Extrait des Procos-verbaux des dépositions
à renseignement moderne, au régime de Tinternat, à la loi de 1850. Il va sans dire que je ne parle qu'en mon nom personnel, que je n'engage que moi et que je tiens toute ma mission de votre bienveillance.
Voici ce que je pense du baccalauréat. On Fa attaqué violemment dans la presse et devant vous. j\l. Lavisse a même fait une conférence publique très éloquente contre le baccalauréat, en prenant comme texte les paroles attribuées à un père de famille : « Mon fils, sois bachelier! Nous verrons après. »
A mon sens, il a singulièrement exagéré. Le père de famille qui dit à son fils : « Sois bachelier! nous verrons après », ne dit pas une chose si ridicule ; je trouve, au contraire, qu'il mérite d'être encouragé.
Qu'est-ce qu'être bachelier? C'est posséder certaine éducacation intellectuelle, certaines connaissances réputées nécessaires pour entrer dans les carrières libérales et procurer quelque bénéfice social à ceux qui en sont pourvus.
L'Etat a-t-il le droit d'instituer un baccalauréat ? Je pense que oui. C'est une barrière. Or ne faut-il pas qu'il y ait une condition posée à l'entrée des fonctions publiques, notamment dans une démocratie ? Les fonctions publiques ne sont plus protégées, comme autrefois, contre la concurrence par le privilège de la naissance : on n'achète plus une charge de judicature ou un régiment ; c'est la gloire et en même temps le péril de la démocratie que tout le monde puisse aspirer à toutes les carrières. L'État a donc le droit de poser ses conditions et d'exiger une certaine instruction de tous ceux qui veulent entrer dans les carrières libérales, une instruction qui ne prépare pas directement à telle ou telle carrière, mais qui soit générale. Xous ne devons pas viser seulement à avoir des ingénieurs, des médecins, des militaires; nous devons chercher à avoir des hommes instruits, nous devons former avant tout ce qu'on appelait autrefois l'honnête homme.
L'effort du père qui veut faire de son fils un bachelier, qui souvent se saigne aux quatre membres pour le pousser aux études, comme on dit, est un effet de cette grande loi de la démocratie qui produit, dans toutes les classes sociales, un mouvement d'ascension continu et légitime. Quand un homme riche veut faire un bachelier de son fils, même si ce fils ne veut pas entrer dans les carrières publiques, même s'il n"a pas beaucoup d'intelligence et ne réussit pas dans ses classes, ce père rend hommage aux connaissances libérales et à la culture désintéressée. Je ne vois donc pas qu'il y ait lieu de blâmer ceux qui disent : Sois bachelier, nous verrons après.
Je crois qu'il faut être bachelier, que l'Etat a bien fait d'établir cette barrière et d'exiger cet'.e culture désintéressée, sans laquelle on ne peut être l'honnête homme d'autrefois. Cependant le baccalauréat est très attaqué; il empêche, diton, le travail ; il gêne l'essor des facultés de l'enfant en le courbant sous une discipline et en entravant la liberté du professeur ; je ne crois pas que ce soit exact ; je crois que c'est un grand stimulant pour le travail, et que, si on le supprimait, on se priverait d'un puissant moyen d'agir sur les enfants, on perdrait un grand motif de travailler. M. Monod l'a dit, dans un article de revue : « On travaille plus en rhétorique et en philosophie, à cause de l'examen », et ceux qui travaillent le plus, ce sont les bons élèves, auxquels on enlèverait, en supprimant le baccalauréat, l'occasion de se distinguer. Je me souviens toujours d'un brave concierge de Nancy qui avait pu envoyer son fils au lycée comme externe. Il y avait, au premier étage de sa maison, un locataire, un monsieur très riche, qui avait un fils dans la même classe. Les deux enfants s'en allaient ensemble ; le pauvre fils de la concierge, en revenant, était obligé d'aider sa mère et de tirer le cordon à la famille de son camarade. L'enfant de la concierge fut reçu bachelier avec la mention « très bien », l'enfant du premier étage fut refusé, et j'entends encore cette pauvre femme me dire : « Monsieur l'abbé, je ne changerais
pas aujourd'hui pour la dame du premier. » Le baccalauréat lui a donc causé une grande joie. Pour beaucoup d'enfants pauvres, il a été le premier coup de clairon de la gloire, la première initiation à la vie publique ; beaucoup de ceux qui l'attaquent aujourd'hui lui ont dû une petite notoriété qui a attiré l'attention sur eux, leur a procuré des bourses pour se préparer aux grandes écoles. Ceux qui attaquent le latin ressemblent à des enfants devenus forts qui battent leur nourrice. Je ne crois pas que le baccalauréat soit mauvais en lui-même et nuise aux études; je crois qu'il faut le maintenir.
