‹ Œuvres facétieuses, rev. sur les éditions originales et accompagnées d'une introd., de notes et d'un index philologique, historique et anecdotique (volume 2)Chapitre 113 sur 219 · Dans une affaire de délit de chasse · texte numérisé non relu

Dans une affaire de délit de chasse

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Des Escholiers et des Messiers.

Dictes nous vérité mon neveu, mon amy (disoit un Gentil-homme à un sien parent, revenant des Escholes de Paris) ne mentez point, avez vous tousjours estudié, c'est à dire aucunesfois, au moins deux ou trois heures le jour ? comme est il allé de vostre procès avec les Messiers et gardeurs de vignes ces vendanges dernières ? l'on nous a rapporté (mais ce sont hommes qui se jouent ainsi, et qui ont envie de parler) que vos Offices et Partitions de Cicero y estoient demeurées pour gages, et qui pis est, je ne le puis pas bonnement croire, c'est qu'ils vous avoient renvoie, sans haut de chausses, et le chapeau perdu et confisqué. Monsieur mon oncle (dit le jeune homme, en hontoiant et rougissant, marques et intersignes d'un bon naturel) si je n'ay estudié et satisfait à mon devoir, comme j'y estois tenu, à tout le moins j'ay fait ce que j'ay peu : C'est assez, disoit un ancien, d'avoir voulu et essaie choses hautes et difficiles. Au regard des Messiers, je vous en dirai rondement et à la bonne foy ce qui en est, encore que, peut estre, il se pourroit faire mieux ne s'enquérir tant curieusement de plusieurs petites choses, qui se passent parmyla jeunesse, et qui, pour estre la plus part mal rapportées, troublent aigrement l'entendement de nos parens. Vérité est, qu'un jour de Jeudy (ouy, dit Eutrapel, car

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In die Jovina nunquam fit lectio bina ') nostre maistre nous permit aller esbatre et jouer aux champs, confinant neantmoins et désignant les voyes et chemins que nous devions tenir, parce, disoit il, que vous estes à Paris, lieu estrange, où il vous faut traiter et gouverner sagement avec grand' mesure et en enfans de bonne maison. Vous avez affaire à un bon peuple, et qui vous aime : mais gardez sur tout à ne le tromper en ceste honneste familiarité où il vous reçoit. Ce que vous ferez, vous jettans en leurs vignes, desrobans leurs raisins, faisans plusieurs degasts, debausches, et outrages, comme les enfans mal instituez et nourris ont accoustumé faire : et en ay connu, disoit il, de tellement mal nais, qu'ils aymoient mieux avoir quelque chose par une malicieuse finesse, que le poursuyvre honnestement, et avec estât, vos études sont là résolus et arrestez : pour autre chose n'estes icy envoyez, et ne vous aporte autre profit la lecture des livres, que pour aprendre n'estre mal faisans, haïr le péché, et informer vos âmes et esprits d'une bonne et sainte pasture d'actes généreux et de vertu. Donc me fiant de cela, voire de plus grande chose en vous, je me pourmeneray icy au long des Chartreux 2, avec autres mes coëgaux et compagnons, tandis que vous prendrez là et ailleurs aux environs vos petits esbats et passe temps. Nostre inten-

1. Justification des vacances de l'après-midi du jeudi. On lit dans plusieurs éditions sit pour fit.

2. Nous sommes ici dans les vignes du sud de Paris, en avant des faubourgs Saint-Marceau, St-Jacques et Saint- Germaiii.

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tion et délibération estoit telle, mais l'un de nos compagnons nous faisant les affaires d'autre volume que nous n'espérions, nous fit tous entrer en une grande vigne là près, pleine de beaux et murs raisins, où en l'instant nous fusmes prins et saisis par cinq ou six gros ribaudsdeMessiers et Sergens qui nous espioient, couchez sur le ventre, et lesquels se ruans sur nous à grands cris et hurlemens espouventables, nous menèrent en toute solennité devant le Juge deSaincte Geneviève, ayans la teste liée et entortillée de branches de vignes, et plusieurs autres attachées à nos ceintures, et les manches de quelques uns plaines de raisins liées par le bout : et [a] ainsi qualifiez et equippez nous entreregardions, plorans, ressemblans à ces peintures de Bacchus, accusans la faute de luy qui nous avoit conduits en ce bel exploit, et qui avoit bien seu gaigner le haut ; adjoustans pour nostre justification , qu'il nous avoit donné à entendre que les vignes estoient à un sien oncle, et que tout le surplus estoit l'ancien patrimoine de l'Université et Escholiers, lesquels par une longue succession d'années, par souffrance et honneste patience s'estoient laissé ravir et perdre les droits qu'ils y avoient, comme son hoste du Porc-espy lui avoit conté plus au long. Au moyen desquelles volontaires et franches déclarations et confessions, les Officiers qui bien savoient de quel bois on se chauffoit en ce pays Scholastic, nous renvoyèrent à nos maistres. Voila, Monsieur mon oncle, ce que je vous puis dire de ce qui

