CHAPITRE V
Après le 2 décembre 1851. — L'ancien régime et la révolution, — OBuvres et correspondauce inédites.
Après ce brisement violent de son existence politique, Tocqueville, qui était membre de son conseil général (dans le département de la Manche), et qui depuis plusieurs années en avait toujours été élu le président, tenait encore à la vie publique par ce lien, secondaire, il est vrai, mais profond, et peut-être plus avant dans son cœur qu'aucun autre. Ce lien, qu^il ne pouvait conserver qu'au prix d'un serment impossible à son honneur, il fallut le briser.
Ainsi atteint, Tocqueville ne fut point abattu. 11 a été dans sa destinée de grandir avec toutes les épreuves de sa vie. Jamais il ne montra plus de force et de fierté que dans ces tristes temps. Il y avait dans les facultés de son âme et dans celles de son esprit une remarquable harmonie ; et de même que son talent oratoire s'élevait en proportion de l'importance des questions qu'il traitait, de même l'aggravation de l'é-
preuve trouvait son caractère plus ferme et plus fort. Il montra alors une admirable énergie.
On disait tout à l'heure que l'existence politique de Tocqueville avait cessé : on avait tort ; Tocqueville la continua. Il la continua d'abord en restant ce qu'il était, car en temps de révolution il n'y a qu'une manière de se conserver : c'est de ne point changer au milieu de tout ce qui change ; c'est de maintenir entier son caractère ; de ne pas, un seul jour, donner un démenti à son passé; de supporter patiemment, noblement, non pas la disgrâce d'un prince, ce qui serait bien facile, mais celle du temps, plus triste et plus lourde ; de voir foulé aux pieds par la multitude tout ce que l'on a vu debout et honoré d'elle, sans en rien abandonner soi-même ; d'être témoin de cette apostasie et de garder sa foi au fond de son cœur , et non-seulement de la garder, mais encore de la montrer, de la professer, d'espérer son triomphe et, dans la mesure de ce qu'on a conservé de forces, de s'y dévouer. C'est ce que fit Tocqueville après le 2 décembre, simplement, sans effort, sans relâche, et avec une fermeté d'âme qui ne fléchit pas un seul instant.
Au milieu de la tristesse profonde qu'excitait dans son âme l'aspect des nouvelles destinées de son pays, Tocqueville résolut d'opposer la force morale à la force matérielle, de remplacer la possession du pouvoir par la dignité, l'action par la pensée ; et dans la sphère, quelque étroite qu'elle fût, laissée à l'indé-
pendance de l'esprit, de travailler à la propagation, ou plutôt au réveil des idées qui peuvent dormir dans le monde, mais ne meurent pas.
Plein de ce sentiment , non-seulement Tocqûeville se mit à l'œuvre, mais encore il entreprit de communiquer à ses amis l'ardeur dont il était animé ; et ce fut un vrai chagrin pour lui, en même temps qu'il les trouva tous si sympathiques à son courage et à son succès, de ne pouvoir obtenir de quelques-uns d'entre eux la reprise intellectuelle dont il leur donnait l'exemple. Nul ne fut assurément plus sollicité et plus rebelle à ses instances que celui qui, en écrivant ces lignes , semble y céder aujourd'hui , mais n'écrit, hélas ! qu'une biographie, et ne peut se préserver d'un sentiment amer en pensant à quel prix il accomplit en ce moment le vœu le plus cher de son ami.
Aussitôt après le 2 décembre 1851 , Tocqûeville s'était retiré dans sa terre de Normandie.
Il y a certainement dans le silence des champs et dans le repos de la vie privée succédant aux bruits de la cité et aux tumultes du forum quelque chose de délicieux, capable d'enivrer l'âme et de l'élever audessus d'elle-même. C'est une autre vie, un autre monde, et comme une autre humanité ; c'est la passion du vrai qui vous saisit au lieu de la passion du succès; c'est le désir de savoir, et non de réussir ; c'est un superbe mépris pour le nombre dont on était l'esclave : Turba argumentum pessimi. Mais pour sentir ces impressions et pour en jouir , il ne
faut pas avoir l'àme mortellement triste, il faut avoir encore une patrie, il faut n'être pas dans son pays comme un exilé. Tocqueville avait trop de troubles dans Vesprit et trop de révoltes dans l'âme pour jouir de ces douces impressions. Ce n'est donc point pour les y chercher qu'il alla ^ vivre à la campagne, mais pour s'y mettre au travail; Ce travail, ce fut son dernier livre : l* Ancien Régime et la Révolution.
La pensée première du livre date du séjour qu'il avait fait à Sorrente, six mois auparavant, au commencement de 1851, époque à laquelle, en songeant à l'état de la France, il ne prévoyait que trop déjà le sort qui allait écarter des affaires toute une génération et créer des loisirs qu'il faudrait occuper. C'était le temps oii l'Assemblée nationale n'était pas encore morte, mais où chacun de ses membres sentait que chaque jour la vie se retirait d'elle. Voici ce que, le 10 janvier 1851, il écrivait : *
« Sorreute, le 10 janvier 1851.
(( Je suis de plus en plus satisfait de mon séjour à (c Sorrente ; la beauté du pays et du climat est incom- « parablc, notre habitation est très-commode. . . Il « ne manquait qu'un peu d'occupation d'esprit, un « amusement de l'intelligence plutôt qu'un travail. Je « commence à me le procurer. Déjà à Tocqueville « j'avais recueilli quelques-uns de mes souvenirs sur