AUX AUIEURS DU JOURNAL DE PARIS
des choses d'un intérêt général, je n*ai pas dessein de perdre mon temps et celui de mes lecteurs à les occuper de moi. Cependant, comme l'estime des hommes de bien est une justice et une récompense à laquelle un homme de bien ne renonce pas, il doit m'èlre permis une fois de leur adresser quelques mots dont je suis l'objet, mais devenus nécessaires par les différents effets qu'ont produits mes réflexions sur les Sociétés qui s'appellent et que je n'appelle point patriotiques.
Je crois fermement dans ma conscience que ce que j'ai écrit sur cette matière est aussi vrai qu'utile à la chose publique. Je suis convaincu, autant qu'on pourrait l'être d'une démonstration mathématique, que l'organisation de ces Sociétés est le système le plus complet de désorganisation sociale qu'il y ait jamais eu sur la terre. J'en réserve de nouvelles preuves pour un moment qui ne me parait pas éloigné ; car je vois qu'on m'annonce de toutes parts, et même quelquefois avec un tou de triomphe et de menace, des réfutations de Topinion que j'ai exposée. Je les attends avec une véritable impatience. Je n'ai porté à tout ceci, ni animosilé, ni esprit de parti, ni aucune espèce de passions privées; je n'y ai mis que la chaleur qui nait d'une persuasion forte ; et, si mes adversaires y apportent les mêmes dispositions, l'esprit public ne peut que gagner à des discussions pareilles. Si donc, au lieu d'injures, et même si, outre des injures, leurs écrits renferment des raisons et des arguments, je répondrai aux raisons et aux arguments.
On m'a accusé d'avoir confondu tous les membres de ces
réclamation de Marie-Joscpli, reproduite dans la Chronique de Paris, le Patriote français, le Logographe, etc.; le 1" mars, observations, non signées, sur celle réclamation ; le 3, réponse de Marie-Joseph aux èbservalions du !•', réponse insérée le 7 dans le Patriote français. C*est alors que, par cet article, daté du 4 mars, André Chénier intervint dans le Lut de dégager son frère de celle polémique regrettable. Le 5 mars, il y eut une réplique de l'Observateur ; le 7 mars, nouvelle réponse de Marie-Joseph à l'Observaleur. C*eït ce jour-là même que paraissait l'article d'André Chénier, dalé du 4.
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Sociétés dans une satire indislincte, et de ne leur avoir laissé que le choix de passer pour manquer ou de probité ou de lumières. J'observerai d'abord que manquer de lumières n a rien de déshonorant. Au surplus, ce n'était point là ma pensée ; et s'il y a quelque passage de mon écrit qui puisse s'interpréter d'une manière aussi générale, je le désavoue dans ce sens, et j'en demande pardon à qui il appartiendra. Hais je crois n'avoir rien dit de semblable. J'ai, au contraire, dit vers le commencement que « cette association doit être en grande partie, composée de, etc. » Il est clair que ces mots en grande partie ne comprennent pas la totalité ; et lorsque je les ai écrits, j'avais en vue nombre de citoyens qu'un désir d'observation, ou l'espoir de tempérer par leur présence et par leurs conseils l'impétuosité du plus grand nombre, ou d'autres causes honnêtes, attirent dans ces assemblées; et, parmi ces hommes, il en est plusieurs que je sais être des hommes probes et sages, et qui m'honorent de leur amitié et qui mettent du prix à la mienne.
Cette simple réflexion suffirait pour me justifier auprès de mon frère, qui, toutefois, connaît depuis trop longtemps et mon caractère et mes opinions, pour que j'aie besoin de me justifier auprès de lui, et qui n'a jamais trouvé et ne trouvera jamais en moi que l'amitié qu'on doit à un fièrc, et les égards qu'on doit aux talents, quoique je sois prêt à défendre mon sentiment même contre lui.
Mais je ne conçois guère pourquoi ces diversités d'opinions, entre des frères, sur des questions qui assurément ne sont pas indifférentes, paraissent à ces messieurs un si grand crime de ma part. Ne sont-ils pas membres d'une Société où ont été reçus, avec acclamation, des hommes qui avaient fait un long voyage pour venir dénoncer leur frère comme ennemi de TÉtat*.
*■ C'est, non pas Ântonclle, comme nous l'avons dit par erreur, p. 220 des Œuvres de F. de Pange, mais Loys. Le Courrier français et le
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Je ne veux pas, au reste, qu on entende par là que, si mon fvère avait eu le mallieur de donner lieu ou d'circ en butte à quelques soupçons, je me fusse chargé de venir le dénoncer moi-même, en m'autorisant d'un si bel exemple ; car j'avoue, et même sans honte, que mon patriotisme ne s'est pas encore élevé à cette hauteur.
