SUR CAMILLE DESMOULINS
Il fallait laisser celle objeclion à ceux qui ont
l'habitude de n'en faire que de pareilles, et à qui elle n'avait pas échappé; car je l'ai trouvée dans un numéro 41 des Révolutions de France et de Brabantque mes amis m'ont fait lire; j'ai déjà vu d'autres fois quelques morceaux de ce journal, où des absurdités souvent atroces m'avaient paru quelquefois accompagnées de folies assez gaies; je me suis encore plus diverti à lire ce numéro 41, où Tauleur répand avec profusion ses honorables injures sur la Société entière de 89, et sur moi en particulier. Il extrait et cite de mon ouvrage toutes les dénominations sévères dont j'ai désigné les brouillons, les calomniateurs, les corrupteurs et les ennemis du peuple, et il les prend toutes pour lui; il dit : Voyez comme on nous traite, voyez ce qu'on dit de nous. Cette naïveté de conscience m'a paru plus plaisante que rien de ce que j'avais vu de lui jusqu'à ce jour, et vous-même, si vous l'avez lu, vous n'aurez pu sans doute vous empêcher de rire comme moi, qu'un homme trouvant dans un livre, où personne n'est nommé, une grande quantité d'auteurs
1. Tous ces fragments politiques furent publiés dans l'édition de
2. Ce fragment est une réponse à un article que Camille Desnioulins avait publié dans le n» 41 des Révolutions de France et de Brabant, sur Y Avis aux Français, paru dans le n" 13 du Journal de la Société de 1789.
qui, d'après leurs écrits, d'après des faits, d'après une longue suite de preuves, sont traités de perturbateurs séditieux, de brouillons faméliques, d'hommes de sang, aille se reconnaître à un tel portrait, et déclarer hautement qu'il voit bien que c'est de lui qu'on a voulu parler. J'avouerai que je n'ai pu voir sans étonnement une pareille imbécillité de la part d'un homme qu'on m'avait assuré n'être pas dépourvu de quelque esprit. Je consultai ensuite mes amis, si je devais lui répondre pour confondre ses inepties, le faire rougir de sou insigne mauvaise foi, et détruire autant que je pourrai, le venin dont son nouvel écrit est rempli : ils m'observèrent tout d'une voix que, lorsqu'un auteur tronque ou falsifie tout ce qu'il cite, eu dénature le sens, vous prête des intentions qu'il est évident que vous n'avez point eues, un homme d'honneur ne doit point lui répondre, parce qu'il est au-dessous d'un homme d'honneur de prendre la plume contre un homme à qui l'on ne peut répondre que par des démentis; que vouloir le faire rougir est une entreprise folle qui passe tout pouvoir humain; que détruire ses discours est inutile, parce que cet homme est trop connu pour être dangereux; que même, dans ce qu'il appelle son parti, il ne passe que pour un bouffon quelquefois assez divertissant, et qu'il serait difficilement méprisé par personne plus qu'il ne l'est par ses amis, car ses amis le connaissent mieux que personne. Je me suis rendu à ces raisons <, dont j'ai senti la
i. Comme on voit, ce fragment n'était nullement destiné par André Chénier à être publié.
force et la vérité, surtout quand on m'a appris que ce personnage est le môme qui prit, il y a un an, le nom de procureur général de la lanterne^; j'ai vu qu'il avait montré par cette franchise ne vouloir tromper personne; qu'il avait môme ôlé toute arme contre lui au mépris et à l'indignation des honnêtes gens, car il est impossible de rien ajouter à la justice que ce misérable s'est rendue lui-môme, en se donnant un titre aussi infâme et aussi digne de lui.
a Ce procès, disait Brissot, l'année dernière, ce procès serait odieux quand même il ne serait dirigé que contre des aristocrates : quel nom mérite-t-il donc quand il frappe sur des patriotes? » Et tenez, voyez l'ami Condorcet; lors de l'assassinat du maire d'É .. tampes 2, ignorant si ce meurtre ne resterait pas obscur, comme une foule d'autres, il en a parlé assez légèrement. « Plusieurs citoyens ont péri dans le tumulte », dit-il ; et de là il continue sa route, distribuant seulement, à droite et à gauche, ses petits coups de stylet empoisonné, qui en font un humme si précieux au bon parti. Mais quand il a vu que cette mort d'un magistrat, égorgé parce qu'il exécutait la
'.. Dans le pamphlet intitulé : Discours de la lanterne aux Parisiens.
2. J.-G. Siraoncau, « mort à son poste pour la défense de la loi, > selon les termes du programme de la fête patriotique, célébrée à Paris en son honneur le 3 juin 1792.
