‹ ŒuvresChapitre 2 sur 240 · B£ RICHARD CUMBERLAND · texte numérisé non relu

B£ RICHARD CUMBERLAND

Comme je ne veux point passer pour plus habile que je ne suis , je commence par déclarer que je ne possède qu^imparfaitement ]a langue anglaise , que je n^ai jamais essayé de la parler , et que je n^ai appris ce que j'en sais qu'en lisant et en traduisant les auteurs.

Lorsque j'ai parcouru le BriUsh-Théatre , je suis tombé sur le TVest-Indian ( V Américain ou le Créole ) , comédie de Richard Cuml^erland , joiuéc pour la première fois, à Londres,

en 1771.

Cette pièce se ressent de l'irrégularité ordinaire au théâtre anglais ; ni l'unité de lieu , ni celle d'action , n'y sont observées ; l'auteur n'a pas choisi toujours > avec un goût très-délicat, les objets de son imitation ; il a montré des personnages et des incidens dont la vue blesr serait des spectateiiirs accoutumés à un genre de comique moins hardi ; toutefois il a su se

préserver de la licence inconcevable et du dévergondage de situation et de dialogue dont les meilleures comédies anglaises (sur-tout celles des poètes contemporains, ou à peu près, du règne de Charles II) offrent des exemples révoltans.

Voltaire a dit quelque part , en parlant d^une pièce de Wicherley {the Country-TVife y la Femme de campagne) : « Cette pièce n'est pas, » si vous voulez , Pécole des bonnes mœurs ; » mais , en vérité , c'est l'école de l'esprit et » du bon comique. »

Je connais la pièce , et j'oserai n'être pas de l'avis de Voltaire. Je conviens volontiers que la gaîté comique a ses licences; mais en même tems elle a ses bornes. Si l'on doit respecter l'enfance , on doit aussi respecter le public assemblé ; il ne faut pas afficher le mépris des mœurs , ni faire dire sur un théâtre , par des personnages qu'on suppose avoir été bien élevés, des mots grossiers qui ne doivent point entrer dans leur dictionnaire , et encore moins dans leur conversation. Auprès de cette étrange comédie , les pièces graveleuses que Collé composait pour être jouées en société sur de petits théâtres , chez des princes ou chez leurs

xnaltressesy étaient des chefs*d* œuvre de morale et de décence. Je ne sais si Ton représente encore à Londres cette comédie et beaacoup d'autres pièces anglaises du même genre ; mais je ne comprends pas comment des fenunes honnêtes peuvent assbter à leur représentation. Il est vrai que tout s'explique par la coutume et par les usages reçus. Les comédies d'Aristophane sont encore plus licentieuses que les comédies anglaises. Plante est souvent fort obscène. Les Romains ont eu leurs aiettanes, et même lenrs Jeua: floraïkv , dans lesquels la pudeur publique était insultée d'une manière qu'on a peine à croire , et qui pourtant est attestée par tous les auteurs.

J'opposerai Voltaire à lui-même; ne dit-il pas ailleurs ? « La comédie est l'école des » bienséances. » Ce n'est pas assurément la comédie de Wicherley, ni celle de Congrève , qui est cette école.

Mais je n'admettrais pas non plus celte définition de Voltaire. La comédie qui ne serait que l'école des bienséances courrait le risque d'être bien froide et bien guindée. C'est en effet ce qu'elle est devenue chez quelques-uns de nos auteurs français qui ont voulu la rendre

esclave des plus rigoureuses bienséances , qui lui ont fait prendre un ton noble et des manières contraintes ; ils en ont faiit une prude et une précieuse qui n'ose ni rire ni faire rire franchement et de bon coeiur;

Il en £iut revenir à la définition du vieil Aristote : La comédie est Vinùiation des vices et des travers des hommes , en ce qu*ils ont de ridicule.

Mais je m'écarte de ce que j'ai à dire dans cet avertissement.

