L'ÉTALON
L'ombre d'un grand nuage blanc Circule au loin, de plaine en plaine; Un vent du sud, torpide et lenl, Remue à peine Les barbes des épis et les feuilles des frênes; Lorsque, soudain, rompant d'un bond Sa chaîne, S'enfuit, de la ferme prochaine, Un étalon.
Ses sabots noirs cassent les pierres Et les cailloux des chemins clairs; On voit luire les quatre fers De son galop dans la lumière.
Son corps torride de soleil Tangue et tangue parmi la masse
,Des avoines et des méteils; Son soufïle ardent brûle l'espace.
Les cavales le voient venir A travers champs, taillis, venelles, Et l'écoutent de loin hennir, Crier et haleter vers elles.
Le rut en feu court sur leur peau.
Leur cou se tend le long des haies; Tandis que lui, le corps en plaies, Franchit fossés, barrière, enclos,
Et longuement promène au centre Du troupeau moite et pantelant,
Tel un roi rouge et violent.
L'orage énorme de son ventre.
Sur un chemin compact, de pierraille et de cendre, A travers bois, taillis, fleuves, moissons et prés. Sous les pâles matins ou les couchants pourprés. Les trains quotidiens font le tour de la Flandre.
Ils vont, fumée au vent, sur leurs deux rails déserts, Et chaque gare au loin leur semble être un refuge; Ils ont visité Lierre, Anvers, Termonde et Bruges, Les fleurs de la Campine et les flots de la mer.
Jadis, on les voyait rouler presque avec crainte : Les bœufs fuyaient là-bas; les pigeons familiers Désertaient les recoins de leurs blancs colombiers; La mort semblait peser où pesait leur empreinte.
Mais aujourd'hui leur va-et-vient, au long des champs. Fait à peine trembler le seuil d'une demeure, Et leur passage annonce aux travailleurs quelle heure Le jour qui marche et fuit jette au soir approchant.
Les rails d'acier luisant sont encadrés de haies; Les chiens et les troupeaux ne les redoutent plus; Et dans les fentes d'or des plus mornes talus Se pavoisent des fleurs et se bombent des baies.
Marbres, grès et granits; fontes, fers et charbons; Tous les trésors secrets que les terres lointaines Cachent aux flancs obscurs des monts, sous les fontaines. Apparaissent en Flandre au dos des lourds wagons.
Et le probe soleil de la Lys familière Regarde étrangement s'entasser, comme un dol. Cette moisson mûrie aux entrailles d'un sol Où jamais ses rayons n'ont glissé leur lumière.
Les gens la voient passer aux limites des bourgs, Sans trop lever leurs yeux de la glèbe féconde; Mais quelques-uns, les plus jeunes, rêvent du monde Où les rails infinis dessinent leurs contours.