ET UN PROLOGUE
Représentëe pour la première fois, en quatre actes, sur le théâtre de Louvois, le 16 avril i8o3;
Et reprise, en cinq actes, au théâtre Français, le 39 octohre 1808.
On renvoie souvent les auteurs comiques de nos jours à Molière , à Regnard , et on leur re* proche de s^éloigner de cet ancien genre de comédie où dominaient le ridicule et la gaité; on regrette le bon tems oùnotre muse comique, plus libre dans ses manières, moins recherchée dans son langage, pouvait risquer avec succès une scène bouffonne , une plaisanterie libre et même indécente , un proverbe populaire, une expression triviale. Une partie de ces plaintes peuvent paraître fondées ; mais estil bien juste de s^en prendre , des changemens que notre comédie a éprouvés, aux auteurs seuls , à tous les auteurs, et même à ceux d'entre eux qui regrettent le plus la gaîté ancienne , et qui ont fait le plus d^efforts pour la conser^ ver? Ne serait-ce pas aussi le public qu'il faudrait accuser d'être devenu trop <}élicat sur les inventions comiques , trop chatouilleux sur les
ao8 PRÉFACE.
bienséances , trop pointilleux sur les mots ? A voir la manière dont les comédies nouvelles sont écoutées au théâtre Français , il semble que les spectateurs s^j tiennent en garde contre la surprise du plaisir qu^ils pourraient avoir ; il semble qu^ils ne veuillent permettre à Pauteur de les faire rire qu^avec mesure et dignité.
Les pièces de Regnard sont justement louées par les connaisseurs , mais elles sont négligées par les acteurs , et à peu près abandonnées par le public» Quant aux admirables ouvrages de Molière , il n^en est plus qu^un petit nombre qui soient suivis ; encore ne va-t-on les voir que lorsquUls sont joués par les meilleurs acteurs ; et j pour le dire en passant , la foule des spectateurs s^occupe beaucoup plus aujourd'hui de la manière dont une pièce est représentée que de la pièce même. Cette disposition de la plus grande partie du public est très-peu encourageante pour les auteurs , et , par conséquent » très-peu favorable à Part dramatique.
On ne donne presque plus une seule des petites pièces de Dancourt , de Legrand , etc. , toutes comiques qu'elles sont , et précisément parce qu'étant comiques elles paraîtraient à beaucoup de spectateurs au-dessous de la di-^
gnité du thëâtre Français. Mais la dignité amène la gravité avec elle , et tue la gaité et le rire.
Oserai-je dire tout ce que je pense ? C'est qu'à moins de grands changemens , beaucoup de pièces de Molière , de Regnard et de leurs contemporains seraient refusées par les comédiens, ou n'obtiendraient pas l'approbation des censeurs de police , ou enfin seraient mal accueillies, et tomberaient peut-être à la première représentation.
Je prends pour exemple. Amphytrion; si cette charmante comédie existait dans le portefeuille d'un auteur vivant, pourrait-elle jamais en sortir pour paraître sur la scène ? et si elle venait à être représentée , quel scandale ! que de complaintes sur les mœurs outragées , sur les affronts faits au respectable chef des Thébains , sur le triste rôle qu'on lui fait jouer ! Que serait-ce de la Femmejuge et partie, de Georges Dandin , de Pourceaugnac , de V Avocat Pa^ telin , de l'Ecole des Femmes , de l'Ecole des Maris, dn Légataire Universel, etc.? Que de critiques sur les invraisemblances, sur les inconvenanc^es ! Sou£frirait>on les confidences qui se font dans la rue ou sur une place publique , Amolphe y amenant Agnès pour la ser-
:iio PRÉFACE.
monner* et le juge Bartholin venant y tenir au^ dience? Que dirait-on des entrées et des sorties sans motifs, et des dénouemens qui se font par la substitution d^un papier à un autre , par la surprise d'une signature ? etc. Tout cela n'engage à rien , si ce n'est devant un notaire de comédie ; ces dénouemens postiches ne satisferaient point nos spectateurs, devenus plusdiffi^ ciies sur la vérité de l'action , comme sur toutes les autres parties de l'art.
Combien de situations fort gaies seraient* réprouvées comme indécentes ou immorales!
combien de vers comiques et de traits saillans seraient accusés de bouffonnerie , de trivialité ! combien d'expressions tantôt simples et vraies, tantôt originales et plaisantes , seraient ren* voyées aux tréteaux de la parade t
Il est heureux pour ces grands hommes et pour nous qu'ils soient venus dans un tems où ils ont pu faire les comédies qu'ils nous ont laissées.
