‹ Œuvres et correspondance inéditesChapitre 7 sur 33 · Société de l'Histoire de France, séance du 2 mai · texte numérisé non relu

Société de l'Histoire de France, séance du 2 mai

et après le refus d'un autre libraire, chargé de cette publication.

Les éditions se succédèrent avec une incroyable rapidité, presque toutes dans le format économique, qui convient au très-grand nombre ; et à l'heure qu'il est le livre a atteint sa quatorzième édition. Le succès continue, et si l'on osait exprimer ici une conviction profonde, on dirait qu'il grandira encore d'année en année, trouvant ainsi dans sa durée la consécration qui ne s'attache qu'aux œuvres du génie.

On ne doit pas s'étonner qu'à l'aspect de ce succès, tous les partis fussent jaloux de s'approprier le livre et son auteur. Les uns firent d'Alexis de Tocqueville un démocrate, les autres un aristocrate : il n'était ni l'un ni l'autre. Alexis de Tocqueville était un honmie qui, né dans l'aristocratie avec le goût de la liberté, avait trouvé la démocratie en possession des sociétés modernes, et, la prenant pour un fait accompli, désormais impossible à discuter, croyait qu'à Tégalité absolue qu'elle établit partout il fallait s'efforcer de joindre la liberté, sans laquelle l'égalité a des entraînements sans frein et des oppressions sans contre-poids, et jugeait cette union si nécessaire qu'il ne voyait pas de but plus considérable à poursuivre de notre temps et consacra toute sa vie à cette entreprise. C'était la pensée mère de son livre, et, on peut le dire déjà, de ceux qui l'ont suivi.

Tout grand publiciste a eu un but principal dans ses écrits. Cette union de la liberté à l'égalité existante

a été celui d'Alexis de Tocqueville ; et non-seulement il a cherché passionnément les conditions fondamentales de la liberté dans un état démocratique , mais encore on peut dire qu'il les a vues et signalées : à la base de la société, un pouvoir municipal bien enraciné ; entre la commune et l'État, le jury et un pouvoir judiciaire assez fort pour qu'entre le gouvernement et les citoyens il y ait toujours un arbitre impartial ; des libertés locales établies en dehors des dangers qui menacent incessamment la grande liberté politique, de telle sorte qu'en cas de ruine de celle-ci toutes les autres ne meurent pas avec elle, etc. Nul autre avant lui n'avait aussi bien compris et aussi bien mis en lumière de quel secours les institutions judiciaires sont pour la liberté, et comment ces institutions sont plus nécessaires dans un État démocratique que dans aucun autre. C'est ce que met en relief à chaque page sa Démocratie en Amérique.

Ce n'est pas seulement en France que le succès de la Démocratie fut éclatant ; il fut le même à l'étranger, où tout aussitôt le livre fut traduit dans toutes les langues. Mais ce qui surtout est digne d'observation, c'est la sensation qu'il produisit dans le pays qui en était le sujet et dont il contenait plus d'une critique, c'est-àdire dans les États-Unis eux-mêmes. Les Américains ne pouvaient comprendre comment un étranger, après un an seulement de séjour au milieu d'eux, avait pu avec une aussi merveilleuse sagacité saisir leurs institutions et leurs mœurs, en pénétrer l'âme et leur mon-

trer sous une forme si nette et si logique ce qu'ils n*avaient jamais aperçu que confusément. 11 n'est pas ,un homme éminent, aux États-Unis, qui ne reconnaisse que c'est M. de Tocque ville qui lui a appris la constitution de son pays et Vesprit des bis de rAmérique.

