‹ Œuvres facétieuses, rev. sur les éditions originales et accompagnées d'une introd., de notes et d'un index philologique, historique et anecdotiqueChapitre 15 sur 211 · Selon · texte numérisé non relu

Selon

i2 Propos rustiques

jambes croisées, et leurs chapeaux un peu abaissez sur la veuë; les autres appuyez sur leurs coudes, jugeans des coups, rafraichissans la mémoire de leur adolescence, prenans un singulier plaisir à voir folastrer(a) cette inconstante jeunesse. Et estoient ces bonnes gens en pareil ordre que seroient les Magistrats d'une Republique bien et politiquement gouvernée : Sénateurs ou Conseillers de parlements, pource que les plus anciens, et reputez de plus sainement et meilleur conseil, tenoient les places plus eminentes; et les moyennes occupoient les moindres d'aage, et qui n'avoient tant de bruit ou en preud'hommie, ou à bien labourer. Quoy voyant, je m'approchay, pour avec les autres estre plus atentif à leurs propos, qui me sembloient de grand'grace, à raison qu'il n'y avoit fard, dissimulation, ne couleur de bien dire, fors une pure vérité, et ce principalement en la colation de leurs aages, mutation de siècles, et aucunesfois regretz des bonnes années : où (ce disoient) buvoient et faisoient plus grand'chère qu'en ces temps. Lors voulant savoir les noms de ces preudes gens, je tire par la manche quelcun de ma congnoissance, auquel privement demanday les noms d'iceux. Celuy (me respondit alors) que voyez acoudé tenant en sa main un petit baston de coudre, duquel il frappe ses botes liées avec courroyes blanches, s'appelle Anselme, l'un des riches de ce village, bon Laboureur, et assez bon petit Notaire, pour le plat pais. Et celuy que voyez à costé, ayant le

a. Var. : Follatrer (1549).

ET FACECIEUX. ! J

poulse passé à sa ceinture, à laquelle pend celle grande gibessiere, où sont des lunettes et une paire de vieilles heures, s'appelle Pasquier, l'un des grands gaudisseurs ' qui soit d'icy à la journée d'un cheval, et quand je dirois de deux, je croy que ne mentirois point : toutesfois, c'est bien celui de toute la bende qui plus tost a la main à la bourse pour donner du vin aux bons compagnons. Et celuy (di je) qui, avec ce grand bonnet de Milan enfoncé en la teste, tient ce vieux livre? Celuy (respond il) qui se grate le bout du nez d'une main et la barbe de l'autre ? Celuy proprement (di je alors) et qui s'est tourné vers nous. Mafoy, dist il, c'est un Roger bon temps2, lequel passé a cinquante ans qu'il tenoit l'escole en ceste paroisse; mais, changeant son premier mestier, est devenu (a) Vigneron : toutesfois qu'il ne se peut passer encores, aux festes, de nous aporter de ces vieux livres, et nous en lire tant que bon nous semble, comme un Kalendrier des Bergers, les fables d'Esope, le Romant de la Rose, Matheolus, Alain Chartier, les deux Grebans, Crestin, les Vigiles du feu roi Charles, et autres ï. Aussi ne

a. Var. : Bon vigneron.

i. Moqueur.

2. Type de l'homme joyeux qu'on trouve dès le xv" siècle et qui dure encore dans les chansons de Béranger.

3. Cette petite bibliothèque populaire du milieu du xvi° siècle ne manque pas d'intérêt. Le compost et kalendrier des bergers en est tout naturellement le fonds primitif. La première édition de ce livre des plus utiles aux Rustiques avait paru en 1493 (Brunet. Il en a été fait de nombreuses éditions jusqu'à la fin du xvnr' siècle, particulièrement chez les Garnier et les Oudot, à Troyes. Les Fables d'Ésope

14 Propos rustiqjjks

se peult tenir qu'aux Dimenches ne chante au lutrin, avec ceste mode antique de gringoter '; et s'appelle maistre Huguet. L'autre assis auprès de luy, qui regarde par sur son espaule en son livre, ayant ceste ceinture de loup marin de peur de la colique2, atout une boucle jaune, est un autre gros riche pitault i de ce village, assez bon vilain, et qui fait autant grand' chère chez luy que petit vieillard du quartier, qui se nomme Lubin. Et si vous voulez un peu vous asseoir avec nous autres, vous orrez 4 leurs propos, où possible trouverez goust : ce que je fis, et, par deux ou trois festes subsecutives, les

sont aussi l'un des premiers monuments de l'imprimerie. Une traduction en français avait paru à Lyon, chez Mathis Huez, dès 1484. Le Romant de la Rose, de Guillaume de Lorris, qui datait du xmc siècle, avait été imprimé en 1485. Le Livre de Matheolus qui dit

...Que l'homme n'est pas saige

Sy se tourne remarier

Quand prins a esté au passaige.

se réimprimait depuis 1492 (Vérard). Les Faiz (dictes et ballades) maistre Alain Chartier, sont de 1489. Le triumphant mystère des actes des apostres, par Arnoul et Symon de Grehan, parut en 1 s 37. Les chantz royaulx, par maistre Guillaume Crétin, en 1 5 27 (?). Enfin Les vigilles de la mort du feu roy Charles septiesme, par maistre Marcial de Paris, dit d'Auvergne, étaient de 1493. Une pareille collection aurait aujourd'hui la valeur d'un trésor.

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