 11 ne put se défendre de revenir à son tableau. Il dégagea les nus empâtés de sa figure. Et, à mesure qu'il effaçait les traces du travail accompli depuis le jour où son idée avait dévié, son rêve se restaurait en lui. Son rêve redevenait une image de beauté parfaite, image si nette qu'il pouvait travailler sans autre modèle, comme de mémoire.

Et le Zitello n'avait pas seulement reconquis la paix et le calme : il goûtait maintenant l'allégresse, le bien-être toujours grandissant de ceux qui se régénèrent et se développent. Son génie prenait un essor nouveau. Son œuvre

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devenait plus belle : elle devenait supérieure à lui-même ; de sorte qu*il s'arrêtait parfois pour la contempler et pour Tadmirer ingénument.

Il ne vit plus aucun danger à s'en aller achever son tableau dans le même lieu où il l'avait commencé. A vrai dire, il ne discuta point cette idée, qui lui vint tout naturellement, comme si l'habitude n'avait jamais été rompue. Un matin donc, il chargea le lourd panneau de bois sur son épaule, et partit comme le premier matin, sans plus se demander comment il retrouverait sa route. Il n'eut qu'à marcher au hasard devant lui. Il arriva, et quand il eut franchi les broussailles il reconnut le décor, les collines arrondies, les pins sveltes, le ruisseau, les grandes fleurs frissonnantes au bout de longues tiges rigides. Le miraculeux modèle était là, retenu au tronc de l'arbre par un linge qui glissait des hanches et n'en gâtait point le contour : car l'oeil en pouvait suivre la courbe continuée à travers l'étoffe diaphane, bordée d'une grecque de soie verte. Et ses deux bras étaient levés en l'air, mais sans raideur ; et ses deux poignets réunis étaient fixés par un cordon de pourpre à la première branche transversale.

Il jouait même plus rigoureusement qu'autrefois le rôle de saint Sébastien : car son beau corps était çà et là troué de flèches. Mais l'arrangement de ces flèches, au lieu d'évoquer l'image du meurtre dans sa réalité brutale, en

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relevait au contraire et en spiritualisait l'idée. Rien de plus ingénieux que Tarrangement de ces flèches, çà et là plantées dans le corps. Certes, elles déchiraient la chair cruellement ; mais nul organe essentiel n'était lésé : on devinait qu'au besoin, si quelque main secourable les eût tirées des plaies, le souriant martyr eût vite recouvré la force et la vie. Elles semblaient avoir été lancées au hasard : et l'on eût dit avec cela que les bourreaux avaient respecté scrupuleusement les parties de ce corps qui étaient si belles qu'elles ne devaient pas être touchées. Si l'épaule, moins sensible, était transpercée, nulle blessure en revanche ne paralysait la souplesse du cou. Nulle pointe ne s'était dirigée vers la lumière des yeux. Enfin, l'apparent désordre de ces flèches semblait se combiner aussi avec la plastique du corps, de sorte qu'elles y intervenaient comme un douloureux ornement. La fraîche matité de la peau n'était point tachée trop. Plusieurs des plaies, à peine roses, ne saignaient même pas, et étaient seulement comme des bouches entr'ouvertes. Une seule au-dessous du sein droit, la plus grave, et qui suffisait à terrifier, car elle induisait à penser qu'une blessure symétrique au-dessous du sein gauche eût tué net, — celle-là seule avait pleuré un peu de sang. Une goutte coulait lentement sur l'épiderme pâle de la poitrine ; une autre avait éclaboussé comme

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de petites pierres précieuses le ventre plus brun ; une enfin humectait le linge qui glissait des hanches, et celle-ci paraissait d'un éclat plus vermeil, au voisinage de la soie verte qui bordait d'une grecque ce linge diaphane.

Le modèle miraculeux avait repris son impassibilité des premiers jours. Ses yeux, qui ne fixaient point le Zitello, n'eurent pour lui aucun regard de reproche ni de pardon. Jean-Philippe se remit à Toeuvre comme le premier jour, et sans s'attarder davantage à une contemplation paresseuse, à une admiration superflue.

Il en fut de même les autres jours : et cependant un trouble se glissait peu à peu dans le travail et dans les idées du Zitello. Inquiet d'à* bord confusément, il devina bientôt qu'il était à la veille de subir une crise nouvelle, pareille à la précédente crise qui avait abouti au crime.

