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la seule édition complète des œuvres dites facétieuses (il en a produit d'autres qui ne 'le sont guère) de Noël du Fail est celle à laquelle donna ses soins^ en 1842, un jeune bibliographe, fort estimé de Quérard dont il était compatriote et dont il portait les prénoms: Joseph-Marie Guichard. C'est un volume compacte faisant partie de la Bibliothèque d'Élite que publiait alors Charles Gosselin. Ce libraire, avec l'aide de Guichard et de M. Paul Lacroix, donna, l'un des premiers, des réimpressions consciencieuses et à prix modérés de nos anciens conteurs. Il fraya ainsi la voie dans laquelle allait bientôt entrer notre regretté Pierre Jannet avec sa hardiesse et son habi-
Elle ne Tétait pas quand Gosselin quitta 1 ingrat métier d'éditeur. Ce qui en restait passa, avec les clichés, dans les mains de M. Charpentier. Ces clichés ont servi jusqu'à ces derniers temps à des tirages multipliés portant tous la date de 1856 et qu'on peut reconnaître à ce mot : balivernes mis pour baliverneries
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sur le faux-titre et le titre composés à cette occasion. Il n'est cependant si bonne chose qui n'ait une fin. Les clichés eux-mêmes ne sont pas éternels. Ils s'osent et c'est ce qui est arrivé à ceux de VEutrapel. L'édition de J.-Marie Guichard n'est plus dans le commerce de la nouveauté. Elle a passé dans celui de la bouquimrit. On l'y trouve encore sans grand'peine; on ne l'y trouvera bientôt plus que difficilement.
Il n'y aurait rien d'invraisemblable à croire que cette édition prétendue de 1856 a été lancée sinon contre l'entreprise de Jannet, au moins pour profiter de la vogue qu'elle ramenait 'à notre ancienne littérature. Dans les catalogues qu'il publiait alors et dans lesquels il exposait le plan de sa Bibliothèque (plan assez peu suivi du reste, au moins dans le détail), Jannet n'avait eu garde d'oublier du Fail. En le devançant on l'obligeait à attendre et il a tant attendu oue son œuvre excellente a dû changer de mains, que lui-même a dû mourir avant aue les promesses qu'il avait faites au public eussent été tenues.
II serait cependant pénible de penser- qu'elles ne le seront jamais. La Bihliothlque elzevirienne mérite de vivre. Elle le peut. Elle forme dès aujourd'hui une collection assez sérieuse et d'un ensemble assez imposant pour que tous les amis des bonnes lettres soient désireux d'en voir combler les lacunes. Son propriétaire actuel, M. Paul Daffis, semble l'avoir compris. C'en est au moins une preuve que cette nouvelle édition du charmant conteur qu'il nous a chargé de présenter au lecteur.
Noël du Fail, seigneur de la Herissaye, a fait peu parler de lui de son vivant. Caché sous un pseudonjrme, vivant dans une province qui faisait à peine partie de la monarchie française, la Bretagne, il était inconnu des écrivains de son temps que, oe son côté, il connaissait si bien. On manque donc de renseignements sur sa vie et tout ce qu'on en a dit jusqu'à
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présent se borne à ce qu'il nous apprend lui-même sur sa nomination de conseiller au Parlement dans la dédicace de son livre : Mémoires recueillis et extraits des plus notables et solennels arrests du Parlement de Bretaigne (Rennes, Julien Duclos, 1 579, in-fol.) et à deux lignes de La Croix du Maine qui sous la date de 1 384 écrit de lui que « s'il n'étoit détenu du mal des gouttes, qui le travaille et tourmente sans cesse, il feroit bientôt imprimer plusieurs beaux œuvres de sa façon ». Comme on le voit, c'est peu. Il semble cependant
aue ce ne doive pas être tout. Il n'y a pas d'écrivain ans les œuvres duquel on ne puisse, en cherchant bien, retrouver, vaguement il est vrai, mais suffisamment quand il ne s'agit pas de reconstituer un acte de Tétat civil, des traces des différentes situations dans lesquelles il s'est trouvé. En l'absence de renseignements plus précis qu'auraient pu nous fournir les archives de Rennes», brûlées lors du grand incendie de la ville en 1720, nous avons dû essayer cette tâche délicate en nous étayant sur les seules dates certaines que Ton connaisse.
La première est celle de la mort de du Fail. Elle survint en 1 585. Il n'y a point de doute aujourd'hui sur ce point. L'édition de 1 58$ des Contes et discours d'Eutrapel parut à l'heure même ou l'auteur mourait, sans qu on puisse décider si ce fut par sa volonté. Elle porte immédiatement la mention : par le feu seigneur de la Herissaye, gentilhomme breton.
I . (( Le terrible incendie de 1 720 détruisit sans aucun doute les archives municipales et ecclésiastiques de la capitale de la Bretagne... il nous semblait cependant que Phôtql de ville et le palais de justice avaient été préservés, et nous espérions que quelque registre ignoré aurait conservé la copie ou la trace des lettres patentes ducales en vertu desquelles avait pu s'établir la première imprimerie; il n'en est rien malheureusement. » — Dictionnaire de géographie ancienne et moderne à l'usage du libraire et de l'amateur de livres, par un bibliophile (M. Pierre Deschamps).
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La seconde date est donnée par le fait de la nomination de notre auteur comme conseiller au Parlement de Bretagne. « Or, dit-il, estant reçu conseiller en ladite cour Tan 1571 après avoir esté juge au siège présidial de Rennes, honorable compagnie et de valeur, par le temps de dix-huit ans, je n eus rien de plus recommandaole que de voir et feuilleter les arrests d'icelle cour. » {Mémoires du Parlement de Bretagne,) Conseiller au Parlement en i $71, juge au présidial en 1553. Voici de quoi nous assurer que de 1553 à 1 585 du Fail resta, sauf des absences momentanéies, dans sa province et nous pouvons dire dans sa ville natale.
Il est impossible, en effet, en le lisant de n'être pas frappé de la persistance avec laauelle reparaissent à chaque instant ses souvenirs de la capitale du duché de Bretagne. Ce n'est point une connaissance superficielle qu'il en a, c'est une science approfondie. Il sait toutes les légendes, toutes les habitudes du menu peuple de la « cohue » de Rennes; il y a entendu parler le patois du « Puy du Mesnil » par les bonnes temmes « en plein champ de bataille d'mjures » alors qu'il était encore écolier; il est évidemment né de parents oui habitaient à tour de rôle la ville et leur terre de la Herissaye. Il est en outre désigné dans une courte poésie latine qu'on trouvera plus loin comme une gloire de Rennes.
Mais avant 1554 où était du Fail? que faisait-il? En 1 547 avait paru son premier ouvrage, les Propos rustiques. Dans quelle ville? à Rennes? Non. A Paris, la seule ville qui, après Rennes, pouvait être choisie par lui s'il était reste dans la région où il était né et où il devait mourir? Pas davantage. A Lyon. Or, à cette époque, pour se faire imprimer à Lyon quand on habitait la Bretagne il fallait des circonstances bien particulières. Or ces circonstances, si nous voulons bien les chercher, nous les retrouverons dans les récits que fait du Fail sous le nom d'Eutrapel ou même
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sous celui de Polygame, ses deux héros favoris.
