‹ Œuvres facétieuses, rev. sur les éditions originales et accompagnées d'une introd., de notes et d'un index philologique, historique et anecdotiqueChapitre 155 sur 211 · La Fontaine, livre V, fable · texte numérisé non relu

La Fontaine, livre V, fable

d'Eutrapel. 247

l'autre de terre, qui deliberoient aller en voyage et commission, celuy de fer soustenoit qu'ils devroient aller ensemble et de compagnie, v£ homini solï : ils s'esbattroient, deviseroient, et gausseroient ensemble. Monsieur de fer, respondit celuy de terre, vous m'excuserez s'il vous plaist : je suis un pauvre compagnon, qui n'ay brebis ny mouton, mais je n'iray point avec vous, car il ne faut que un moins de rien, ou demie cholere pour me casser, et puis, adieu Fouquet : allez vostre chemin, et moi le mien : le premier arrivé fera le logis à l'autre. Vouloit le bon Esope monstrer par cest exemple comme il est malaisé et plus dangereux hanter les grands et ceux qui se veulent prévaloir sur les autres, et encore beaucoup plus de faire du compagnon, et trop familiariser avec eux. Un Gentil homme de ce pays ne suyvit pas ce conseil,, et peut estre aussi qu'il ne le savoit; comme nostre Noblesse, quelques uns reservez, est ignorante des bonnes lettres : qui est l'occasion que l'administration de la Justice leur est tombée des mains, et transférée, peu exceptez, aux gens du tiers estât: Or estoit il voisin d'un assez grand Seigneur, ayant au surplus une fort honneste et belle femme : et pour ne se contenter des affaires de sa maison, ne cessa qu'il n'eust acroché et trouvé moyen d'entrer en crédit en celle de son voisin, où la cuisine estoit plus grasse que la sienne. La Rivière, que j'appelle le plus grand, fut fort aise de telle rencontre, tant pour avoir un voisin à luy inférieur, auquel il se persuada commander un peu librement : que pour l'opinion qu'il s'estoit vistement bastie et pourtraite

248 Contes et Discours

de faire l'amour à la femme de Launay, ainsi sera nommé le moindre : Ne se passoit gueres jour que La Rivière feignant aller à la chasse, ou tirer de l'arquebuse, prétextes et couvertures que les femmes mariées craignent assez, qu'il ne passast, allant ou retournant, par la maison de son voisin Launay, et par fois y disnoit.de ce qui se trouvoit au pot, sans souffrir que la broche tournast, intersignes de grande familiarité. Et d'autant que Launay avoit quelques procès, à la conduite desquels il alloit aucunes fois : La Rivière, qui avoit un laquais et un petit poisson d'Avril ', qui lui tenoit le bureau 2 et espioit les allées et venues de son voisin, s'addressa un jour à sa femme : chez laquelle, fust par promesses, dons, et gratieuses menaces, ne seut onc gaigner un seul semblant de bonne grâce, pour aymer et faire acte dérogeant à son honneur : car les boutons d'amours, desquels la racine n'est corrompue, ne fleurissent jamais, et consequemment ne produisent aucun fruict : au contraire elle remonstroit à ce traistre importun la souilleure du lit nuptial tant abominable, mariage où elle estoit obligée, la rupture duquel estoit un péché presque indispensable?, et sans remission devant la majesté divine : qu'en l'endroict des hommes sa réputation, qui est ce que nous avons de beau et bon en ce monde, eust esté tellement engagée, qu'elle n'eust de sa vie osé se trouver ne présenter en compagnie hon-

1. Le rôle de ce poisson d'avril indique bien la traduction qu'il faut faire de cette périphrase.

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