Il faut le maintenir avec la solennité qu'il a aujourd'hui. On a parlé d'instituer un baccalauréat de famille qui se passerait dans les classes, et dont on dispenserait les bons élèves. Je crois que l'examen perdrait de sa valeur en perdant de sa solennité. Si les élèves sont bons pourquoi les dispenser d'une épreuve publique, où ils montreront leur valeur?
Mais il faut qu'on connaisse cette valeur des élèves par les notes antérieures, par les places des compositions et par des examens de passage subis dans les maisons d'éducation .
Il faut que les livrets scolaires soient rédigés avec franchise, que ceux qui font passer l'examen n'aient pas l'air de le mépriser et ne soient pas occupés à le déconsidérer dans leurs discours.
Un vieil ami que j'avais dans l'Université me racontait un mot de Cousin, qui. interrogeant au baccalauréat, demandait au candidat : ■< Monsieur, donnez-moi la date de la bataille de Mllaviciosa. — Je ne la sais pas. — Ni moi non plus I et je m'en applaudis. Je ne comprends pas qu'on vous oblige à vous remplir la tête de minuties comme celle-là. » M. Cousin avait peut-être raison sur ce point particulier, mais il avait tort d'afficher ce dédain du programme. On déconsidère un examen par de tels procédés, et ce qu'on fait de mauvais cœur, on le fait mal. J'aimerais qu'on adjoignît aux
professeurs des docteurs ou des agrégés, qu'on multipliât les membres du jury, pour soulager les professeurs de facultés.
Quelles doivent être les matières de l'examen?
Vous ne serez pas étonné qu'un archevêque qui a été élevé par 1 Eglise et qui a suivi les cours de l'Université pendant longtemps se déclare partisan absolu des études classiques traditionnelles. Je crois qu'elles sont essentielles et qu'elles doivent faire la base de l'enseignement libéral. Enseignons le latin, le grec, s'il est possible de le sauver, ce que je désire beaucoup, le français ; puis, quand l'enfant devient plus âgé, initions-le à une langue vivante.
Le latin, parce que c'est la langue de la civilisation pendant tout le moyen-âge, depuis la chute de l'empire romain. Notre civilisation a été faite en latin ; la théologie, l'histoire, le droit, ont été écrits en latin ; les chefs-d'œuvre de l'esprit humain ont été composés dans les deux langues classiques qui forment le fond de notre enseignement depuis la Renaissance.
Je ne crois pas que les langues modernes puissent suppléer au grec et au latin dans la formation intellectuelle de la jeunesse. D'abord elles ne sont pas des langues mères du français ; qui sait le latin sait le français. On répèle que plusieurs de nos grands écrivains ne savaient pas le latin : on cite Georges Sand et Louis Veuillot. Il paraît que Georges Sand savait un peu de latin, que d'ailleurs elle n'écrivait pas toujours correctement et que Buloz corrigeait ses fautes dans les manuscrits qu'elle lui envoyait. Quant à Louis Veuillot, je suis allé voir son frère il y a deux jours, et lui ai demandé : Louis Veuillot savait-il, oui ou non, le latin ?
— Mon frère, m'a-t-il répondu, a éprouvé le besoin de savoir le latin aussitôt qu'il a tenu une plume; il l'a étudié dès qu'il l'a pu, et il a toujours regretté de ne pas l'avoir appris dès son enfance. L'ennemi le plus redoutable et le plus spirituel du latin, INL Jules Lemaître, en a vanté les avantages dans un article du Journal des Débats de juin 1894, qui m'a
tellement frappé que je l'ai conservé. On peut donc opposer à ces hommes d'esprit leurs propres arguments en même temps que leurs écrits, et leur témoignage ne saurait être reçu sans réserve.
