‹ Œuvres en prose, précédées d'une notice sur le procès d'André Chénier et des actes de ce procèsChapitre 65 sur 160 · Édition I8i9. Ce morceau fut écrit au mois d'avril · texte numérisé non relu

Édition I8i9. Ce morceau fut écrit au mois d'avril

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toute notre histoire; lorsque les lois de liberté sont prêtes à servir de texte à la persécution, le département de Paris vient rassurer et réjouir le cœur de tous les bons cilovens par un arrêté humain, sage, profond, qui seul peut produire celte tolérance universelle, hors de laquelle il n'est point de bonheur K Tous les hommes bons et éclairés désirent enfin de voir sur ces matières une loi qui soit l'ouvrage des philosophes bienfaisants, et non celui d'une secte, jadis opprimée, qui veut opprimer à son tour, attendant avec impatience que cet arrêté devienne entre les mains de l'Assemblée nationale une loi de l'État; et dans le même temps, vingt ou IreiUe imbéciles rassemblés dans une Section le blâment de leur autorité privée! et les gens de bien se taisent! et des hommes qui s'apprêtent à profiter de la liberté qu'on leur donne, et qui leur est due, sont insultés, menacés par une vraie j^opulacc, c'est-à-dire par un amas de gens étrangers à toute justice, à toute humanité, armés depuis quelques jours d'instruments honteux de violence et de tyrannie! et riiomme de bien, que tant d'iîifcimies indignent, n'ouvre pas la bouche! et s'il se trouve le témoin de quelques-uns de ces attentats -, accompagnés d'exécrables risées, qui outragent publiquement la pudeur, qui humilient la faiblesse, qui violent éminemment la liberté et l'ijonnêteté, il fuit, ou môme peut-être il leur sourit en tremblant, de peur

1. Cet arrête du Directoire, date du 11 .ivril 1791, concernfi les églises paroissiales, les chapelles et autres cdiflcei religieux de Paris.

2. Des femmes avaient été indignement fouettées, au sortir des églises, par la populace.

qu'on ne soupçon no qu'il n'approuve pas, qu'il ne partage pas celte lâche et ignoble férocité !

Il y a quelques jours, une société de citoyens se rassemble pour se livrer, dans l'enceinte d'une maison privée, à des divertissements qui ne troublent ou rien l'ordre public : une active et inquiète oisiveté attroupe autour de la porte de ce domicile une foule de curieux sans intentions, où se mêle, suivant l'usage, bon nombre de ces brouillons qui sont partout à épier les occasions de mal faire. On crie, on menace d'enfoncer les portes; on menace de tuer. Un homme sage, envoyé par la Section, est contraint, pour éviter de plus grands maux, d'entrer lui-même, de satisfaire les injustes désirs d'une multitude insensée, de soumettre (il en rougissait sans doute) des citoyens à un interrogatoire illégal, à une inquisition absurde et révoltante : il dresse la liste de leurs noms, pour la montrer à cette foule extravagante, qui doit en conclure qu'elle avait le droit de la demander.

Et on garde le silence sur ces indignités, et l'on feime la bouche à l'homme de bien qui essaie de les réprimer, en lui assurant que les personnes qui étaient là étaient des aristocrates ! Il a honte de se taire ; il voudrait répondre qu'il n'en sait rien ; que cela peut ôtre ; mais que, même en le supposant, il est assurément bien contraire aux lois, bien contraire au sens commun, d'inquiéter les citoyens dans leur maison à cause de leurs opinions politiques ; que la faculté de se réunir n'appartient pas exclusivement aux patriotes, mais à quiconque veut la payer ; que des hommes et des femmes qui viennent en plein jour, tous ensemble

dans une maison, pour assister à un concert, ne peuvent évidemment pas être des machinateurs de trames obscures ; que d'ailleurs ils sont chez eux ; et que tous les cris exagérés, toutes les craintes de conciliabules antipatriotiques, ne sont évidemment que d'odieux prétextes pour éterniser ces vexations contre les personnes , et ces violations de domicile qui renversent toutes les lois, et qui n'ont jamais mené à aucune découverte de quelqu'importance. Il voudrait dire tout cela; mais il se tait, car il a peur d'être appelé luimême aristocrate.

Il voudrait tonner avec force contre cette lie des écrivains et de l'espèce humaine, à qui tous ces funestes égarements n'inspirent qu'une joie féroce et que d'abominables railleries; contre ces orateurs du 'peuple, ces prétendus amis du peuple , qui trempent leur plume dans le sang et dans la boue ; mais pour l'intimider on lui dit, et on ment en lui disant que ces misérables ont servi la cause de la liberté; et il se tait, car il a peur de passer pour un aristocrate.