11 ne faut pas croire qu'un conteur, un romancier fasse jamais autre chose dans ses ouvrages que don> ner ses propres pensées et ses propres impressions. Il est toujours subjectif, quoi qu il veuille et pense. La seule chose qui puisse le tromper et tromper les autres sur ce point, c'est qu'il obéit successivement à l'une ou à l'autre de ses tendances. Comme l'homme n'est jamais tout d'une pièce, il partage ses diverses aptitudes^ ses variables manières de voir et de sentir entre les personnages qu'il crée. Un penseur, comme du Fail, car il mérite mieux que le titre de conteur, fait une oeuvre à peu près analogue à celle de Mon^ taigne. Seulement au heu de rester seul sur la scène, il se dédouble, se parle et se répond par la voix d'interlocuteurs qui tous ont un peu de son esprit et beaucoup de sa mémoire. Ceci admis, et je ne pense pas que personne de ceux qui réfléchiront me le vienne contester, nous pouvons recueillir les traces de cette mémoire aussi bien chez Polygame que chez Eutrapel, et il nous serait même permis, au besoin, de nous adresser « au vieil preudhomme » Lupolde.
Nous faisons remarquer dans une note du chapitre IV des Contes que le tableau fait par l'auteur a'une leçon d'Eginaire Baron à Bourges, en présence de « monsieur Lhospital, depuis chancelier oei France 9 , prouve clairement qu'il assistait à cette têçon. Or elle avait lieu, d'après lui, lorsq^ue Lhospital se rendait aux grands jours de Riom, c'est-à-dire en 1 546. Nous savons par du Fail que Baron, qui mourut en 1550, avait été son maître et son ami. comme son autre compatriote Duaren. Il n'est pas étoilnant qu'il l'ait suivi à Bourges et nous comprenons dès lors qu'étant dans cette ville en 1 546 du Fail ait pu choisir Lyon plutôt aue Paris pour faire imprimer en 1 547 son premier livre. Il suivait en cela l'exemple même de Duaren.
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Nous pouvons aller plus loin. Du Fail connaît certainement Lyon. Il en parle de visu comme il parle de Paris, comme il parle d'Angers, d'Orléans, et de Poitiers, et toutautrementque quand il s'agit de Toulouse dont il parle aussi, mais sans la même assurance et sans y revenir à plusieurs fois. Poitiers, Orléans, Angers, Bourges, Paris, toutes facultés de droit où l'on s'explique sa présence pendant sa jeunesse d'étudiant. Pour Lyon, il y a une nuance: on sent qu'il n'a fait qu'y passer. N'était-ce pas lorsqu'il se rendit en Italie.
L'éditeur anonyme des Propos rustiques (1732) cite particulièrement ce voyage en Italie. Peut-être n'avait-il pas d'autres raisons pour cela que celles que nous avons nous-même. Eutrapel revient à plusieurs reprises sur Turin, Venise et Milan. Il a vu tel livre a dans la Bibliothèque du Vatican ». Cela ne serait certainement pas suffisant si nous avions affaire à un écrivain moderne et nous douterions même pour du Fail malgré l'extrême bonne foi que pas un de ses lecteurs ne lui refusera si nous ne trouvions pas plus loin l'explication de ce voyage.
C'est au chapitre intitulé Disputes entre Lupolde et Eutrapel. Ce chapitre est une confession un peu forcée en couleur peut-être, mais certainement veridique au fond. C'est un récit de la vie d'étudiant d'alors qui ressemble terriblement à la vie d'étudiant d'aujourd^hui. Eutrapel y donne bien du fil à retordre à son honnête tuteur Lupolde, lui tirant des carottes (le mot est vieux, il a été employé en italien par l'Arétin), lui jouant cent tours et le mettant dans la nécessité de lui refuser tout crédit. Belle vie au « cabaret des Trois-Poissons au. faubourg Saint-Marceau » ou bien au c< tripot de la Caille » et comme on aurait bien empaumé le tuteur si le diable de valet auquel on demande : Maître Jean est-il là? que fait-il? n'avait pas répondu : Elle file ! Tant y a cependant qu'à bout de « finesse et de finances » il faut s en aller
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«aux bandes des gens de pied en Piedmont.»où Pon a du mal c( comme un jeune diable bachelier et botté. »
Cela ne suffit-il pas? Dans un dés chapitres suivants Eutrapel raconte une aventure assez délicate qui lui arriva « estant soldat à Turin, lorsque 1« seigneur de Brissac y était Lieutenant pour le Roy (i $$i) ». En outre, à plusieurs reprises, ses compagnons rappellent « capitaine Eutrapel » . Les date^ s'accordent assez pour que nous puissions admettre sinon que du Fail a été soldat dans le vrai sens du mot. au moins qu'il a fait une courte apparition à l'armée de Piémont, quelque chose comme un volontariat d'un an, et que c'est là qu'il a appris si bien lés termes du métier et peut-être la décision qu'il montre quand il fait bâtir sa maison des champs « pour tenir teste aux voleurs, envieux, et à l'ennemy, si Dieu le vouloit chastier en cette partie ».
Il faut pour ne pas trouver notre opinion trop aventurée se dégager quelque peu des impressions qu'on aurait pu conserver de la lecture de la trèsjolie mais trop uniquement littéraire notice consacrée à du Fail par M. Guichard. M. Guichard n'a voulu voir dans son auteur que le brave homme des Propos rustiaues et lé prêcheur convaincu des charmes de la vie aes champs. Il y a de cela dans du Fail et beaucoup, C'est par l'amour de la campagne qu'il commence et c'est par là aussi qu'il finit. Mais il n'y a pas que cela. Il n'a pourtant pas négligé de nous répéter à chaque instant qu'il était fantasque, avide d'apprendre, surtout ce qui n'était pas nécessaire à son état. D'un bout à l'autre de son œuvre il se vante d'être impatient de tout joug et de toute contrainte. Dès son second livre, l^s Balivtrnems (15^8), il est obligé de se défendre contre ses amis qui lui reprochent cette tendance à s'occuper « contre le naturel de sa tant grave et solide profession » de choses qui lui sont étrangères. « De ma part, ditil, si faut-il que les meilleures heures (que j'ay dis-
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posé k mon principal estude) dispensées, je remue ménage, je tracasse ». « Voulois d'avantage, ajoutet-il, pour me rendre parfait jurisconsulte me bailler force livrés de médecine en main p et il n'est pas éloigné de conclure comme l'ami qui lui faisait des reproches f à son horoscope le mouvement du ciel avoir esté tout irrégulier et de travers ». Dans les Contes^ re\'iennent à chaque page des déclarations d'indépendance, des attaques on ne peut plus vives contre les habitudes de rapacité des gens de justice, dont il était cependant, et une critique de la vie mondaine basée bien évidemment sur l'expérience directe et non sur ^habitude des lieux communs.
Du Fail n'est pas, en eflfet, un de ces parvenus comme on en trouve déjà à son époque: il n'a pas acheté un office pour sortir de sa condition. Il est au contraire l'ennemi déclaré de cette vénalité des charges et ce n'est pas sans orgueil qu'il réclame maintes fois pour les seuls nobles le droit de rendre la justice, jugeant que tout va mal parce que les nobles restant dans 1 ignorance, laissent usurper leur place par des gens de basse extraction^ mais instruits. Ce n'est pas non plus pour rien qu'il se représente (Contes, JCXVII) « comme nourri à la Cour des Grands » et comme ayant toujours a dit librement ce que bon lui sembloit et traité révéremment la grandeur du Roy et des princes auxquels s'ils le lui ont demandé, il n'a rien dissimule. > Du Fail, noble, riche et libre, a donc pu, de sa naissance à 1 553, suivre les habtudes de son temps, plus voyageur qu'on ne se le figure aujourd'hui, accompagner à un titre quelconque le auc de Cossé-Brissac en Italie et ne quitter ce pays que pour rentrer à Rennes au moment où la jeunesse allait le quitter.
