DB PARIS A JÉRUSALEM. S
l*aspect d*ttne iïïïe maritime dltalie , dont un quartier serait halilté par des Orientaux. Josepii me conduisît diez M. Chauderloz , qui occupait alors le consulat français de ô^Cte importante éch^. Taurai souvent à répéter les éloges que j*ai déjà fisdts de Fliospitalité de nos consuls ; je prie mes lecteurs de me le pardonner : car si ces redites les fatiguent , je ne puis toutefois cesser d'être reconnaissant. M. Chauderloz , frère de M. de la €!los , m'accueillit avec politesse; mais il ne me logea point chez lui , parce qu'il était malade , et que Smyme offre d'ailleurs les ressources d'une grande ville eu* ropéenne.
Nous arrangeâmes su^^le-champ toute la suite de mon voya^ : j'avais résolu de me rendre à Gonstantinople par terre , afin d'y prendre des firmans , et de m'embarquer ensuite avec les pèlerins grecs pour la Syrie ; mais je ne voulais pas suivre le chemin direct, et mon dessein était de viôter la plaine de Troie en traversant le mont Ida. Le neveu de M. Chauderloz , qui venait de fôire une course à Éphèse, me dit que les défilés du Gargare étaient infestés de voleurs , et occupés par des agas plus dangereux encore que les bri< gands. Gomme je tenais à mon projet , on envoya chercher un guide qui devait avoir conduit un Anglais aux Dardanelles par la route que je voulais tenir. Ce guide consentit en effet à m'accompagner , et à fournir les chevaux nécessaires, moyennant une somme assez considérable. M. Ghaud^oz promit de me donner un interprète et un janissaire expérimenté. Je vis alors que je serais forcé de laisser une partie de mes malles au consulat , et de me contenter du plus strict nécessaire. Le jour du départ fut fixé au 4 septembre, c'està-dire , au surlendemain de mon arrivée à Smyme.
Après avoir promis à M. Ghauderloz de revenir dîner avec lui , je me rendis à mon auberge , où je trouvai Julien tout établi dans un appartement fort propre et meublé à l'européenne. Gette auberge, tenue par une veuve, jouissait d'une
Tara; et» dms le langagd du Lefaot, on oonpte par rtupenT et par UirtNint-
i1% ITINÉBIIAB
très-beUe vue sur le port : je ne me souviens plus de son nom. Je n'ai rien à dire deSmyme après Toumefort, Ghand- 1er, Peyssonel, Dallaway, et tant d'autres; mais je ne puis me refîaser au plaisir de citer un morceau du rojfoge de M. de Choîseul :
Les Grecs , sortis du quartier d'Éphèse nommé Smyrna , « iravaient bâti que des iiameaux au fond du golfe, qui de- « puis a porté le nom de leur première patrie ; Alexandre « voulut les rassembler , et leur fit construire une ville près « la rivière Mélès. Antigone commença cet ouvrage par ses « ordres , et Lysimaque le finit.
« Une situation aussi heureuse que celle de Smyrne était « digne du fondateur d'Alexandrie , et devait assurer la pros- « périté de cet établissement. Admise par les villes d'Ionie à « partager les avantages de leur confédération , cette ville « devint bientôt le centre du commerce de l'Asie Mineure : « son luxe y attira tous les arts ; elle fut décorée d'édifices « superbes , et remplie d'une foule d'étrangers qui venaient « l'enrichir des productions de leur pays , admirer ses merft veilles, chanter avec ses poètes, et s'instruire avec ses « philosophes. Un dialecte plus doux prêtait un nouveau « charme à cette éloquence qui paraissait un attribut des « Grecs. La beauté du climat semblait influer sur celle des « individus, qui offraient aux artistes des modèles à l'aide « desquels ils faisaient connaître au reste du monde la nature « et l'art réunis dans leur perfection.
« Elle était une des villes qui revendiquaient l'honneur « d'avoir vu naître Homère : on montrait sur le bord du « Mélès le lieu où Grithéis sa mère lui avait donné le jour , « et la caverne où il se retirait pour composer ses vers immor- « tels. Un monument élevé à sa gloire, et qui portait son « nom , présentait au milieu de la ville de vastes portiques « sous lesquels se rassemblaient les citoyens ; enfin , leurs « monnaies portaient son image, comme s'ils eussent reconnu a pour souverain le génie qui les honorait.
« Smyrne conserva les restes précieux de cette prospérité
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<t jusqu^à répoqae où Tempire eut à lutter contre les barba- « res: die fat prise par les Turcs, reprise par les Grecs , tou- « jours ^lée, toujours détruite. Au commencement du « treizième siècle , il n'en existait plus que les ruines et la « citadelle, qui fut réparée par l'empereur Jean Gomnène, « mort en 1324 : cette forteresse ne put résister aux ^orts « des princes turcs , dont elle fut souvent la réâdence, mal- « gré les chevaliers de Rhodes , qui , saisissant une circons- « tance favorable , parvinrent à y construire un fort et à s'y « maintenir; mais Tamerlan prit en quatorze jours cette « place , que Bajazet bloquait depuis sept ans.
« Smyme ne commença à sortir de ses ruines que lorsque ft les Turcs furent entièrement maîtres de l'empire : alors sa « situation lui rendit les avantages que la guerre lui avait « fait perdre ; elle redevint l'entrepôt du commerce de ces « contrées. Les habitants, rassurés, abandonnèrent le sommet a de la montagne, et bâtirent de nouvelles maisons sur le « bord de la mer : ces constructions modernes ont été faites « avec les marbres de tons les monuments anciens , dont il « reste à peine des fragments ; et l'on ne retrouve plus que « la place du stade et du théâtre. On'chercherait vainement « à reconnaître les vestiges des fondations , ou quelques pans « de murailles qui s'aperçoivent entre la forteresse et l'émet placement de la ville actuelle. »
Les tremblements de terre, les incendies et la peste ont maltraité la Smyme moderne, comme les barbares ont détruit la Smyme antique. Le dernier fléau que j'ai nommé à donné lieu à un dévouement qui mérite d'être remarqué entre les dévouements de tant d'autres missionnaires; l'histoire n'en sera pas suspecte ; c'est un ministre anglican qui la rapporte. Frère Louis de Pavie , de l'ordre des récoUets , supérieur et fondateur de l'hôpital Saint- Antoine , à Smyme , fut attaqué de la peste : il fit voeu , si Dieu lui rendait la vie, de la consacrer au service des pestiférés. Arraché miraculeusement à la mort, frère Louis a rempli les conditions de ton voeu. Les pestiférés qu'il a soignés sont sans nombre, el
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Pea a ûàkaià qall a sauvé à peu pvès les deux tiers ' des nallieiReux qu'ii a seeoums.