Et, toujours agité de peur en peur, s'il rencontre dans la conduite d'un officier public, d'un magistrat de l'ancien régime, surtout d'un ministre, quelque chose qui soit digue d'éloge , il se garde bien de la louer, de peur qu'on ne l'appelle aristocrate ; et si, d'autre part, il aperçoit, ou dans un représentant du peuple, ou dans quelqu'autre citoyen connu par son patriotisme, soit un peu de négligence à surveiller les agents publics, soit trop de facilité sur remploi de nos deniers, ou quelqu'oubli de la dignité nationale , et quelque tendance à une sorte de flatterie courtisane,

non moins messéante à un homme libre que Tinsolence et les bravades, il se garde bien d'en rien dire, de peur qu'on ne l'appelle républicain.

Cette dernière peur est à la vérité beaucoup moins commune que l'autre. Le simple sens de ce mot aristocrate engourdit un homme public, et attaque chez lui jusqu'au principe de mouvement : il veut le bien de tout son cœur ; il s'y porte avec zèle ; il y sacrifie sa fortune ; il est toujours prêt à marcher ; au milieu de son action, qu'il entende prononcer contre lui ces cinq funestes syllabes, il se trouble, il pâlit, le glaive de la loi lui tombe des mains. Or, il est bien clair que Cicéron ne sera jamais qu'un aristocrate, au dire de Claudius et de Catilina : si donc Cicéron a peur, que deviendrons-nous?

L'effroi de cette terrible épithète se reproduit partout, dans les petites choses et dans les grandes. Je souhaite qu'il se trouve des hommes curieux qui conservent dans leur cabinet la formule de signalement que l'on donne à un homme qui veut faire un voyage : sa taille , son visage , la couleur et la forme de ses traits, y sont détaillés avec la plus scrupuleuse exactitude; et il faut de plus deux témoins qui soient cautions pour l'identité de sa personne ^. Je n'ignore pas que plusieurs négligent absolument de se munir de pareils passeports ; mais aussi d'autres les croient nécessaires, et ont peur de partir sans cette précaution. Or, ils savent fort bien que rien n'est plus contraire et

1. Le décret de l'Assemblée nationale sur les passeports ne fut rendu que le 30 janvier 1792.

au texte et à l'esprit de la loi que ces absurdes entraves. Ceux qui les y soumettent le savent aussi; ceux qui leur délivrent ces ridicules papiers le savent également. Que ne se plaignent-ils hautement? On les appellerait aristocrates.

La peur donne aussi du courage : elle fait qu'on se met avec éclat du côté du plus fort qui a tort, pour accabler le faible qui a tort aussi. Ce n'est pas une peiu\ mais vingt diiTérentes espèces de peur combinées qui font prendre ce parti. Et partout la peur.

Il est des hommes qui au moins n'ont pas peur du mépris, de la honte et de l'infamie. Ils saisissent habilement les moments où des causes bonnes ou mauvaises, naturelles ou factices, ont excité une fermentation populaire ; et alors leur éloquence triomphe à nous échauffer encore davantage, toujours approuvant tout ce qui s'est fait et tout ce qui se fera. Si, par un funeste et effrayant exemple, des troupes égarées ont désobéi à leurs chefs, ils ne manquent pas de prouver, même au travers des huées, que cette désobéissance est très-conforme à la raison et à l'esprit de la constitution. C'est alors aussi qu'ils entassentcontre les agents publics ce qu'ils appellent des dénonciations, c'est-àdire des inculpations vagues, appuyées sur d'autres assertions tout aussi vagues et prouvées par d'autres assertions encore. Tous ces discours sont très-peu propres à nous éclairer sur la conduite des ministres et des autres fonctionnaires, et sur toutes les choses qu'il nous importe de connaître; mais ils sont d'une merveilleuse efficacité pour nous inspirer des redoublements de haine bien aveugle, pour justifier à pro-

pos toutes les effervescences de la multitude, et aussi pour tenir toujours de nouveaux objcis tout prêts lorsque les anciens sont épuisés.

Chardin rapporte ^ que les Persans se servent d'une sorte de léopards pour chasser les autres bêtes ; mais, quand l'animal a manqué la proie sur laquelle ils l'avaient lancé, il revient furieux; et ses conducteurs, ayant peur pour eux-mêmes, ont toujours en réserve quelqu'autre proie qu'ils lui jettent pour l'apaiser.

Il est, certes, bon et utile que chacun éprouve une sollicitude vigilante pour le salut de la liberté et de la patrie commune ; mais quand la peur des conjurations, la peur des princes allemands, la peur de M. Mirabeau-, qui, comme Cadmus, enfante des armées en semant des dents de serpent, et tant d'autres peurs souvent chimériques, nous fatiguent et nous précipitent à des excès, il est bien fâcheux que la^^ewr d'empêcher la fm d'une constitution fondée sur les principes les plus saints, et qui doit faire notre bonheur et notre gloire ; la peur d'arrêter encore dans son cours une révolution déjà trop longue ; la peur de nous affaiblir par nos désordres et d'appeler par là l'ennemi ; la j)eur de ruiner la fortune publique; la peur de déshonorer la liberté aux yeux de ceux qui la connaissent assez mal pour lui imputer nos fautes; et tant d'autres ;jcm?'s, malheureusement trop fondées, soient les seules qui ne nous touchent point.

Citoyens honnêtes et timides, les méchants veillent,

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