286 œUVRES POLITIQUES
loi, faisait grand bruit et révoltait tous les esprits, et que rindignation générale demandait à grands cris ce qu'elle demande encore, ce que font les tribunaux, les accusateurs publics ? pourquoi les assassins ne sont pas punis, arrêtés, recherchés ? pourquoi des honneurs éclatants rendus à la mémoire d'un homme de bien, mort en faisant son devoir, et le supplice éclatant des scélérats qui lèvent partout la tête, n'encouragent pas les hommes de bien et n'épouvantent point les scélérats? Alors il a reconnu qu'il n'était pas tenu de se taire, et, parlant de nouveau de cette mort du maire d'Étampes, il a su encore la faire servir à la bonne cause, en démontrant que ce sont les ministériels, les Feuillants, les amis de l'ordre et de la paix qui ont poignardé ce magistrat, parce qu'il était fidèle aux Jacobins, et qu'ils ont le projet de faire périr de môme quiconque va aux Jacobins. Yoilà de l'humanité 1 Voilà du patriotisme ! Yoilà servir ses amis ! Éclairer le peuple ! L'honnête homme que ce Condorcet!
Dans un temps où des aristocrates armés de piques (car pour se déguiser il n'est rien dont ils ne s'avisent : ils prennent l'habit et les armes des vrais patriotes, comme les Troyens se couvraient de panaches grecs), où des aristocrates, dis-je, armés de piques, qui se promènent dans tous les marchés pour taxer le prix des grains, viennent d'assassiner le maire d'Élampes parce qu'il était Jacobin, comme l'a si bien prouvé le patriote Condorcet....
Aujourd'hui ils se vantent d'avoir fait toutes ces choses (le licenciement des gardes du roi ^), malgré la cour et contre elle, et pour la détruire ; et dans le temps ils accusaient de calomnie et d'imposture ceux qui disaient qu'ils faisaient tout cela dans cet esprit et qui les accusaient des projets dont ils se glorifient aujourd'hui ! Et ce millième exemple montrera ce que c'est que ces... tribunicii 2, qui font que l'on ment, etc. , que l'on 'ne rougit pas de poser ce principe : Que les mômes choses sont vraies [ou fausses, etc.
... Les honorahles injures^ d'un vil ramas d'écrivains sans âme et sans pudeur, prolccteurs-nés de tout ce qui leur ressemhle, implacables ennemis de toute justice et de toute honnêteté, et qui depuis trois ans font tout ce qu'ils peuvent pour souiller et avilir les
1. Le licenciement do la garde du roi fut voté dans la séance du 29 mai 1792.
2. Et ce millième exemple montrera ce que c'est que ce caractère, ces allures de tribun (tribunicii), qui font que l'on ment, etc.; que 1 on ne rougit pas de poser ce prmcipe : Que la même chose est vraie ou fausse, selon l'intérêt que l'on a à la considérer comme vraie ou comme fausse. C'est la pensée déjà développée dans un des fragments précédents, à propos de Brissot et de Condorcet. (B. de F.)
3. Voyez la même expression dans le fragment .sur Camille Des» moulins.
beaux titres de citoyen, de patriote, de constitutionnel, en les associant à leur nom^...
...Et si, en parlant de cette lie de l'espèce humaine, on s'abstient d'entasser sur leur nom tout ce que l'indignation et le mépris ont d'injures plus amères, c'est qu'on se souvient moins de ce qu'on leur doit que de ce qu'on se doit à soi-même.
Si, par impossible, il était démontré que MM. Brissot, Condorcet, Manuel, Carra et autres, sont des hommes qui mentent beaucoup et qui n'ont qu'un patriotisme factice et intéressé, et qui manquent absolument de probité et d'humanité, n'est-il pas évident qu'on en devrait conclure qu'il faut brûler la constitution et rebâtir la Bastille ?
... Au reste, je ne puis maintenant m'empêcher d'être le premier à rire à mes dépens quand je me vois employer tous les raisonnements à prouver que MM. ... sont des menteurs et des drôles. Un orateur assemblait un nombreux auditoire pour écouter un
1. Comparez ce fragment avec le dernier paragraphe de l'article j hsoré dans le Journal de Paris du 14 juin.
panégyrique dans lequel il voulait démontrer qu'Hercule fut un vaillant homme. Un Lacédémonien demanda : a Quelqu'un le nie-t-il '? »
Je veux aussi lui donner (à Brissot) un avis plus sincère et contre lequel la voix publique ne réclamera pas, savoir : que malgré son art... et sa fécondité à produire des calomnies, et sa dextérité à les varier sous toutes les formes, il lui sera à jamais aussi impossible de flétrir mon nom que de relever le sien.
SUR LE MIMSTÎiRE DE ROLAND, CLAVlîiRE ET SERVAN^.
Les ambitieux et les intrigants qui, pour parvenir à leurs fins, ont sapé toutes les bases du gouvernement,
1. Plutarque, dans ses Apop/ithegmes des Lacédémoniens^Mrïhne ce mot à Antalcidas.
2. C'est à tort que l'édition de 1840 date ce fragment de juillet 1792. Il est évidemment d'avril ou de mai 1792. Dans la réponse qu'André lit à la première lettre de Marie-Joseph, réponse insérée, les 15 et 16 mai, dans les soixante-neuvième et soixante-dixième suppléments du Journal de Paris, il dit qu'il avait le dessein de dire un mot des louanges données par Marie- Joseph aux ministres d'alors (Roland, Clavière et Servan), mais qu'il change de pensée; toutefois il ajoute : « S'ils ont la volonté et la capacité de faire exécuter les lois, et de se soustraire au joug de tous les partis, je me joindrai fort volontiers à ceux qui les loueront. > On reconnaîtra dans ce fra-Mnent la même pensée. Il serait possible qu'il eût été primitivement destiné à entrer dans cette réponse à Marie-Joseph, mais qu'il eût été ensuite définitivement et intentionnellement laissé de côté. (B. de F.)