Je n'avais doBC rien à Tok à Smjvne , si ce n'est eelfélès que personne ne coiffiatt, et dont trois on qnatre ravines se dispôlBDt le nom *. Mais nn^diose qui me frappa et qui me sin|irit , ce fttt i'eictnénie deneeur de Tair. Le del , moins pur qœ ceM de TAtliqiie, avait cette teinte que les peintitts appeltMit un Ion chaud; e'est-à-dîre qu'il était rempli d'une Ti^or déliée , ite peu roUgie par la lumière. Quand la brise de mer venaÉt à manquer , je sentais une langueur qui approchait de ta défaillance : je reconnus la molle louie. Mon s^our à Sm^e me força à une nouvelle métamorphose; je fiis oUigé de reprendre les airs de la civilisation , de recevoir et de rend^ des visites. Les négociants qui me firent i'iionneur de me vemr voir étaient riches ; et quand j'allai les sriner à mon tour , je trouvai chez eux des femmes élégantes, qui semMai^t avoir reçu le matin leurs modes de chez Lecoi. Placé entre les ruines d'Athènes et les débris de Jérusrian, cet autre Paris oè j'étais arrivé sur un bateau gcec , est d'où j'allais sortir avec une caravane turque , ooopait d'une maniée piquante les scènes de mon voyage : c'était une e^ce d'oa^ civSisée, une Palmyre au milieu des désHts et de la barbarie. l'avoue néanmoins que , naturellement un peu sauvage, ce n'était pas ce qu'on appelle la sodété que j'étais yeim cherdier en Orient : il me tardait de vok des chameaux , et d'entendre le cri du cornac.
Le San matin, tous les arrangements étant faits, le guide partit avec les chevaux : il alla m'attendre à Ménémen-Eské-
* Voyez Dallawây. Le grand moyen employé par le frère Louis était d'€DirelQp{wr le malad<L daae une chendae trempée d^huile.
^ Chandler en fait pourtant une descriptioip assez poétique , ^|u<n<}a*il se moque des poètes et des peintres qui se sont avisés de donner des eaux à rUittitt. n fait ooular te Héiès derrière le château. La carte de Smyme de M. de Gfaoiseul marque aussi le cours du fleuve pore d^Horaère. Gomment se fait-i) qu'avec tonte l'imaginaUon qu'on me suppose , je n*aie pu inoir «n Grèce ce que tant d^filustres et graves voyageurs y ont vu? J*ai on foaudit amour de la véjEÎté, et jpiue crswte^ 4ire€e qiiin*«t pu»4id remportent en moi sur toute autre considération.
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kssi , |Mit p«r& 4e. i'A^aWli^ Ma imsàÀte visUe à Sœyriie fui pour Joseph : Quantum mutatu$ ab iliol Était-ce bien là uïon illttstie drogsonn? it le trouvai dans une chétive boutique, planant et battant sa yaisselle d'étain. 11 avait cette même veste de yelou» ble^ qu'il portait sur les ruines de Sparte et d'Athènes. Mais Que lui servaient ces marquas de sa gbire? que lui servait d'avoir, v^ les villes et les hommes, ffior^s homiwm et urbes f Ù n'était pas même propriétaire de son éehopf^) J'aperçus dans un coin un maître à mine refro|^ , qui parlait rudement k mon ancien compagnon. C'était pour cela que Joseph se réjouissait tant d'arriver! Je n'ai regretté que deux choses dans mon voyage : c'est de n'avoir pas éité m^ nel^e pour établir Joseph à Smyme, et pour racheter un captif à Tunis. J|9 fis mes derniers adieux à mon pauvre camaiçEid^ : il pleurait, et j^ n'étais guère moins attendri Je lui écrivis AMm ^om mf ^^ petit morceau de papier, dans lequel j'env^^pai des nwqwes ^cère; 4^ ma recoimaissanoe; de sosie qicie h m^txe de la boutique ne vit ri«i de oe qui se passait entre nq^.
I^e soir , après avoir retneroié M. le consul de toutes ses civilités, je tn'en^arquai dans un bateau avec Julien, le drogroan, les janissaires, et le nev^u de M. Cbauderloz, qui voulut bien m'aecompagoer jusqu'à l'échelle. Nous y abordâmes en peu de temps. Le guide était sur le rivage : j^embrassai mon jeune hot^l, qui retournait à Smyme ^ nous montâmes à cfaevd , et nous partîmes.
Il était minuil quand nous arrivâmes au kan de Ménémen. J'apevcuadelûÎBiiBftmiilliUidsdelunûàreséparses : c'était le repos d'une caravane. En approchant, je distinguai 1^ ^ehameaut , tes uns ooudaés , les airtres debout ; ceux-ci chargés de leurs&rdean , eeax4à débanwwé^ de leurs bagages.' 'Des chevaux et des ânes débridés «Misaient r<^ge dan^ des Deaux de euk ; ^Mlqaes cavatie» le tenaient encore ^ cheval,' «t les femmes voilées n^étaient pomt descendues de leurs drO"| madaires. Assis les jandies croisées sur des tapis, des.mar-j ehanés tares étalait groupés auto»r des feux qui servaient
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aux esclaves à préparer le pilan ; d'autres voyageurs fiimaiéiit leurs pipes à la porte du kan , mâchaient de Topium , coûtaient des histoires. On brûlait le café dans les poêlons; des vivandières allaient de feux en feux, proposant des gâteaux de blé grue, des fruits et de la volaille ; des chanteurs amusaient la foule ; des imans faisaient des ablutions, se prosternaient, se relevaient, invoquaient le prophète; des chameliers dormaient ^ndus sur la terre. Le sol était j<»iché de ballots, de sacs de coton , de couffes de riz. Tous ces objets , tantôt distincts et vivement éclairés, tantôt conlùs et {Congés dans une demi-ombre , selon la couleur et le mouvement des feux , offraient une véritaUe scène des MiUe et une Nuits. Il n*y manquait que le calife Aroun al Raschild , le vizir Giaffar , et Mesrour , chef des eunuques.