Les langues étrangères doivent être étudiées en vue de l'utilité par le futur industriel, le futur commerçant, le futur voyageur. Elles leur sont nécessaires, non pas pour admirer Shakespeare ou tel autre écrivain, ils n'en ont pas le temps, mais pour parler. Les littératures modernes ne valent rien pour former l'esprit de l'enfant, car elles n'ont pas l'influence éducatrice des langues anciennes. Elles sont individualistes, désordonnées, souvent choquantes pour le goût, et appellent des controverses qu'il ne faut pas introduire dans les classes. Les langues anciennes, au contraire, sont consacrées par des chefs-d'œuvre que les enfants peuvent étudier sans péril, car je ne crois pas que nous soyons exposés au danger de retomber dans le polythéisme romain.
L'enseignement moderne, qu'on veut substituer à l'enseignement classique, met l'élève à l'école des romanciers ou de poètes comme Shakespeare, qui, suivant le moi de Voltaire, mêle à des beautés sublimes des grossièretés de sauvage ivre.
Il faut, pour profiter de cette lecture, que le goût soit déjà formé.
Les programmes contiennent aussi la Jeanne d'Arc de Schiller, qui fait de notre héroïne nationale une vulgaire amoureuse. On y voit encore un roman inoffensif en luimême, le Vicaire de Wakefield. Voilà des enfants en majorité catholiques, qui apprennent qu'en anglais vicaire veut dire curé (cela n'a pas d'importance, mais ensuite que ce vicaire avait six enfants, dont une fille qui s'est oubliée gravement avec le seigneur.
Est-il besoin de leur présenter de pareils tableaux et de les amener à discuter le célibat ecclésiastique ? Je crains que nos programmes n'aient été rédigés sous l'influence d'un engouement qui nous a beaucoup nui.
J'ai connu à Nancy un général qui avait bien souffert de la guerre, où il s'était distingué. Il nie disait : « Nous avons été deux fois envahis par les Allemands, une fois par leurs troupes et une autre fois par leur érudition et leurs méthodes, qui sont contraires à notre génie. On enseigne aux enfants du lycée des choses qui ne peuvent pas leur servir. »
Il y avait, il y a peut-être encore au programme de la classe de cinquième, une explication à donner sur les « doublets ». J'ai vu dans la Bévue des Deux Mondes que M. Albert Duruy avait demandé ce que c'était qu'un doublet dans une soirée où il y avait plusieurs membres de l'Institut ; aucun d'eux ne le savait.
]M. Gebhart m'a dit que dans le programme de huitième figure la cathédrale de Chartres ; dans celui de philosophie, les conserves de saucisses. C'est une véritable encyclopédie. Il a dû s'en plaindre, si, commeje le crois, il a déposé devant vous.
Il faut donc nous méfier des méthodes qu'on attribue aux Allemands et de leur érudition.
Le général dont je parlais me disait : «■ Quelles insanités ne répète-t-on pas depuis la guerre ! On dit : nous avons été battus par le maître d'école prussien. Ah ! si nous avions eu 200.000 hommes de plus, les Prussiens nous auraient découvert toutes les belles qualités que nous admirons chez eux, et l'on dirait que l'Allemagne a été vaincue par les maitres d'école de M. Duruy. »
Cet engouement pour l'Allemagne nous a portés à trop surfaire les Allemands. Je suis d'une province que les Allemands ont envahie et occupée. J'ai vu beaucoup d'officiers prussiens venir en réquisition chez mes parents ; un peut-être sur dix, savait le français ; ceux de l'état-major le parlaient bien, mais le plus grand nombre l'ignorait, ou le savait comme nous savions l'allemand, c'est-à-dire presque pas. On allait chercher l'israélite du bourg pour servir d'interprète et on se tirait d'affaire, tout comme Napoléon, qui ne savait ni l'allemand, ni le russe.
Je pense que tout en simplifiant le baccalauréat, il faut en maintenir les deux épreuves et ne faire qu'un baccalauréat en deux parties, en y soumettant tous les candidats aux écoles savantes, 'parce que le danger de ces écoles est de développer la culture intellectuelle dans une seule direction, de surcharger la mémoire et d'amener une hvpertrophie du cerveau. Les élèves de l'Ecole polylechnique (s'il y en a un ici, je le prie de ne pas prendre mes paroles en mal) passent pour trop absolus dans leurs jugements, trop épris de science pure, trop étrangers aux réalités contingentes et aux nécessités pratiques, et trop portés à traiter les hommes comme des formules. Ils ont besoin dune grande culture littéraire et philosophique qui les retienne sur la pente où ils sont exposés à glisser. Je voudrais que toute la jeunesse destinée aux carrières libérales passât par ces humanités, hamaniores liHene, qui forment l'esprit, adoucissent les mœurs et établissent entre tous les hommes instruits celte communauté d'idées et de souvenirs sur laquelle repose ce qu'on appelait autrefois la république des lettres.