C'est pourtant sur ce fondement qu'un homme a eu le bon sens de me traiter de fratricide^ et de laver la tête à M. Rœ* deier pour m'avoir mis au nombre des jurés*. Cependant ce magistrat n'est pas abandonné sans défense à une inculpation aussi grave; car il trouve un défenseur qui observe que les choix de M. Rœderer étaient publiés avant mon ouvrage*. Cela est vrai; mais je ne crois pas que, même aujourd'hui.
Courrier des quatre-vingt-trois départements le nomment. D'aiUeurs, voyez les Mémoires de Barbaroux, éd. Dauban, 1866, p. 322-523. Lôys et Barbaroux avaient été députés par le conseil général de la commune de Marseille pour dénoncer à T Assemblée nationale les prétendues causes des troubles du Midi ; ils se présentèrent d'abord au club des Jacobins, où Loysprit la parole dans la séance du 19 lévrier 17i^2 : «Là (à Arles), dit-il, un homme rampant, ami de l'aristocratie, est parvenu, à force d'intrigues et de cabale, à se faire nommer maire de celte ville, et cet homme est mon frère. i> (On applaudit.) Le lendemain, 20 février, il se rendit à rAssemblée nationale [Moniteur du 21), et dénonça son frère en ces termes : <î Quant à moi, né dans la ville d'Arles, appelé par la ville d'Arles aux fonctions administratives, c'est la ville d'Arles, c'est le maire d'Arles, mon propre frère, que le péril de la patrie me force de vous dénoncer. » (On applaudit.)
* La liste de deux cents citoyens, choisis par le procureur général syndic, pour former lo jury de jugement du tribunal criminel, pendant trois mois, à compter du \" mars 1792, se trouve dans le Moniteur du 16 et du 21 mars. André Chénier y ligure sous le nom de Chesnier, citoyen, rue du Sentier. Elle avait élé approuvée par le directoire du déparlement le 14 février, ainsi que le prouve une lettre de Rœderer, datée du 27 février, et insérée dans le Patriote français du 2 mars.
* On lisait dans la réclamation d'un correspondant anonyme, insérée dans 1(^. Courrier des quatre-vingt-trois départements, du 3 mars : a Comment, lorsque M. Rœderer veut consacrer, la fraternité des individus et des cultes, trouve-l-on sur la liste le nom d'André Chénier, qui, etc. (Le correspondant citait queliiucs fragments de l'article de Chénier, et ajoutait : ) Telles sont pourtant les propres expressions de ce fratricide, et ce fratricide est sur la liste des jurés 1 » « En approu-
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M. le procureur général se repente au fond de son cœur de m'avoir compris dans celte honorable liste. Quoi qu'il en soit, j*oserai dire que la patrie n'aura pas à se plaindre, si, comme je l'espère, tous ceux qui seront jamais inscrits parmi les jurés portent à ces pénibles fonctions un cœur aussi pénétré que le mien de tout ce qu'elles ont de grand et d'auguste, un zèle aussi ardent pour la constitution et pour la vérité, un aussj Inaltérable amour de Thumanité et de la justice, et une aussi scrupuleuse impartialité; car, au moins en matière de juré, ce mot odieux pourra sans doute trouver grâce.
Je n'aurais pas dû faire mention de ces extravagances, si elles ne fournissaient pas, à quiconque réfléchit, un nouvel exemple du délire de haine que produit nécessairement cet esprit de corps^, que tout gouvernnement sage doit détruire, et que beaucoup d'hommes > qui ne savent pas regarder autour d'eux, croient détruit en France.
Cette première fois sera aussi la dernière oii je relèverai de telles absurdités. Je n'ignorais pas, quand j'ai pris la plume, à quelles inimitiés je m'exposais ; elle petit nombre de personnes dont je suis connu attesteront qu'il n'y a que la conviction la plus intime du danger, dont ces Sociétés, que j'ai attaquées, menaceîit la France, qui ait pu me résoudre à interrompre une vie studieuse et retirée, pour me présenter aux regards et me lancer dans cette carrière polémique que je savais être semée de dégoûts et d'amertumes.
Ainsi, que tous ces écrivains pour qui la calomnie et le patriotisme sont la môme chose emploient, les uns, des réflexions fines et entortillées, accompagnées d'allusions demiobscures, les autres des grossièretés subhmcs, pour m'accuser
vant celte réclamation, disait en note le rédacteur, nous observerons cependant que cette liste était imprimée avant la publication de celle sanglante diatribe. »
* Voyez ci-dessus, page 57, le passage dans lequel André Ghéoier s'est étendu sur cet esprit de corps.