C'est l'âge qu'il avait alors qu'il est difficile de déterminer. La jeunesse ne nous quitte pas toujours à date fixe. On peut cependant penser que lorsque du Fail devint juge au présidial de Rennes, il devait avoir
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dépassé la trentaine. Les Propos rustiques et les Balivcrneries sont considérés par les poètes qui^ suivant Tusage du temps, lui adressaient des sonnets ou des stances pour accompagner ses publications, comme les fruits de sa jeunesse. En le faisant naître un peu avant 1 520, nous sommes en droit de le traiter vers 1 5^0 sinon comme un « jeune bachelier », au moins encore comme un très-jeune écrivain et un jeune juge.
Ses rapports avec Baron, mort en 1550, à cinquante ans, confirment, pensons-nous, cette' conjecture. Baron avait été son maître avant de devenir son ami. Cela s'accorde avec la différence de seize à dixhuit ans que nous supposons, et lorsqu'en 1 584 Lacroix du Maine nous parle de la vieillesse tourmentée par la goutte du conteur, nous ayons sous les yeux- un homme de plus de soixante-cina ans c^ui a tous les droits possioles à cette maladie aes « otieux seieneurs, présidents, conseillers, etc. »
Il semble résulter en outre des discussions sur le mariage auxauelles se livre du Fail avec ses amis qu'il dut rester célibataire. Le dernier chapitre des Contes dit bien qu'il est prêt à se retirer à la campagne pour y vivre désormais loin des tracas, et son alter ego Polygame l'engage alors à faire « comme il l'a saintement desseigné et projette : se marier à Damoiselle qui ait le soucy seulement faire des enfants et ce qu'il lui commandera ». Il est évident que ce dernier chapitre n'est le dernier que par ordre de matières et non par ordre de composition. Il clôt la série comme elle doit l'être par la retraite du conteur, mais ce n'est pas à l'heure où il allait mourir qu'il a pu penser à cette retraite et surtout à faire des enfants. C'est plus probablement lorsqu'il passa du rôle de juge à celui de conseiller. En 1 jyi il était déjà tard, il dépassait la cinquantaine, c'est pourquoi Polygame lui dit : « Puisque vous sentez de vouloir user et arrester le reste de vos ans bien cassez et endommagez à cette belle vie champêtre laissant toutes
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affaires publiques et populaires pour voir de plus près votre conscience, aeportements passez et les contemplations divines : je le vous conseille, encore une fois. »
Mais la retraite du moins complète n'eut pas lieu. Quoi qu'il en dise, du Fail avait 1 amour de son métier autant que celui des champs. Il vivait dans « son hostel de la Herissaye, » mais pensait toujours aux affaires. Aussi à peine conseiller du roi, il se rend à Paris, voit à trois reprises Louis de Rohan, prince de Guéméné, s'entretient avec lui des réformes qu'Henri III avait chargé le vicomte de Mejusseaùme, gouverneur de Rennes, et le seigneur de Beau vais Bourg- Barré d'introduire en Bretagne où n'était établi que depuis i$55 un parlement permanent et dès 1577 il offre au prince « un petit échantillon et tablettes darrests » qui fut, dit-il, « tant bien reçu que l'imprimeur fut contraint le réimprimer encore une fois après la première édition et s'y remettoit de rechef pour la troisième » quand il y ajouta un second livre en
M79- Ces deux éditions du premier livre des Mémoires
recueillis et extraits des plus notables et solennels arrests du Parlement de Bretaigne n'ont été signalées jusqu'ici par aucun bibliographe. La phrase qui nous les fait connaître est tirée de Vépttre dédicatoire du second livre a à nosseigneurs des trois estats de ce pays de Bretaigne ». Nous ne les indiquons pas dans le but de les faire rechercher des curieux. L'édition de 1579 suffit amplement à démontrer la puissance de travail de du Fail ainsi que le sérieux et la méthode qu'il savait mettre dans ces compilations purement techniques.
Quand on le voit parler gravement de : Prolongations de délai et prémisse, de vacation et rétention, de monitoire et substractions, de partage et preciput, de transaction et d'arrest au préjudice, de saisie sur saisie, de retraict en vertu de procure générale, on
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se prend à admirer cette nature vraiment solide que de telles occupations n'ont pu détourner de la culture des lettres et qui sait se délasser en moralisant joyeusement et honnêtement.
Car c'est là le vrai caractère de l'œuvre de du Fail et pourquoi nous n'acceptons qu'à notre corps défendant pour ses contes la qualification de facétieux. Il n'y a que ceux qui ne les ont pas lus ou qui n'en ont lu que certains chapitres qui peuvent porter un pareil jugement renouvelé d'Etienne Pasquier. Non, Eutrapel, quoiqu'il s'en vante, n'est pas un bouffon; non, du Fail n'est point a un singe de Rabelais » (Et. Pasquier, lettre à Ronsard), nous n'en voudrions pour preuves que la facilité avec laquelle le plus grand nombre de ses observations sur les coutumes de son temps ont passé sans paraître dépaysées le moins du tnonde dans les épttres placées en tête de ses deux livres d'arrêts. C'est le même style châtié, un peu lent quand il est sérieux, plein de souvenirs des classiques. C'est le même fonds d'idées saines, justes et hardies. Hardies surtout.
Nous n'avons pas le droit de considérer du Fail comme un hérétique. Il tient à passer pour bon catholique et il fait montre, toutes les fois qu'il le peut et parfois même hors de propos, de son dévouement à la sainte mère Ëglise. On trouvera au début des contes au chapitre de la justice et à la fin dans VÊpistre de Polygame à un gentilhomme contre les athées et ceux qui vivent sans Dieu de véritables sermons^ pleins de citations des saints pères et des conciles. Croirons-nous, comme M. Guichard a été le premier à l'insinuer, que cet étalage de sa foi religieuse n'avait pour but que de faire passer ce qu'il y avait de trop libre dans certains autres chapitres et pour raison que la crainte d'avoir à subir le sort de Louis Berquin et d'Etienne Dolet? Pourquoi? Même dans ces chapitres, il n'y a pas d'hypocrisie de la part de notre auteur. Il n'y a pas calcul puisqu'il
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n'y a pas abandon de son idée dominante : la réforme ecclésiastique et judiciaire.