On disait aussi que tous les généraux en retraite traduisaient Horace. Je crains que cette tradition ne se perde !
J'ai lu dans la vie d'un archevêque de ma région, le cardinal de Cheverus, qu'il avait toujours sur sa table le Nouveau Testament et un Horace, donnant l'un pour nourriture à son âme, l'autre pour réci'éation à son esprit. Je pense qu'il faut maintenir cette culture générale pour tous les esprits éclairés, de façon que nous restions dans notre littérature, comme dans notre vie publique, le peuple poli, civilisé, épris d'idéal, que nous avons toujours été. C'est notre gloire d'avoir toujours fait dans le monde des choses qui ne servaient à rien et de nous être dévoués pour l'honneur, pour le plaisir d'obliger d'autres peuples, de délivrer des captifs et de semer des idées. Gardons cette tradition, même dans l'ordre intellectuel noblesse oblige !
Je vais dire un mot de la question de l'internat.
Je ne connais pas spécialement l'internat universitaire. On déclare qu'il traverse une crise; on se plaint quil soit délaissé : qu il y ait un interne dans un établissement de l'État pour trois internes dans un établissement libre. Si je n'ai rien observé directement, j'ai reçu les confidences de plusieurs familles. Je puis dire ce dont on se plaint sans y apporter aucune malveillance. Le personnel est dévoué ; mais on reproche aux surveillants d'être insuffisants, de ne pas être préparés à leur mission qui est capitale, car ils se trouvent en contact avec l'enfant du matin au soir. On se plaint que les enfants soient délaissés, livrés uniquement à la société des condisciples, et qu'ils ne reçoivent pas un enseignement moral comparable à l'enseignement intellectuel qui leur est donné par des hommes éminents. L'attitude publique des surveillants a excité des ombrages et des soupçons. On leur reproche d'avoir rédigé un journal dans lequel ils accusaient leurs chefs de n'avoir pas l'esprit de discipline et de donner l'exemple de l'insoumission. Comment veut-on qu'ils enseignent l'obéissance avec autorité, s'ils pratiquent l'insubordination ?
Il faudrait s'attacher à former un personnel de surveillants dévoués à leurs fonctions et ne cherchant pas à les quitter pour devenir professeurs le plus tôt possible. 11 faudrait se délivrer, en ce qui les concerne, de la superstition du grade. Je ne vois pas à quoi sert d'être licencié ou agrégé pour surveiller convenablement les élèves. Si on n'exigeait pas de grades élevés ; si, de plus, en se consacrant à la surveillance, ils pouvaient espérer devenir plus tard censeurs ou proviseurs, ce serait une excellente chose. On constituerait peu à peu un personnel irréprochable qui n'aurait pas d'autre ambition que de rester dans le lycée pour y accomplir, jusqu'à l'âge de la retraite, sa fonction si importante.
Dans les internats libres, nous tâchons d'exercer sur les enfants une surveillance paternelle qui les soutienne et de leur rendre agréable le séjour de la maison. Aussi nous inspi-
rons confiance aux familles. Nous ne prétendons pas qu'au point de vue du talent telle personne vaille mieux chez nous que telle personne correspondante du lycée ; mais nous avons, en matière d'éducation, des traditions, des méthodes éprouvées et un personnel qui reste attaché aux établissements. Nos professeurs jouent avec les élèves, les suivent du commencement à la fin de la journée, leur font une méditation le matin, la lecture spirituelle le soir, vont à l'église avec eux et enfin cherchent à fonder l'éducation sur la relation qu'ils estiment en être la base nécessaire.
Le fondateur de l'Université, Napoléon I'""", voulait qu'elle se composât de célibataires animés de l'esprit religieux. Il y a dans le décret de 1808, une expression comme celle-ci : « L'enseignement de l'Université reposera sur renseignement de la religion catholique. » Je ne dis pas qu'on puisse imposer le célibat aux universitaires; j'indique seulement l'idéal que se proposait son fondateur.