La première lecture du ïVest-Indian me plut et me toucha aq point de m'engager à traduire la pièce entière ; ce que je fis avec assez de plaisir.

Quelque tems après , je songeai qh'il serait possible de l'arranger pour notre théâtre. Je crus que notre public pourrait me savoir gré de lui donner par-là un moyen de plus de connaître , jusqu'à un certain point ^ là comédie anglaise , et de la comparer à la nôtre ; il me sembla aussi que le fond du sujet et lès principaux incidens pourraient attacher fortement les spectateurs, comme ils m'avaient attaché moi-même.

Mais il ne fallait pas ' songer à ne donner de

celte pièce qu^une simple traduction ; notie goût est trop diffiSreBt de celui de nos voi3ins ; il était indispensable de \di franciser , en quel» que sorte , sans cependant lui faire perdre tout-à^-fait sa physionomie étrangère.

J^ai retranché , ou du moins j^ai resserré beaucoup les deux ou trois actions subordonnées (que les Anglais appellent under* plots, sous-intrigues , et qu^on trouve dans toutes leurs grandes pièces) , afin de ne point af&iblir rintérét de l'action principale; car nous n^aimons point en France que notre attention soit partagée entre plusieurs actions à-Ia-fois. Les Anglais 9 au contraire, pensent qu^une pièce où il n^y a qu^une action est trop simple et n^occupe point assez.

Il eât été bon aussi de ramener la pièce à Tunité de lieu que nous observons ordinairement, et dont nos voisins se dispensent.

Ils n^indiquent pas , comme nous , un changement de scène , toutes les fois qu^il entre ou qu'il sort un acteur ; ils ne font cette indication que lorsque le lieu de la scène change réelle*^ ment; ce ^i arrive, chez eux, deux ou trois fois dans un acte. Ils n^ont donc , par acte, que deux ou trois scènes , c'est-à-dire deux ou trois

changemens de décoration. Tant que la scène reste la même , ils marquent seulement rentrée et la sortie de chaque personnage.

J^aurais bien voulu éviter ces fréquens changemens de décoration auxquels nous ne sqpmes pas accoutumés ; cela m^a été inipossible. J^^n ai du moins réduit le nombre ; j^ai supprimé le rôle d^une lady Rusport, qui figure dans la pièce anglaise , et je me suis passé de la décoration qui représente son appartement.

Je craindrais que Ton ne criât bien fort à la violation des règles, si cette pièce venait à être représentée. Cependant nous avons dans notre théâtre quelques exemples qui pourraient jus^ tifier les changemens à s^ue de décoration dans le cours d^un même acte : c^est ce qui SLTviYe d2ins l'Esprit/ollet, deHauteroche; dans VEcossaise , de Voltaire , pièce dans laquelle on sent Pimitation de la manière anglaise , mais une imitation faite avec génie , avec goût , et de main de maître.

Cette comédie du Jeune Créole, composée en i8i6eti8i7,aété lue et reçue au théâtre Français. Risquerai-je de l'y faire jouer? C'est ce que j'ignore. Et si j'en cours le risque , réussirat-elle ? C'est ce que je sais encore moins.

M. le comte François de Neufchâteau , mon confrère à P Académie , m^a appris que Gresset avait eu Pidée d^une pièce à peu près semblable à celle-ci. Il avait intitulé la sienne : VEspriià la mode , ou les Américains. C^était au milieu du dix-huitième siècle, dans un tems pu des créoles fort riches venaient en France se faire remarquer par leur luxe et leurs dépenses excessives. Il paraît que dans la pièce de Gresset c^était le père qui arrivait des colonies sans être connu de son fils , lequel avait été envoyé à Paris encore enfant. M. de Neufchâteau ne sait pas si Gresset avait achevé cette comédie ; mais il en a vu , m'a-t-il dit » des vers tout-à-&it dignes de Fauteur du Méchant. •

Page 1