Mais on va voir ces pièces, me dira-t-on , on
y rit , on s'y amuse, on les trouve excellentes
Oui; mais elles ont pour elles la possession ; elles ont les noms de leurs auteurs , la longue habitude de l'admiration et de la louange qui
leur ont été tant de fois prodigoées ; et Ton n^en sifflerait pas moins dans la pièce nouvelle d'un auteur vivant telle situation, tel vers, telle plaisanterie qu'on applaudit et qu'on a raison d'applaudir dans ces vieux chefs-d'œifvre.
Pourquoi le goût du public n'est-il plus ce qu'il était il y a un siècle ou un demi-siècle seulement ?
Cette question est très-complexe ; une seule solution n'y suffirait pas; on trouverait, en y réfléchissant , que cet effet est produit par une réunion de beaucoup de causes différentes.
Chez toutes les nations , les lettres et les arts ont eu leurs périodes de progrès , de force , de décadence. Considérer leur marche , montrer ce qu'elle a eu de naturel et de nécessaire , faire voir en quoi elle a suivi l'impulsion de certaines circonstances favorables ou contraires , serait le sujet d'une dissertation éi même d'un long ouvrage ; ce n'en est point ici la place : bornons-nous à quelques réflexions.
L'esprit de chaque siècle influe sur les arts, et en particulier sur l'art dramatique ; comme il lui est essentiel de plaire aux spectateurs , il faut bien qu'il se conforme à leur goût ; et , par conséquent , il faut qu'il suive les variations
2i4 PRÉFACE.
d^eux de donner de la vogue à tel genre de comédie par préferencç à tel autre»
Ce n'est pas que je pense qu'il faille restreindre les auteurs et le thëâtre à un seul genre , tellement que toutes les pièces finissent par se ressembler. Au contraire, la variété serait avantageuse ; Part en serait agrandi et enrichi ; il ne faudrait exclure que le faux, l'immoral et l'ennuyeux.
Mais on doit préférer, dans chaque art , le genre le plus analogue aux moyens et au but de l'art même. Ainsi , dans la comédie , dont le but est de corriger les vices et les défauts par le ridicule, nul doute que ce ne soit aux pièces du genre devenu ancien pour nous, aux pièces comiques , en un mot^ qu'on ne doive donner la préférence.
C'est à ce genre que nous ont ramenés quelques auteurs de la fin du dix -huitième siècle. On ne peut nier que depuis trente ans environ^ je veux dire depuis les pièces de Collin-d'Harleville et de Fabre d'Eglantine, il n'y ait eu un retour vers la bonne comédie ; il suffit de remarquer un fait décisif et bien facile à vérifier : c'est que depuis Vlnconsiant ( 1786) on peut citer plus de bonnes comédies , j'entends de
PRÉFACE. 2i5
comédies dans le bon genre et qui aient eu du succès , qu'on n'en pourrait trouver dans les quarante années précédentes, c'est-à-dire depuis le Méchant, joué en 1747*
Mais on doit convenir en même tems que ce bon genre n'est pas le plus cultivé , qu'il faut même du courage à un auteur pour s'y dévouer, puisqu'il n'est favorisé ni par des représentations fréquentes et Soignées, ni par l'afifluence et les applaudissemens du public.
C'est mon goût de préférence pour la vieille et franche comédie , pour la comédie comU que y qui m'a porté à faire un essai dans ce genre, en cherchant à rajeunir une pièce de l'illustre père de notre théâtre.
J'avouerai encore franchement que j'ai voulu faire une étude. Je travaillais sur un plan et sur des vers de Corneille , et avec les^ conseils de Voltaire , qui a loué beaucoup ( et trop peutêtre ) la Suite du Menteur. Le fond de cette comédie avait quelque chose de noble et d'intéressant plutôt que de gai et de risible ; mais j'espérais profiter de cet intérêt même, qui mé paraissait rapprocher la pièce du goût actuel. Il y avait dans l'ouvrage original des détails plaisans; le style en était plein d'éclat et de verve <
sans cesser, presque partout, d^étre naturel. Je me proposais d^étudier et d^imiter cette manière, qui est la bonne ; et , me mettant à Pabri derrière un grand nom , f espérais risquer avec quelque succès des plaisanteries et des expressions sur lesquelles les spectateurs se rendraient moins difficiles , lorsquHls le^ croiraient de Corneille lui-même.