et qui, ensuite, se plaignent du mal qu'ils ont fait, ne manqueront pas de défendre leur ouvrage, en criant que c'est être mauvais citoyen de faire ouvrir les yeux sur les opérations du ministère auxquelles on doit, selon eux, une confiance sans bornes ; mais cette confiance est entièrement anéantie, même dans le petit nombre de ceux à qui ce ministère en avait inspiré d'abord. Au reste, je n'eus jamais de liaisons ni d'inimitiés personnelles avec aucun ministre. Celui qui fera son devoir avec courage, avec activité, avec intelligence, qui ne sera point l'agent d'une faction, mais l'homme de l'État ; qui, par la sage austérité de ses discours, par la constance d'une conduite prudente, éclairée et ferme, montrera que chez lui le patriotisme n'est point un masque à l'impéritie, à l'ambition et à l'avidité ; qui, enfin, ne se croira pas appelé à augmenter le crédit d'un club, mais à faire prospérer la chose publique, celui-là me trouvera ministériel zélé ; car les mots ne me font pas peur.
Mais je demande à tout homme honnête, qui ne s'est pas dépouillé de sa raison pour se laisser mener en bête de somme, qu'il compare la conduite de ces ministres-ci à l'acte d'accusation contre M. Delessart, article par article; qu'il se rappelle par qui cet acte d'accusation a été dressé, et par qui le ministère actuel a été fait et est admiré, défendu, prôné; et qu'il me dise ensuite ce qu'il faut penser de tels accusateurs et de tels prôneurs, et quelle idée il faut avoir de leur bonne foi, de leur probité, de leur amour pour la patrie, pour la constitution, pour la vérité, pour la justice.
La stabilité d'un pareil gouvernement ne devient probable aux yeux de personne... et de là, pensez-y bien, de là le découragement des bons, l'espérance des méchants et la malédiction de tous.
a Et que si le hasard l'a fait roi, la nature l'a fait homme^. » Oh! combien il faut avoir d'esprit et de courage pour découvrir aujourd'hui et pour révéler à la terre et pour oser dire à des rois des vérités aussi profondes, aussi hardies !...
Le conseil général de la commune et les citoyens de Strasbourg font afficher une pétition où ils demandent une loi répressive contre les excès des Jacobins ;
1. C'est à tort que l'éditeur de 1840 avait classé cette note parmi les fragments relatifs au procès de Louis XVI. Elle fut écrite le 16 mai 1792, et fait allusion à un long discours sur les maux de la patrie, leurs causes et leurs remèdes, que prononça Isnard, ou, comme le nomme très-finement André, M. Dérnosthènes Isnard, dans la séance du 13 mai. Isnard termina en proposant un projet d'interpellation nationale à faire au roi par le Corps législatif. En voici le début : < Roi des Français, au moment où la guerre s'engage, la nation veut avoir avec vous une explication franche et définitive. Nous vous entretiendrons de ce que le peuple a fait pour vous, de ce que vous auriez dû faire pour lai, et des dangers d'une conduite équivoque. Sire, la nature vous fit homme; le hasard de la naissance, roi; l'arabitioa ministérielle, despote. Etc. » (B. de F.)
leurs afficheurs sont insultés, menacés et renoncent. L'arrêté du département de Paris, qui suspend le maire et le procureur de la commune, n'est point affiché, parce qu'il ne se trouve point un afficheur qui l'ose ; et dans l'assemblée de ces imbéciles, quelques-uns d'entre eux ont l'impudence de faire parade de ces triomphes !
SUR RŒDERERI.
Rœderer, homme d'une ambition rusée et versatile, de tous les hommes le plus habile à deviner d'avance les dominations prochaines, à les prévenir, à leur sacrifier sans se compromettre auprès de la domination présente, à se ménager leur faveur par des demiservices qu'il sait rendre plus ou moins importants en les mesurant juste au plus ou moins de vraisemblance du succès, et à faire regarder cette indécision subtile et étudiée, comme l'effet d'une droiture désintéressée, qui ne connaît aucun parti et qui remplit tous ses devoirs avec simplicité et presque avec bonhomie. Homme entièrement semblable à un voltigeur qui court dans une arène debout sur quatre chevaux, les guidant quoique emporté par eux, adaptant son mouvement propre à tous leurs mouvements, et passant de l'un à l'autre avec une telle vélocité, que l'œil a
1. Ce qui a pu inspirer à André Chénier ce jugement sévère sur Rœderer, ce fut sans doute la conduite un peu hésitante que celui-ci tint après la journée du 20 juin. (B. de F.)
œUYRES rOLÏÏIQUES 293
peine à le suivre, et ne peut, en aucun instant, juger avec précision sur quelle selle il pose son pied.