\ Que faisaient à l'Église les railleries contre les dérè-
glements des moines, les bons contes sur les curés (voy. entre autres l'admirable récit qui ouvre Jes Badverneries)} Elle était la première à en rire. L'Église sait bien que les hommes, même « razés », sont des hommes et la chasteté des moines n'était pas alors considérée comme une obligation éternelle, le moine pouvant quitter son métier pour se marier si bon lui semblait. Tout le monde était fort coulant pour ces peccadilles et on ne pensait pas à brûler ceux qui se bornaient à de telles critiques. Il fallait pour mériter le bûcher aller plus loin ; attaquer les sources de la foi et surtout toucher le chapitre des revenus ecclésiastiques. Or à chaque instant du Fail revient sur ce point. Il va chercher fort loin, jusqu'à Charlemagne, les armes dont il se sert; il prend soin de s'appuyer sur d'anciens édits^ sur des décisions de conciles^ il use de précautions oratoires, mais il conclut nettement : ce Quant à messieurs les gens d'Église, ce n'est à moy à en parler, sinon reveremment et avec modestie : mais il semble, veu leur grand et ample patrimoine et richesses qui ont été calculées et arrestees de nostre temps, se monter en ce Royaume, à douze millions trois cens mille livres de rente (qui doubleraient si Ton prenait l'estimation du présent, sans les hospitaux et aumosnes) qu'ils devraient pour la décharge de leur conscience se reformer et réduire au vrai et légitime estât de leurs prédécesseurs et rendre la tierce partie aux pauvres des lieux où leurs biens sont situez. Autrement y a danger, jà bien advancé par la permission divine que les iaiz et séculiers n'empiètent et se saisissent, comme ils font^ de leurs biens, à faute à eux de résider, prescher, administrer les sacrements, nourrir les pauvres, du tiers du revenu ecclésiastique et faire tous deyoirs chrestiens où ils sont obligez : sans s'arrester
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et s'amuser aux dispenses et permissions contraires, obtenues, Dieu sçait comment : lesquelles portent une apparence et couleur masquée et déguisée vers les hommes, mais une cruelle et sanglante condamnation à l'endroit de Dieu, comme disoit ce docte Seguier, estant lors Advocat General au Parlement de Paris. »
Cela est net, catégorique. Si du Fail n'a pas été au-delà et s'il n'a pas fait cause commune avec ceux de la religion prétendue réformée, il avait au moins {a même opinion qu'eux sur certains points des plus irritants. Il demande comme eux la réforme des mœur» du clergé ; il veut la résidence des prélats sur leurs bénéfices; il calcule la part qui doit leur revenir dans l'argent qui leur est attrifcué et celle qu'ils doivent rendre aux pauvres ; il leur rappelle à chaque instant la simplicité de la primitive église et s'il n'abandonne pas avec éclat une religion entachée de tant de vices, c'est qu'il est de ces honnêtes gens qui croient la réforme possible sans schisme^ parla seule force d'édits royaux soutenus par l'activité et la rigidité des Parlements.
H est de cette forte école des juristes qui dans notre vieille France ont soutenu l'autorité royale contre les empiétements de la cour de Rome et du clergé. L'étuae du droit romain les avait familiarisés avec cette idée que la justice est ici-bas le seul guide infaillible, qu'elle est seule capable de maintenir dans TÉtat la paix, la régularité et la concorde et que les choses de la religion comme les autres doivent rester soumises aux lois communes. Du Fail vante le chancelier Guillaume Poyet pour son ordonnance de Villers Coterets où a il rongna les ongles de si près à la puissance et jurisdiction ecclésiastique »; il est gallican, il eut été janséniste, et quoiqu'on ne puisse, comme nous en tombons d accord, 1 accuser d'hérésie déclarée, il en porte la semence au fond de son cœur. Il a eu trop de rapports avec son fameux compatriote François Duaren pour n'avoir pas quel-
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Que tendresse pour les protestants et c'est ce qui aonne une grande force à ce mot qu'il lance en se souvenant de la parole de saint Paul, oportet haresis esse: « Faut qu il y ait des hérésies, mais la difficulté gist à bien juger qui est l'heretique ».
Ajoutons, pour ne pas le présenter comme plus aventureux qu'il ne l'était en réalité, que de telles tendances il sentait bien le danger et que c'est sans doute pour cela qu'il a gardé par devers lui jusqu'à l'heure de sa mort le manuscrit des Contes et Discours, le retouchant, le remaniant. Le polissant, le complétant. Il ne s'était enfin décidé à le confier à l'imprimeur que parce qu'il s'était assuré par la présentation de ses principales idées en tête de ses Mémoires du Parlement qu'il pouvait le faire sans trop soulever de colères. C'est prudence permise et dont étaient alors coutumiers bien d'autres que lui. -"
J'ai peut-être insisté trop longuement sur la partie qui me paraît être la principale de l'œuvre de du rail, je n'ai cependant pas l'intention de vouloir faire de cet honnête conseiller un simple prédicateur de morale. S'il n'avait eu que cette qualité il eût été bien vite oublié. Mais j'avais besoin de réagir contre l'opinion erronée établie sur le seul nom grec d'Eutrapel et d'après laquelle on suppose ne rencontrer sous une telle enseigne que des « gaudisseries » grossières et des aventures graveleuses. Certes il jr a du plaisant, du comique et du sel gaulois à foison dans les pages que nous jugeons dignes d'être réimprimées. Mais c'est un comique particulier très-naïf, très-bonhomme et qui ne peut offenser que les chastes oreilles de Tartuffe. Il y a des mots bien libres, me dira-t-on. Et dans Molière 1 répondrai-je. Ces mots étaient, dans la langue du xvi' siècle, courants ; ils ont vécu longtemps. Les plus gros sont encore dans le dictionnaire ae Ricnelet. Supprimer les mots est-ce supprimer les choses? Et les précieuses elles-mêmes ont-elles pensé
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à une élimination aussi complète? Que non ! pas si ridicules. Consultez Armande.
Passons légèrement sur ce sujet qui pourrait mener loin et bornons-nous à protester contre cette phrase qu*il est désagréable de voir signée Sainte-Beuve, quand on aime Sainte-Beuve : « Les Baliverneries ou Contes d'Euirapel, avec les Ruses et finesses de Ragot j capitaine des gueux sont des opuscules en prose de la force de Villon, de Faifeu ou des Cent nouvelles et dont la lecture peut procurer plaisir, sinon profit aux amateurs de littérature facétieuse qui pèchent volontiers en eau trouble. » Si l'énoncé même des titres des ouvrages ainsi jugés ne suffisait pas à prouver que le critique n*avàit fait que les entrevoir lorsqu'il écrivit son Tableau de la poésie française au XVI' sikle, on se demanderait comment lui, si délicat, si fin, si perspicace, n'a vu que de l'eau trouble dans ce ruisseau qui court si gaillardement « es prés ». Lorsqu'il ajoute que « la série de ces petits-livres plus ou moins pantagruéliques (il en joint d'autres à ceux de du Fail, comme le Moyen de parvenir, les Serées de Bouchet, le Tabourot) lui fait 1 effet d'une collection de tabatières rares et bizarres où ne se trouve plus la drogue première de maître François » il me semble avoir tout jugé en bloc^ sur l'étiquette du sac, et pris comme la plus parfaite émanation de cette littérature le Moyen de parvenir.
Qu'il y a loin pourtant de ce ramassis indigeste de grosses farces à Tabourot, à Bouchet et* surtout à du Fail. Bouchet si plein de détails intéressants, Tabourot si vraiment érudit, du Fail si artiste. Ce ne sont pas là de simples copistes, ce sont des écrivains de race, de la race doot était aussi Henri Etienne.
Ils avaient étudié les anciens. S'ils imitaient, c'étaient les Grecs et les Latins. Ils avaient une particulière admiration pour Plutarque, Macrobe, Athénée. Ils avaient appris de ces causeurs à condenser par chapitres la vie et les mœurs de leur époque. Ils
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faisaient pour l'avenir ce que le passé avait fait pour eux. Quoi qu'on en puisse penser, on ne Connaît pas le XYi« siècle si l'on n'a pas lu ces petits maîtres qu'a éclipsés la flioire de Rabelais et que le xyu« siècle avait ensevelis aans un dédaigneux oubli.
