Inséré dans le Moniteur du 22 octobre
2. Dans la séance du 6 février 1790, le député Treilhard demanda que le comité ecclésiastique fût chargé de présenter incessamment un plan constitutionnel sur l'organisation du clergé: cette motion fut décrétée. Le ûO mai 1790, on ouvrit la discussion sur ce projet, dont les différents articles furent décrétés successivement; et, le 21 juillet de la même année, le projet fut déflnitivement accepté.
3. Il y a : détruit seulement un autre, dans le Monilcur. Seulement est une faute tl'ijupression. Le manuscrit permettrait seul de restituer la leçon véritable.
eut immédiatement après les conséquences funestes dont nous sommes témoins encore. La forte et éloquente raison de MM. Talleyrand et Sieyès, dans une des plus belles séances du Corps constituant ^, ramena l'Assemblée au seul parti sage qui lui restât alors. Tous les gens de bien respiraient , sentant parfaitement que cette conduite seule pouvait ramener la paix ; et voilà qu'on propose aujourd'hui de retourner en arrière et de rentrer dans le labyrinthe d'où l'on était sorti !
Qui aurait pu croire que ce fût de nos jours que de pareilles matières inspireraient des haines assez aveugles pour éteindre dans de certaines têtes toute idée de justice et d'humanité? car que peut-on dire autre chose du projet d'envelopper dans une espèce de proscription générale tous les prêtres qui n'ont point prêté serment à la Constitution civile du clergé, sans examen, sans distinction, soit que leur retraite ait été paisible ou séditieuse ?
Mais cette injustice, impossible à exécuter, à moins qu'on ne veuille les exterminer par le fer et par le feu, n'est pas moins contraire à la politique et à la tranquillité du gouvernement ; et nous en avons la preuve dans ce que nous voyons. On a dénoncé à l'Assemblée nationale plusieurs des prêtres dissidents, comme cherchant à égarer les esprits, et semant le trouble et le désordre par des écrits, par dos discours, et par mille manœuvres perfides ; pourquoi des délits aussi crimi-
1. La séance du 7 mai 1790. Voyez dans le Monit'.'ur le rapport de M. Talleyrand et le discours de l'abbé Sieyès relativement à l'arrêté du département de Paris concernant les édifices religieux ; arrêté qu fut pris le 11 avril 1791.
nels ne sont-ils point punis ou prévenus? précisément parce que Ton a trop suivi un plan semblable à ce qu'on propose- encore ; précisément parce qu'on a tracé une grande ligne de démarcation, qui a créé des prêtres dissidents, qui leur a appris à faire un corps et une secte ; et que par-là on leur a fourni une belle occasion de mettre en œuvre cet antique usage sacerdotal, qui consiste à se tenir tous par la main pour confondre en eux l'homme avec le prètre ; à faire envisager tous leurs discours comme une partie de la doctrine, toutes leurs actions comme des fonctions du ministère; tous leurs attentats comme de pieux dévouements, les châtiments comme des persécutions , les supplices comme des martyres.
Est-ce en adoptant ces mesures générales, qui confondent innocents et coupables, que l'on espère détruire cet esprit fanatique et pernicieux ? Est-ce en créant un corps de prêtres qui pourront se dire persécutés, que l'on espère les rendre peu redoutables ? Un châtiment commun et indistinct ne fait-il pas une ligue, au lieu de la dissiper? Est-ce en donnant par une loi une sorte d'approbation à ces brutalités infâmes dont Paris fut encore témoin il y a peu de jours ^ et qui font la honte d'un peuple civilisé, que l'on espère élever toutes les classes de la nation à cet esprit d'équité et de respect pour les droits d'autrui, sans
1. Le dimanche 9 octobre 1791, des femmes, sortant d'une église située près du Jardin-des-Planles, furent insultées et traitées publiquement avec une indécence cruelle (fouettées) par une troupe de forcenés. Une procbmation du roi, tendant à réprimer ces scènes scandaleuses, qui déjà avaient eu lieu aux portes de plusieurs églises, venait cependant d'être rendue depuis peu de jours.
lequel il n'y a point de liberté ? et faut-il laisser dire aux nialveillaiils qu'en France toutes les religions sont permises, excepté une? car il est clair que l'o;^ ne peut considérer les prêtres dissidents, et leurs sectateurs, que comme des gens d'une religion qui leur est propre. Qu'importe qu'au fond cette religion diffère d'une autre, ou non? Est-ce à l'Assemblée nationale à réunir les sectes et à peser leurs différends ? Ces distinctions subtiles ne servent jamais qu'à introduire cette intolérance à laquelle les hommes sont très-enclins. Je sais bien qu'elles furent faites dans l'Assemblée constituante ; mais , sans manquer au respect que tout honnête citoyen lui doit, on peut dire que ceux de ses membres qui firent de telles remarques se montrèrent en cette occasion plus propres à être théologiens que législateurs.
