‹ ŒuvresChapitre 4 sur 31 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

but. La postérité pourra-t-elle > jamais croire que le monde chrétien, à Fépoquede sa plus grande civilisation, a laissé des vaisseaux sous pavillon chrétien transporter des hordes de mahométans des ports de TAfrique à ceux d'Europe, pour égorger des chrétiens? Une flotte de plus de cent navires, manœuvres par de prétendus disciples de TÉvangile, vient de traverser la Méditerranée , amenant à Ibrahim les disciples du Coran qui vont achever de ravager la Morée. Nos pères , que nous appelons barbares ; saint Louis , quand il allait chercher les infidèles jusque dans leurs foyers , prétaient-ils leurs galères aux Maures pour envahir de nouveau FEspagne?

L'Europe y songe-t-ellebien? On enseigne aux Turcs à se battre régulièrement. Les Turcs, sous un gouvernement despotique , peuvent fahre marcher toutes leurs populations : si ces populations armées se forment en bataiUons , s'accoutument à la manoeuvre, obéissent à leurs chefe; si elles ont de l'artillerie bien servie; en un mot, si elles apprennent la tactique européenne , on aura rendu possible une nouvelle invasion des barbares, à laquelle on ne croyait plus. Qu'on se souvienne (si l'expérience et l'histoire servent aujourd'hui à quelque chose) , qu'on se souvienne que les Mahomet et les Soliman n'obtinrent leurs premiers succès que parce que l'art militaire était , à l'ëpoque où ils parurent, plus avancé chez les Turcs que chez les chrétiens.

Non-seulement on fait l'éducation des soldats de la secte la plus fanatique et la plus brutale qui ait jamais pesé sur la race humaine, mais on les approche de nous. C'est nous, chrétiens , c'est nous qui prétons des barques aux Arabes et aux Nègres de l'Abyssinie pour envahir la chrétienté , comme les derniers empereurs romains transportèrent les Goths des rives du Danube dans le cœur même de l'empire.

C'est en Morée , à la porte de l'Italie et de la France , que i

* Le comité grec ayant démrë faire connaître , par la Toie de la presse périodique, une lettre de Canaris à son fil», et une lettre d'un Grec de Ifapoli de Romanie , l'auteur de la Tiote fit insérer ces lettres dans le Journal d9s Débats, en y mettant pour introduction ce paragraphe d quelques autres (j|e l'avant-propoe.

▲VANT-PBOPOS. tZ

Ton établit ce camp d'instruction et de manceiiTres; c^est^sontre des adorateurs de la Croix qu'on leur livre que les conscrits du turban vontapprendre à faire Fexercice à feu. Établie sur les ruines de la Grèce antique et sur les cadavres delà Grèce chrétienne , labartiarie enrégimentée menacerala civilisation, enverra ce que sera la Morée lorsque, appuyée sur les Turcs de l'Albanie , de l'Épire et de la Macédoine , elle sera devenue, selon l'expression énergique d'un Grec, une nouvelle régence barbar^que. Les Turcs sont braves , et ils ont derrière eux , sur le champ de bataille , le paradis de Mahomet. Le ciel nous préserve de l'esclavage en guêtres et en uniforme, et de la &talité disciplinée !

Et cette nouvelle régence bàrbaresque, n'en prenons-nous pas un soin tout particulier? Nous lui laissons bâtir des vaisseaux à Marseille; on assure même (ce que nous ne voulons pas croire) qu'on lui cède , pour ses constructions, des bois de nos chantiers maritimes. D'un autre côté , elle achète aussi des vaisseaux à Londres ; elle aura des bateaux à vapeur, des canons à vapeur, et le reste. Les Turcs ont conservé toute la vigueur de leur férocité native ; on y ajoutera toute la science de l'art perfectionné de la guerre. Vit-on jamais combinaison de choses plus formidable et i^us menaçante.*^

Qu'on revienne , il est temps encore , à une politique plus généreuse et en même temps plus prévoyante et plus sage. 11 n'est donc question, ainsi qu'on l'a dit dans la Note, que d'agir envers la Grèce de la même manière que l'Angleterre a cru devoir agir envers les colonies espagnoles. Elle a traité commercialement ou politiquement avec ces colonies comme États indép^dants, et elle n'a point laissé entrevoir qu'elle ferait la guerre à l'Espagne, et elle n'a point fait la guerre à l'Espagne.