Certes Rabelais est le héros de ce cycle de prosateurs^ mais Rabelais n'est pas universel. ^11 n a pas touché à tout. Sa satire est érudite et vigoureuse. Il a la plaisanterie énorme; l'esprit^ la malice, la force débordent chez lui, mais où est la grâce? On apprend de lui des idées, mais peu de faits et sans les commentateurs qui se sont évertués à deviner ses énigmes on comprendrait à peine ses allégories. Il n'en est pas de même de ses successeurs. Leur langue est déjà notre langue. Les réformes orthographiques se sont succédé avec rapidité et c'est presque un texte du xvii» siècle que nous retrouvons chez eux. C'est en même temps une tournure d'esprit plus moderne et ils sont prêts à nous dire bien des choses qu'on demanderait en vain au colosse, à VHomïrc bouffon.
Chez du Fail ces choses sont surtout celles de la vie des champs. En 1 547 ses Propos rustiques sont une véritable trouvaille. Rabelais a passé par là, mais il n'a pas tourné la tête du jeune gentilhomme breton qui, mêlé à ses ouvriers, les écoute « sans faire semblant de rien », pour a communiquer leurs propos au peuple ». L'amour de la natuie lui souffle 1 idylle, non ridjfllfe fade des poètes qui reprendront le sujet après lui, mais la vraie, celle ^ui sent et montre bien la « grâce » de pareilles naïvetés, dédaignées des nobles qui ne sont aue nobles et des bourgeois qui se croient quelque cnose.
C'est un livre à part que celui-là dans toute la littérature du xvi« siècle et du Fail y a dépensé une extraordinaire habileté de metteur en scène. On n'a )as depuis rencontré un meilleur style descriptif que e sien. Ses petits tableaux sont achevés et dès les
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premières paroles que prononce un de ses personnages il se dessine aux yeux avec un relief parfait. Pour nous cette première œuvre est un chef-a'œuvre.
Est-ce à dire que ce qui suivit n'a plus de mérite? Loin de là. Seulement ce n'est plus le même. Dans les Baliverneries la personnalité de Tauteur commence à s'affirmer. Elle demande sa part et elle se la fait de plus en plus large dans les Contes et discours. II en résulte un mélange plein d'originalité. Ce n'est pas la simple enfilade de nouvelles morales ou grivoises de VHeptameron^ des Cent nouvelles ou des Joyeux devis; ce n'est pas une suite de sérieuses réflexions et d'admonestations. Ce sont les deux tendances se montrant chacune à son tour^ dans une mesure assez habilement calculée pour que les remontrances chagrines ne fatiguent pas l'attention du lecteur et que les libres propos ne l'emportent pas trop vite en lui faisant oublier qu'il ne s'agit pas seulement de baliverner.
L'épître dédicatoire des Baliverneries est explicite sur ce point. Du Fail avait dès ce moment (i 548) le plan de son ouvrage dans sa tête et peut-être en avait-il composé plus que les quelques chapitres qu'il en publia alors. Pour nous les Baliverneries et les Contes sont d'un même jet. Les Baliverneries ont été lancées comme un ballon d'essai. Elles attirèrent à l'auteur^ de la part de ceux de ses amis auxquels il avait communiqué son manuscrit, des objections auxquelles il répond dans l'épître « à son grand amy H. R. ». II a beau dire qu'il sait ce qu'il fait^ qu il en comprend la portée et qu'il continuera ouoi qu'on lui objecte, il va s'arrêter tout court après la publication des cinq premiers chapitres. On lui a fait comprendre qu'il avait à tirer parti de ses études de droit, qu'il était désormais voué à la magistrature. C'est aussi à ce moment que, suivant nous, il va en Italie. Il met le complément de son manuscrit dans sa poche et l'on n'entend plus parler de lui pendant quarante ans.
C'est pendant ce long silence qu'il a probablement
xxij Introduction.
ajouté à cette première ébauche les parties graves (jue j'ai signalées plus haut. On verra par les dates disséminées dans le courant de l'ouvrage qu'il n'a pas dû cesser un seul instant de penser à l'œuvre de sa jeunesse et que la réputation que lui avaient donnée les Propos rustiques Ta souvent empêché de dormir.
Ces quarante années n'ont pas été consacrées aux seuls devoirs du juge et du conseiller. Du Fail a trouvé le temps cle lire et d'annoter à son point de vue tous les auteurs ecclésiastiques. Il connaît à mgrveille les écrivains et les poètes de son temp^.-^e même qu'il est le premier a faire en France l'éloge d'Albert Durer, de même il est le seul qui nous apprenne que la renommée de Ronsard était telle que tes joueurs de viole chantaient ses odes dans les rues de Rennes comme les gondoliers à Venise le poème du -Tassai était en relations suivies avec le grand bibliographe La Croix du Maine, et lorsque celui-ci nous annonce « ou'il avoit écrit une fort belle et docte histoire de Bretagne » il faut l'en croire et regretter que cette histoire n'ait pas été imprimée. II avait encore, dit le même savant, « réduit en lieux communs tout le droit civil, à la suscitation de Eguinarius Baro et de François Duarin tous deux Bretons et ses amis particuliers ». II n'en reste pas traces. Il en est de même d'un Entrephde qui, suivant M. de Kerdanet, auteur d'une BiograDhie bretonru, aurait été publié sous son nom en 1608. Ces pertes sont certainement regrettables, mais ce cjui nous est
jamais été complète XIX' comme au xvui* siècle l'attention d'éditeurs désireux de le remettre sous les yeux du grand public.
C'est que ses qualités comme écrivain ne sont ni médiocres ni communes. M. Guichard que nous aimons à citer à ce propos dit : (/Tïoël du r ail conte les moindres anecdotes avec une ingénuité délicieuse ;
Introduction. xxiij
il se plaît à prolonger les récits dans une infinité de menus propos et n'est jamais plus à Taise que quand il décrit curieusement quelque scènes champêtres. Le
fentilhomme breton a des pages charmantes de style, e coloris, d'harmonie et qui, seules, suffiraient pour lui donner une place parmi les bons prosateurs du seizième siècle, au-dessus de Cholières, de Chappuys, de Guillaume Bouchet et tout près d'Henry Estienne.jf^ Tout cela est juste et vrai, j'v ai joint d'autres titrw d'estime trop peu remarques avant moi, j'en vais ajouter encore un autre que M. Guichard aurait dû être le premier à relever, comme compatriote du conteur.
<1!Ju Fail est Français, mais pour lui la Bretagne est la vraie France. Il aime par-aessus tout cette vieille terre où sont « les plus forts hommes, les plus forts chiens et les plus forts vins qu'on puisse voir. » Il vante la longue indépendance de sa province. Il s'exprime ainsi dans son « Epistre à haut et puissant messire Louis de Rohan » t^-
« Si faut-il cependant que je die ce pays et duché de Bretaigne estre dit à bon tiltre et enseignes la Province aussi entière et moins meslee et bigarrée de san^ et familles estrangeres qu'autre qui soit aux environs d'elle : ayant ckpuis unze cents ans en ça subsisté et soi tenue debout sans estre courue et pillée de ces peuples septentrionaux et allemans qui sont venus occuper les Gaules, Espa^nes et Italie justement après la rupture et dissolution de l'Empire romain. » On trouvera partout chez lui des traces de ce patriotisme et nous ne serions pas étonné qu'un futur éditeur plus heureux que nous découvrit, dans les relations de du Fail avec Louis de Rohan, avec le vicomte de Mejusseaume, avec Jean du Han, procureur jgénéral du roi, des marques d'une active participation à l'union encore bien faible à ce moment de la Bretagne et de la France. Notre conteur juriste a dû avoir sa part d'influence dans cett^e assimilation
ft
xxiv Introduction.
faite suivant tes règles du droit et non par la con-quête.
