Madame Swetchine, sa Vie et ses Œuvres. % vol. in
prochaient, et à laquelle Tocqueville échappa d'autant moins, que M"* Swetchine dut mettre plus de prix à exercer, sur un homme tel que lui, tout son ascendant.
On remarquera que dans ce recueil on n'a jamais, en regard des lettres de Tocqueville, placé celles des personnes auxquelles il écrivait. Peut-être aurait-on aimé quelquefois à connaître la lettre du correspondant, comme on aime à voir la demande à côté de la réponse. Mais si on fût entré dans cette voie, quelle eût été la limite? On se Test interdite absolument; on y a fait une seule exception pour une lettre de M. le comte Mole, qui se rapporte à un acte de la vie politique de Tocqueville, pour lequel cette lettre est une pièce justificative.
II existe encore d'autres lettres dont on ne parle pas ici , et dont on ne peut pas parler : ce sont celles de Tocqueville à sa femme. Quand on songe que dans les circonstances, à la vérité rares, où il était séparé d'elle, il n'était jamais un seul jour sans lui écrire et sans lui rendre compte de toutes ses impressions avec un entier abandon, on conçoit tout ce que doivent renfermer de pareilles lettres, et quel jour elles répandraient sur le caractère et le cœur de celui qui les écrivait.
Dans les derniers temps, Tocqueville écrivait plus de lettres qu'il ne l'avait jamais fait. Depuis que l'action politique lui manquait, il avait plus de loisirs; et puis il y a un âge de la vie où il semble que le monde devienne chaque jour plus étroit, et où l'on s'efforce
de l'élargir; c'est celui où, jugeant mieux les hommes, on ne les compte plus par leur nombre, mais par ce quMls valent réellement, et alors on trouve que le monde est petit. Alors, en dépit des distances, on va chercher cette valeur si rare partout où elle existe. C'est ainsi que ïocqueville avait été amené à étendre le cercle, non-seulement de ses relations, mais de ses affections elles-mêmes.
Il est d'ailleurs remarquable, qu'au milieu des événements qui avaient détruit tant d'existences individuelles, la sienne se fût augmentée; et jamais il n'avait eu, à l'étranger, une existence plus grande que depuis qu'il avait cessé d'en avoir une oflicielle en France. On en jugera par un seul exemple.
Nous avons dit plus haut que le besoin des recherches nécessaires pour l'exécution de son second volume l'avait, en 1857, conduit en Angleterre, où il existe une collection très-précieuse et unique de documents relatifs à la Révolution française. Là, grâce au respect qu'inspirait son caractère personnel, il fut autorisé à compulser librement les archives publiques et à y prendre connaissance de toutes les correspondances confidentielles du gouvernement anglais avec ses agents diplomatiques sur le continent à cette époque. Désirant d'ailleurs se livrer tout entier et sans distraction à l'objet de ses recherches, Tocqueville s'était appliqué, pendant son séjour à Londres, à ne voir que les personnes dont le concours était nécessaire au but spécial de son voyage. Cependant il ne put qu'im-
parfaitement échapper aux témoignages dont il était Tobjet, et que dans un pays libre on seplait à donner aux hommes sortis dignement du pouvoir. Lord Lansdowne, lord Radnor, lord Stanhope, lord Maccaulay (de glorieuse et respectable mémoire), lord et lady Granville, lord Hatherton, sir Georges et lady Tliereza Lewis, de même que ses anciens amis Reeve , Senior, Grote, etc., etc., lui prodiguèrent à l'envi toutes les marques possibles de sympathie et d'affection. Le prince Albert lui-même voulut le voir et lui exprimer sa haute estime. Mais un dernier hommage , auquel assurément il n'était pas préparé, lui était réservé. Au moment où il quittait l'Angleterre pour retourner en Normandie, il reçut Tavis qu'un bâtiment de la marine royale était mis à sa disposition pour le reconduire dans le port de France où il lui plairait de se faire débarquer. L'ordre avait été donné par le premier lord de l'amirauté, sir Charles Wood, qui avait cru devoir cette marque de haute courtoisie à l'hôte illustre que l'Angleterre possédait et dont elle était fière : noble hommage qui honore autant celui qui le rend que celui qui le reçoit, et qui n'est pas seulement l'acte d'un ministre, mais encore celui de tout un peuple, sans l'assentiment duquel il eût été impossible. 11 n'y eut qu'une voix en Angleterre pour applaudir à ce procédé, si éloigné des hommages publics, qu'en d'autres pays on tient exclusivement en réserve pour les personnages ofliciels. Quoiqu'il sentît vivement le prix d'un pareil honneur, Tocqueville ne s'en montra
point ébloui ; et pour s'en convaincre, il suffit de voir le ton simple dont il raconte lui-même l'événement à ses amis :
« J'ai été en Angleterre, écrivait-il, le 25 juillet « 1857, avec des témoignages de considération si u nombreux et si marqués, que j'en ai été presque aussi « confus que content. Tout le monde politique m'y a « comblé d'égards et d'attentions
« Enfin sir Charles Wood, apprenant que je demeu- « rais près de Cherbourg et y retournais, a mis à ma (( disposition un petit bateau à vapeur qui m'a ra- « mené directement de Portsmouth à Cherbourg , « njardi dernier, à la grande stupéfaction des natu- « rels du pays, qui s'attendaient à voir sortir du « bateau à vapeur au moins quelque prince, et qui « n'ont aperçu que votre serviteur *. »