Je me souvins alors, pour la première fois , que je foulais les plaines de T Asie, partie du monde qui n'avait point encore vu la trace de mes pas , hélas ! ni ces chagrins que je partage avec tous les hommes. Je me sentis pénétré de respect pour cette vieille terre où le genre humain prit naissance , où les patriarches vécurent, où Tyr et Babylone s'élevèrent:, où rÉtemel appela Cyrus et Alexandre, où Jésus- Christ accomplit le mystère de notre salut. Un monde étranger s'ouvrait devant moi : j'allais rencontrer des nations qui m'étaient inconnues , des moeurs diverses , des usages différents , d'autres animaux , d'autres plantes , un ciel nouveau , une nature nouvelle. Je passerais bientôt l'Hermus et le Granique; Sardes n'était pas loin; je m'avançais vers Pergame et vers Troie : l'histoire me déroulait une autre page des révolutions de l'espèce humaine.
Je m'éloignai à mon grand regret de la caravane. Après deux heures de marche nous arrivâmes au bord de l'Hermus* que nous traversâmes dans un bac. C'est toujours le turbidus Hermus : je ne sais s'il roule encore de l'or. Je le regardai avec plaisir, car c'était le premter fleuve, proprement dit, que je rencontrais depuis que j'avais quitté l'Italie. I^ous entrâmes à la pointe du jour dans unt plaine bordée de mouti^
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gnes peu élevées. Le pays ofiârait un aspect tout différent de celui de la Grèce : les cotonniers verts , le chaume jaunissant des blés, Técorce variée des pastèques, diapraient agréablement la campagne; des chameaux paissaient çà et là avec les bulBles. Nous laissions derrière nous Magnésie et le mont Sipylus : ainsi nous n'étions pas éloignés des champs de bataille où Agésilas humilia la puissance du grand roi, et où Scipion remporta sur Antiochus cette victoire qui ouvrit aux Romains le chemin de l'Asie.
Nous aperçûmes au loin sur notre gauche les ruines de Cyme, et nous avions Néon-Tichos à notre droite ; j'étais tenté de descendre de cheval et de marcher à pied , par respect pour Homère , qui avait passé dans ces mêmes lieux.
« Quelque temps après, le mauvais état de ses affîiires le « disposa à aller à Cyme. S'étant mis en route, il traversa la « plaine de l'Hermus, et arriva à Néon-Tichos, colonie de « Cyme : elle fut fondée huit ans après Cyme. On prétend « qu'étant en cette ville chez un armurier , il y récita ces < vers , les premiers qu'il ait faits : « O vous , citoyens de « l'aimable fille de Cyme , qui habitez au pied du mont Sar- « dène, dont le sommet est ombragé de bois qui répandent « la fraîcheur, et qui vous abreuvez de l'eau du divin Her- « mus qu'enfanta Jupiter, respectez la misère d'un étranger « qui n'a pas une maison où il puisse trouver un asile. »
« L'Hermus coule près de Néon-Tichos , et le mont Sar- « dène domine l'un et l'autre. L'armurier s'appelait Tychius : « ces vers lui firent tant de plaisir, qu'il se détermina à le « recevoir chez lui. Plein de commisération pour un aveugle « réduit à demander son pain , il lui promit de partager « avec lui ce qu'il avait. Mélésigène étant entré dans son « atelier, prit un siège, et en présence de quelques citoyens « de Néon-Tichos , il leur montra un échantiUon de ses poé- « sies : c'était l'expédition d'Amphiaraûs contre^Thèbes, et « des hymnes en l'honneur des dieux. Chacun en dit son^ « sentiment; et Mélésigène ayant p<»té là-dessus son juge- « ment, ses auditeurs en forent dans l'admiration.
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« TaiU qu'il fut à Néou-Tichos , ses poésies lui âmrnireDt
« les moyens de subsister : on y montrait encore de mon « temps le lieu où il avait coutume de s'asseoir quand il ré* « citait ses vers. Ce lieu , qui était encore en grande vénéra^' « tion, était ombragé par un peuplier qui avait commencé à « croître dans le temps de son arrivée <. »
Puisque Homère avait eu pour hôte un armurier à Néon- Tichos , je ne rougissais plus d'avoir eu pour interprète un marchand d'étain à Smyrne. Plût au ciel que la ressemblance fût en tout aussi complète, dussé-je acheter le génie d'Homère par tous les malheurs dont cq poète fut accablé !
Après quelques heures de marche nous franchîmes une des croupes du mont Sardène , et nous arrivâmes au bord du Pythicus. Nous fîmes halte, pour laisser passer une caravane qui traversait le fleuve. Les chameaux , attachés à la queue les uns des autres, n'avançaient dans l'eau ^'en résistant; ils allongeaient le cou , et étaient tirés par l'âne qui marche à la tête de la caravane. Les marchands et les chevaux étaient arrêtés en face de nous , de l'autre côté de la civière ; et Ton voyait une femme turque, assise à l'écart, qui se cachait dans son voile.
Nous passâmes le Pythicus à notre tour, au-dessous d'un méchant pont de pierre; et à onze heures nous gagnâmes un kan , où nous laissâmes reposer les chevaux.
