Publiée, le 8 juin 1792, dans le Journal de Pans
3. C'est l'arliile, daté du 30 mai, publié dans le Journal de Paris du 3 juin.
pour convaincre. Vous croyez, par exemple, que la France doit se glorifier d'avoir vu naître L'Hôpital^ Bayle et Montesquieu. Une pareille opinion scandalise bien des gens, et c'est à juste titre.
Ce L'Hôpital était un garde des sceaux, homme de bien, si vous voulez, mais trop humain, trop sensible, je dirais presque trop honnête pour un honiyne d'Etat; d'ailleurs, ennemi des factions, partisan de l'autorité royale, aristocrate enfin, et je vous citerais maints traits de son histoire qui l'auraient conduit tout droit aux Carrières.
Bayle, me direz-vous, était bon logicien; et moi, je vous dis que Bayle était un controversiste, qui a épousé des querelles de religion; traité assez bien, à la vérité, quelques sujets moraux, mais jamais pénétré à fond les grands, les sublimes principes delà liberté comme on l'entend.
Quant à Montesquieu, je ne puis vous pardonner une école pareille. Quelques bonnes gens avaient cru qu'il avait jeté de grandes lumières sur la nature des gouvernements; qu'il avait étudié leurs ressorts, combiné les forces actives qui en accroissent la puissance et en perpétuen la durée. Mais il est bien reconnu à présent que ÏEsprit des lois est un opuscule qui ne présente qu'un ramas de faits et de citations qui ne prouvent rien, un répertoire d'Anas. Quelques vieilles trivialités politiques s'y perdent dans une nuée de paradoxes. N'a-t-il pas osé dire et tenté de prouver que la monarchie limitée était le meilleur des gouvernements? Quel blasphème! Il est donc clair. Monsieur, que Montesquieu est atteint, comme tant d'autres, de la rouille aristocratique, et qu'il ne s'était jamais douté delà liberté : tel est l'homme que vous osez prôner !
C'est comme si vous eussiez voulu louer Mably, cet autre coryphée de l'aristocratie, que les sages du siècle ont banni avec ses pareils du pays de la liberté. Il a fait, il est vrai, un ouvrage sur les droits et les devoirs des citoyens, ouvrage qui a joui d'une estime éphémère; mais on en a bientôt reconnu le danger. Quoi! insulter la majesté du peuple en lui parlant ûe ses devoirs! et puis,
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qu'est-ce que cette insolente épigraphe d'un autre de ses ouvrages : Quid leges sine 'inoribus? Mably, Monsieur, est couvert d'opprobre, et Mably n'a que ce qu'il mérite.
Il en est de même de Voltaire, il en est de même de Raynal, il en est de même de Mirabeau. Tous ces petits génies sont actuellement à leur place. On conviendra avec vous qu'ils ont toute leur vie plaidé pour l'humanité contre les tyrans ; qu'ils ont écrasé la superstition et l'orgueil nobiliaire; mais on vous prouvera que ce sont là de légers services ; qu'au total tous ces gens-là n'ont vu la liberté qu'en optique ; qu'ils ont rêvé gouvernement, unité monarchique, etc. ; qu'ils ont surtout, qu'ils ont exécré les factieux et démontré l'impossibilité d'être gouverné par une multitude souverainement agissante : voilà les torts réels de ces hommes tant exaltés ; et si vous ne consentez à les reléguer parmi les oppresseurs du peuple, dites au moins que leurs vues courtes et leurs jugements obtus les ont privés des grandes découvertes qui ont été faites depuis, et qui ont porté l'empire français à ce haut degré de gloire, de puissance et de prospérité dont nous jouissons. Rousseau est le seul à qui l'on ait donné un brevet jacobite, je ne sais pourquoi; car il est facile de prouver, et je prouverai que cette homme est vraiment myope en fait de liberté. En redressant vos torts, je m'aperçois, Monsieur, que je vais au delà de ce que je me proposais. Ce vous sera toujours un bon avertissement de ne pas désormais prostituer vos louanges à cette foule d'hommes proscrits dont i'ai pourtant hasardé de citer les noms. Préconisez la profonde, longue et érudite diplomatie du Patriote français; iportezsinx nues l'académique aridité de l'aidemajor de la Chronique i ; élevez-vous à la hauteur de la grande députation^^ et vantez-nous la foudroyante éloquence de l'un, les improvisations 'merveilleuses de l'autre
1. Le Patriote français était rédigé par Brissot, et la Chronique de Paris, par Condorcet; ou, plus exactement, ce sont eux qui n'iligeaient l'article Assemblée dans ces journaux. (B. de F.)