Et ce qui n'est pas moins digne de remarque, c'est qu'en môme temps qu'il produisait cette impression chez le peuple le plus démocratique du monde, il trouvait une égale faveur dans le pays le plus aristocratiquement constitué, en Angleterre. Là aussi, son livre rencontrait dans tous les rangs de la société, dans la presse, dans les salons, à la tribune même, une approbation universelle dont M. de Tocqueville eut du reste l'occasion de recevoir personnellement les témoignages. A cette époque, en effet (mai 1835) , toujours avec son compagnon de voynge d'Amérique, il visita l'Angleterre, où la brillante réception qui lui fut faite le toucha d'autant plus qu'une circonstance particulière lui en faisait encore mieux sentir tout le prix. Deux ans auparavant (en 1833), il était venu aussi en Angleterre; il y avait été reçu sans doute avec bienveillance, mais avec cette bienveillance froide due seulement à son nom et aux lettres d'introduction dont il était porteur. En comparant ce premier accueil avec celui dont, en ce ipoment, il était l'objet, il mesurait la révolution qu'un seul jour avait faite dans son existence, et il jouissait vivement d'un changement qu'il ne devait qu'à lui-même.

Telle était l'autorité morale que, par la publication

de son livre, Alexis de Tocqueville avait tout à coup acquise en Angleterre que, , profitant de sa présence à Londres, un comité de la chambre des communes, qui faisait alors une enquêté sur les garanties dont il convient d'entourer le vote dans les élections politiques, rappelait dans son sein pour lui demander sur ce sujet le tribut de ses lumières ^, et les paroles prononcées par Alexis de Tocqueville en cette circonstance produisirent assez d'effet pour que six mois après elles fussent reproduites dans le parlement lui-même, et par qui? Par sir Robert Peel qui s'en emparait au profit de ses opinions dans le même temps que le parti opposé à sir Robert Peel invoquait aussi M. de Tocqueville en sa faveur.

C'est un des caractères du livre de M. de Tocqueville, comme celui de tous les produits supérieurs de l'intelligence, d'occuper une sphère indépendante des vues étroites des partis, des accidents du jour et des passions du moment. C'est ainsi qu'il a été tout d'abord et sera longtemps encore invoqué par les opinions les plus contraires; et ceci explique le double succès obtenu en même temps dans le pays où l'aristocratie est dominante et celui où la démocratie est souveraine.

Ce voyage d'Angleterre eut pour Alexis de Tocqueville un autre avantage; il fut pour lui l'origine d'un certain nombre de relations personnelles avec des hommes distinguos de ce pays, dont quelques-uns ont été

I. V. Minutes of évidence taken before Uie sélect committee on berjr at élections. 19 juin 1835.

des amis de toute sa vie. C'est à son retour de ce voyage, rempli pour lui de vives impressions et de souvenirs flatteurs, qu'au mois d'octobre 1835 il épousa la jeune Anglaise, mademoiselle Marie Mottley, dont il était depuis longtemps passionnément épris. La même année vit ainsi s'accomplir pour lui deux grands événements : le succès de son premier livre, succès immense qui le précipita tout d'un coup dans la vie publique, et son mariage qui fixait à jamais le destin de sa vie privée. Parmi les actes particuliers de l'homme, il n'en est certainement pas un seul qui exerce une plus grande influence sur tout le reste de sa vie que son mariage, ni qui mette mieux à découvert le fond de son "Caractère. Mademoiselle Mottley n'avait presque aucune fortune, et contre un tel mariage les hommes raisonnables, selon les lois du monde, ne manquaient pas d'objections. Ces objections trouvaient encore une nouvelle force dans le succès même d'Alexis de Tocqueville dont la valeur personnelle, constatée avec cet éclat, ajoutait un avantage de plus à ceux qu'il tenait déjà de sa naissance et de sa fortune. Il n'hésita pas cependant. Ce serait bien la peine d'être supérieur par l'intelligence, si on restait au niveau commun par les sentiments et par le caractère ! Alexis de Tocqueville, quoique sa raison comprit les idées démocratiques, avait conservé l'aristocratie des sentiments; or, il n'y a rien de si aristocratique que le mépris de l'argent. Tout en comprenant très-bien la valeur de l'argent comme moyen d'action dans ce monde, Alexis de Toc-

