V. 32-33. — Prince Jhesus, qui sur tous seigneurie
Garde qu Enfer n'ait de nous la maistrie.
Selon la règle moderne, il faudrait un 5 à seigneurie, et la rime n'existerait plus. C'est sans doute la raison qui a fait choisir aux derniers éditeurs de Villon la leçon de F : Prince Jhesus qui sur tons a maistrie. Pour l'Enfer dont parle Villon, comme pour le bourreau auquel fait allusion William Caxton dans la phrase suivante, c'est le mot maistrie, semble-t-il, qui convient. « Dieu nous garde de sa meistrise ; God kepe us from his maystrye. » Dialogues inFrench and English (xv^ s.), édit. H. Bradley (Londres, 1900, in-8°), p. 47. Les deux mots seigncrie, maistrie avaient d'ailleurs une grande affinité de sens et s'employaient souvent l'un pour l'autre :
Doulx Dieu
Garde/, qu'ennemis seigneurie N'ayt sur moi, par temptacion !
Ennemis, ici, c'est le diable. Myslàe de V empereur Julien, dans Edél, Du Méril, Origines latines du Théâtre moderne (Paris, 1849, in-8°), p. 524. « Vous savez que les princes des gens ont seigneurie sur eulx. » Missel de Paris (xv^ s.), fr. 180, fol. iG<i^. — Dans une vie mss. de Jésus-Christ, on lit les deux vers suivants cités par Du Cange s. v. inagisterialis et segnorare :
Je ne suis pas pour signorier Ne pour niestrie démener.
Le texte ici suivi est celui de CIJ, la vraie leçon justifiée par l'usage et l'appellation courante donnée à Jésus-Christ dans l'Ecriture Sainte, Notre Seigneur J.-Christ. Mais au temps de Villon, après un vocatif, les deux formes, la seconde et la troisième personne s'employaient concurremment. Le cas se présente pour le vers 525 du Testament : Corps femenin qui tant es tendre. Il en fut ainsi jusque dans le courant du xvii'= siècle ; et on lit dans Racine :
C'est toi qui, me flattant d'une vengeance aisée, M'a vingt fois en un jour a moi-mesme opposée.
{Athalie, V, 6, v. 1774-5, ire et 2^ édit.). Dans la 3e édit., m'a est corrigé en m\is. (Cf., à ce sujet, Brunot, Précis de grammaire historique de la langue française (1894), p. 340, § 285, et ci-dessus la note au vers 325 du Test.') Voici un curieux exemple (à moins que ce ne soit une erreur ou une plaisanterie du scribe) où deux verbes dépendant du même sujet, le i" est à la troisième personne et le 2^ à la seconde personne : « Diex qui tu puest et tout créas. i> Fr. 17230, fol. i (xv= s.); car, dans le ms. 5527 de l'Arsenal, le vers est : « Deus ki tout pues et tout créas » {Vie des Pères, ms. du xive s.), fol. i r°. — A noter que Jean de Meun fait une prière à peu près semblable dans son Testament :
Diex, si voir com tu es vérité, vie et voie, Deffens moy du deable qui forment me desvoie.
(T. IV, p. III, V. 2080-1, edit. Méon.)
Dans l'édition de Pierre Levct (1489) cette « Epitaphe dudit Villon » est surmontée d'un bois représentant trois pendus au gibet. L'art rudimentaire de la gravure rend plus sinistre encore cette image. Le pendu du milieu est complètement nu, les bras pendants; les deux autres sont en chemise, les mains liées sur le ventre. Ces diff"érences s'expliquent ainsi : le meurtrier était pendu (Duplès-Agier, Registre criminel du Chd-
éO/j FRANÇOIS VILLON
telel de Paris du 6 septembre ij8p au iS mai i^^2 (Paris, 1861-4), t. I, p. 1,12, 31, etc.). Le complice d'un meurtre était « pendu et les mains liées devant. » T. I, p. 419. — Dans l'édit. de Treperel (1497) un bois représentant trois pendus, l'un, celui de gauche, vêtu, « les mains liées devant » ; les deux autres en chemise, les mains liées derrière (sig. Hiv v") ; et au-dessous : Le rondeau que fis t ledit Villon quant il fut jugiè,
XV. — Condamné par jugement du prévôt de Paris, Jacques Villiers de risIe-Adam et son lieutenant-criminel, Pierre de la Dehors « a estre pendu et estranglé », Villon en avait appelé à la Cour de Parlement. Celle-ci cassait cet arrêt, le 5 janvier 1462 (v,st.),c'est-à-dire le 5 janvier 1463 (n. st.); mais « eu regard a la mauvaise vie dudit Villon » le bannissait « jusques a dix ans de la ville, prevosté et viconté de Paris » (Dupuy 250, fol. 59; fr. 5908, fol. 109 v°). Au clerc du guichet du Châtelet de Paris, Etienne Garnier qui avait sans doute cherché à dissuader Villon de faire cette démarche, celui-ci lui pose une question, sous forme de ballade, une des meilleures et des plus spirituelles qu'il ait composées.