Les établissements de l'Etat préférés par les familles sont ceux oîi la direction est franchement religieuse. Il y avait dans l'Ouest, quand j'étais évêque d'Angers, un homme que redoutaient beaucoup de directeurs d'écoles libres : c'était l'abbé Follioley, dont la spécialité était de doubler la population des lycées dont il devenait proviseur. C'est qu'il y transportait la méthode traditionnelle du clergé, en s'appliquant à y fortifier l'influence de la i^eligion. On m'a dit qu'il avait appelé deux aumôniers au lycée de Nantes et que les élèves s'approchaient des sacrements plusieurs fois l'an.
Vous connaissez tous mieux que moi un établissement universitaire qui prospère, qui a plus d'internes qu'il ne peut en loger, et où l'on ne peut faire admettre les enfants qu'en s'y prenant plusieurs mois à l'avance. A l'instruction excellente donnée par les professeurs de l'Université, il joint l'éducation chrétienne. Si l'État multipliait les collèges Stanislas, le nombre de ses élèves internes augmenterait dans ses maisons, et nous redouterions de le voir ainsi nous battre avec nos propres armes.
En résumé, je crois que la jeunesse française n'est pas une jeunesse aussi nulle, ignorante et perverse qu'on le dit ; je crois que la faiblesse des études, là oîi elles sont faibles, tient moins aux professeurs et aux méthodes qu'à la mollesse générale des habitudes, à l'incurie et à la négligence des parents. Il y a beaucoup de différences entre le degré d'avancement intellectuel des élèves suivant les régions. A Lyon, par exemple, on m'affirme que le père de famille s'intéresse au travail de son enfant, le surveille, va voir le professeur et s'entend avec lui.
Dans certaines autres villes, jamais le professeur ne voit les parents, ou, s'il reçoit leurs visites, c'est pour entendre leurs reproches sur sa sévérité, et l'éloge du paresseux intéressant qu'il s'est permis de réprimander. Le relèvement des études dépend en très grande partie du relèvement de l'autorité dans la famille.
Il me semble utile de dire un mol de la loi sous le régime de laquelle l'enseignement secondaire est encore placé, celle de 1850.
Cette loi a été votée par l'influence d'un homme dont la République bénit encore la mémoire, de M. Thiers, qui a consacré trois grands discours à la défendre. On l'a appelée avec raison l'Edit de Nantes du xix" siècle ; car elle a mis lin à une lutte ardente et amené la paix entre l'Université et le clergé. Depuis quarante ou cinquante ans, ces deux puissances ont vécu en paix, du moins sur le terrain de l'enseignement secondaire. En ce qui concerne les jurys d'examen et la préparation aux grades, nous n'avons eu, en général, qu'à nous louer des membres de l'enseignement supérieur, de leur impartialité et de leur dévouement. Quand ils ont des élèves ecclésiastiques, ils s'attachent à eux, parce que, presque toujours, ce sont ceux qui travaillent le mieux.
A Nancy, par exemple, le clergé a profité singulièi'ement de l'existence des facultés de letti'es et de sciences, et je ne crois pas qu'il en existe un plus distingué dans l'Eglise de
France. L'école Saint-Sigisbert où j'ai été répétiteur, forme beaucoup d'élèves pour Saint-Cyr, et j'y ai admiré la science des professeurs autant que leur souci de l'éducation. Je crois que la loi de 1850 doit être conservée et que ce serait un grand malheur de jeter un élément de division de plus parmi nous en la supprimant ou en la modifiant : il y en a bien assez ! Gardons-nous de ressusciter les polémiques passées et d'agiter ce qui est tranquille. Qiiiela non movere. C'est une devise très sage ! Je veux terminer par une observation un peu délicate, mais vous m'écoutez avec tant de bienveillance que je m'enhardis à vous la présenter, bien qu'elle ne soit pas tout à fait dans le programme de votre enquête. Je lis dans votre questionnaire : « Rapports entre l'enseignement primaire et l'enseignement secondaire. »
Il y a des rapports et des différences.