quevillen'y voyait cependant qu'un intérêt secondaire. Il n'admettait pas que pour être riche on risquât son bonheur et son honneur ; et à la différence de tant de gens qui, en se mariant, aspirent avant tout k conclure une bonne affaire^ il mit sa sagesse et son orgueil à se marier selon sa raison et son cœur. En agissant ainsi il ne suivit pas seulement son instinct, il était profondément convaincu dé l'influence morale qu'exerce sur l'existence tout entière de l'homme le caractère personnel de celle qu'il a prise pour compagne. Il savait bien que, dans la vie publique comme dans la vie privée, la conscience la plus droite et l'indépendance la plus ferme chancellent bientôt si elles n'ont pas auprès d'elles une force auxiliaire sur laquelle elles s'appuient ; il savait que la défaillance est certaine pour qui s'allie à la faiblesse; enfm, il se connaissait et il ne voyait de bonheur possible pour lui que dans le choix d'une femme qui confondit absolument sa vie dans la sienne, s'associât sans réserve à son genre de vie, à ses goûts, à ses travaux, à ses passions, si éloignées des goûts et des passions du monde. II avait aperçu toutes ces choses dans celle qu'il aimait, et dès lors sa résolution fut prise irrévocablement. Combien de fois il a dit à celui qui écrit ces lignes que son mariage critiqué par quelques sages avait été l'acte le plus sensé de sa vie ! Nul ne sait peut-être autant que celui qui était le confident de ses plus intimes secrets ce qu'a été pour lui pendant vingt-cinq ans d'union celte douce et fidèle compagne de sa vie, ce qu'il a

trouvé en elle de sympathie passionnée pour ses succès, de secours dans ses découragements, de calme et de sérénité dans ses troubles et ses mélancolies, de soins, de dévouement, d*abnégation et d'énergie dans toutes ses épreuves !

Un an après son mariage, de retour de Suisse, où il venait de faire avec sa femme un voyage de quelques mois, il écrivait à son plus vieil ami ^ une lettre qui, certes, n'était pas destinée à la publicité, et .dont un passage montre mieux que tout ce que l'on pourrait dire comment il jugeait lui-même celle à laquelle il avait uni son sort.

« Nacqueville *, 10 octobre 1886.

Je ne puis te dire le charme inexprimable

« que j'ai trouvé à vivre ainsi continuellement avec a Marie, ni les ressources nouvelles que je découvrais « à chaque instant dans son cœur. Tu sais qu'en « voyage plus encore qu'à l'ordinaire je suis inégal, « irritable, impatient. Je la grondais bien souvent, et « presque toujours à tort; et dans chacune de ces cir- « constances je découvrais en elle des sources inépui- « sables de tendresse et d'indulgence; et puis je no (c saurais te dire quel bonheur on éprouve à la longue

2. Nacqueville, pi es de Cherbourg, est le cbdteau appartenant au comte de Tocqueville (Uippolyle), frère aîné d'Alexis, et chez lequel celui-ci se trouvait lorsqu'il écrivit cette lettre au comte de Kergorlay.

« dans la compagnie habituelle d'une femme chez « laquelle tout ce qu'il peut y avoir de bien dans votre a âme se réfléchit naturellement, et paraît mieux ente core. Quand je fais ou dis une chose qui me semble « complètement bien, je lis aussitôt dans les traits de a Marie un sentiment de bonheur et de fierté qui a m'élève moi-même. De même que, quand ma con- « science me reproche quelque chose, j'aperçois îma médiatement un nuage dans ses yeux. Quoique « maître de son âme à un point rare, je vois avec « plaisir qu'elle m'intimide; et tant que je l'aimerai « comme je fais, je suis sûr de ne jamais me laisser a entraîner à quelque chose qui ne soit pas bien. . . » a II n'y a pas de jour où je ne remercie le ciel « d'avoir placé iMarie dans mon chemin, et où je ne « pense que si quelque chose peut donner le bonheur « sur cette terre, c'est une semblable compagne. . . .