A cinq heures du soir nous nous remîmes en route. Les terres étaient hautes, et assez bien cultivées. Nous voyions ^ mer à gauche. Je remarquai, pour la première fois , des tentes de Turcomans : elles étaient faites de peaux de brebi^ noires , ce qui me fit souvenir des Hébreux et des pasteurs, arabes. Nous descendîmes dans la plaine de Myrine, qui s'étend jusqu'au golfe d'Élée. Un vieux château, du nom de GuzeIrHissar, s'élevait sur une des pointes de la montagne que nous venions de quitter. Nous campâmes, à dix heures du soir, au milieu de la plaine. On étendit à terre une cou-
< Fie d'Homère, traduction de M. Labchbs.
Dfi PAÀIS A I^ÉÎBéSALBM. tié
verture que j'avais achetée à Smyme. Je me couehai dessus, et je m'endormis. En me réveillmit quelcpies heures après, je vis les étoiles briH^ au-dessus de ma tête, et j'entendis lé cri du chamelier qui conduisait une caravane éloignée. Le 5, nous montâmes à cheval avant le jour. Nous cheminâmes par une plaine cultivée : nous traversâmes le Caïcus à une lieue de Pergame, et à neuf heures du matin nous entrâmes dans la ville. Elle est bâtie au pied d'une montagne. Tandis que le guide conduisait les chevaux au kan , j'allai voir les ruines de la citadelle. Je trouvai les d^rîs de trois enceintes de murailles, les restes d'un théâtre et d'un temple (peut-être celui de Minerve Porte-Victoire). Je remarquai quelques fragments agréables de sculpture , entre autres une frise ornée de guirlandes que soutiennent des têtes de bœuf et des aigles. Pergame était au-dessous de moi dans la direction du midi : die ressemble à un camp de baraques rouges. Au courant se déroule une grande plaine terminée par la iher; au levant s'étend une autre plaine bordée au loin par des montagnes ; au midi , et au pied de la viHe , je voyais d'abord des cimetières plantés de cyprès; puis une bande de terre cultivée en orge et en coton : ensuite deux grands tumutus : après cda venait une lisière plantée d'arbres; et enfin une longue et haute colline qui arrétsdt i'œii. Je découvrais aussi au nordest quelques-uns des replis du Sélinus et du Cétius , et à Test, l'amphithéâtre dans le creux d'un vallon. La ville, quand je descendis de la citadelle, m'offrit les restes d'un aqueduc et les débris du Lycée. Les savants du pays prétendent que la fameuse bibliothèque était renfermée dans ce dernier monument.
Mais si jamais description fut superflue , c'est celle que je viens défaire. Il n'y a guère plus de cinq à six mois que M. de Choiseul a publié la suite de son f^ayage. Ce second "volume , où l'on reconnaît les progrès d'un talent que le travail, le temps et le malheur ont perfectionné , donne les délais les plus' exacts et les plus curieux sur les monuments de Pergame et sur l'histoire de ses princes. Je ne me permettnd
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donc qu'une réflexion. Ce nom des Attales, cher aux arts et aux lettres , semble avoir été fatal aux rois : Attale , troisième du nom, mourut presque fou, et légua ses meubles aux Romains : PoptUus romanus, bonorum meorum hœres esfo. Et ces républicains , qui regardaient apparemment les peuples comme des meubles, s'^nparèrent du royaume d' Attale. On trouve un autre Attale, jouet d'Alarlc , et dont le nom est devenu proverbial pour exprimer un fantôme de roi. Quand on ne sait pas porter la pourpre, il ne faut pas l'accepter : mieux vaut alors le sayon de poil de chèvre.
Nous sortîmes de Pergame le soir à sept heures^ et, faisant route au nord , nous nous arrêtâmes à onze heures du soir pour coucher au milieu d'une plaine. Le 6 , à quatre heures du matin, nous reprîmes notre chemin , et nous continuâmes de marcher dans la plaine , qui, aux arbres près, ressemble à la Lombardie. Je fus saisi d'un accès de sommeil si violent, qu'il me fut impossible de le vaincre; et je tombai^ par-dessus la tête de mon cheval. J'aurais dû me rompre le cou ; j'en fus quitte pour une légère contusion. Vers les sept heures nous nous trouvâmes sur un sol inégal , formé par des monticules. Nous descendîmes ensuite dans un bassin charmant, planté de mûriers , d'oliviers , de peupliers, et de pins en parasol {pinus pinea ). En général, toute cette terre de l'Asie me parut fort supérieure à la terre de la Grèce. Nous arrivâmes d'assez bonne heure à la Somma , méchante ville turque , ou nous passâmes la journée.
Je ne comprenais plus rien à notre marche. Je n'étais plus sur les traces des voyageurs, qui tous, allant à Burse'ou revenant de cette ville , passent beaucoup plus à Test, par le chemin de Constantinople. D'un autre côté, pour attaquer le revers du mont Ida , il me semblait que nous eussions dû nous rendre de Pergame à Adramytti , d'où , longeant la côte, ou franchissant le Gargare, nous fussions descendus dans la plaine de Troie. Au lieu de suivre cette route, nous avions marché sur une ligne qui passait précisément entre le chemin des Dardanelles et celui de Constantinople, Je commen*
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{ai à soupçonner quelque supercherie de la part du guide, d'autant plus que je l'avais tu souvent causer avec le janissaire. J'envoyai Julien chercher le drogman ; je demandai à celui-ci par quel hasard nous nous trouvions à la Somma. Le drogman me parut embarrassé; il me répondit que nous allions à Kircagach ; qu'il était impossible de traverser la montagne ; que nous y serions infailliblement égorgés ; que notre troupe n'était pas assez nombreuse pour hasarder un pareil voyage, et qu'il était bien plus expédient d'aller rejoindre le chemin de Constantmople.
Cette réponse me mit en colère ; je vis clairement que le drogman et le janissaire , soit par peur, soit par d'autres motife, étaient entrés dans un complot pour me détourner de mon chemin. Je fis appeler le guide, et je lui reprochai son infidélité. Je lui dis que, puisqu'il trouvait la route de Troie impraticable , il aurait dû le déclarer à Smyme ; qu'il était un poltron, tout Turc qu'il était; que je n'abandonnerais pas ainsi mes projets, selon sa peur ou ses caprices ; que mon marché était fait pour être conduit aux Dardanelles , et que j'irais aux Dardanelles.
