‹ Œuvres et correspondance inéditesChapitre 4 sur 33 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

SoQ enfance. * Ses premiers voyages; en Italie^ en Sicile. — Son entrée dans la magistrature. — La Restauration (1827-1828). — La pérolmtion de 1830. — Jusqu'au voyage d'Amérique.

Tocqueville (Alexis-Charles-Henri Clerel de) est né à Paris, le 29 juillet 1805. .Sa mère, née Le Peletier de Rosambo, étfiît petite-fille de M. de Maiesherbes; et son père, le comte de Tocqueville, fut successivement sous la Restauration préfet de Metz, d*Aniiens, de Versailles, et pair de France*. Élevé dans sa famille, il y apprit fort peu de choses, si Ton compte pour peu les bonnes manières et les bons sentiments. Il est certain que son instruction primaire

1. Le comte de TocqueviUe a, dans les dernières années de sa vie, publié deux ouvrages distingués : le premier intitulé: Histoire pAi7oiopkiquê du règne de Louis XV, S vol. in-8*; le second: Coup d'œil sur U règne de Louis XVI^ 1 vol. in-8.

fut très-négligée ; et il commença ses études avec ses humanités au collège de Metz, où il entra dans le même temps que son père était préfet de cette ville. Faible d'abord en latin et en grec, il fut tout d'abord le premier dans les compositions françaises, où l'imagination compte plus que l'orthographe, et tout récemment l'Académie impériale de Metz consignait avec orgueil dans ses annales qu'en 1822 Alexis de Tocqueville, alors élève de rhétorique, y avait remporté le prix d'honneur *. Après avoir terminé brillamment des études qu'il regretta souvent de n'avoir jamais commencées, il voyagea.

C'était en 1826. En compagnie de son frère Edouard*, son aîné et son guide, il parcourut l'Italie, dont il visita toutes les villes principales, et fit une excursion en Sicile. Il montra dès lors dans ces voyages la curiosité et l'activité d'esprit qu'il portait partout. C'est ce qu'attestent deux manuscrits assez volumineux qui contiennent ses notes et ses impressions de chaque jour. Assurément ces manuscrits ne sont pas des chefs-d'œuvre, et leur auteur ne se faisait aucune illusion flatteuse sur le mérite de ces premiers-nés ; car on lit écrit de sa main sur l'enveloppe de l'un d'eux : très-médiocre. Mais l'apostille est au moins sévère; et fût-elle méritée, il n'en serait pas moins intéressant d'étudier dans ces premiers essais d'un grand écrivain la marche qu'a

1. Voir le discours prononcé le 15 mai 1859 . par M. Salmon , président de TAcadémie impériale de Metz.

S. Alors le baron , depuis le vicomte Ëdooard de Tocquerille , le second de ses frères, tous deux ses aînés.

suivie son esprit, ses tâtonnements, ses méprises, ses retours , et les voies détournées par lesquelles il est rentré dans son vrai chemin.

Il est en effet curieux de voir le jeune voyageur , à son arrivée en Italie, prendre d'abord ce pays comme le prennent tous les touristes : il visite scrupuleusement tous les musées, ne passe pas un tableau, n'omet pas une médaille, note toutes les œuvres des grands maîtres de Tart. Il fait plus : il commence une étude approfondie des principes de l'architecture antique, dont il entreprend de bien définir tous les genres, sans doute pour donner une règle à ses admirations. Évidemment ce travail était peu de son goût ; il ne le continue pas. Rome, où il ne trouve pas seulement des musées, mais oii les monuments sont aussi de grands souvenirs, lui suggère sa première œuvre dMmagination.

L'auteur suppose qu'un jour après une longue course dans Rome , il gravit le Capitole du côté du Caropo Vaccine ; que là, excédé de fatigue, il tombe à terre et s'endort. Pendant son sommeil l'ancienne Rome lui apparaît tout entière avec son passé, ses héros, sa gloire , sa puissance , surtout sa liberté ; il voit ainsi se succéder devant lui tous les grands événements et tous les grands hommes de l'antiquité romaine depuis la fondation de la République jusqu'au meurtre de César, depuis le premier Rrutus jusqu'à Favénement d'Auguste.