Je constate une diiférence au détriment de l'enseignement primaire. L'enseignement secondaire réti'ibue l'enseignement religieux. 11 y a au lycée un prêtre qui enseigne la religion dans un local scolaire, à des heures déterminées, qui dit la messe pour les élèves et administre les sacrements à ceux qui le veulent. Pourquoi? Evidemment parce que l'h^tat y voit un intéi'èt d'éducation et un intérêt social. Se reconnaissant incompétent en matière religieuse et se considérant comme le représentant des familles qui lui confient leurs enfants, il appelle les ministres du culte à exercer leurs fonctions au lycée, conformément au vœu des parents et à l'intérêt moral des élèves.
Dans l'enseignement primaire il en est tout autrement. Non seulement on n'y rétribue pas l'enseignement religieux, mais on l'exclut et on ne veut pas même voir le curé dans l'école ; défense absolue à lui d'y pénétrer.
Je crois que cette situation a été amenée par des circonstances qui n'existent plus et à la suite de lois de combat votées à une époque où le clergé inspirait une grande défiance au parti républicain.
Dans une discussion récente, on a parlé éloquemment contre les lois de circonstances. Si on les croit nécessaires un moment, ne doivent-elles pas cesser avec les circonstances?
Depuis 1881 la situation s'est modifiée, le Pape a fait un grand acte, auquel ont obéi, on peut le dire, tous les catholiques français. J'aperçois dans cette commission d'illustres défenseurs des directions pontificales. Y a-t-il donc des raisons de se défier encore du clerg-é français ? Je ne le pense pas. J'estime qu'il y aurait un avantage moral immense à ce que, dans une commune, linstituteur et le curé n'apparussent plus aux populations comme les représentants de deux forces rivales et ennemies, et c'est ce qui a lieu, en dépit de toutes les circulaires et de toutes les recommandations, parce qu'on ne voit jamais l'une à côté de l'autre les deux grandes autorités morales de la commune et que souvent elles se contredisent.
.1/. le Président. — Quand ils étaient ensemble à l'école, il ne me semble pas que les conflits fussent moins fréquents : c'est même pour cela qu'on s'est elforcé de mieux séparer leurs domaines respectifs. L'esprit de la loi a été que le prêtre ne fiât pas troublé dans l'église par l'instituteur et que celui-ci fût indépendant dans son école ; mais il n'y a là aucune pensée d'hostilité. Croyez-vous que, si le prêtre vient dans l'école, il y aura moins de conflits entre lui et l'instituteur?
M. Mathieu. — Je le pense. Le curé n'empiéterait pas sur le terrain de l'instituteur, et il seraient tous deux aussi indépendants que maintenant.
Je désirerais, au minimum, que le curé entrât à l'école quand le Conseil municipal ou la majorité des pères de famille le demanderait. Je crois qu'on verrait ainsi les conflits s'apaiser et une ère de calme succéder à l'état actuel, qui n'est pas l'état de paix.
Il y a un intérêt moral de premier ordre. Les populations rurales sonl en proie aux fléaux que vous connaissez et que
Ai'i'K.Mtir.i-: 'i!l7
|e suis navré de constater clans mon diocèse, à part l'alcoolisme, dont il est presque exempt. Laissez- moi vous raconter un souvenir de tournée de conlirmation. Cinq ou six paroisses étaient réunies dans une église. J'interrogeais les enfants. Je dis au curé de lune de ces paroisses : « Présentez-moi les petits garçons de votre paroisse. »
Célaitdans l'arrondissement de Saint-Gaudens^ si brillamment représenté ici. Le curé dit : '< Monseigneur, je n'ai pas (le petits garçons. >■ Or il y a cinq ans qu'on n'avait conlirmé dans la paroisse ! La dépopulation, l'immoralité, 1 alcoolisme, la Tuile vers les villes, tels sont les lléaux qui désolent les campagnes: tout ce que perd l'influence religieuse, c'est le cabaret, la prison et le \ice qui le gagnent.
Je ne crois pas impossible d'arriver, sur ce point, à l'accord désirable. Je ne dis pas qu'il l'aille subordonner l'instituteur au curé, mais je voudrais voir ces lois de combat disparaître, et ce scrail un bien immense pour la France. C'est là une question de patriotisme sur laquelle il parait facile de nous entendre, puiscjue tous, grâce à Dieu, dans renseignement libre et dans l'enseignement ofliciel, nous ne formons qu'un cœur et qu'une âme pour aimer notre cher pays et chercher les moyens de le servir.