Je crois avoir dit à peu près tout ce qu'il est permis à Theure qu'il est de savoir ou de conjecturer sur du Fail. On me rendra cette justice que je ne me suis point laissé écarter de mon sujet et que je n'ai pas
f)rofité de l'occasion qui m'était offerte de disserter sur 'origine des contes, sur l'état des esprits au xvi' siècle^ sur l'influence des écrits de Rabelais et sur tous les horsrd'œuvre qui donnent à une Introduction l'importance d'une thèse. Je n'ai pas perdu de vue mon modèle et je pourrais m'arrèter ici s'il ne me restait à dire quelques mots sur les caractères de l'édition que l'on va lire. '
II est bon pour cela de commencer par relever la série des éditions précédentes en l'accompagnant de quelques annotations.
Le premier ouvrage de Noël du Fail parut d'abord sous ce titre :
Propos rustiques, de maistre Léon Ladulfi, champenois, Lyon, par Jean de Tournes^ MDXLVII, petit in-S* de 100 p., lettres italiques.
Cette édition est presoue absolument introuvable. M. Brunet l'a possédfée. ^n exemplaire venait de la bibliothèque du président de Thou dont il portait les armes sur la reliure. Il l'avait payé 900 fr. à la vente du baron Jérôme Pichon. Il a été vendu à la sienne 2,00$ fr. en 1868. Nous ne savons quel en a été l'acquéreur. Nous n'avons donc pu le consulter. Nous croyons cependant être à peu près certain que l'édition de Lyon 15^^ en est la reproduction exacte.
La seconde édition est intitulée :
Discours dVucunj propoz rustiques, pacbcibux et de SINGULIERE RECREATION, de maistre Léon Ladulfi. champenois, reveuz et amplifiez par Tun de ses amys, a Paris, par Esâenne Groulleau, 1(48, hi- 16, lettres ittliques.
Introduction. xxv
M. Larchey^ de la Bibliothèque nationale, a bien voulu nous communiquer cette édition ainsi que la suivante. On en trouvera une description exacte dans le Manuel de Brunet qui signale les additions qu'elle contient. Il n'y a pas cependant que des additions. II y a eu aussi des suppressions, comme on le verra dans nos notes.
Vendue 39 f. (Nodier) ; 79 fr. (Baudelocque).
La troisième édition reprend le titre :
Propoz rustiques, de mabtre Léon Ladulfi, champenois,
avec cette mention :
Reveuz, corrigez et augmentez par luy mesme, Lyon, par Jean de Tournes, M.D.XLIX, in-i6 de 187 p. chifn-ées, lettres rondes.
On ne peut pas prendre au sérieux le mot augmentés. Les différences en ce sens avec l'édition de 1 548 sont pour ainsi dire insignifiantes, tandis aue les diminutions seraient fort notables (les deux aerniers chapitres^ la chanson de maistre Huguet). Les mots revus et amplifiés par l'auteur sont oonc une simple ruse de libraire et cela confirme notre opinion que Jean de Tournes n'a fait en 1 549 que reproduire le texte qu'il avait déjà donné en 1 547.
Les éditions subséquentes reproduisent l'une ou l'autre des deux premières. Ce sont celles de Groulleau, Paris, i s$4î d'Orléans, s. d.; signalée pour la première fois par le savant bibliographe Gustave Brunet (de Bordeaux) dans le Bulletin dû Bibliophile de 1841 , p. 473. Cette dernière comprend le commencement au chapitre XIV et finit avec la chanson de maistre Huguet, de la même ville, 1 571.
A partir de cette date on voit paraître :
Les Ruses et finesses de Racot^ jadis capitaine des eueux de l'hostiere, et de ses successeurs. Avec plusieurs discours plaisans et récréatifs pour s'entretenir en toute honneste société. Paris, Jean Ruelle, i$7), in- 16 de 88 feuillets en lettres rondes.
xxvj Introduction.
Malgré les suppositions diverses basées sur ce nouveau titre, il est aujourd'hui évident que ce n'est là encore qu'une réimpression nouvelle des Propos rustiques. La Monnoye en prétendant contre La Croix du Maine que ces deux ouvrages sont tout différents s*est trompé. M. Brunet a pu comparer et constater que c'était l'édition de 1 548 moins le dernier chapitre. Seulement, il excuse La Monnoye d'une façon singulière en prétendant qu' « après avoir lu les Propos rustiques où Ragot ne figure nullement il a dû croire qu'un livre ayant pour titre les Ruses de Ragot devait être tout à fait différent, n Voilà bien les bibliographes 1 ou plutôt les catalogographes comme les appelait Quérard. Ils comptent les pages, copient les titres, vérîSent le nombre de lignes et les signatures et ne lisent pas. La vérité est Que Ragot et les gueux de l'hostière remplissent dans les Propos rustiques tout un chapitre oui fait même disparate et qui, par cela seul, a au appeler l'attention d'un libraire désireux de reproduire les Prof 05, mais sentant le besoin de piquer à nouveau la curiosité.
Une autre édition de Lyon, J. de Tournes, 1 576, a le même titre.
Un chapitre entier a été. en outre, inséré dans les Nouvelles de Bonaventure aes Periers, du vivant même de du Fail sans que celui-ci ait élevé la moindre réclamation.
On conçoit que la lecture de ce petit livre n'ait pas été bien active au xvir siècle. Il faut donc attendre au xviu' pour le voir reparaître. Cette réimpression faite par les soins d'un éditeur anonyme oui avait déjà publié les Contes et Discours porte la date de 1752. Elle contient en tête un avis fort simple ; elle est jolie et correcte et elle a acauis un prix qui sans être exagéré est déjà assez élevé. L'auteur^ voulant sans doute éviter à ses lecteurs toute cause d'erreur, a choisi le titre complexe : Discours d'aucuns propos rustiques... ou \ts Ruses et finesses de Ragot,
Introduction. xxvij
capitaine des gueux. Nous avons cru devoir suivre son exemple. - "
Le second ouvrage de du Fail n'a point été aussi souvent réimprimé. Ce n*était guère qu'une mince plaquette et, comme nous Tavons dit, un essai, le programme d'un ouvrage' plus volumineux. La première édition est la suivante :
Balivbrneribs ou Contes nouveaux d'Eutrapel, autrement dit Léon Ladulphi, Paris, imprimé par Pierre Trepperel, 1548, petit in- 16 de 36 feuillets non chiffrés, lettres Italiques.
De la même année est une autre édition plus complète, imprimée à Paris par Nicolas Buffet, près le colléjge de Reims, in- 16 de 40 feuillets avec figures en bois. Quelques exemplaires portent sur le titre l'adresse d'Estienn^ Groulleau.
Ces deux plaquettes sont encore plus rares peutêtre que la première édition des Propos rustiques. Aucune d'elles n'est à la Bibliothèque de l'Arsenal, si riche pourtant en cette sorte d'ouvrages. II y en a une portée sur le catalogue de la Bibliothèque Mazarine, mais elle n'est plus sur les rayons. On ne les connaît pas davantage à la Réserve de la Bibliothèque nationale. On cite cependant la seconde conime ayant été vendue 200 fr. (Crozet); 210 fr. (Aimé Martin); 24 fr. jo (La Bedoyère) ; 220 fr. (Nodier).