Tout à coup il est réveillé par une procession de

moines déchaussés qui , pour se rendre à leur église , montent les degrés du Capitole, tandis qu'un gardevâche fait entendre les sons d'une clochette avec laquelle il rassemble son troupeau paissant dans le forum. « Je me levai, dit-il, m' acheminant lentement vers ma demeure, tournant de temps en temps la tête, et me disant: pauvre humanité, qu' es-tu donc?... »

Ce cadre qui pour être rempli aurait demandé tout le goût et l'imagination qu'il avait, et l'érudition qu'alors il n'avait pas, n'était pas le mieux approprié aux facultés d'Alexis de Tocqueville. Cependant on devine déjà l'homme à venir dans cette œuvre où il date la décadence de Rome du jour où Rome perdit sa liberté.

On l'aperçoit mieux encore dans le voyage de Sicile, où, témoin des misères que fait peser sur ce pays un détestable gouvernement, il est conduit à méditer sur les conditions premières desquelles dépend l'infortune ou la prospérité des peuples. 11 n'avait d'abord pensé qu'à décrire l'aspect extérieur du pays, mais bientôt il ne peint que les institutions et les mœurs, et les descriptions disparaissent pour faire place aux idées.

Il achevait en Sicile ce voyage et le manuscrit qu'il en a rapporté, lorsqu'une ordonnance royale du 5 avril i827 le rappela en France. Il était nommé juge auditeur, et attaché en cette qualité au tribunal de Versailles, où le comte de Tocqueville, son père, était préfet. Il venait d'avoir vingt et un ans, c'est-à-dire

Tàge légalement requis pour entrer dans la magistrature.

Si Alexis de Tocqueville eût été un homme ordinaire, sa destinée se trouvait toute tracée : son nom, sa famille, sa position sociale, sa carrière lui marquaient la voie à suivre. Petit-fils de Malesherbes, n'était-il pas sûr de parvenir aux postes les plus élevés de la magistrature , même sans effort, et en laissant seulement couler le temps? Jeune, agréable, allié & toutes les grandes familles, fait pour prétendre aux plus beaux partis, qui déjà lui étaient offerts, il eût épousé quelque riche héritière. Sa vie renfermée dans un cercle circonscrit à Tavance se fût écoulée, d'ailleurs doucement et honnêtement, dans Taccomplisse-. ment régulier des devoirs de sa charge, au sein du bien-être que procure un gros traitement, au milieu des intérêts limités mais certains de la justice et des jouissances modérées mais paisibles de la vie privée.

^existence ainsi conçue ne convenait ni à la nature de son esprit ni à son caractère ; et d'abord, résolu de ne devoir son avancement qu'à lui-même, il rechercha aussitôt dans la carrière oii il entrait le côté par lequel il pourrait y appliquer ses facultés. On sait que les fonctions de juge auditeur, transformées depuis en celles de juge suppléant, n'impliquaient par ellesmêmes l'obligation d'aucun service très-actif, à moins que le titulaire ne fût appelé à prendre part aux travaux du ministère public. Alexis de Tocqueville sollicita et obtint d'être associé à ces travaux. C'est là

qu'il rencontra parmi ses collaborateurs un substitut^ M. Gustave de Beaumont, avec lequel il commença des rapports devenus en peu de temps une liaison intime, et plus tard une étroite amitié.

A peine Alexis de Tocqueville eut-il un certain nombre de fois occupé le siège du ministère public devant la cour d'assises de Versailles, que sa parole grave, le tour sérieux de sa pensée, la maturité de son jugement et la supériorité de son esprit, le pla-cèrent hors ligne. Son plus grand succès n'était pas dans la foule, mais jamais aucun suffrage d'élite ne lui manqua; personne ne doutait qu'un brillant avenir ne lui fut réservé, et plus d'un président des assises lui pronostiqua une haute destinée. Il convient seulement de remarquer que dans ces présages on pensait plus h Malesherbes qu'à Montesquieu.