.1/. le Président. — Au point de vue scolaire, au point de vue des méthodes, la loi de LSjO a-t-e!le eu des effets bienl'aisants?
.1/. Mathieu. — Trop peu. Les écoles libres sont obligées de préparer aux examens, et elles reçoivent des programmes tout faits du Gouvernement. Les programmes pourraient être modifiés dans le sens d'une plus grande liberté régionale. 11 pourrait y avoir plus de variété. Dans l'Ouest l'étude de l'anglais devrait prédominer; l'espagnol et l'italien pourraient être enseignés de préférence dans le Midi. Je crois, d'ailleurs, que cette réforme a été opérée. Mais, quoique nous ne soyons plus au temps où un ministre disait : « Il est six heures, tous les élèves de France font en ce moment le même thème )>, l'uniformité est encore troji grande.
C»' Mathiev. — II 32
i'.liS ii:l VUHS 1)1 C.VUDl.NAI. maiiiiki
.17. le Président. — Ces cinquante années d expérience de la liberté d'enseignement n'ont donc pas été proiitables au développement des méthodes originales?
M. Mathieu. — Originales, non, parce que la loi de 1850 n'a pas donné la liberté des méthodes, en laissant la collation des grades à l'État.
M. le Président. — Elle la donne, mais il y a le baccalauréat.
M. Mathieu. — Les familles ne nous donnent pas les enfants pour faire des expériences, mais pour les préparer aux mêmes carrières que les élèves des écoles du Gouvernement.
M. le Président. — \ ous nous avez parlé en excellents termes de la pacification morale de ce pays. Considérez-vous que la loi de 1850 a atteint tout à fait le but qu'on a pu se proposer et que la manière dont fonctionne la liberté de l'enseignement contribue à l'ortilier lunité morale de notre pays?
M. Mathieu. — Je vais parler avec une g-rande franchise. Les enfants ne gardent pas toute leur vie la marque de l'école dans laquelle ils ont été élevés.
Montesquieu a dit : « L'homme reçoit trois éducations qui se contredisent l'une lauti^e : l'éducation du collège, l'éducation de la société, l'éducation des livres. » Les jeunes gens sont modifiés par les influences qui succèdent à celles du collège.
Je ne crois pas que la division que nous déplorons tienne à l'origine et à l'éducation des enfants. J'ai voulu me renseigner sur un point délicat à propos de l'agitation produite par une affaire célèbre. Dans beaucoup de journaux nous étions accusés d'y avoir la main, comme s'il était vraisemblable que nous avons conclu une alliance avec M. Rochefort, dont chacun connaît la bienveillance pour nous !
Je me suis renseigné sur un point important. J'ai appris que la célèbre congrégation qu'on accuse le plus et que je ne nomme pas parce qu'elle n'a pas d'existence légale n'avait
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pas un seul de ses élèves parmi les officiers du conseil de guerre qui a rendu la sentence si attaquée et qu'elle en comptait très peu parmi les officiers d'état-major. Vous pouvez constater comme moi que les élèves des écoles de l'Etat diffèrent d'opinions autant que les autres, parce qu'ils sont soumis aux inlluences diverses du milieu social où ils entrent au sortir du collèg'e. Nous avons, dans le parti républicain, un très grand nombre de nos anciens élèves, sur lesquels, du reste, le cléricalisme ne paraît pas avoir laissé une marque profonde. Je puis vous dire que le petit séminaire de Montélimar est très fier de compter parmi ses anciens élèves M. le Président de la lîépublique, dont le nom fig-ure dans ses palmarès.
.1/. le Président . — Dans le diocèse de Toulouse, constatez-vous que l'enseignement classique libre traverse à peu près la même crise que celle (|ue traverse l'enseignement de ri''tal, qu'il tend, par exemple, à perdre des élèves au profit de l'enseignement jiratique qui se donne chez les frères ?
M. Mathieu. — Je crois, en ellèt, que les frères s'enrichissent à nos dépens.
M. le Président . — A quoi cela tient-il?
M. Mathieu. — Aux facilités qu'on donne à l'enseignemenl moderne. Les études sont moins longues ; il est naturel qu'on prenne la voie la plus courte. 11 faut défendre l'enseignement classique contre l'enseignement moderne.