Ce qu'il pensait et écrivait alors, il le pensait bien plus encore et l'écrivait de même vingt-cinq ans plus tard, alors qu'au milieu de bien des rêves évanouis et d'espérances déçues il ne voyait de stable et de complet qu'un seul bonheur, celui qu'il avait trouvé dans son mariage.

Cependant le succès du livre de la Démocratie^ sanctionné par le public, reçut bientôt une consécration plus éclatante; il porta tout aussitôt son auteur à r Institut qui, c'est bien le cas de le dire, lui ouvrit

ses portes à deux battants. Déjà, en 1836, rAcadémie française, qui chaque année couronne les livres les plus utiles aux mœurs, avait à ce titre décerné à la Démocratie en Amérique un prix extraordinaire qu'elle avait porté de 6,000 francs, qui est le maximum usité, à 8,000 francs, afm de marquer par là une distinction exceptionnelle *. En 1838, Alexis de Tocqueville fut élu membre de l'Académie des sciences morales et politiques ^ ; et cette élection eut lieu dans des circonstances qui montrèrent bien le vif désir qu'éprouvait l'Institut de posséder Alexis deTocqueville dans son sein. Le titulaire à remplacer était M. La Romiguière qui, comme chacun sait, appartenait par tous ses travaux à la section de philosophie. C'est là qu'il y avait un vide à remplir; et ce vide, on doit l'arvouer, ne semblait pas devoir être comblé par l'élection d'Alexis de Tocqueville, dont les titres étaient d'un autre ordre. Pour prévenir toute objection et tout regret, l'Académie imagina de faire passer l'un de ses membres, M. Jouffroy, de la section de morale, où il était sans doute parfaitement, dans la section de philosophie où il serait encore mieux, et elle rendit ainsi vacante une place dans la section de morale où elle appela Alexis

i. Séance de rAcadémie française, du il août i836. Le prix fat don^é sar le rapport de M. Villemain^ qui, après avoir analysé la Démocrdtie en Amérique, concluait ainsi: a Tel est le lirre de M. de Tocqueville; le « talent, la raison, la hauteur des vues, la ferme simplicité du style, un « éloquent amour du bien caractérisent cet ouvrage, et ne laissent pas a à rAcadémie Tespéiance d'en couronner souvent de semblable... » Moniteur du 19 août 1886.

S. 6 janvier iSSS.

de Tocqueville qui, par son caractère et par ses ouvrages, y convenait si bien. Cependant, en 1841, un fauteuil étant devenu vacant par la mort de M. de Gessac, Alexis de Tocqueville fut élu membre de r Académie française *.

A cette époque , les titres et la renommée de Tocqueville s'étaient encore accrus par la publication, faite en 1840, des deux derniers volumes qui complétèrent son livre sur TAmérique, ceux où il peint rinfluence de la démocratie sur les mœurs.

On s'est abstenu plus haut de porter un jugement sur les deux premiers volumes de la Démocratie; on observera la même réserve à l'égard de ceux-ci. Qu'il suffise de constater que ces deux derniers volumes coûtèrent à leur auteur beaucoup plus de travail et un bien plus grand effort. Il se sentait obligé par le succès; il aspirait non-seulement à ne pas décroître, mais à grandir encore. Il avait coutume de dire à ses amis : c On ne doit jamais se proposer de faire un bon w livre, mais un livre excellent. » Maxime non d'orgueil, mais de sévérité envers lui-même, qu'il appliquait à* ses moindres créations comme à ses plus grands ouvrages. Outre qu'il médita plus profondément son sujet pour s'en rendre plus maître, il s'appliqua aussi à perfectionner' son style : il avait fait un livre admirable avant de se bien rendre compte des

1. Élection du 93 décembre 1841. On trouve au Moniteur du if anril 1844 le remarquable discours de réception d'Alexis de Tocqueville à l'Académie française et la réponse de M. le comte Mole.