A ces paroles, que le drogman traduisit très-fidèlement, le guide entra en fureur; il s'écria : Allah! allah! secoua sa barbe de rage; déclara que j'avais beau dire et beau faiire, qu'il me mènerait à Kircagach; et que nous verrions qui, d'un chrétien ou d'un Turc, aurait raison auprès de l'aga. Sans Julien, je crois que j'aurais assommé cet homme.
Kircagach étant une riche et grande ville, à trois lieues de la Somma, j'espérais y trouver un agent français qui ferait mettre ce Turc à la raison. Le 7 , à quatre heures du matin, toute notre troupe était à cheval, selon l'ordre que j'en avais donné. Nous arrivâmes à Kircagach en moins de trois heures , et nous mîmes pied à terre à la porte d'un très-beau kan. Le drogman s'informa à l'heure même s'il n'y avait point un consul français dans la ville. On lui indiqua la demeure d'un chirurgien italien : je me .fis conduire chez le prétendu vice-consul, et je lui expliquai mon affaire. II alla
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sur-ie-champ en rendre compte an commandant : cHui-ei m'ordonna de comparaître devant lui avec le gaide. Je me rendis au tribunal de Son Excellence; j*étais précédé en drogman et du janissaire. L'aga était à demi couché dans Fangle d*un sopha , au fond d'une grande sdle nssez belle , dont le plancher était couvert de tapis. C'était un jeune homme d'une famille de vizirs. Tl avait des armes suspendues au-d^sus de sa tête; un de ses officiers était assis auprès de lui : il fumait d'un air dédaigneux une grande pipe persane , et poussait de temps eu temps des éclats de rire îmmo^rés en nous regardant. Cette réception me déplut. Le guide, le janissaire et le drogman ôtèrent leurs sandales li la porte , se Ion la coutume : ils allèrent baiser le bas de la robe de l'ag», et revinrent ensuite s'asseoir à la porte.
' La chose ne se passa pas si tranquillement à mon égard : j'étais complètement armé, botté, éperonné ; j'avais un fouet à la main. Les esclaves voulurent m'obligera quitter mes bottes, mon fouet et mes armes. Je leur fis dire par le drogman qu'un Français suivait partout les usages de son pays. Je m'avançai brusquement dans la chambre. TJn spahi me saisit par Je bras gauche, et me tira de force en arrière. Je lui sanglai à travers le visage un coup de fouet qui l'obligea de lâcher prise. Il mit la main sur les pistolets qu'il portait à la ceinture : sans prendre garde à sa menace, j'allai m'asseoir à côté dé l'aga, dont l'étonnement était risible. Je lui pailai français ; je me plaignis de l'insolence de ses gens ; je lui dis que ce n'était çue par respect pour lui que je n'avais pas tué son janissaire ; qu'il devait savoir que les Français étaient les premiers et leàs ,plus fidèles alliés du Grand Seigneur; que la gloire de leœs armes était assez répandue dans l'Orient, pour qu'on appift à respecter leurs chapeaux, de même qu'ils honoraient îes turbans sans les craindre ; que j'avais bu le café avec des pachas qui m'avaient traité comme leur fils ; que je n'étais pas venu à Kircagach pour qu'un esclave m'apprît à vivre et fât assez téméraire pour toucher la basque de mon habit.
L'aga , ébahi , m'écoutait comme s'il m'eût entendu : H
DE PARIS A JtiBtTSÀLEM. ^Si
dioginan lui tradmsit mon discours. Il réponde qu'il n'avait jamais vu de Français ; qu'H m'avait pris pour un Franc, «I que très-certainement il allait me rendre justiee. 11 me fit apporter le café.
Rien n'était curieux à observer comme l'air stupéâiit «t h figure allongée des esclaves , qui me voyaient assis «»ec mes bottes poudreuses sur le divan, auprès de leur maHre. La tranquillité étant rétablie , on expliqua mon affait«. Après avoir entendu les deux partis, Taga rendit un arrêt auquel je ne m'attendais point du tout : H condamna le guide à me rendre une partie de mon argent; mais il déclara que, les chevaux étant fatigués, cinq hommes seuls ne pouvaient se hasarder dans le passage des montagnes ; qu'en conséquence je devais, selon lui, prendre tranquillement la route de Gonslantinople.
n y avait là-dedans un certain bon sens turc assez remarquable, surtout lorsqu'on considérait la jeunesse et le peu d'expérience du juge. Je fis dire à Son Excellence que son arrêt, d'ailleurs très-juste, péchait par deux raisons : premièrement, parce que cinq hommes bien armés passaient partout; secondement, parce que le guide aurait dû faire ses réflexions à Smyrne, et ne pas prendre un engagement qu'il n'avait pas le courage de remplir. L'aga convint que ma dernière remarque était raisonnable, mais que. les chevaux étant fatigués et incapables de faire une aussi longue route, la fatalité m'obligeait de prendre un autre chemin.
Il eût été inutile de résister à la fatalité : tout était secrète meut contre moi, le juge, le drogman, et mon janissaire. Le guide voulut faire des difficultés pour l'argent ; mais on lui déclara que cent coups de bâton l'attendaient à la porte, s'il ne restituait pas une partie de la somme qu'il avait reçue. Il la tira avec une grande douleur du fond d'un petit sac de cuir, et s'approcha pour me la remettre : je la pris, et la lui rendis, en lui reprochant sou manque de bonne foi et de loyauté. L'intérêt est le grand vice des musulmans, et la libéralité «st la vertu qu'ils estiment davantage. Mon action leur parut su- |)liine : on n'entendait qu'Allah ! Allah! Je fou reoûadttît4>ar
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tous les esclaves, et même par le spahi que j'avais frappé : ils s'attendaient à ce qu'ils appellent le r^^a/. Je donnai deux pièces d'or au musulman battu ; je crois qu'à ce prix il n'au* rait pas fait les difficultés que Sancho faisait pour délivrer madame Dulcinée. Quant au reste de la troupe, on lui déclara de ma part qu'un Français ne faisait ni ne recevait de présents.