C^était un travail assez ingrat, et que j^ai fait cependant avec un grand plaisir. J^étais charmé d'écrire dans cette langue aujourd'hui vieillie , mais dont le caractère plus naïf, plus original , servait mieux le génie comique ; et , s'il faut que je l'avoue , ça été une facilité pour moi d'avoir à me rapprocher de ce style de la vieille comédie. J'ai compris qu'il y a eu un tems où l'on devait faire mieux qu'aujourd'hui, et avec moins de peine.
Je donnai la Suite du Menteur au théâtre de Louvois , alors dirigé par mon ami , M. Picard. J'avais conservé au Menteur le caractère noble et sérieux que Corneille lui a donné dans cette Suite , et j'a:>'^ais réduit la pièce en quatre . actes.
Elle fut accueillie assez favorablement, et resta au répertoire de ce théâtre ; mais en la
revoyant , plusieurs années après la première représentation, je crus m^apercevoir que je pourrais mieux faire. Â force d^y penser, je trouvai un nouveau fonds d^intrigue propre à fournir cinq actes , et je me décidai à recom^ mencer mon travail.
L^objection la plus grave qu^on eût faite contre la pièce de Corneille, portait sur le changement de caractère du héros, devenu, dans cette Suite, plus grave et plus noble, mais moins vif et moins gai qu'il ne Test dans le Menteur. Ce grand poète avait senti luimême la force de cette objection ; il avait déclaré franchement que son Dorante , avec ses maui^aises habitudes , aidait perdu presque toutes ses grâces, et qu'il aidait quitté la meilleure part de ses agrémens , lorsqu'il avait voulu se corriger de ses défauts.
Je me suis appliqué, en refaisant la pièce pour la seconde fois , à rendre au principal personnage ses mauvaises habitudes et ses grâces j, ses agrémens et ses défauts. Il est à présent , dans cette comédie , aussi hardi menteur que dans le Menteur même. Il li^a pas tenu à ma volonté qu^il ne fût aussi inventif, aussi adroit, et surtout aussi gai. La nouvelle intrigue que j^ai ima*
2i8 PRÉFACE.
gînée le force à déployer les ressources de son génie , et je Pai mis en situation de s'écrier :
Ah ! Ton me tend un pîége ! il faut m'en garantir , Et je vais retrouver mon talent de mentir.
Il ment en effet contre Tévidence même; et cependant il s'en tire heureusement et en homme d'esprit.
Le rôle de Mélisse avait eu sa part dans la critique. On avait trouvé qu'elle s'enflammait unpeu vite pourDorante, avant de le connaître; que les démarches qu'elle faisait en sa faveur étaient peu mesurées , et qu'en tout sa conduite était d'une femme plus que coquette Ce jugement était sévère. Il est vrai que dans la pièce de Corneille , Mélisse écrit à Dorante , qu'en le voyant passer sous sa fenêtre , elle Va trout^é de si bonne mine , que son* cœur est allé en prison avec lui, et n'en veut point sortir tant qu'il y sera. Ces expressions sont vives de la part d'une femme qui écrit à un inconnu ; mais Méliisse sait déjà que Dorante a été arrêté à la place de Cléandre , son frère : c'est par l'ordre de ce frère qu'elle écrit au prisonnier, et qu'elle lui envoie des secours.
L'amour naît chez elle de la reconnais-
sance : Dorante s'est sacrifié lui-même ; et , par un trait de générosité rare , il a mieux aimé rester en prison que de dénoncer Cléandre. Estil étonnant que Mélisse devienne sensible pour un jeune homme aimable, malheureux, injustement emprisonné , et dont la magnanimité lui sauve un frère qui ne manque pas de louer avec effusion , devant elle , son i\oble libérateur? Ajoutez à cela les ordres du ciel , les coups de sympathie, dont les amans se plaisent à reconnaître le pouvoir. Corneille y croyait sans doute \ car il a plus d'une fois reproduit cette idée, qui lui a toujours inspiré des vers remarquables ; on connaît ceux de Rodogune :
n est des nœuds secrets , il est des sympathies , etc.
Il a Élit dire à Mélisse , sur le même sujet y une tirade charmante , pleine de feu , de grâce et de délicatesse :
Quand les ordres du ciel nous ontfaits Tun pour l'autre , etc.*
« Ce petit morceau, dit Voltaire, a tou- » jours passé pour achevé , et il est resté dans I» la mémoire des connaisseurs. »
J^ai £dt dans le rôle de Mélisse plusieurs
* J'ai eu soin de conserver cette tirade , et Tai placée au cinquième acte ^ scène première.
changemens importans , afin que sa conduite n^eût plus rien qui pût choquer les partisans les plus rigoureux des bienséances. D^abord je lui ai fait écrire à Dorante une lettre d^un style plus réservé ; ensuite j'ai tâché de graduer, avec le plus d'art qu'il m'a été possible , les progrès de son inclination pour Dorante.