Mais le divan , objectera-t-on, ne prendrait pas les choses si bénignement : en vain on éviterait le ton menaçant en lui déclarant la résolution des alliés relative à l'indépendance de la Grèee ; ce téméraire conseil serait capable de dénoncer lui-

f4 àTANt-PAO^OS.

même les hostilités contre les puissances qui lui ptéamtimAmi une pareille déchoration.

Le divan sans douteest passionné ; mais quand on raisonne, on ne peut pas admettre comme une objeeti<m solide la sup* position d'une folie. Quiconque a pratiqué les Turcs et étudié leurs mœurs, sait que l'abattement de la Porte égale sa jactance aussitôt qu'elle est sérieusement pressée. D'imaginer que la Porte déclarerait la guerre à l'Europe chr^i^Mie , si toute l'Europe demandait ou reconnmsait l'indépendance de la Grèce, ce serait vouloir s^éponvdmter d'une dûmàre. Quand on voit le divan alsrmé à la seule annonce de l'équipeaient de trois bateaux à vapeur que devait monter lord Gochrane, on peut juger s'il serait désireux de lutter avec les flottes combinées de FAngletwre, de la France , de la Russie, de l'Autrir cfae et de la Grèce.

Mais la simple reconnaissance de Tindépendance des Grecs par les puissances chrétiennes suffîrail-elle pour leur assurer cette indépendance? N'en auraient^ils pas moins.à soutenir les efforts de toute la Turquie?

Sans doute ; mais le gouvem^nent de la Grèce, reconnu par les puissances alliées, prendrait une forée insurmontable à ses ennemis. Ce gouvernement, eirtouré des résidents des diverses cours , pouvant communiquer avec les États r^uliers, trouverait fgicilement à négocier des emprunts : avec de Taisent , il aurait des flottes et des soldats. Les vaisseaux chrétiens n'oseraient plus servir de tr»isport aux barbares ; et le découragement, qui ne tarderait pas à s'emparer des Turcs, aurait bientôt forcé le divan à ces trêves sueeesBives par où l'orgueil musulman conseil à s'abaisser, et aime à descend]» jusqu'à la paix.

Quelles que soient les tentatives que la bienveillance ait pu faire ou pourra faire en faveur de la Grèce à Constantinopie , on ne peut guère espérer de succès tant qu'cm ne vieikdra pas à la déclaration que la Note propose, ou à toute ai^ tre mesure décisive. Recommander rhumaaité à des Turcs,

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les preadie par ks beaux sentiinents , leur expliquer le droit des gens , leur parler de hospodarats , de trêves , de négo- <âsrtioiis , sans rien ieinr intimer et sans rien conclure , c'est pdne perdue , temps mal employé. Un mot franchement articulé. finirait tout. & la Grèce périt, c'est qu'on veut la laisser péir : il ne fout, pour la sauver, que l'expédition d'un courrier à Gonstantinople.

La eouBéquenee de l'extermination des Hellènes serait grave pour le monde civilisé. On veut, répète-t-on, éviter une commotion militaire en Europe. Encore une fois , cette commotion n'aurait pas lieu si l'on consentait à délivrer les Grecs par le moyen proposé; mais d'ailleurs, qu'on ne s'y trompe pas : du succès même des Turcs dans la Morée sortiraient des guerres sanglantes. Toutes les puissances sont jusqu'à présent dans une fausse position relativement à la Grèce : supposez la destruction des Hellènes consommée, alors s'élèveraient de toutes parts les plaintes de l'opinion. Le massacre de toute une nation chrétienne civilisée, opéré sous les yeux de la chrétienté civilisée, ne resterait pas impuni ; le sang chrétien retomberait sur ceux qui l'auraient laissé répandre : on se souviendrait quela chrétienté, non-seulement aurait été forcée d'assister au spectacle de ce grand martyre, mais qu'elle aurait encore vendu ou prêté ses vaisseaux pour transporter les bourreaux et les bêtes féroces dans l'amphithéâtre. Tôt ou tard les gouvernements apprendraient à leurs dépens à connaître le mal qu'ils se seraient fait : dans les uns des pensées généreuses , dans les autres des antipathies secrètes et des ambitions cachées, .se réveilleraient; on s'accuserait réciproquement, et l'on viendrait se battre sur des ruines , après avoir réfusé de sauver des peuples.