Voilà les soins que me coûtaient Ilion et la gloire d'Homère. Je me dis, pour me consoler, que je passerais nécessairement devant Troie en faisant voile avec les pèlerins, et que je pourrais ei^ger le capitaine à me mettre à terre. Je ne songeai donc plus qu'à poursuivre promptement ma route.
J'allai rendre visite au chirurgien ; il n'avait point reparu dans toute cette affaire du guide, soit qu'il n'eût aucun titre pour m'appuyer, soit qu'il craignît le commandant. !Nous nous promenâmes ensemble dans la ville, qui est assez grande et bien peuplée. Je vis ce que je n'avais point encore rencontré ailleurs, de jeunes Grecques sans voiles, vives, jolies , accortes, et en apparence filles d'Ionie. Il est singulier que Kircagach, si connu dans tout le Levant pour la supériorité de son «oton , ne se trouve dans aucun voyageur < et n'existe sur aucune earte. C'est une de ces villes que les Turcs appellent^acree^ .* elle est attachée à la grande mosquée de Gonstantinople; les pachas ne peuvent y entrer. J'ai parlé de la bonté et de la singularité de son miel , à propos de celui du mont Hymette.
Nous quittâmes Kircagach à trois heures de l'après-midi, et nous primes la route de Gonstantinople. Nous nous dirigions au nord, à travers un pays planté de cotonniers. Nous gravîmes une petite montagne ; nous descendîmes dans une autre plaine, et nous vînmes, à'cinq heures et demiedu soir, coucher au kan de Kelembé. C'est vraisemblablement ce même lieu
1 M. de Choiseul est le seul qui la nomme. Tournefort parle d*une montagne appelée iSTtVva^an. Paul Lucas, Pococke, Ghandler, Spon, SmiUi, Dallaway , ne disent rien de Kircagach. D^Anville la passe sous silence. Les Mémoires de Peyssoneln*en parlent pas. Si elle se trouve dans quelqnesHins des innombrables voyages en Orient» c'est d'une manière trè»obscore , et qui écbappe entièrement à ma mémoire.
( Note des deux premières éditions, )
Kircagaèh se trouve» ditK>i^» sur une carte d'Arrownnitbt
BB PÀHIS A lÉBUSÀLSir. ig$
que Spon nomme Basculembéi; Tournefort, Baskelamhai; etThévenot, Dgelembé. Cette géographie turque est fort obscure dans les voyageurs. Chacun ayant suivi l'orthographe que lui dictait son oreille, on a encore une peine infinie à faire la concordance des noms anciens et des noms modernes dans l'Anatolie. D'Anville n'est pas comi^et à cet égard; et malheureusement la carte de la Propontide, levée par ordre de M. de Choiseul, ne dessme que les côtes de la mer de Marmara.
Tallai me promener aux environs du village; le ciel était nébuleux, et Tair froid comme en France. C'était la première fois que je remarquais cette espèce de ciel dans l'Orient. Telle est la puissance de la patrie : j'éprouvais un plaisir secret à contempler ce ciel grisâtre et attristé, au lieu de ce ciel pur que j'avais eu si longtemps sur ma tête.
Si, dans sa course déplorée, Il saccombe au dernier sommeil , Sans revoir la donce contrée Où brilla son premier soleil ; Là y son dernier soupir s'adresse; Là, son expirante tendresse Veut que ses os soient remenés :
D'une région étrangère La terre serait moins légère \ ses mânes abandonnés!
Le 8, au lever du jour, nous quittâmes notre gîte, et nous commençâmes à gravir une région montueuse qui serait couverte d'une admirable forêt de chênes, de pins, de phyllyrea, d'andrachnés, de térébinthes, si les Turcs laissaient croître quelque chose; mais ils mettent le feu aux jeunes plants, et mutilent les gros arbres. Ce peuple détruit tout, c'est un véritable fléau < . Les villages, dans ces montagnes, sont pauvres ; mais les troupeaux sont assez communs, et très-variés. Vous
* Toumefort dit qu'on met te feu à ces forêts pour augmenter les pâturages; ce qui est trës-abaurde de la part des Turcs, car le bois manque dans toul^ la Turquie I et les pâtura^ y sont abondants.
^M mifBBÀIRX
voyee dans la même cour des bœu£s, des buffles, des moutons, des chèTieS) des chevaux, des ânes, des mulets, mêlés à des ^uleS) è des dhidons, à des canards, à des oies. Quelques oiseaiix sauvages, tels que les cigognes et les alouettes, vivent fomHièrement avec ces animaux domestiques; au milieu de tses hêtes paî^des règne le chameau, le plus paisible de tous.
Nous vînmes dîner à Geujouèk ; ensuite, continuant notre route, nous bftmes le café au haut de la montagne de Zebec; nous couchâmes à Chia-Ouse. Toumefort et Spon nomment sur cette route un lieu appelé Cowrougontgl,
Nous traversâmes le 9 des montagnes plus élevées que celles que nous avions passées la veille. Wheler prétend qu'elles forment la chaîne du mont Timnus. Nous dînâmes à Manda- Fora. Spon et Toumrfort écrivent Mandagoia : on y voit quelques colonnes antiques. Cest ordinairement la coudiée : mais nous passâmes outre, et nous nous arrêtâmes à neuf heures du soir au café d'Émir-Capi, niaison isolée au milieu des bois. Nous avions fait une route de treize heures : le naître du lieu venait d'expirer. Il était étendu sttr sa natte; on Ten éta bien vite pour me la donner : die était eneere tiède, et déjà tous les amis du mort avaient déserté la maison. Une espèce de valet qui restait seul m'assura bien que son maître n'était pas mort de maladie contagieuse ; je fis donc déployer ma couverture sur la natte, je me couchai et m'endormis. D'autres dormiront à leur tour sur mon dernier Ut, et ne penseront pas plus à moi que je ne pensais an Tiurc qpk m'avait cédé sa pAaee: « Onietteuapeudeterresurlatéte, etenvoilapoiir « jamais <. »
Le 1 1) , après six heures de nuardie, nous arrivâmes pour déjeûner au joii village de Souséveilé. C'est peut-être le SoustHiuek de Thévenot ; «t très-oertMAeBaent c'est leSousîghirii de Spon, et le Sousongfairli de Toumefoit, c'està-dire le viilage des Buffles d'Eau. Il est Mtué à la fin et sur le revers des montagnes que nous venions de passer. A cinq cents pas
>PiflCiL.
bk PÀAIS A jiaUSÀLBM. 247
an village coule une rivière, et de l'autre c6té de cette rivière s'étend une belle et vaste plaine. Cette rivière de Sousonghirli n'est autre chose que le Granique, et cette plaine inconnue est la plaine de la Mysîe '.