Par bonheur, le tableau était presque achevé. Même, à certaines parties, au corps notamment, Jean-Philippe s'interdisait de retoucher. Il ne lui restait plus qu'à mettre la dernière main au visage, à ces yeux surtout, à ces yeux incolores et toutefois nuancés, dont le regard énigmatique signifiait tout ensemble la con^ stance et l'impatience, le dédain et la résignation, et la volupté des douleurs physiques. Mais ces yeux extraordinaires étaient, dans la réalité même, quelque chose de tellement supérieur à

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la réalité que Tart et la nature semblaient s'y accorder et s'y fondre. Le Zitello n'eut besoin que d'être un imitateur très fidèle pour leur donner la clarté des sources limpides et la transparence infinie du cristal. Mais son malaise et sa trépidation en augmentèrent, comme s'il touchait là une réalité de vie plus intime et plus mystérieuse.

Ce fut pire quand, pour donner le sentiment d'une brise printanière, il voulot soulever l'extrémité fine des noirs cheveux ondulés, quand son habile pinceau s'enhardit jusqu'à lutter avec la finesse et avec la multiplicité de cette chevelure.

Il retomba en frénésie, et il eut l'instinct une seconde fois de détruire la beauté qu'il adorait. Il avait encore à peindre le sang répandu : cette peinture fut la satisfaction fictive de son farouche besoin. Il fallut bien qu'il s'en contentât, il n'avait plus d'arme sous la main, et il ne pouvait plus sacrifier sa victime qu'en effigie.

Mais lorsqu'il eut mouillé de sang la poitrine pâle, le ventre plus brun, le linge diaphane des hanches, bordé d'une grecque de soie verte, il eut un frisson qui fut un réveil, il eut la peur rétrospective du danger : il y avait échappé pourtant, son tableau ne portait point les traces de ce dernier accès, le chef-d'oeuvre était accompli.

Alors, il releva la tête, et il vit que l'envoyé

divin avait disparu; le paysage même s'était métamorphosé, il n'y avait plus d'arbres ni de fleurs ; seulement au loin les collines ; et le soleil ensanglanté du soir s'abîmait derrière leurs cimes arrondies cernées d'or.

C'était l'heure de l'apaisement, du repos et de la mélancolie, l'heure où les forces détendues jouissent tout ensemble et s'attristent de leur lassitude et de leur inaction. Le cœur du Zitello fut en proie à cette joie doublée d'une tristesse. Il sentait son œuvre hors de danger, hors d'atteinte ; il goûtait la tranquillité infinie après les tribulations : et cependant il avait, dans la victoire, le regret de la lutte. Un vent plus frais le fit frissonner, comme si l'aile de la mort l'avait frôlé. Il balbutia, sans savoir ce qu'il disait : « Maintenant, Seigneur, vous pouvez renvoyer en paix votre serviteur. »

Mais, comme il était simple ainsi qu'un enfant, il retourna chez lui sans plus murmurer. Il déposa le lourd panneau de bois contre le mur. Il mangea un peu. Et il se coucha parce qu'il était fatigué, il s'endormit parce qu'il avait sommeil.

Dès l'aube, une grande clarté pénétra dans

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Philippe ne se déconcerta point ; et il prononça d'une voix très haute : « Je vous le dis en vérité, moi, Jean-Philippe de Vicence, que vous avez par dérision surnommé le Zitello parce que je n'ai jamais transgressé le sixième commandement de Dieu, je viens d'achever un merveilleux tableau. Et nul de vous, sauf notre maître, ne peut plus se comparer à moi. » Tant de prétention excita les rieurs davantage ; mais Jean-Philippe leur tint tête : il invita tous ses camarades et le maître lui-même à le suivre jusqu'en son logis pour voir et apprécier son œuvre. Et tous le suivirent, dans l'espoir qu'il leur allait fournir un sujet nouveau de moquerie.

Mais quand ils eurent pénétré en foule dans l'humble cellule, aujourd'hui toute glorieuse, où le chef-d'œuvre rayonnait, comme ils ne connaissaient point la jalousie, ce fut un revirement soudain. Ils se bousculaient pour mieux voir, tels les apôtres se disputant le saint sacrement. Ils poussaient des exclamations d'étonnement et de plaisir. Les plus jeunes, des enfants presque, se mettaient à genoux par terre et saisissaient la main du Zitello pour la baiser. Et lui n'en était pas autrement fier : car ces hommages ne s'adressaient pas à sa personne, mais à la divinité de l'art et à l'éternelle beauté.