secrets de l'art d'écrire. Il avait cependant, en travaillant, entrevu ces secrets. Il était convaincu que c'est seulement à la condition de les pénétrer qu'on crée des œuvres durables ; il croyait fermement que tout travail de l'esprit, quelle que soit son étendue, est avant tout une œuvre d'art, et que la pensée tf a de puissance et de valeur que par sa forme. Dans la première partie de la Démocratie, Tocqueville avait souvent été très-grand artiste sans le paraître; dans la seconde, il Test toujours, mais en laissant voir davantage l'effort. Du reste, si cet effort s'aperçoit, on en voit aussi le fruit, qui est certainement un grand progrès de style. Dans son ardente aspiration vers un perfectionnement continu , il voulut relire tous ceux qui pnt excellé dans rart,et avant tout les grands maîtres du xvii"* siècle. Il s'appliqua à découvrir la méthode et les procédés de chacun d'eux , mais il n'en étudia aucun avec plus de constance et d'amour que Pascal. Ces deux esprits étaient faits l'un pour l'autre. Cette obligation incessante de penser que vous inflige Pascal était pour lui pleine de charme ; peut-être pourraitr-on trouver dans cette prédilection l'origine du seul défaut qu'pn lui ait reproché, qui est de laisser trop peu de répit à son lecteur, surtout dans quelques parties des derniers volumes de la Démocratie^ où il semble que l'enchaînement étroit qui y lie toutes les idées ne per*mette à l'esprit aucun repos.

Tocqueville avait complètement échappé à ce reproche dans la première partie de la Démocratie, où

le tableau animé quMl présente des institutions américaines lui fournit sans cesse un texte de faits auxquels les idées générales se mêlent et avec lesquels elles se confondent. Un Anglais, auteur d'un livre intéressant sur les États-Unis , le félicitait un jour du mérite de cette première partie : « Ce que j'admire partîculière- « ment, lui disait-il, c'est qu'en traitant un si grand « sujet, vous ayez si complètement évité les idées « générales. » Rien n'était moins exact que ce jugement qui charma cependant tocqueville en lui apprenant que les idées générales qui abondent dans son livre sont assez habilement revêtues de formes particulières pour qu'un esprit, sans doute peu profond, mais cependant éclairé, ne. les aperçût pas tout d'abord à travers l'enveloppe qui les recouvre. La lecture de son second ouvrage ne pouvait faire naître une semblable impression. Dans ces études sur le mouvement intellectuel, sur les sentiments et sur les mœurs des Américains , il n^est plus possible à l'auteur de dissimuler les idées générales, et, en incorporant cellesci à des faits, de les rendre tout à la fois plus saisissantes et moins visibles. Ici ce sont des idées sur des idées : tout esprit incapable de remonter lui-même aux sources d'où elles découlent et de saisir, par sa propre force, leur vérité profonde, a dû éprouver quelque ■ fatigue à la lecture de ce livre et n'y a peut-être vu qu'une suite de propositions ingénieuses admissibles, mais contestables. Les esprits énergiques seuls ont été émerveillés de la puissance avec laquelle l'auteur

porte la netteté et la précision dans les matières où Ton a coutume de rester vague et obscur. La composition de cette œuvre sans modèle leur a paru un véritable tour de force, et ils ont placé ces deux volumes non-seulement au niveau, mais au-dessus même des deux premiers.

Nous avons dit tout à l'heure que Tocqueville, désireux de développer son esprit et de perfectionner son talent, avait fait des grands écrivains du xvii* siècle une élude particulière. Tout s'enchaîne dans les travaux de l'intelligence, et ceci le conduisit à réparer certaines lacunes de son instruction première. Dans son entraînement vers les ouvrages purement historiques, il avait trop négligé peut-être les œuvres des grands philosophes et des célèbres moralistes de l'antiquité et des temps modernes; leur lecture lui était cependant une préparation salutaire pour cette partie de son travail oii il jugeait l'influence de la démocratie sur les sentiments, les idées et les mœurs d'un peuple. Aussi dévora-t-il plutôt qu'il ne lut Platon, Plutarque, Machiavel, Montaigne, Rousseau, etc., etc., etc. « J'éprouve, écrivait-il à un de ses amis^ en « lisant ces ouvrages qu'il est honteux d'ignorer et « que hier je connaissais à peine, le même plaisir « que ressentait le maréchal Soult en apprenant la « géographie quand il était ministre des affaires a étrangères. » La quantité d'ouvrages divers qu'il lut alors est prodigieuse; il n'y a qu'une espèce de livres qu'au milieu de son travail Tocqueville ne

