‹ ŒuvresChapitre 42 sur 96 · L'INONDATION · texte numérisé non relu

L'INONDATION

Voici le mois des eaux mornes et croupissantes Autour des bourgs, parmi les routes et les sentes. Au long des clos, sur les labours et sur les prés.

Voici le mois humide et flasque et macéré Dans la pluie et la brume et les neiges fondues.

Les rivières qui font le tour des étendues :

Le Rupel et la Lys, la Durme et le Démer, Gorgent trop lourdement le grand Escaut nocturne Pour que là-bas, au loin, en Hollande, ses urnes

Puissent, avant le flux, se déverser en mer. Et brusquement, à l'heure où les campagnes dorment.

Une digue se rompt, on ne sait où, la nuit.

Amas de boue, amas de bruit, Troncs emportés, souclies énormes.

Le flot, Tel un mont d'eau.

Croule sur les champs noirs jusqu'au prochain village. Un cri ! et puis soudain des tumultes d'abois, Et de longues clameurs et des plaintes sauvages. Puis un arrêt — et la crainte que tout soit mort.

Pourtant ceux qui, là-haut, habitent les bruyères. Et dont le flot bourbeux vient d'épargner le sort. Sont descendus, le cœur battant, vers la rivière. Bornes, portes, pavés, poteaux, murs et cloisons. Tout ce qui fut barrière ou bloc, montagne ou côte, Gît renversé, tandis que l'eau toujours plus haute Monte sinistrement assiéger les maisons.

On voit à peine. Un ciel d'hiver, gris et funèbre,

Un ciel de morne hiver à l'infini s'étend; Les pieds butent, les mains tàtent et l'on enlend Ici, là-bas, partout, des chocs en des lénèhres.

El le Ilot monte et le tocsin bal dans la tour. Pour sauver Dieu, le vieux curé Court vers l'église :

Dans la fange du cimetière Ses pas s'enlisent.

Les Irois meules du bord du pré Croulent — et les épis sacrés Et les avoines d'or de la moisson dernière Sont balayés à plein lorrenl dans la rivière.

Et le flot monte et se gonfle toujours J

Des malades crient au secours Avec des voix si lasses Qu'elles s'épuisent ou se cassent Avant d'être entendues; Des aïeules, portant l'enfant entre leurs bras. S'enfuient vers l'étendue.

Les bœufs, au fond des prés, là-bas, Meuglent et meuglent.

Au coin d'un mur s'est appuyé l'aveugle, Et son bâton noueux

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Frappe, d'un geste vain, le vide à l'aventure. Une flamme, soudaine, envahit les pâtures : Le sot du bourg, sans qu'on le voie, a mis le feu A la grange du coin, où s'étendent les mares; Il danse, et ses deux poings entrechoquent deux jarres. Et le flot monte encore, et monte D'une poussée infatigable et prompte.

Là-haut des vieilles gens sont grimpés sur leur toit ;

On les surprend, à la lueur de l'incendie. Levant éperdument vers Dieu leurs mains grandies.

Le chaume entier s'enfonce et cède sous leur poids. Leurs pieds brûlent; l'horreur bouleverse leurs faces; Leurs poings, pour ne plus voir, s'enfoncent dans leurs yeux;

La poutre craque et puis se fend par le milieu;

Alors un cri si noir troue au cœur tout l'espace.

Et tant de peur humaine en ce seul cri s'amasse, Qu'à l'entendre monter le silence se fait.

Enfin, l'aube paraît :

Au bas d'un ciel d'encre et de cendre,

Le flot, sombre et sournois, Qui s'acharna contre ce coin de Flandre, A bout de rage et de haine sauvage.

Décroît.

Sur la plaine de deuil, de vase et de ruine, Immensément, ne choit que l'ombre et la bruine; Le bourg, qui s'exaltait déjà vers le printemps, Est encombré de crasse et de fumiers flottants; Volets fendus, seuils crevassés, ferrailles tortes,

La mort putride a défoncé toutes les portes Et charrié, vers la rivière et ses remous. Les meubles vieux fixés aux murs, avec des clous. Les horloges, les bancs, les lits et les armoires;

On a peur de rentrer dans les étables noires. De monter aux greniers, où s'entassent les grains,

De constater que tant d'efforts ont été vains.

Mais déjà, sur la berge, en aval du village Cordiers, pêcheurs, vanniers, cardeurs et tisserands Se disputent entre eux, au détour des courants, Quelques fuyants débris de leur défunt ménage.

lp: temps

Les nuils, les jours, Toujours, .\\-cc (les gestes lenls, avec de lentes gloses, Aiilour (les foyers clairs ou des Aires moroses. Invariablement, Tous ils en causent.

Le temps, Le temps trompeur est, à leurs yeux, Olui qui guide et tient la main de Dieu, Là-haul, on ne sait où, dans les nuées. Et qui lui fait répandre, au loin, La pluie ou le soleil dont a besoin La plaine immensément exténuée.

Les vieux fermiers parlent du temps

Comme d'un angoissant mystère

Qu'ils ont surpris, depuis longtemps,

Dans leurs ruses avec la terre;

Leurs souvenirs, durs et tassés,

Serrent en eux tous les printemps passés,

Et les hivers monumentaux de glace,

Lorsque le froid dallait l'espace D'un grand chemin compact et blanc, Emprisonnant les eaux et rejoignant les landes. Jusqu'en Hollande.

Ils n'écoutehL jamais que les pêcheurs d'Escaut

Qui, mieux qu'eux tous encor, surprennent A la couleur des loins, aux mouvements de l'eau, Quelle sombre ou claire étrenne Apportera demain aux bateliers; Ils consultent aussi les blancs et doux meuniers Autour de qui voyage Le ciel entier, avec sa brume et ses nuages, Et sa terreur, et sa folie, et ses soleils, p]t tant de météores Qu'ils ignorent.

Quant aux jeunes, dont le poil est vermeil Et qui lisent les gazettes falotes,

Les vieux sourient à leurs parlotes; Ils ont beau dire et beau prouver.

Les vieux s'entêtent à rêver En regardant fumer leurs pipes; Et l'on n'entend qu'un mouvement mouillé de lippes

Répondre à la jactance Des gars du bourg gonflés de mots et d'importance.

De branche en branche Les pies Sautent, noires et blanches.

Et crient.

Un attelage.

Monumental comme une grange en marche. Sur la montée, à contre-ciel, près d'un village. Bombe sa charge;

Les fers des gros chevaux résonnent, Le charroi passe, énorme et lourd, Les petites maisons frissonnent Aux carrefours.

Tandis qu'aux alentours,

Noires et blanches, De branche en branche.

Les pies

Crient.

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