Une autre édition rare est celle de 1 $49, Lyon,^ Pierre de Tours, in- 16 de 48 feuillets, lettres rondes, et pais plus rien. Il faut attendre jusqu'en 1815 et aller en Angleterre pour entendre parler de ce livret. La dernière fois qu'on le trouve imprimé à part, on voit, en effet, à la fin, cette mention : Chiswick^ de l'imprimerie de C. Whittengham, C'est un in- 18, papier vélin, imprimé, dit-on, avec des caractères d'argent. L'éditeur M. S. W. Singer a mis en tête un avertissement dans lequel il affirme qu'il a suivi avec un soin extrême la copie de Groulleau (1 348) et une note dit qu& « cette édition des Baliverneries
xxviij Introduction.
d'Eutrapel, tirée à cent exemplaires et imprimé {sic) à Chiswick, sur les bords de la Tamise^ aux frais de trois amateurs de la littérature comique, se trouve chez M. Triphook, rue Saint-Jacques> à Londres. » Ce petit volume s*est vendu 19 fr. (Leber); 31 fr. (Nodier); 31 fr. (Veinant); 32 fr. 50 (Aimé Martin); 24 fr. (La Bedoyère); 8j fr. (Solar). Il y en a un exemplaire sur papier de Cnine.
C'est cette édition que nous avons suivie. La reproduction de M. Singer a certainement été faite avec une attention méticuleuse. Nous devons seulement ne pas oublier, à ce sujet, une remarque curieuse, autant pour montrer qu'on ne peut jamais affirmer qu'on a copié exactement un ancien texte que pour nous défendre ainsi des erreurs qu'on pourrait trouver dans le nôtre. Il s'y rencontre à chaque phrase le signe : &. Partout il est exactement traduit : et, sauf un passage où l'ouvrier anglais a mis and. Le correcteur anglais a laissé passer cela et les trois amateurs de la littérature comique ne se sont pas aperçus du comique de cette conjonction anglaise dans du vieux français; tant il est vrai que le métier de correcteur comme celui d'annotateur et d'éditeur est le plus difficile de tous, en ce qu'il demande de celui qui l'exerce une abnégation copiplète et une abstraction qui réduit sa propre personnalité à néant.
Le troisième ouvrage de du Fail porte, comme nous l'avons dit, le te.:te de :
MÉMOIRES recueillis et extraits des plus notables et solennels arrests du Parlement de Bretaigne, divisez en trois livres. Rennes, Julien Duclos, 1579, in-folio.
Nous avons déjà fait remarquer qu'en 1 577 avait paru seul le livre premier. Une épitre à Jean du Han qui contient déjà tout ce qu'il y aura dans les Contes au sujet de la justice et du dédain des gentilshommes pour la robe, mériterait d'être reproduite. Elle prouverait au moins que nous n'avons pas fait la part trop large à
Introduction. xxix
i'élém&it sérieux dans la pensée de du Fail. Elle se termine ainsi : Ecrit à notre hostel de la Herissaye, ce premier jour de février 1 576. Le même ouvrage contient en outre un Discours sur la corruption dt notre temps ^ en vers, oui a disparu des éditions subséquentes. Il est si^é de Tanagramme : le fol n'a Dieu, qui est aussi la signature des Contes et discours , et est adressé comme Tépitre à :
Du Han, l'oracle saint non de nosue Bretaigne Mais de tout l'univers que cet océan baigne.
Nous donnerons ce discours à la fin de notre second volume.
Une édition du même ouvrage parut in-4<* en 1653, chez Jean Vatar, Paris et Rennes, augmentée par Sébastien Durand. Elle est dédiée à monseigneur François Loisel..., conseiller du roy en ses conseils d*Etat et Privé et président au Mortier en son parlement de Bretaigne. La dédicace commence ainsi :
a Le temps ayant rendu aussi rare (qu'exquis le recueil d*arrests de monsieur du Faii-Herissaye... »
C'est sous cette même forme que le nom de Fauteur est reproduit dans toutes les autres parties du livre.
Il y eut une troisième édition sous ce titre :
Les plus solennels arrests et réglemens donnés au Parlement de Bretaigne, recueillis par Noël du Fail, avec les annotations de Mathurin Sauvageau, revus, corrigés et augmentés par Michel Sauvageau, son fils. Nantes, Jacques Mareschal, 1715-16, 2 vol. in-4% et Rennes, Jos. Vatar,
Nous sommes arrivés à la dernière publicatign de notre auteur dont Brunet ne donne pas le titre exact, que voici :
Les Contes et discours d'Eutrapel, par le feu seigneur de la Herissaye, gentil-homme breton. A Rennes, par Noël Glamet, de Quimper-Corentin, 1585, in-8%
L'importance de ce titre est considérable puisqu'il donne la date de la mort de du Fail et l'assurance
XXX Introduction.
que les Contes sont une œuvre posthume. Il est permis cependant de supposer que Tauteur a revu ses épreuves. La date de 1583 est citée dans l'avant-dernier chapitre et nous croyons que les quelques additions (que nous signalons en leur lieu) qu on remarque dans les éditions subséquentes avaient été indiquées par lui^ comme devant être fondues dans le texte par la suite ; travail qu'il ne lui a pas été donné de faire.
Ces éditions contiennent en outre une épître de rimprimeur au lecteur dans laquelle on trouve un éloge mérité de Tauteur des Contes^ rapproché de Rabelais et de Tabourot, « scientifiques gausseurs ».
Nous nous bornerons à en donner les dates: 1 586, M87, 1597, 1598, 1603 et enfin 1732 (2 vol. in- 12). L une d'elles (i $87) est d'Anvers, chez Jean Natoire. Leur prix varie beaucoup suivant la condition de l'exemplaire. La première édition s'est vendue 60 fr. (Nodier); 210 fr. (Solar;;25 5 fr. (Radzivill, 1866).
Nous en avons fini avec les éditions anciennes des œuvres séparées ; il nous reste à dire un mot de celle de M. Guichard, la seule qui jusqu'ici donne les trois ouvrages facétieux de du Fail, dans leur ordre et avec des annotations et une étude sur le conteur. Elle ne manque pas de mérite, comme nous l'écrivait M. G. Brunet, mais nous devons le dire, elle a un défaut capital, qui pouvait être une qualité en 1842, mais qu'il fallait absolument corriger en 1874. Elle est imprimée avec l'orthographe moderne. La seule chosequeM.Guichard ait conservée de l'orthographe ancienne est la forme oi pour ai. Cela lui donne un air hybride oui jure singulièrement avec l'archaïsme des mots et aes tournures. Nous comprenons très-bien qu'à cette époque où le goût des anciens livres, où les recherches aes origines de la langue commençaient à peine à naître, M. Guichard ait cherché un moyen terme. Nous ne l'en blâmons pas. Il eût été plus à même qu'un autre, que nous surtout^ de donner une édition savante. S'il ne l'a pas fait, c'est qu'il
Introduction. xxxj
avait de bonnes raisons pour cela, mais qu'on n'accepterait pas de nous. On ne nous permettrait pas de nous oorner comme il Ta fait à reproduire les éditions de 1732 et de 181 5 en laissant les compositeurs libres de remettre tout à neuf sauf à respecter les oi, II nous a donc fallu prendre un peu plus de peine. Nous ne regrettons pas celle que nous avons prise, nous regrettons seulement de n'avoir pas eu la possibilité d'en prendre davantage.