lisait pas et qu'il s'interdisait même absolument : ce s<mt ceux qui de près ou de loin traitaient de son sujet ; il craignait toujours qu'après être entré dans la voie tracée par un autre son esprit eût de la peine à retrouver son propre chemin, et qu'ainsi il courût le risque de perdre l'élan et l'originalité qui étaient à ses yeux le premier mérite de toute composition.

Quoi qu'il en soit, on comprend par ce qui précède conmient il mit cinq ans à créer la seconde partie du livre dont la première ne lui avait demandé que deux années.

Mais outre qu'il s'appliqua davantage & cette seconde partie de la Démocratie en Amérique^ il y eut une autre cause qui lui en rendit la composition plus lente : ce fut le changemet qui était survenu dans sa position personnelle et qui lui avait fait perdre l'indépendance absolue, privilège exclusif de la première jeunesse.

Sans parler des liens domestiques nés de son mariage et des liens du monde nés de son succès, deux circonstances étaient venues compliquer sa vie : la première, c'était la propriété avec des intérêts agricoles ; la seconde, la politique.

Rien sans doute n'est plus sain pour l'esprit et plus favorable à son libre développement que la vie des champs, mais c'est à la condition d'en prendre la tranquillité seule et d'en fuir les intérêts. Ce qu'il faut, en effet, à la pensée pour germer et éclore, c'est le silence, la sécurité, l'absence de tout trouble, la

certitude qu'au moment où elle naît Tinspiration ne sera pas étouffée dans son germe, brisée dans son essor , ou seulement interrompue par quelque incident, une affaire privée, un soin domestique, etc., etc. Ces conditions d'une sécurité parfaite, exempte non-seulement de troubles, mais de menaces , la campagne les offre à une seule condition : c'est qu'on y soit chez les autres. Or Tocquevilie y était chez luL

Quoiqu'il eût deux frères dont il était le cadet, le vicomte et le baron Edouard de Tocquevilie, des arrangements de famille survenus en 1836 après la mort de sa mère, et rendus faciles par la tendresse mutuelle qui avait toujours uni les trois frères, l'avaient rendu possesseur, en Normandie, du vieux manoir paternel, du château de Tocquevilie, situé dans la presqu'île dont Cherboiu-g forme la pointe.

C'était une habitation trës-délabrée, pleine de sourvenirs et de ruines. Des fenêtres du château on y voit la mer, et toutes les scènes magnifiques qui se déploient sur son rivage. Ce pays si beau est en même temps le plus fertile du monde, et nulle part peut-être la nature ne présente un aspect plus grandiose et plus riche» Mais toutes ces vieilles traditions, attachées au sol, toutes ces séductions de la nature et de la propriété sont d'autant plus dangereuses pour l'esprit qu'elles sont plus douces au cœur. Les intérêts sont les plus grands ennemis des idées , et alors même que la pro^ priété ne détruit pas l'homme intellectuel en s'empar rant de son âme, elle lui nuit en lui prenant son temps.

Tocqueville lutta sans doute contre de tels ennemis, mais moins énergiquement peut-être qu'il ne Teût fait, si tous ces intérêts de propriété, nuisibles à son livre, ne se fussent trouvés en même temps très-utiles à une autre chose qui Toccupait déjà. Cette autre chose, c'était son entrée dans la vie politique.