Lorsque le maître enfin parut au seuil de la

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chambre, qui était comme un sanctuaire, on s'écarta pour lui livrer passage, on se lut. Il regarda le tableau longtemps, et il ne put rien dire ; mais deux larmes coulèrent de ses yeux, et il embrassa fraternellement celui qui était son égal.

Puis il déclara que le chef-d'œuvre devait être placé dans la cathédrale. On saisit de cette affaire le conseil de ville ; et il fut décidé non seulement que le Saint-Sébastien du Zitello ornerait Tun des principaux autels, mais encore qu'il serait transporté jusqu'à l'église en grand appareil et sur un char triomphal.

Ce fut une cérémonie imposante, bien qu'il n'y eût point de luxe déployé, ni de pompe régulière, ni toute une mascarade de costumes : mais le peuple entier fit cortège.

Le tableau était placé sur une estrade roulante, décorée de lauriers et de fleurs. Deux jeunes garçons le soutenaient, debout, ayant les mains posées aux angles du cadre. Ils étaient vêtus de robes blanches, et beaux comme des anges, presque aussi beaux que le modèle miraculeux.

Tout d'abord on avait parlé d'atteler à ce char des chevaux blancs, caparaçonnés de pourpre et harnachés d'or. Mais les camarades du peintre avaient voulu traîner son œuvre euxmêmes; et les uns tiraient aux brancards, et les autres poussaient aux roues. Ils lançaient de

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temps à autre de grands cris, pour se donner courage : et la multitude leur répondait.

Devant le char, six jeunes hommes, brandissant de longues trompettes, sonnaient des fanfares. Eux seuls marchaient en rang : tout le reste de la foule s'en allait dans la confusion de l'enthousiasme; et toutes les classes étaient mêlées, ecclésiastiques, étudiants, soldats, jusqu'à des gens de la campagne avec de la terre après leurs guenilles.

Le Zitello lui-même se perdait au milieu de tout ce monde, sans rien qui le distinguât. Il n'avait toujours aucune pensée d'orgueil, mais il était ivre ; et il sentait vaguement qu'il serait triste dès que son ivresse bienfaisante se dissiperait.

Toutes les voix se turent lorsque l'on entra dans l'église. Il sembla même que le jour baissait, que les pas s'assourdissaient : et ce fut une grande paix mélancolique, ainsi que le jour où Jean-Philippe, ayant achevé son tableau, vit le soleil descendre derrière les collines.

Le cadre fut fixé au-dessus d'un autel, dans une des chapelles latérales. Puis un prêtre célébra le saint sacrifice devant le Sébastien percé de flèches.

Tout le peuple était à genoux, et l'église paraissait d'autaiit plus haute. On eût dit que les coupoles rondes se soulevaient, se balançaient, et voulaient s'envoler dans le ciel pour y gra-

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vîter avec les étoiles. Les ouvriers qui travaillaient au septième dôme encore béant s'étaient arrêtés pour mieux voir à diverses hauteurs de l'échafaudage, et ils semblaient ainsi entre le ciel et la terre comme sur l'échelle de Jacob. * Les deux jeunes garçons qui avaient soutenu le tableau sur le char triomphal s'étaient assis de part et d'autre, en de gracieuses et symétriques attitudes, au long des marches de l'autel, parmi les grands plis arrangés de leurs robes. Ils étaient tournés non vers le prêtre, mais vers les fidèles ; et ils ne paraissaient pas être assis, mais rien que posés, comme des oiseaux de mer qui se laissent bercer au gré des vagues, comme des séraphins lassés d'avoir longtemps déployé leurs ailes dans l'infini.

L'encens brûla. Les vapeurs odorantes tournoyèrent vers les voûtes. Des voix enfantines chantèrent des cantiques. Les yeux du Zitello se remplirent de larmes ; son triomphe l'attendrissait comme ces funérailles triomphales que l'Église fait aux enfants, et où elle ne saurait chanter que des actions de grâce, mais où les parents ne peuvent se défendre de pleurer. Il lui paraissait naturel que cette multitude le glorifiât, mais aussi que cette glorification fût pour lui un sujet de larmes.