Cependant si toutes ses qualités convenaient par* faitement à la magistrature, cette carrière n'était peutêtre pas celle qui convenait le mieux à la nature de son esprit. Alexis de Tocqueville possédait au plus haut degré la faculté si rare de généraliser ses idées ; et précisément parce qu'il y était supérieur, c'était toujours là que tendait son intelligence ; le juge suit d'ordinaire une tendance tout opposée qu'il puise dans les habitudes mêmes de sa profession , où son esprit ne se nourrit que d'espèces et de cas particuliers. La pensée d'Alexis de Tocqueville souffrait d'être emprisonnée dans les limites d'une spécialité. La gêne qu'il y éprouvait s'accroissait à mesure que le procès

à juger était moindre ; au contraire, en proportion de la gravité de la cause, son talent grandissait comme si les liens qui enchaînaient son intelligence fussent brisés o\\ détendus.

Est-il besoin de dire que cet esprit, si avide d'indépendance et d'espace, sortait souvent de la sphère étroite du droit, où le retenait seul Texercice de sa profession, pour entrer dans l'arène alors si librement ouverte aux questions générales de la politique ? Quand la part des travaux juridiques avait été faite, lorsque les devoirs de l'audience et du parquet avaient été remplis, les deux collègues, devenus des amis^ unis par le lien de goûts communs autant que par celui d'idées et d* opinions semblables, se précipitaient sur les études de leur choix, celles surtout qui avaient pour objet l'histoire. Et alors quelle activité ! quelle émulation ! quel charme dans cette vie laborieuse I quelle sincérité dans la poursuite du vrai en toutes choses ! et quel élan vers l'avenir, vers l'avenir sans bornes, sans nuages, tel que l'ouvraient à des esprits ardents et à des cœurs généreux les passions et la foi du jeune âge à une époque croyante et passionnée !

Ceux qui n'ont pas vu cette époque (1827-1828), et qui ne connaissent que la mollesse et Tindifférence de la nôtre, comprendront difficilement les ardeurs de ce temps-là. Douze années s'étaient écoulées depuis que l'empire était tombé. Pour la première fois la France avait connu la liberté, et Tavait aimée. Cette liberté, consolation pour les uns, souverain bien pour

les autres, avp.it créé pour tous un pays nouveau. Des institutions mises à la place d'un homme, de nouvelles mœurs, au milieu d'une paix profonde le développement d'instincts, de sentiments et de besoins jusquelà inconnus, tout avait contribué à répandre dans, une nation régénérée une nouvelle vie. Oui, il faut le reconnaître, en dehors des vieux partis de la révolution et de l'empire, dont le libéralisme ne fut qu'un mensonge, et au milieu des dissidences inhérentes à la liberté même, il y eut alors une France sincèrement libérale, passionnée pour les institutions nouvelles, jalouse de les soutenir, prompte à s'alarmer de leurs périls et à voir dans leur chute ou dans leur maintien le succès ou l'échec de sa propre fortune. C'était la première fois que se posait sérieusement en France . le grand problème de la liberté constitutionnelle. Il semblait que le pays eût le sentiment de ce que contenait de périlleux ôette première épreuve. Aussi, avec quelle anxiété la France assistait aux. débats de cette grande cause l avec quelle émotion elle voyait paraître le moindre symptôme d'orage, de quelque côté qu'il vînt, du peuple ou du prince! Quel intérêt excitaient alors les moindres incidents de la vie publique, l'acte arbitraire d'un agent, un procès de presse, un verdict du jury , l'apparition d'un livre , un mot tombé de la tribune, quelquefois un article de journal ! C'était d'ailleurs le moment où la lutte des partis qui divisaient le gouvernement autant que le pays allait prendre le caractère le plus offensif. Encore quelques

jours, et il n'y aurait plus entre le gouvernement de la Restauration et sa chute que le ministère de M. de Martignac, cette suprême tentative des hommes sages, dont le succès eût peut-être épargné à la France bien des malheurs!

Alexis de Tocqueville contemplait le spectacle de cette grande lutte avec toutes les passions communes à. la jeunesse de ce temps, en y apportant de plus une sagesse et une profondeur d'observations bien rares. Il avait dès lors un certain nombre d'opinions trèsarrêtées en politique.