La classe du peuple la moins éclairée n'a peut-être pas tort, quand elle pense que plusieurs de ce; prêtres dissidents ne sont que des hypocrites, à qui les intérêts de leur religion sont très-indifférents, et qui n'ont d'autre but que d'embarrasser les établissements nouveaux par des obstacles et des désordres; mais elle a grand tort quand elle croit prévenir leurs desseins sinistres par la violence et les mauvais traitements. Et c'est sur quoi elle devrait être instruite par les nouveaux prêtres en qui elle a confiance. Au lieu que plusieurs d'entre eux ne sont eux-mêmes que des ambitieux, haineux et turbulents, qui, s'appuyaul toujours de l'Évangile, livre où l'on trouve tout ce qu'on y cherche, ne voient dans toutes ces querelles que l'occasion de s'élever, eu faisant retentir la chaire
cl la tiibune des bruyantes dcclanialions d'une loquacilc apostolique; toujours soutenus eu cela par de soidisant patriotes, dont tout le patriotisme consiste à épier les passions populaires, pour, au moment de leur explosion, les soutenir et les justifier par de durs sopliismes ou des convulsions d'énergumènes.
Nous ne serons délivrés de l'influence de pareils hommes, que quand l'Assemblée nationale aura maintenu à chacun liberté entière de suivre et d'inventer telle religion qu'il lui plaira; quand chacun paiera le culte qu'il voudra suivre, et n'en paiera point d'autre; et quand les tribunaux: puniront avec rigueur les persécuteurs et les séditieux de tous les partis.
Et si des membres de l'Assemblée nationale disent encore que tout le peuple français n'est pas assez mûr pour celte doctrine, il faut leur répondre : « Gela se l)eut; mais c'est à vous à nous mûrir par votre conduite, par vos discours et par les lois. »
En un mot, les prêtres ne troublent point les États quand on ne s'y occupe point d'eux; et ils les troublent toujours quand on s'en occupe, de quelque manière qu'on s'en occupe.
Souvenons-nous que dix-huit siècles ont vu toutes les sociétés chrétiennes déchirées et ensanglantées pour des inepties théologiques, et les inimitiés sacerdotales finir toujours par s'armer de la puissance publique. Toujours les mêmes passions ont parlé le même langage. Jadis les sectes triomphantes se disaient les plus attachées à l'État, aux rois, aux empereurs; aujourd'hui les haines, les ambitions, les vengeances, se déguisent sous le beau titre de constitutionnel. Je
ne connais d'amis de la constitution que ceux qui observent les lois; je ne connais de prêtres constitutionnels que ceux qui sont humains, modestes, bienfaisants, amis de la justice et de la retraite.
On dit que les prêtres nouveaux sont abandonnés et que la foule va trouver leurs adversaires. Je demande en quoi il importe à la nation, et par conséquent à ses représentants, de savoir si ce fait est vrai ou faux; et je demande encore si un pareil motif de considération ne décèle pas un honteux esprit de parti.
On dit que beaucoup de citoyens ayant obstinément recours à des prêtres non assermentés, pour tous les actes civils auxquels le ministère ecclésiastique est nécessaire, il en résulte des incertitudes embarrassantes, soit pour les sociétés, soit pour les familles. Cet inconvénient, qui est très-grave, ne sert qu'à prouver combien il est urgent de faire une loi par laquelle aucun acte civil n'ait rien de commun avec le ministère ecclésiastique; et il n'en reste pas moins évident que des -fj querelles de prêtres ne peuvent qu'être alimentées par l'attention qu'on y fera; qu'elles ne peuvent que cesser dès qu'elles n'inléresseroul personne; et que le devoir de l'Assemblée nationale est de les ctoutfer par l'indifférence, et non pas d'y prendre part.