Quelle est donc la magie de la gloire ! Un voyageui' va traverser un fleuve qui n'a rien de remarquable : on lui dit que ce fleuve se nomme SomonghirU; il passe, et continue sa route ; mais si quelqu'un lui crie : C'est le Granique ! il re* cule, ouvre des yeux étonnés, demeure les regards attachés sur le cours de l'eau, comme si cette eau avait un pouvoir magique*, ou comme si quelque voix extraordinaire se faisait entendre sur la rive. £t c'est un seul homme qui immortalise ainsi un petit fleuve dans un déserti Ici tombe un empire immense; ici s'élève un empire encore plus grand; l'Océan indien entend la chute du trône qui s'écroule près des mers de la Propoutide ; le Gange voit accourir le Léopard aux quatre ailes s qui triomphe au bord du Granique; Babylone, que le roi bâtit dans l'éclat de sa puissance ^ , ouvre ses portes pour recevoir un nouveau niaître; Tyr, reine des vais^ seaux 4, s'abaisse, et sa rivale sort des sable» d'Alexandrie.
Alexandre commit des crimes : sa tête n'avait pu résister à l'enivTement de ses succès; mais par quelle magnanimité ne racheta-t-il pas les erreurs de sa vie! Ses crimes furent toujours expiés par ses pleurs : tout, chez Alexandre, sortait des entrailles. Il unit et commença sa carrière par deux mots sublimes. Partant pour combattre Darius , il distribue ses États à ses capitaines : « Que vous réservez-vous donc? » s'écrient ceux-ci étonnés. « L'espérance I » — « A qui
* Je ne sais d'après quel mémoire oa quel voyageur d'AjQviUe donne au Granique le nom û'OusvoUi» La manière dont mon oreille a entendu prononcer le nom ûû oe fleuve, StmiéverU , te npproche {dos du nom écrit par d'Anville que Sousonghirli ou Sousurluck.
( Note des deux premières éditions. )
Spon et Toumefort preiment comme moi le Sousonghirli pour le Granique.
'^ Daniel.
*Id,
2B8 itmÉAÀiBË
a laissez-yous Tempire? » lui disent les mêmes capitames, comme il expirait. — « Au plus digne! » Plaçons entre ces deux mots la conquête du monde, achevée avec trente-cinq mille hommes en moins de dix ans , et convenons que si quelque homme a ressemblé à un dieu parmi les hommes , c'était Alexandre. Sa mort prématurée ajoute même quelque chose de divin à sa mémoire; car nous le voyons toujours jeune, beau, triompnant, sans aucune de ces mfirmités de corps, sans aucun de ces revers de fortune, que Tâge et le temps amènent. Cette divinité s'évanouit,, et les mortels ne peuvent soutenir le poids de son ouvrage. « Son empu*e, dit <« le prophète, est donné aux quatre vents du ciel > (2). »
Nous nous arrêtâmes pendant trois heures à Sousonghirli, et je les passai tout entières à contempler le Granique. Il est très-encaissé; son bord occidental est roide et escarpé; l'eau brillante et limpide coule sur un fond de sable. Cette eau , dans l'endroit où je l'ai vue , n'a guère plus de quarante pieds de largeur, sur trois et demi de profondeur; mais au printemps die sMlève et roule avec impétuosité.
' Nous quittâmes Sousonghirli à deux heures de l'après-dîner; noui: traversâmes le Granique, et nous nous avançâmes dans la plaine de la Mikalicie * , qui était comprise dans la Mysie dès anciens. Nous vînmes coucher à Tehutitsi , qui est peut-être le Squeticui de Toumefort. Le kan se trouvant rempli de voyageurs, nous nous établîmes sous de grands saules plantés en quinconce.
* Le 11, nous partîmes au lever du jour, et, laissant à droite la route de Burse, nous continuâmes à marcher dans une plaine couverte de joncs terrestres , où je remarquai les restes d'un aqueduc.
Nous arrivâmes à neufiieures du matin à Mikalitza , grande ville turque, triste et délabrée, située sur une rivière à laquelle elle donne son nom. Je ne sais si cette rivière n'est point celle qui sort du lac Abouilla ; ce qu'il y a de certain,
' Daniel.
' Toumefort écrit V/c A a /icte.
DB PABtâ A JÉRÙ^ALEBL 289
c*est qu*<m découvre au loin un lac dans la plaine. Dans ce cas , la rivière de Mikalitza serait le Rhyndague , autrefois le Lycus , qui prenait sa source dans le Stagnum Artynia ; d'autant plus qu'elle a précisément à son embouchure la petite lie (Besbicos ), indiquée par les anciens. La ville de Mikalitza n'est pas très-éloignée du Lopodion de Nicétas , qui est le Loupadi de Spon , le Lopadi , Loubat et Ouloubat de Tournefort. Rien n'est plus fatigant pour un voyageur que cette confusion dans la nomenclature des lieux ; et si j'ai commis à ce propos des erreurs presque inévitables , je prie le lecteur de se souvenir que des hommes plus habiles que moi s'y sont trompés'.