Son premier principe était que tout peuple, digne de ce nom, doit participer au gouvernement de ses propres affaires, et que sans des institutions libres il ne peut y avoir pour un pays de vraie grandeur, ni pour ceux qui l'administrent de vraie dignité : sa fierté n'admettait pas qu'il pût jamais servir un maître. C'était là pour lui une vérité fondamentale qui lui était venue tout à la fois de l'esprit et de l'àme. Il portait une haine égale aux révolutions , et à leur produit naturel, le pouvoir absolu. Sans exclure aucune forme de gouvernement libre, même la république, il croyait fermement que dans l'état de la France et de ses mœurs la forme qui lui convenait le mieux était la monarchie constitutionnelle , celle qui conciliait l'autorité du prince avec la représentation nationale; et s'il faisait des vœux pour l'affermissement de la branche aînée des Bourbons, c'est parce qu'il croyait qu'avec elle il était plus facile de conserver la li-

berté qu'avec toute dynastie d'origine révolutionnaire.

Cependant, en même temps qu'il croyait possible et qu'il désirait si ardemment le succès de ceux qui tentaient de réaliser l'accord de -la monarchie et de la liberté, Alexis de Tocqueville apercevait clairement les difficultés de l'entreprise et l'immensité des abîmes qui s'ouvraient déjà sous les pas de notre génération; et c'est ce qui rendait si solennel à ses yeux le grand drame dont les scènes commençaient à se dérouler.

Jamais son regard ne s'arrêtait à la surface des faits aperçus de tout le monde ; il pénétrait plus'' avant. Et déjà un coup d'œil rétrospectif dans notre histoire lui faisait entrevoir les grandes questions qu'il a depuis approfondies, et dans lesquelles il cherchait dès lors l'explication de son temps.

Il voyait bien, malgré la paix extérieure qui régnait à la surface de la sociéUJ française, que nous étions toujours en révolution. Mais ce qui le frappait avant tout, c'était le caractère profondément démocratique de cette révolution, c'était le principe de l'égalité s'emparant des sociétés modernes et s'y établissant en dominateur; et déjà se posaient dans son esprit les grands problèmes qui devaient remplir sa vie, et pour l'étude desquels il irait un jour interroger le nouveau monde. Comment l'égalité qui divise et isole les hommes se conciliera-t-elle avec la liberté? Comment empêcher le pouvoir sorti de la démocratie de devenir tout-puissant et tyrannique? Où trouver une force pour lutter contre lui, là où il n'y a que des hommes»

tous égaux, il est vrai, mais également faibles et impuissants? L'avenir des sociétés modernes serait-il tout à la fois la démocratie et le despotisme ? Telles étaient les questions qui dès lors occupaient son esprit et troublaient son âme.

On a dit avec raison qu'Alexis de Tocqueville était un penseur; oui, et un penseur dont la tête toujours en travail ne se reposait jamais. Cette expression de penseur serait cependant inexacte si elle donnait de lui l'idée qu'elle implique ordinairement d'un philosophe abstrait, se plaisant dans les spéculations de la métaphysique, aimant la science pour elle-même et se passionnant pour une idée ou pour une théorie indépendamment de leur application ; je peins là le vrai philosophe et le vrai savant ; tel n'était point Alexis de Tocqueville, dont la méditation avait toujours un but actuel et déterminé. Il était, à vrai dire, peu versé dans la philosophie pour laquelle il avait peu de goût, dont il savait imparfaitement la langue, et dont à tort ou à raison les disputes lui avaient toujours paru plus ou moins vaines. Un moment, dans sa plus grande jeunesse, son esprit, impatient du doute, avait cherché en elle un appui , mais il n'y avait trouvé aucun secours. On peut voir dans ses notes de cette date les efforts et les souffrances de son intelligence, lorsque, poursuivant la vérité avec ardeur, il aperçoit l'infirmité et l'impuissance de l'esprit humain, s'arrête tout à coup, semble abandonner cette chimère et écrit avec douleur ces ^ mots: «Il n*y a point de vérité

absolue; » et un peu plus loin ces autres mots plus tristes encore:

« Si j'étais chargé de classer les misères humaines, je le ferais dans cet ordre :

(( !• Les maladies ;

« 2' La mort ;

(( 3* Le doute. »

