SOUPER DES SIX SAGES
C'est loi , mon cher pea^eur , que je prétends distraire. Tâchons de rire un peu, contre notre ordinaire. On ne peut, à pens^, enqiloyer tout son lems. Des sages, comme nous, d'environ TÎngt-cinq ans, * Après un bon dîner , sans crainte du scandale , Peuvent d'un trait comique égayer leur morale. Le genre humain, qu'un jour nous devons éclairer, Voudra bien, pour ce soir, nous laisser respirer.
* Celle pièce de votï a été composée en 178Î.
i88 LE SOUPER DES SIX SAGES.
Fais trêve à Condillac; et , sans peine et sans honte ,
Descends de Montesquieu pour f amuser d'un conte.
Sous un air d'enjouement et de frivolité ,
Il cachera peut-être un fonds de vérité.
Mais ornons la leçon d'un attrait nécessaire ;
C'est trop peu que d'instruire; il faut instruire et plaire.
L'Athénien Timante un jotir philosopha; Il était jeune , ardent; sa tête s'échauiËi : u De nos sages , dit-il, que j'aime les maximes ! » Comme la vertu brille en leurs écrits sublimes! » Comme de nos erreurs leurs ^prits dégagés » Frondent éloquemment nos mœurs, nos préjugés! » Au-dessus des mortels , sans doute de tels êtres » N'ont point de passions, ou bien en sont les maîtres. » Yoyons-Ies de plus près. Je suis las de jouir; » Excédé du fracas qu'on appelle plaisir , » Revenu , grâce au ciel, des femmes à la mode ; » Pour être sage , enfin, le moment est commode. » C'en est fait; désormais je m'enferme chez moi, » Et faisant de mes biens un plus utile emploi , » Je veux que chaque jour ces auteurs qu'on révère , » Rassemblés à ma table, apprennent à s'y plaire; » Heureux ! si de m'instruire ils daignent s'occuper! » Demain, pour commencer, j'en ai six à souper. »
Il dit, et sur-le-champ Hmagène, Leucippe, Criton , et Lysias , et Crantor , et Chrysippe , Le vieux Socrate encor , dont l'air très-peu malin Cachait un esprit rare , à l'ironie enclin y
Reçoivent de sa part un billet circulaire.
L'offre d'un bon souper ne se refuse guère.
On accepta le sien, sans se faire presser ; Socrate fut le seul qui sut s'en dispenser ; Le bon homme fuyait, soit raison, soit manie, Les cercles se disant la bonne compagnie ; Et les repas pries n'ëtaient point de son goût.
Timante cependant prépare, ordonne tout.
A rheure du festin , la troupe réunie Lorgne du coin de Tœil la table bien garnie.
On s'assied; et jaloux de se fairer admirer.
Chacun élégamment commence à pérorer.
« Je vois , disait Crantor , que le luxe d' Athène » La conduit à grands pas vers sa perte certaine; » Victimes de l'orgueil, je vois nos citoyens » Au désir de briller immoler tous leurs biens ; » Us vont chercher au loin^ cbA les peuples barbares , » Des habits fastueux, des parures bizarres; » De ces vains ornemens , dignes de nos mépris , » Le pur sang de l'Etat aert à payer le prix; » Et mettant à profit nos vaines fantaisies, » Le prudent étranger nous vend cher nos folies. >»
En raisonnant ainsi , le modeste Crantor Relevait avec soin , par une agrafe d'or.
Une robe tissue aux rivages du Gange , Offrant de trois couleurs l'agréable mélange , Et que d'un large bord d'une pourpre de Tyr , On prit encor le soin d'orner et d'enrichir.
igo LE SOUPER DES SIX SAGES.
Assis auprès de lui , Timàgène l'appuie , Sur les dangers du luxe avec feu se récrie, Et condamne sur-tout Texcès pernicieux Des festins recherches, Aes mets délicieux:
« Un régime frugal est bien phis salutaire ; » On devrait se borner au simple nécessaire ; ' » Uart dont un cuisinier emprunte le secours , » Déguise en vain la mort qu'il nous sert tous les jours ; » Craignons cet art funeste : il faut manger pour mre , » If on mre pour manger. Je l'ai dit dans mon livre. »
Il allait sur ce point longuement discourir; Mais il vit les valeto tout prêts à desservir, Et faisant prudenmient trêve à son éloquence , Fondit sur un pAté d'assez belle apparence , Que , tandis qu'il parlait , on avait fort vanté ; Et c'était le seul plat dont il n'eût pas goûté. « Entre tous les exc&s>)qu'il £aiut haïr et craindre, » Celui du vin , sans doute , est horrible à dépeindre , » Dit Chrysippe; ah! que l'homme, ignorant ce fléau, » N'a-t-il , pour son bonheur , toujours bu que de l'eau ! » Quel bien de conserver sa raison tout entière ! »
Afin de mieux traiter cette riche matière , Chrysippe s'arrêtait de moment en moment , Et d'un verre de vin trempait chaque argument. C'était là sa méthode ; heureux qui peut la suivre ! Tant il argumenta, qu'à la fin il fiit ivre.
« Il est encore un vice à fuir , dit Lysias; M C'est cette ambition que je ne conçois pas ,
» La fureur d'aspirer où Ton ne peut atteindre , » Cette soif des honneurs qui ne saurait s'éteindre.... » Les postes les plus hfmts sont les plus d^^n^reux ; 1» Dans un état pb&çur on vit tranquille, heureux... >»
Quelqu'un , entr^int mondain , apprend à notre sage Que pour un choix illustre ^^^^^i^^ ^^ partage. Il s'agit de nominer on prêtre de Cërès , Et déjà mille vmx so^t pour Pémochao^ès.
« A lui , dit LyMa$, cet emploi! qmind j'y compte! » Le traître , Tan p^^s^é , m'empêcha d'être i»:chonte ; » Je prendrai ma revanche , et j'y cours de ce pas. »
Il sort; on se regarde, et Ton rit aux éclats. Devenus an. dessert des mortels ordinaires , Tous parlaient à-Ia-foii$ , et 1^ s'entisndiiient guères ; Et dans leur entretien 9 leur hâte, un peu $9rpris, Pensait , tout bien compté, qu'il n'avait ri^n appris.
Fertile en lien^ç comn^nns , la savante cohne , Passa du gepre hiunain tous les torts en revue ; L'amour sur-tout , l''ampvr les ocqupn long-tems; Ce délire du cqejir, ce tumulte des sens, Comme il est dange^euap! que de mau^ il entraine! Voyez vingt rois apnés s^égorger pour Hélène , Hercule s'oubUçr , et sous d'indignes fers Courber cç mèm^ fr^nt qui soutint l'univers!
Partout yén9$ régner et semer sur la terre Ses passe-tem^ cruels , La discorde et la guerre !
« Le sage, dit Leucippe, échappe à $es attraits. )» Dq son cœur, de ses sens, rien n^nterrompt la paix;