A ce propos, je dois faire une observation qui est tout à l'avantage de l'enseignement classique. J'ai remarqué qu'il y a toujours, entre le frère le plus intelligent et le curé le plus médiocre, un avantage au profil du curé, parce que celui-ci a fait des éludes classiques. Passez-moi cette expression : il a bu la coupe de l'antiquité, et ses lèvres ont gardé quelque chose du parfum. Il y a la même diirérence entre le curé et l'instituteur, même le plus encyclopédique.
Il est possible que l'enseignement donné par les frères fasse (|uel(jue tort aux études classiques.
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Œi;vi!i;s ni' caudinm, matiiikl'
M. le Prcsi'clcnl . — Il fait lorl à vos propres élablissemcnts ?
.1/. Mathieu. — Cela peut-élre. Cesi la faute des facilités qu"on donne à renseignement moderne. Si on lui fermait la porte ou si on ne l'ouvrait pas si facilement, les études classiques garderaient leur prestige.
Kn France, le Gouvernement peut tout, nous sommes un pays tellement centralisé! Il est forcément le maître des méthodes et des résultats de renseignement.
-1/. le Président . — \'ous nous parliez de la surveillance qu'il faut exercer sur les établissements d'instruction au point de vue des études, vous parliez des livrets scolaires. \Ln quoi consiste la surveillance que THtat exerce sur les maisons libres ?
M. Mathieu. — Je ne suis pas bien au courant. Je sais qu'il y a des inspections prévues par la loi de 1850.
M. le comte de Mun. — Mais l'inspecteur ne peut interroger dans les classes; il fait des constatations au point de vue de l'hygiène et du personnel.
M. le Président. — \'erriez-vous un certain inconvénient à ce que l'Etat exerçât un certain contrôle sur les études ?
.1/. Mathieu. — Aucun, dans certaines conditions. Par exemple, je ne serais pas fâché qu'on établit des concours entre les établissements libres et ceux de l'Etal, comme il y en a entre les lycées. Il serait facile, par une bonne organisation, de rendre cette innovation profitable.
M. le Président . — Nous sommes peu renseignés sur l'enseignement tel qu il est donné dans les maisons libres.
-1/. Mathieu. — Je crois qu on y copie l'enseignement de lEtal. parce qu'on y prépare aux mêmes grades. Il y a cependant une dilférence en faveur de l'enseignement libre. Les parents de nos élèves sont quelquefois pauvres, ils veulent ménager le temps de leurs enfants, nous-mêmes nous sommes pauvres. On nous a enlevé le peu de ressources que nous tenions du budiret et les bourses de séminaires. Je ne récri-
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mine pas; pourtant je vois, avec quelque peine, la faculté protestante de Montauban émarger au budget du ministère des cultes et ;iu budget du ministère de l'instruction |)ublique, tandis que nos établissements n'émargent plus nulle part. Nous avons bien du mal à équilibrer notre budget.
.1/. le Présidenl. — Le nombre de vos élèves augmente?
M. Mathieu. — Pas d'une façon notable. .le ne sais pas si vos statistiques sont très exactes.
M. le Présidenl. — Nous avons lait demander ofliciellement des renseignements dans les petits séminaires.
M. Mathieu. — Je crois que notre enseignement est à peu près le même que celui de Tl^tat, et qu'il subit la même crise.
II y a des curés qui font des tours de force et qui montrent qu'on pourrait modilier les programmes. On envoie quelquefois un enfant en quatrième après une seule année d'études, on économise ainsi trois années. Le questionnaire comprend un article ainsi conçu : Ne pourrait-on pas faire commencer les études classiques plus tard? Je pense que cela ne peut se faire qu'avec certains sujets très bien doués.
Mais les méthodes et les programmes se ressemblent beaucoup. Je désirerais voir diminuer la part de l'érudition, de l'histoire littéraire, de la géographie. \'oiIà deux parvenues qui sont insatiables depuis la guerre et encore la géographie a introduit à sa suite la géologie comme une sournoise, épargnons la géologie aux petits enfants !
M. le Présidenl. — Personne n'a de questions à poser?
Monseigneur, nous vous remercions d'avoir bien voulu \enir devant nous et nous avons entendu avec beaucoup d'intérêt votre déposition.