Assurément la vie politique fût venue le chercher alors même qu'il n'eût pas été au-devant d'elle, car, dans les pays libres, tout ce qui tire un honmie de la foule attire jsur lui les regards du peuple, et à cette époque il était déjà illustre ; mais la vérité est qu^il la souhaitait. Tocqueville avait beaucoup d'ambition : non cette ambition vulgaire qui se repatt d'argent et de places, ou se satisfait de vains honneurs; cette sorte d^ambition là, il ne la connut jamais que pour la mépriser; mais celle qui l'animait et dont il était plein, c'était cette m&le et pure ambition, la première des vertus publiques dans les pays libres, qui, dans celui qui l'éprouve, se confond avec l'amour du pays et la passion de sa grandeur , qui aspire à gouverner l'État, mais au prix des luttes inséparables de la liberté, au milieu d'efforts sans cesse renouvelés et de succès dus à la seule supériorité du mérite et des talents : grande et noble ambition qu'il faut honorer et non flétrir, qui seule donne au pouvoir son lustre et sa dignité, et qui grandit ceux même qu'elle n'élève pas.

Cependant l'habitation du sol avec ses intérêts n'est pas seulement utile, elle est nécessaire à la vie poli-

tique. Elle seule crée et conserve l'existence locale, qui elle-même donne l'élection ; et l'élection, dans les pays libres, c'est l'acte de naissance de l'homme politique.

Pour établir son existence en Normandie, Tocqueville avait eu à lutter, non-seulement contre les difficultés attachées à toute nouvelle candidature , mais encore contre des obstacles exceptionnels. Malgré l'influence considérable de son père dans cette province, ou plutôt à cause de cette influence même, il avait rencontré dans le corps électoral une disposition générale et d'ailleurs bien naturelle à lui attribuer des opinions légitimistes. Il lui fallut beaucoup de temps, de rapports personnels avec ses concitoyens, pour combattre ce préjugé qui était si vivace que , n'était le secours qui lui vint de son livre, le bruit qu'il flt dans le monde et dont les échos retentirent jusque dans les moindres hameaux normands, il est douteux qu'il eut jamais triomphé d'un tel obstacle. L'obstacle était d'ailleurs accru par la dignité môme du caractère de Tocqueville, qui, quoique désirant beaucoup d'arriver à la chanolire élective était cependant résolu de n'y entrer que dans les conditions d'une entière indépendance. On va juger par un fait de la vivacité de son sentiment sur ce point.

I^rs des élections de 1837, le comte Mole, alors président du conseil, sachant la candidature de Tocqueville dans le déparlement de la Manche, l'avait

d'oifice, et à l'insu de Tocqueville lui-même, recommandé comme candidat du gouvernement. En agissant ainsi, M. Mole n'avait fait que céder à un sentiment de sympathie et d'affection pour un jeune homme distingué qui était son parent, dont il voyait avec joie la renommée naissante, et qu'il ne pourrait que s'attacher encore en lui prêtant son patronage. Cependant, une semaine ou deux avant l'élection, Tocqueville, qui s'était présenté comme exempt de tous liens avec le ministère, informé de l'appui que celui-ci lui prêtait, et qui, eii assurant, il est vrai, son élection, pouvait porter atteinte à son caractère, s'empressa d'adresser au comte Mole la réclamation la plus vive ; celle-ci provoqua une réponse non moins vive de M. Mole, et fut ainsi l'occasion d'une correspondance qui, certainement, les honore tous les deux : l'un , par la franchise et la fermeté avec lesquelles il repousse l'appui qui eût amené son succès ; l'autre, par la noblesse avec laquelle il avait offert cet appui et la dignité avec laquelle il le retire. La conséquence fut que Tocqueville ne fut pas nommé, mais la cause de son échec fut connue et mit en lumière son caractère. Deux ans après, aux élections générales de 1839, il fut élu à une immense majorité^. A cette époque il était, on peut le dire, en pleine possession de son collège électoral. Mais qui ne comprend combien de trouble avait dû jeter dans sa vie intellectuelle cette laborieuse prépa-

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