M. de Jaucourt
de ces Sociétés à qui il parlait ? Et je demande maintenant si ce témoignage ne dépose pas contre ces Sociétés; je demande si la liberté peut exister là où des particuliers ont un tel crédit et une telle influence ; je demande si l'on ne croit pas lire l'histoire des sénats de Tibère et de Domitien; si Ton ne croit pas entendre Tigellin ou Narcisse dénonçant àNéron qu'un tel a dormi pendant qu'il chantait, ou n'a pas juré par sa voix divine.
On me répondra qu'au fond tous ces discours, toutes ces dénonciations, tous ces plaidoyers, se réduisent à un vain bruit de paroles; que ces clubs, quelque importance qu'ils se donnent, parviennent, après bien des efi'orts, à produire l'ignominieuse bambochade des soldats de Ghâteauvieux, ou telle autre comédie semblable, mais qu'ils n'acquièrent aucun pouvoir sur la réputation, sur la vie, sur la liberté des citoyens : c'est ce qu'ont le courage de nous répéter encore aujourd'hui beaucoup de personnes, qui, sans doute, ignorent l'état de la ville d'Arles et de toutes nos provinces du Midi. Mais, quand même j'accorderais cette réponse, elle prouverait seulement l'impuissance de ces clubs ; et mon observation n'en révélerait pas moins leur esprit, leur but, leurs prétentions; et, si la vengeance et le châtiment ne se mesurent que sur le mal qu'on a fait, la haine et le mépris se mesurent fort bien sur celui qu'on a voulu faire.
La guerre où nous entrons ^ et que plus de sagesse,
i. Dccrétce par l'Assemblée le 20 avril.
de dignité, de prudence, auraient sans doute évitée, mais qui, de quelque prétexte que nos ennemis la colorent, n'est que la continuation de l'antique guerre des nobles et des rois contre les hommes, va ouvrir un nouveau champ aux intrigues, à l'activité, aux fureurs, peut-ôtre h l'agrandissement de cette ligue de confréries qui possèdent la France.
Quand de pareilles congrégations existent, les opinions de leurs chefs sont abandonnées comme opinions particulières si elles ne réussissent pas ; mais, en cas de réussite, fussent-elles contradictoires, elles passent toutes pour les opinions de la Société. Ainsi, ne doutons, pas que, quoi qu'il arrive, ils en profiteront pour leurs intérêts. Ils feront en sorte de trouver leurs propres succès dans les succès ou dans les revers communs. Nos biens ou nos maux augmenteront ou leur force, ou leur crédit; et ils continueront à s'appeler insolemment le peuple français.
Si la guerre est malheureuse, ils diront : « Nous l'avions prévu; nous ne voulions pas de guerre; » et ils citeront quelque bavardage de quelqu'un de leurs docteurs.
Si elle est heureuse, ils diront : a C'est nous qui avons fait la guerre; » et ils citeront encore.
Si la guerre est heureuse; si l'impétuosité française, animée par l'enthousiasme naturel à des hommes qui combattent pour la liberté de leur pays, nous procure d'abord des succès ; alors que de cris! que de soupçons ! que de conspirations découvertes ! Celte victoire n'aura pas été remportée sur les ennemis, mais sur la
constitution; M. La Fayette sera en chemin contre Paris à la tête de son armée ; et César et le Rubicon rempliront les pages de mille éloquents pamphlets.
Si, au contraire, l'indiscipline de nos troupes, la mésintelligence et d'autres causes nous attirent d'abord des revers : alors, d'autres cris, d'autres craintes; des délations chaque jour, nos soldats auront été trahis; nos généraux seront des perfides, vendus aux ennemis, vendus à la Cour; il faudra s'assurer de ceux-ci, emprisonner ceux-là, etc.
Observez que, dans ce moment où la guerre n'est pas encore commencée, la plupart de ces choses ont déjà été dites.
Les Carthaginois avaient presque pour usage de mettre en croix leurs généraux malheureux ; et les Romains consolaient un de leurs généraux qui, par s a faute, avait mis la République près de sa ruine : c 'est que les premiers savaient qu'ils pouvaient devenir esclaves, et que les autres sentaient qu'ils pouvaient être battus, mais non vaincus, et que, tant qu'il existerait quelques Romains, la Republique vivrait encore.
« De deux factions qui régnaient à Carthage, dit a un grand homme peu estimé dans les clubs, l'une « voulait toujours la paix, l'autre toujours la guerre, « de façon qu'il était impossible d'y jouir de l'une, et a d'y bien faire l'autre K »
Un parleur, connu par sa féroce démence et par une inexplicable haine contre un général dont on ne sau-