Il me semble que le moraliste le plus sévère doit actuellement l'absoudre de précipitation ; et Dieu garde de mal les femmes de bien qui ont aimé tout aussi promptement qu'elle , sans en avoir la moitié autant de bonnes raisons!
Il est vrai que le mariage suit d'un peu près la naissance de cette inclination ; mais ce sont là de ces petites invraisemblances de convention au théâtre. C'est ce qui arrive dans beaucoup de comédies, et dans le Menteur même, où Dorante obtient la main de Lucrèce le soir du jour où il l'a vue pour la première fois.
Il est vrai encore qu'il y a dans la pièce quelque chose de romanesque , et qu'elle se ressent de son origine espagnole. Amar senza saber aquien {Aimer sans savoir qui), tel est le titre que lui a donné son premier auteur, Lopez de Vega. J'ai tâché de ramener ce romanesque au vraisemblable ; mais il me semble
qu^en le supprimant tout - à - fait j^aurais &it perdre à la pièce quelques agrémens : ce qui est extraordinaire , vague, mystérieux , en derient par cela même plus piquant , excite plus de curiosité et d'intérêt.
J'ai profité , pour mes changemens , de Pexamen que Corneille a fait de sa Suite du Menteur, du commentaire de Voltaire sur cette pièce , et de la critique que j'en ai trouvée dans les Annales poétiques ( tome XX , art. P. Cor-neille). J'ai tâché, à l'aide de ces lumières, de distinguer le^ beautés des défauts , de ne pas perdre les unes , et de faire disparaître les autres , autant que je l'ai pu. Aussi ma pièce estelle très-différente de celle de Corneille , dont je n'ai conservé que le premier acte , en y faisant des changemens ; j'en ai gardé aussi plusieurs scènes détachées et des vers épars.
Si quelques littérateurs , quelques amateurs de la vieille comédie , à leurs momens perdus , veulent se donner la peine de lire ma pièce , celle de Corneille à la main , ils pourront apprécier mon travail.
* Je puis me rendre au moins cette justice , que je n'y ai épargné ni la peine ni les soins. J'ai refait cette pièce deux fois , à cinq années
Tune de Pautre ; je Tai beaucoup travaillée , car j^ai pour principe qu^un auteur doit assez respecter le public pour ne jamais faire^araître un ouvrage que lorsquUl a la conscience d^y avoir employé toutes ^es forces , et de Tavoîr amené au degré de mérite que son talent lui permet d'atteindre.
Quoique le premier et le plus éclatant succès d'une pièce de théâtre soit celui des représentations , cependant celui de la lecture est aussi de quelque prix. Il est moins dépendant des circonstances , et ne peut naître que du mérite seul de l'ouvrage ; aussi est-il plus réel, plus solide; et, en définitif, c'est le seul qui demeure. Puissé-je l'obtenir !
Addition à la préface de la suite du menteur.
Cette pièce , qui avait réussi sur le théâtre de Louvois , n'a pas obtenu un grand succès quand 6n l'a jouée à la Comédie française. Elle n'a eu que sept représentations.
Le prologue fut fort applaudi, les deux ou trois fois qu'on le donna.
Le public du théâtre Français me parut juger la pièce comme si ella eût été nouvelle ,
et ne point vouloir se transporter, par la pensée , au tems où elle avait été composée pour la première fois. Si jamais on, la reprend, il sera convenable que le valet Cliton endosse la même casaque dont il est revêtu dans le Menteur. Ce sera un moyen de plus de rappeler continuellement aux spectateurs qu'on leur représente une pièce du genre de la vieille comédie.
J'en reviens à ce que j'ai déjà dit. On vante avec raison les chefs-d'œuvre de nos maîtres. Si ces chefs-d'œuvre paraissaient aujourd'hui pour la première fois , réussiraient-ils ? Dans la comédie du Menteur, de Corneille , la verve et la gaîté du dialogue feraient-elles passer sur la faiblesse et la froideur de l'intrigue? On se montre, à présent, moins enthousiaste des beautés d'un ouvrage de théâtre , et moins indulgent pour les défauts; c'est une suite nécessaire des connaissances plus répandues de la théorie de l'art ; c'est aussi un signe et une cause de sa décadence.
J'avais espéré de faire une chose utile à cet art que j'aime, en reproduisant sur la scène une pièce du genre ancien. Si ce genre reprenait faveur quelque jour , peut-être alors s'aviseraiton de remettre au théâtre la Suite du Menteur.