a. Var. : et qui.

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se passa en ces premiers ans : mais si j'osois vous rechercher de vostre jeunesse, on y trouveroit des coups d'espee, et une longue liace de folies, et vous m'accusez avoir mangé du raisin, qui me fut bien cher vendu. Qui n'auroit eu pitié de ma jeunesse, dit l'oncle, il y a long temps qu'il ne seroiî nouvelle que de ma mort funeste, lamentable, et honteuse : et seroit un merveilleux déluge, si tous ceux qu'on envoyé aux Escholes, en revenoient doctes et savans. Tesmoin la bonne femme, qui demanda si une grand' troupe d'Escholiers qu'elle voyoit se pourmenans et jouans aux prairies d'Orléans , seroient tous Advocats : Mon Dieu ! dit elle, si cela est, tout est perdu et ruiné, nous n'en avons qu'un en nostre village (c'est trop de la moitié) qui nous fait plus de mal, que tous les quatre Mendians ensemble. Comment, ditEutrapel, fut ce toute la revanche que vous autres seigneurs Escholiers eustes de telles et si audacieuses braveries .? De mon temps, dit Polygame, il en alla bien autrement, lorsque ce très docte Grammairien Turnebus ■ lisoit au Collège Saincte Barbe le troisiesme de Quintilien ; Car une bande et compagnie de bonnetiers du faubourg S. Marceau, joincts et adhérez à ces beaux Messiers et gardeurs de vignes, nous ayans empoigné et

1. Adrien Turnèbe ou Tournebœuf, né aux Andelys (i 5 12-1565), professeur à Toulouse et à Paris, directeur de l'Imprimerie royale pour les livres grecs. Nous avons déjà cité deux vers de Ronsard où il est nommé. On trouvera dans le même poète une pièce sur le trespas d'Adrian Turnèbe, lecteur du roy, l'honneur des lettres de son temps. T. vu de l'édition de M. Prosper Blanchemain.

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prins sur le faict, prenans et pillans comme Estourneaux des raisins, outre ce que l'Escriture saincte en permet, qui est honnestement et discrettement, nous y bâtirent et froterent très bien nos espaules, quelques remonstrances que seussions alléguer, que par nos Chartres et titres estans aux Mathurins tous les vignobles et pays adjacens de Vauberd ' fussent à nous et propres à l'Université. Jamais à la bataille de Cerisoles, où je fus sous la charge du Capitaine la Mole, qui y demeura, ne furent trouvez tant de corselets, harquebuses, piques, morions, et halebardes des Impériaux esparses cy et là : comme l'on vit à ceste grosse rencontre de vendanges (il la faut ainsi appeler, et non bataille, d'autant que le canon ne joua) de Terences, de octo partibus^, de Pelissons 5, pro Milone, de Bucoliques de Virgile, et escritoires là délaissées, à ce chaud alarme. Mais devant le mois estre passé l'Université, toutes les chambres assemblées, avec bastons ferrats, et non ferrats, soustenuë d'un Régiment d'Imprimeurs tous hauts à la main, se jetta sans autre recognoissance, sur ces maistres bonnetiers et associez, qui renversez et rendus fugitifs, tous leurs outils, chaudières, broches, et autres instrumens furent cassez, brisez, et abatus : qui a donné occasion aux

1. On a dit plus tard Vauvert et c'est ainsi que l'écrit l'édition de 1732. On connaît le diable Vauvert et les légendes à son sujet. L'emplacement des vignobles cités était celui sur lequel s'est bâtie la rue d'Enfer vers Montrouge.

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