Comme tous les esprits qui veulent s'éclairer, il commençait par le doute ; à l'exemple de toutes les âmes énergiques, il s'attachait fortement au sentiment qu'il avait enfin adopté comme le plus vrai et le plus juste, et il en faisait la loi absolue de sa conduite. Hésitant d'abord sur la règle, il ne l'était point sur le devoir, la règle une fois admise. Il était aussi résolu dans l'action qu'il avait été timide dans la résolution. Essentiellement pratique dans toutes ses spéculations intellectuelles, il ne s'occupait jamais du passé qu'en vue du présent, et des peuples étrangers qu'en vue de son pays. C'est ainsi que ses études historiques, et dans ces études celles qui avaient pour objet notre première révolution se rapportaient toutes à l'état présent de la France, et aux événements coptemporains , devenus de jour en jour plus graves, qui présageaient de nou^ veaux troubles, peut-être une nouvelle révolution.

Cette révolution éclata. Alexis de ïocqueville se rallia sans hésitation, mais sans élan, au gouvernement de 1830. 11 possédait déjà une faculté qu'il a toujours eue, celle de voir plus vite et plus loin que les autres. Cette exaltation morale qu'excite un grand mouve-

ment populaire , Tenthousiasine , les joies , les vîves espérances qui saluent d'ordinaire un régime nouveau, rien de tout cela ne l'atteignait. La révolution de juillet lui parut un malheur, il craignait qu'un prince ainsi parvenu au trône ne fût ou trop porté à la guerre afin de se faire craindre, ou trop enclin à la faiblesse pour se faire pardonner. Cependant la constitution de 1830 était la seconde, peut-être la dernière chance offerte à l'établissement en France de la monarchie constitutionnelle et de la liberté politique. Il ne pouvait refuser son adhésion; il la donna avec tristesse, et six mois après il partait pour les États-Unis.

Aucun lien puissant ne le retenait en France, et une irrésistible curiosité d'esprit le poussait en Amérique. L'intérêt de sa carrière de magistrat était à peu près nul à ses yeux. Quelle chance le fils du préfet de la Restauration avait-il de recevoir du gouvernement de juillet un avancement que le gouvernement de la Restauration n'avait pas donné au petit-fils de Malesherbes, juge auditeur k Versailles depuis près de quatre années? D'un autre côté, la révolution à laquelle il venait d'assister, les scènes violentes qu'elle avait fait naître, les passions qu'elle avait soulevées, les théories étranges qu'elle avait fait éclore, tout cela n'avait fait qu'accroître pour lui l'intérêt et la gravité des questions qui s'agitaient dans son esprit ; et de plus en plus convaincu que la France, en s'avançant fatalement vers la démocratie , marchait aussi vers ses périls, il résolut d'aller visiter le seul grand pays du

monde où ces périls aient été conjurés, et, où avec l'égalité absolue règne aussi la liberté. 11 fit part de son projet à son ancien collègue de Versailles, alors substitut du procureur du roi à Paris, qui l'accueillit avec transpoit. Une difficulté cependant les arrêtait : c'est que, comme magistrats, ils ne pouvaient ni l'un ni l'autre s'absenter sans congé ; il s'agissait donc de trouver pour cette absence une cause légitime qui les mît en règle. A cette époque, où, comme il arrive toujours le lendemain d'une révolution, toutes les idées d'innovation étaient en honneur, une réforme d'un intérêt réel quoique secondaire, celle des prisons, attirait l'attention publique. On parlait d'un système pénitentiaire pratiqué avec succès dans les États du nouveau monde. Les deux jeunes magistrats présentèrent au ministre de l'intérieur, alors le comte de Montalivet, un mémoire dans lequel, après avoir exposé la question, ils offraient d'aller l'étudier sur les lieux, s'ils en recevaient la mission officielle. Cette mission leur fut donnée ; et le ministre de la justice y ayant prêté son concours, le substitut et le juge auditeur partirent avec un congé en bonne forme. On a dit souvent que cette mission avait été pour Alexis de Tocqueville l'occasion de son voyage. La vérité est qu'elle en fut non l'occasion, mais le moyen. L'objet véritable et prémédité fut l'étude des institutions et des mœurs de la société américaine.

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