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d*être complice des ennemis de laliberléetdo l'égalité; qu'ils me mêlent dans tous leurs cris et de coalition ministérielle, et de château des Tuileries, et de liste civile, et tous ces sots propos avec lesquels plus d'un homme crédule est dupé par des intrigants, qui aflectent de croire que, pour les mépriser et pour le leur dire, il faut absolument elre payé ^ ; je ne descendrai pas jusqu'à répondre, ne conservant au fond de mon âme que beaucoup de pitié pour ceux qui croiront ces inepties, parce qu'on les leur dira, et beaucoup de mépris pour ceux qui les diront sans les croire.
Mais je veux faire savoir à tous les lecteurs qui ne sont pas aveuglés par leurs passions ou par celles d'aulrui, que je n'ai et que je n'eus jamais aucun rapport politique direct ou indirect avec aucun ministre ; que je n'en connais particulièrement aucun ; que je ne vais à aucun club ; que je n'appartiens à aucune Société', à aucune personne, à aucun parti ; et que je défie qui que ce puisse être de prouver que, non-seulement depuis la révolution, mais en aucun temps de ma vie, j'aie fait, dit ou écrit une chose dont un honnête homme libre, un vrai citoyen doive rougir.
André Chémier.
i Moreliet, dans un article anonyme, inséré le 16 mars dans le trentième supplément du Journal de Paris, et intitulé Réplique à J.-P. Brissot, reproduit celte phrase d'André Chénier : « Je n'ai pas reçu un écu pour trouver J.-l*. Brissot bien absurde, et j'emploie ici volontiers l'excellente défense de M. André Chénier contre une semblable imputation, lorsqu'il observe que ceux^ qui la lui intentent affecleni, etc., elc. »
* Il y a quelques restrictions à apporter à cette affirmation ; voy., à ce sujet, l'Introduction.
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SiiR BRISSOT'
Ce 16 mars 1792.
J'ai lu, dans un Supplément du Journal de Paris, Teitrait d*un ouvrage imprimé, il y a douze ans, sous Je nom du sieur Brissot^ et où toutes les tuipides de Tancien régime sont encensées avec la lâcheté la plus méprisable et la plus barbare. Je. vois aujourd'hui, dans le Patriote français, que le sang de ceBrissot bouillonne^ , etc. Il défie Fauteur de l'extrait de
^ Publié, le 19 mars 1792, dans le trente-deuxième supplément du Journal de Paris, et réimprimé, le 21, dans la Feuille du jour,
^ Dans le journal de Paris, du 6 mars, il avait paru un article anonyme, qui était de Morellet. Le 15 mars, dans le Tingt-huitième supplément, parut un article signé F. D. P. (François de Pange), qu'on trouvera page 165 de ses OEuvres. C'est celui dont parle ici André Chénier. Brissot y répondit, le 16 mars, dans le n° 949 du Patriote français. L'article d'André Cliénier fut écrit le jour même. A cette môme date, parut, dans le trentième supplément du Journal de Paris, un second article anonyme de Morellet. Ënfm, le 18 mars, la veille da jour où parut l'article d'André, le Journal de Paris inséra dans Son trente-et-unième supplément une lettre signée : François de Pange, qu'on trouvera page 176 de ses Œuvres. L'article de Morellet, da 6 mars. De la doctrine de J.-P, Brissot sur les droits de l'homme, était la critique d'un ouvrage de Brissot, intitulé : De la propriété et du vol, inséré dans la Bibliothèque du législateur en 1782. Mais l'ouvrage de Brissot, dont F. de Pange, dans son article du 13 mars, aviit donné des extraits, était antérieur à celui-là. C'était un discours couronné par l'académie de Châlons-sur-Marno, et qui avait été inséré dans un recueil, intitulé Les moyens d'adoucir la rigueur des lois pénales en France, sans nuire à la sûreté publique, ou Discours couronnés 2)ar l'Académie de Châlons-sur- Marne en 1780, etc.
s « L'anonyme F. D. P, (disait Brissot, dans son article du 16 mars) a l'air de croire que j'ai été au service de l'ancienne poiice... Moi, aux gages de la police ! Celte idée me fait bouillonner le sang. » Ce style emphatique choquait beaucoup André Chénier. Le môme jour, rapprochement curieux, le journal de Carra, les Annales patriotiques, du 16 mars, contenait un article, intitulé Anecdote qui fait bouillir le