On ne trouve pas en effet, comme on veut, ces vieilles éditions. Nous avons, grâce à la bonne amitié de M. Loredan Larchey, pu consulter les Propos rustiques de 1 548 et de 1 549, les Contes et Discours de 1583 et de 1603 que possède la Bibliothèque de l'Arsenal j mais il nous a fallu nous contenter des Baliverruries de 1815. Il est vrai que l'éditeur de ce dernier ouvrage l'a réimprimé parce qu'il était « d'une rareté si excessive qu'on doutait qu'il y en eût un seul exemplaire d'échappé aux ravages du temps. » On ne peut donc nous demander l'impossible. Le possible était de rétablir l'ancien texte avec son orthographe, de signaler les variantes, d'annoter les passages susceptibles d'éclaircissements, et c'est ce que nous avons fait dans la mesure de nos moyens.
Et ici nous demandons à présenter quelques observations à propos de l'orthographe qu'on ne trouvera pas complètement identiaue au cours de ces deux volumes, dans quelques«détails au moins.
L'orthographe au xvr siècle était encore assez indécise. On s'occupait de la régulariser, mais les réformateurs eux-mêmes, comme Meygret, Laurent Joubert, ne faisaient qu'embrouiller les choses en voulant déjà écrire les mots comme ils sont prononcés. Il n'y eut pas heureusement de réforme radicale, mais de petites réformes de détail étaient acceptées par certains imprimeurs plus vite que par d'autres. C'est ainsi par exemple que Vh dans il ha reste dans les Propos rustiques de Lyon, tandis qu'il
xxxij Introduction.
disparaît dans ceux de Paris : par contre on écrit encore cueur à Paris tandis au'à Lyon on écrit déjà cœur. Lequel faut-il choisir au dymancke de Paris ou du dimenchc de Lyon ? Tous deux se confondront un jour en dimanche. Vy disparaît peu à peu, mais est encore trop fréquemment employé pour qu'on puisse le remplacer toujours par Vi, L's tend partout à sup-
f)lanter le z. Le t final dans gents est enlevé par 'imprimeur de Lyon qui écrit gens à la moderne. On trouve à la fois, dans les Baliverneries^ aigneau et agneau, ûuelcun et ^uel^uun. Les lettres douoles sont impitoyablement supprimées ici et multipliées ailleurs. Lyon et Paris mettent je sçay, tandis qu'ils se divisent entre sçachant et sachant (Lyon).
Quant aux accents la règle paraît assez uniforme. On n'a pas encore adopté en 1 548 les divisions de Meygret qui le sont en 1 585, au moins à Rennes, en partie. Lorsque deux e se suivent ils ont la force de lé fermé et ne prennent pas d'accent. Il en est de même de Ve suivi du z, mais non de Ve suivi d'un s. On met sur aprhSy procïSy tantôt un accent aigu tantôt rien. Le - qui n'existe pas en 1 548 devient à la mode en 1 583. On écrit indifféremment eau, eaué et eaue^ aureille et oreilh,. faisant et paysant, recepte et recette, besoianer et besongner^ coneneu, cogneu et conu. Toutes ces divergences viennent du plus ou moins d'obéissance aux lois étymologiques qu'il ne £aiut pas dédaigner. La plupart ont eu leuricho dans les Cahiers de remarques sur l'orthographe française, soumis à l'Académie en 1674, et qu'a réédités il y a quelques années M. Marty-Laveaux. La réforme orthographique ne s'est pas faite sans résistance. Elle a été fort lente. On en verra quelques effets^ mais bien peu, dans notre publication qui a l'avantage de reproduire des ouvrages d'un même auteur imprimés à quarante ans de distance et dans des lieux très^ifférents. Nous avons dû les respecter. Mais en résumé on peut conclure que la fin du XVI* siècle et la plus grande partie du xyu^
Introduction. xttiîj
ont eu à peu près la même orthographe et la même langue.
Nous ne croyons pas que le lecteur puisse se trouver souvent embarrassé devant le texte de du Fail par suite de ces variations. Nous avons souvent choisi entre diverses formes également authentiques celle qui se rapprochait le plus de la forme actuelle et nous permettait de ne. pas paraître trop irrégulier. Nous pouvons affirmer qu*il n*y a pas aautre anachronisme dans notre reproduction que celui qui résulte de la distinction entre les i et les j, les v et les u, mais cet anachronisme nous était commandé par les traditions de la Bibliothèque elzevirienne, et Ton ne pourrait nous le reprocher qu'en nous reprochant en même temps de ne plus employer les s longues si faciles à confondre avec les /. Mais alors il faudrait pousser Tarchaîsme jusau'au bout et exiger de nous les ^ et les p barrés, les oL, les m et les n avec trait supérieur, Je ^ et tous ces signes abréviatifs qui font de certains ouvrages anciens un véritable grimoire.
Or nous ne faisons pas dans cette collection du grimoire et de Tarchaïsme pour les curieux, nous taisons de ta propagande en faveur des oubliés qui ne méritent pas de l'être et nous voulons faciliter à tous la connaissance des ancêtres et non en réserver la lecture aux seuls docteurs.
Une dernière observation.
Nous avons écrit partout du Fail. Or il est devenu à la mode depuis quelque temps d'écrire du Faill. M. Ch. Louandre dans le volume qu'il vient de publier : Chefs-d'œuvre des conteurs français avant La Fontaine, volume dans lequel il rend à notre auteur bonne justice et donne des extraits assez étendus de ses Contes j adopte cette orthographe. Sur quoi est-elle basée ? Simplement sur la recomposition de l'anagramme : Léon Ladulfi. Or ce nom est écrit ailleurs Léon Ladulphy et Ladulphi. Il faudrait donc choisir
xxxiv Introduction.
entre du Faill et du Phaill. Le Pithaana apporte la variante de La Cail qui n'est, il est vrai, fondée sur rien, mais qui doit au moins réjouir les amateurs de l'incertain. Or si quelque chose est certain pour un nom propre c*est la forme employée par le possesseur lui-même de son vivant. Les Mémoires du parlement de Bretagne portent du FaiL Les éditions suivantes du Fail-Herissaye toujours avec un seul /. L'anagramme a ses licences et, pour peu qu'il y ait plus de grâce, elle double volontiers les lettres. C'est ainsi que Ladulfi sonnant mieux que Ladufi ou qu* Adulfi a été choisi: quant au ph et à Vy, c'est une variante sans conséquence. S'il fallait une preuve de plus, qu'on décomoose l'autre anagramme de du Fail : Le fol n'a dieu. On y trouvera non plus un / double, mais un e de trop.
Conservons donc la forme du Fail, comme l'ont conservée dans ces vers les amis de l'auteur lorsqu'il donna au « peuple », comme il dit^ ses arrêts du Parlement.
Ad Nalulem du Falium, Vir. Noh. et Clar.
D. de la Herissaye, ac in Senatu Britanniœ Celticœ ConsHiarium.
Natalis, Rhedons decus altum, ingensque Senatus, Et magna Armorici gloria lausque soli :
Tam benè qui juvenis scripsisti rustica verba, Undè tibi tantus sur^ere cœpit honos.
Séria dum scribis magni décréta Senatus, Majus ut istud opus, gloria major erit.
Bbr. Gérad.