Appeler en justice
2. En tapisserie on distingue le gros et le petit point, celui-ci est le plus minutieux. C'est donc la justesse et l'abondance des détails de la critique qui effraient Lupolde. Il faut avouer, du reste, que, pour un homme .de robe, du Fail n'y va pas de main-morte, et si des dates citées plus loin n'indiquaient pas l'époque, déjà avancée de sa vie, à laquelle il a écrit ce chapitre, on verrait rien que par l'exactitude des plaintes et des reproches qu'il élève contre
2$8 Contes et Discours
fins, et à quelque prix que fust le bled, ceste consultation n'estre esventee et publiée, principalement en l'endroit des grands, qui eussent la teste bien faicte, et qui pourroient par tels moiens embrasser quelque reformation contre et au préjudice de cette noble et sacre-saincte Chiquanerie. Eutrapel dit lorsqu'il avoit veu en la Bibliothèque du Vatican, un livre, auquel entre autres estoit ordonné que le Consistoire des Cardinaux devoit estre composé moitié de nobles, et l'autre de roturiers, comme entre tous estats et assemblées populaires doit estre l'ordre Ecclesiastic my-party et fendu en deux pièces, sçavoir nobles et roturiers : à ce que les gens d'Eglise qui se sont -donnez la dernière voix et conclusion, accordassent les opinions des deux autres estats à l'equalité, mesme poix et calibre. Et ainsi estre d'advis que les Parlemens de France, qui se disent moyenneurs ' entre le Prince et ses sujets, fussent composez de personnes nobles et roturiers également, qu'autrement la justice ne pourroit estre bien administrée. Caius Gracchus proposa une loy, qu'aux jugemens des affaires publiques y eust six cens Chevaliers et trois cens Sénateurs, pour l'emporter à la pluralité des voix, s'asseurant de celles des Chevaliers, et en conséquence d'avoir deux voix sur une : mais telle loy ne fut receuë, comme captieuse et seditieusement demandée : Et seroit la partie mal faicte en un Concile, si
la chicane qu'il était alors fort expérimenté et depuis longtemps praticien.
i. Médiateurs.
d'Eutrapel. 239
les Evesques Italiens, qui sont en nombre deux cens soixante et quatre, comme dit Blondus ' , soustenoient une opinion contre les François, qui ne sont que quatre vingts deux, et neuf Archevesques ; combien que la France soit deux fois aussi grande que l'Italie. Comment? dit l'Advocat, nous tenons en nostre pays de Chiquanois, que tous Juges, principalement de Cour souveraine, et leur postérité après eux sont nobles, et avoir esté ainsi jugé. Mau 2 dommage, dit Eutrapel, qu'ils ne jugeoient le contraire, foventes sïmilem causam, et estans en pareil interest. Jedemanderois quel jugement de chasteté l'on doit espérer des femmes impudiques : de cinquante Juges vous n'en trouverez pas un qui soit vrayement noble, et d'avantage j'ay leu en leurs privilèges, qu'ils jouissent de ces belles prérogatives et exemptions, tant et si longuement qu'ils tiennent et exercent lesdits estats, et non autrement. A dire vray, dit Polygame, la Republique des Lacedemoniens, comme dit Aristote, fut ruinée et abatue, pour avoir mis, contre leur façon ancienne, gens non nobles et de basse condition aux charges et functions publiques?. Romulus distribuant et donnant ordre à Testât des Romains, sépara et divisa
1. Flavio Blondo, auteur assez fécond qui publia de 1471 à 1483 quatre ouvrages in-folio, en latin, sur Rome et l'Italie, encore recherchés, v. Brunet, Manuel du Libraire.
2. Mau pour mal n'est resté que dans les mots composés mau-dire, mau-gréer, mau-clerc, etc.
j. Aristote dit en effet à peu près cela au chapitre VI! du livre II de sa Politique.
240 Contes et Discours
les nobles d'avec le peuple, ausquels seulement il ordonna la puissance et authonté déjuger; ce que Solon avoit auparavant fait en la ville d'Athènes; et dit Lampridius que Heliogabalus fut diffamé entre autres choses, de ce qu'il avoit mis et eslevé au Sénat Romain hommes populaires et du tiers estât : et au contraire fut exalté et loué hautement l'Empereur Severus, qui oncques ne souffrit autres officiers et gens de commandement qu'ils ne fussent nobles d'ancienne race, laquelle s'interprète tant du costé paternel que maternel, car autrement clochans d'un costé, ils sont appeliez mestifs et briguets ' : les forts, dit Horace, engendrent les forts, des lévriers viennent les lévriers, mais s'ils s'accouplent à une mastine, il en sort une autre espèce de chiens bastards et imparfaicts. Mariez vous à la fille d'un marchand ou autre du tiers estât, vos enfans auront l'esprit ordinairement tendu à la boutique, finesses et interests, car la poche sent tousjours le haran 2 : et de ma part je croy que toutes gens équitables seront de mon advis. Je soustien, quelque Italianisme s qui coure parmy
i . Les deux mots métis et briguet doivent être à peu près synonymes, mais nous n'avons pas trouvé d'autre exemple du second dans les contemporains de du Fail que nous avons consultés. Nous préférerions briquets. Nous lisons en effet plus loin, c. 4 : u II n'y aura mastin, lévrier ne briquet. » Le briquet serait alors le chien issu de races mélangées.
2. La caque sent toujours le hareng. Oudin, Curiosités françoises. Ce proverbe a été appliqué à Henri IV, après son abjuration.
3. Ici du Fail, animé du même sentiment qui faisait réagir les poètes de la Pléiade contre les imitations de l'Italie si longtemps à la mode, ne se borne pas à repousser
d'Eutrapel. 241
nous, encore qu'ilzayent d'aucunes bonnes conditions, que les grandes charges publiques se doivent bailler aux Gentils hommes privativement à tous autres, et quoy que ce soit, les souveraines et en chef : qui estoit le dessein du grand Roy François ', comme très bien harengua le Seigneur de Rochefort aux Estats tenus à Orléans 1 560. Vous, dit Eutrapel, aurez bien la malegrace de plusieurs, en soustenant telles propositions, et plus encore quand ils verront vostre livre basty sur ceste enclume et suject : Au demeurant estant une fois adjourné, vingt et quatre heures après je fus tousjours en fièvre, et eusse voulu estre au ventre d'une chèvre2, tant j'apprehendois les fumées de Justice : et aymerois beaucoup mieux faire raison à celuy qui me demanderoit injustement quelque chose, à beaux coups d'espee, comme l'on faisoit jadis presqu'en toute l'Europe. Polygame dit lors qu'à bonne cause telle façon de faire et Gotique avoit esté abolie et ostee, et que le plus grand moyen et honneste de vuider les procès, estoit par la pierre de touche 3, qui est la parole de Dieu, enfonçant par icelle les consciences des
ces imitations dans le domaine des lettres. Il avait lu Ronsard et l'admirait, mais c'est surtout contre les habitudes de la politique italienne qu'il s'élève.
1. François II. Les Etats s'ouvrirent le 13 décembre au moment où le roi se mourait. Ils firent une opposition assez vive aux idées du monarque ou plutôt de Catherine de Médicis et des Guises « qui comptaient se servir d'eux, dit Pasquier, pour exterminer avec plus d'assurance et de solennité tous les protestants du royaume. »