ROSETTE, ARLEQUIN
*. ROSETTE
x5oNJOUR , mon ami , je t'attendais avec impatience. Jamais je ne me suis Jaul ennujee qu'aujourd'hui ; c'est sans doute parce que je dois t'épouser demain , et que la veille d'ua beau jour est bien longue.
ARLEQUIN
Je suis comme toi , ma bonne amie. J'ai beau écouter l'horloge à toutes les minutes, il ne sonne que toutes les heures ; et quand nous sommes ensemble, ce drôle-Ià sonne les heures à toutes les minutes.
ROSETTE
J'espère que noire mariage ne réglera pas cet horloge.
Que tiens-tu là? Voyons, montre vîte; je suis pressé. Pour qui cela?
RO SETTE
C'est pour toi ; car c'est moi.
ARLEQUIN, regardant le portrait.
Comment ! Oui , c'est toi. Tu es là ; ( il
montre le portrai' ) tU es là ^ ( il noontre Rosette ) tu es ici; (il montre sou cœur) tu es par-tout. Je ne m'étonne plus si je te vois par-tout.
ROSETTE
Mon ami, depuis long-temps je t'ai donné mon cœur; aujourd'hui voilà mon portrait, et demain je serai ta femme.
ARLEQUIN, regardant le portrait.
Qu'il est joli ! c'est im peintre qui a fait «ela , ma bonne amie ; j'en suis fâché : il est sûrement amoureux de toi , ce peintre-là ; car il faut regarder quelqu'un pour le peindre. Oh ! c'est bien toi. (il le haise.) Plus je l'embrasse, plus j'ai envie de t'embrasser
Mais non , je dois t'épouser demain ; je n'ai jamais volé personne , il ne faut pas cora-
SCÈNEIII. 75
ineucer par moi. ( il veut mettre lo portrait dans sa poche. )
ROSETTE
Rends-moi ce portrait , mon ami ; le peintre m*a demandé d'y retoucher encore ; c'est l'affaire d'un moment : si tu veux venir avec moi , tu l'emporteras tout de suite.
ARLEQUIN lui rend le portrait.
Non, il faut que je m'en aille , car mon maître m'attend pour que je lui rende ses clés. Nous avons eu une querelle enseuible : il m'a refusé la permission de me marier ; je lui ai dit qu'il n'avait qu'à chercher uu autre domestique. II s'est emporié, et m'a mis à la porte sans vouloir me payer mes gages.
ROSETTE
Sois tranquille , je suis riche , et demain ma fortune et ma main seront à toi- Va finir les affaires , et reviens chercher ce portrait avant la nuit.
ARLEQUIN
Je n'y manquerai pas. Ce qui me fâche le plus de la colère de mon maître . c'est que
fjG LES JUMEAUX.
je comptais lui donner à ma place fnon frère jumeau qui t-st en Italie. Je lui ai écrit, dans celle intention , de venir tout de suite me joindre à aris. 11 arrivera un de ces matins , et je ue saurai commen» le placer.
ROSETTE
Nous aurons soin de lui, ne t'en inquiète pas.
ARLEQUIN
Oh ? je suis bien sûr que mon frère te plaira; il est clurraant , toujours gai, toujours de bonne humeur ; et puis nous nous ressemblons si p^rfai'.ement , qu'il est trèsdifficile de nous distinguer. Tout bien réfléchi , )e suis bien aise qu'il ne soit pas encoie arrivé ; car tu aurais fort bien pu l'épouser à ïna place , sans t'en doiler.
ROS ETTE
Oh ? que non , mon ami : celui qu'on aime n'a point de jumeau. Mais tu oublies que ton maître l'attend.
ARLEQXJIN.
A propos ; sûrement il m'attend : il fiiut que je m'en aille. Adieu , ma bonne amie.
SCÈNEIII. 77
Tàcbc de faire dépécher ce peintre. ( il
s*€n Ta. )
ROSETTE
Oui , oui ; adieu.
ARLEQUIN, revient.
Ma bonne amie , n'oubliez pas que c'est aujourd'hui ia veille de demain.
ROSETTE
Sois tranquille , et va-t'en.
ARLEQUIN
Oh ? je m'en vais : adieu. ( il revient. ) Ma bonne amie , vous ue savez pas , j'ai une peur terrible de mourir avant d'être à demain. Si je mourais, cela romprait-il notre
mariage ?
ROSETTE
Si cela t'arrive , je te promets de mourir aussi. Es-tu content?
Oh , c'est trop : pourvu que je te voie me regretter , cela me suflBt.
ROSETTE
Mais Ycux-tu bien partir?
y8 LIS JUMEAUX.
ARLEQUIN
Me voilà parti; adieu , ma chère Rosette.
( Il lui baise la main , et cte son chapeau au portrait , em.
diiant : ) Adieu , monsieur mon ami.