La cérémonie prit fin. La foule s'écoula. Les amis du Zitello voulurent l'emmener. Il secoua doucement la tête ; et, comme on le respectait.

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on le laissa. Le soir venait. Il demeura tout seul dans la grande cathédrale, et triste, triste jusqu'à la mort, pendant qu'à l'extérieur la ville entière se réjouissait à cause de lui.

Mais ces réjouissances, mais le mensonge de son triomphe l'importunait ; car il ressentait de nouveau, dans l'église nocturne et solitaire, cette mélancolie éprouvée le jour où il avait fini son travail et vu le soleil se coucher. Et il s'expliquait maintenant les causes de cette mélancolie, et pourquoi il avait ainsi, dans sa tranquillité, le regret des tribulations, pourquoi il avait, dans sa victoire, le regret des luttes passées. C'était le châtiment de sa perversion et de son crime : si, comme un artiste innocent, il n'avait fait que concevoir un rêve et l'exprimer, il aurait goûté sans mélange la joie de l'œuvre accomplie. Mais il avait aimé la nature, la vie pour elles-mêmes, il n'avait connu d'autre plaisir que celui de se mesurer avec la réalité vivante : ce plaisir manquait à son cœur, insatiable désormais, et sa victoire était une source, non de joie, mais d'angoisse. Pour apprécier la félicité pure, absolue et inactive qui lui était à présent destinée, il fallait l'âme d'un élu ou d'un ange : et lui n'avait été qu'un homme, et il avait été homme passionnément.

Tout en retournant ces pensées, le Zitello regardait sa peinture. Le crépuscule en effaçait les accessoires et le paysage; mais la radieuse

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figure nue ne s'éteignait pas encore. A force de la regarder fixement, Jean-Philippe crut voir qu'elle s'animait. La poitrine s'élevait et s'abaissait comme pour respirer. Puis l'une des blessures, celle qui était au sein droit, se contracta. Il en jaillit une goutte de sang, de véritable sang, qui glissa le long de la poitrine pâle, du ventre plus brun, et qui vint raviver la tache déjà marquée sur le linge des hanches.

Ce nouveau miracle ne surprit point le Zitello, il en comprit le sens : c'était une réponse du ciel. Oui, son œuvre tenait de trop près à la vie ; elle vivait, elle saignait, et c'est pour cela qu'il l'aimait trop comme une créature, et qu'il ne pouvait pas se consoler de la voir détachée de lui. Et il songea de nouveau que le repos et le triomphe n'ont de jouissance que pour les élus : et lui, il était un homme, il était homme passionnément.

Il épuisa la coupe de l'amertume ; et tout à coup il fut suffoqué d'une joie inattendue, qui remontait jusqu'à sa gorge et l'étouffait. Son cœur se mit à battre follement comme une cloche de Noël ou de Pâques. Toujours à genoux, il se tourna vers la coupole béante par où l'on voyait les astres de la nuit; les échafaudages qui se dressaient jusque très haut, au centre du dôme éventré, semblaient des escaliers pour monter au firmament ou pour en descendre.

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Jean-Philippe tendit ses regards et ses bras vers les étoiles. Il ne prononça pas une parole. Des rayons de clarté céleste frappaient à la paume ses mains ouvertes, ainsi que furent frappées celles du séraphique saint François d'Assise quand il reçut l'impression des stigmates.

Le rythme des sphères s'accompagna d'une mélodie, qui exprimait les évolutions, les circuits, les arrêts et les reprises d'un vol lent et majestueux. La lumière peu à peu se condensa en formes arrêtées et tangibles ; et l'apparition se dressa sur la plus haute plate-forme de l'échafaudage, où cependant on eût dit qu'elle ne posait point : car la tunique blanche qui l'enveloppait repassait par-dessous les pieds et se continuait par derrière, enlevée par les brises.

Elle descendit lentement vers le Zitello qui souriait. Elle lui tendit une de ses longues mains. Le Zitello voulut la prendre, et à l'instant même il mourut, deux fois exaucé : car, si naguère il avait fait descendre son rêve sur la terre, son rêve aujourd'hui, à sa prière, l'emportait dans le ciel.

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