Nous abandonnâmes Mikalitza à midi, et nous descendîmes , en suivant le bord oriental de la rivière , vers des terres élevées qui forment la côte de la mer de Marmara, autrefois la Propontide. J'aperçus sur ma droite de superbes plaines , un grand lac, et dans le lointain la chaîne de l'Olympe : tout ce pays est magnifique. Après avoir chevauché une heure et demie, nous traversâmes la rivière sur un pont de bois, et nous parvînmes au défilé des hauteurs que nous avions devant nous. Là, nous trouvâmes l'échelle ou le port de Mikalitza ; je congédiai mon fripon de guide , et je retins mon passage sur une barque turque , prête à partir pour Constantinople.
A quatre heures de l'après-midi , nous commençâmes à descendre la rivière : il y a seize lieues de l'échelle de Mikalitza à la mer. La rivière était devenue un fleuve à peu près de la largeur de la Seine; elle coulait entre des monticules verts qui baignent leur pied dans les flots. La forme antique
1 Pendant que Je faia tous ces calculs» il peut exister telle géographie, tel ouvrage , oà les peints que Je traite sont éclairds. Gela ne fait pas que j*aie négligé ce que Je devais savoir. Je dois connaître les grandes autorités : mais comment exiger que J'aie lu les nouveautés qui paraissent en Europe tous les ans? Je n'en ai malliettreusement que trop lu. Parmi les ouvrages modernes sur la géographie. Je dois remarquer toutefois le Précis de la géographie universelle, de M. Malte-Brun, ouvrage excellent, où Ton trouve une érudition très-rare, une critique sage, des aperçus nouveaux, un style clair , spirituel, et toujours approprié au sujet.
ITINÉR. — T. I. 25
20a ITlNBBAIAfi
de notre galère , le vêtement oriental dés passagers, les 01114 matelots demi-nus qui nous tiraient à la eordeile, la beauté de la rivière , la solitude des coteaux , rendaient cette navigation pittoresque et agréable.
A mesure que nous approchions de la mer, la rivière formait derrière nous un long canal, au fond duquel on apercevait les hauteurs d'où nous sortions , et dont les plans inclinés étaient colorés par un soleil couchant qu'on ne voyait pas. Des cygnes voguaient devant nous , et des hérons allaient chercher à terre leur retraite accoutumée. Cela me rappelait assez bien les Qeuves et les scènes de rAwérique, lorsque le soir je quittais mon canot d'écorce, et que j'allumais du feu sur un rivage inconnu. Tout à coup les collines entre lesq]uelles nous circulions venant à se replier à droite et à gaudie , la mer s'ouvrit devant nous. Au pied de^ deux promonr toires s'étendait ime terre basse, à demi noyée, formée par les alluvions du fleuve. Nous vînmes mouiller sous cette terre marécageuse , près d'une cabane , dernier kan de l'Anatolie.
Le 12, à quatre heures du matin, nous levâmes l'ancre; le vent était doux et favorable ; et nous nous trouvâmes en moins d'une demi-heure à l'extrémité des eaux du fleuve. Le spectacle mérite d'être décrit. L'aurore se levait à notre droite par-dessus les terres du continent; à notre gauche s'étendait la mer de Marmara; la proue de notre barque regardait une lie ; le ciel à l'orient était d'un rouge vif, qui pâlissait à mesure que la lumière croissait; l'étoile du matin brillait dans cette lumière empourprée; et au-dessous de cette belle étoile on distinguait à peine le croissant de la lune, comme le trait du pinceau le plus délié : un ancien aurait dit que Vénus , Diane et l'Aurore venaient lui annoncer le plus brillant des dieux. Ce tableau changeait à mesure que je le contemplais : bientôt des espèces de rayons roses et verts, partant d'un centre commun , montèrent du levant au zénith : ces couleurs s'effacèrent, se ranimèrent, s'efiGscèrent de nouveau, jusqu'à ce que le soleil paraissant sur l'horizon con*»
DB PARIS À JEBUSALEM. 29 i
fondît toutes les nuances du ciel dans une universelle blancheur légèrement dorée. ^
Nous fîmes route au nord , laissant à notre droite les côteâ de TAnatolie : le vent tomba une heure après le lever du soleil', et nous avançâmes à la rame. Le calme dura toute la journée. Le coucher du soleil fut froid , rouge, et sans accidents de lumière : l'horizon opposé était grisâtre , la raér plombée , et sans oiseaux ; les côtes lointaines paraissaient azurées , mais elles n'avaient aucun éclat. Le crépuscule dura peu, et fut remplacé subitement par la nuit. A neuf heures, le vent se leva du côté de Test, et nous fîmes bonne route. Le 13 , au retour de Taube , nous nous trouvâmes sous la côte d'Europe , en travers du port Saint-Étienne : cette côte était basse et nue. Il y avait deux mois , jour pour jour et presque heure pour heure, que j'étais sorti de la capitale des peuples civilisés, et j'allais entrer dans la capitale des peuples barbares. Que de choses n'avais-je point vues dans ce court espace de temps ! Combien ces deux mois m'avaient vieilli !
A six heures et demie , nous passâmes devant la Poudrière, monument blanc et long , construit à l'italienne. Derrière ce monument s'étendait la terre d'Europe : elle paraissait plate et uniforme. Des villages, annoncés par quelques arbres, étaient semés çà et là ; c'était un paysage de la Beauce après la moisson. Par-dessus la pointe de cette terre, qui se courbait en croissant devant nous, on découvrait quelques minarets de C(Mistantinople.
A huit heures, un caïque vint à notre bord : conune nous étions presque arrêtés par le calme, je quittai la felouque, et je m'embarquai avec mes gens dans le petit bateau. Nous rasâmes la pointe d'Europe, où s'élève le château des Sept- Tours, vieille fortification gothique qui tombe en ruine. Constantinople, et surtout la côte d'Asie, étaient noyées dans le brouillard : les cyprès et les minarets que j'apercevais à travers cette vapeur présentaient l'aspect d'une forêt dépouillée. Comme nous approchions de la pointe du sérail, le vent (lu jiord se leva, et balaya en moins de quelques minutes I9