L'auteur de la Note justifierait facilement ses prédictions par des considérations tirées du caractère , de l'esprit , des intérêts , des opinions des peuples de l'Europe , et des événements qui attendent bientôt ces peuples. Quelle influence a déterminé la politique que l'on a suivie jusqu'ici par rapport à la Grèce ? Par quelle idée et par quelle crainte toute cette grande

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affaire a-t-elle été dominée ? Ici le droit de l'écrivain ânit , et rhomme d'État laisse tomber le rideau.

La mort de l'empereur Alexandre vient de chai^r la position des choses : Alexandre , déjà vieilli sur le trAne , avait deux fois traversé l'Europe à la tête de ses armées; guerrier pacificateur, il avait , pour adopter une conduite particulière , cette prépondérance que donnent le triomphe , l'âge , le succès , l'habitude de la couronne et du gouvernement. Son héritier suivra-t-iilaméme politique , et lui serait-il possible de la suivre quand il le voudrait ? Ne trouvera-t-il pas plus facile et plus sûr de rentrer dans la politique nationale de son empire , d'être Russe avant d'être Français, Anglais, Autrichien, Prussien ? alors la Grèce serait secourue. Quel noble début pour un prince dans la carrière royale, de faire de l'af&ancliisseraent de la Grèce , de la délivrance de tant de chrétiens infortunés , le premier acte de son règne ! Quelle popularité et quel éclat pour tout le reste de ce règne ! C'est peut-être la seule gloire qu'Alexandre ait laissée à moissonner à son successeur.

Veut-on savoir ce qu'on peut attendre du nouveau monarque ? Un général français va nous l'apprendre :

« Le grand duc Constantin faisait soigner sous ses yeux , et « jusque dans ses appartements, les officiers français mala- « des , qu'il allait chercher lui-même dans les hôpitaux ; il al- « lait les visiter dans leurs lits , et les consolait par des expres- « sions de bonté et d'intérêt ; il sauva d'nnbâtimait incendié « deux officiers qu'il arracha des flammes , en chai^eant « l'un sur ses épaules , tandis que son valet de chamlnre em- « portait l'autre; il brava , pour suivre les impulsions de son « cœur généreux , une épidémie mortelle dont il fut lui-même « atteint. Plus d'un officier français , arraché par son huma- « nité active des bras de la mort, lui doit son existence : c'est « à ce titre que l'auteur lui adresse l'hommage de sa juste « reconnaissance '. »

t Mémoires pour servir à Vkittoire de la guerre etUre la Franet et la Russie en 18t2, page S24 , par le général TaudonoonrU

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Et Constantin I*', ce généreux ennemi, ne serait pas Tami secourable de ses frères en religion ! N'y a-t-il ni contagion à braver, ni incendie à éteindre, ni victime à sauver dans la Morée? Constantin le saura : les peuples trouvent dans son nom un présage, et dans son caractère un garant de la délivrance de la Grèce» *

Que le cabinet de Pétersbourg demande aujourd'hui la dépêche collective ou les dépêches simultanées, eUe sera, nous n'en doutons point , accueillie par plusieurs puissances , que sur la réponse négative ou évasive des Turcs, la Russie reconnaisse l'indépendance de la Grèce, et un terme est mis à tant de calamités.

D'un autre côté , l'Angleterre , prévoyant un changement probable, n'éssayera-t«lle pas de devancer les événements , en acceptant le protectorat qu'elle a d'abord refusé ? Le temps développera la nouvelle politique qu'il n'est pas impossiÛe de voir naître , qu'il est même raisonnable de supposer. Le projet indiqué dans la Note serait donc plus utile^que jamais , si l'on voulait l'adopter à la fois pour sauver la Grèce , et pour prévenir toute collision entre les États de l'Europe. Puissent les Grecs trouver moyen de vivre jusqu'au jour qui doit peutêtre les délivrer!

Malheureusement ce jour ne peut être fixé. Un nouveau fègne peut s'annoncer par un changement complet de système; mais il peut aussi marcher quelque temps dams les voies tracées pw le règne précédent. Bien des obstacles se rencontrent quelquefois au commencement d'une carrière :

* Tout ce qu'on disait ici de Constantiii peut 8*appliquer en partie à Nicolas, qui, plus jeune, n'a pas eu les mêmes occasions de déployer son caractère, mais qui Tient de montrer les hautes Tertus dont il est capable, en saluant le premier du nom ^empereur un frère digne de porter le sceptre. Constantin , qui, de son côté, a conservé toute la gloire de la royauté en ratant sentement le fardeau de la couronne ; Gcmstantin peut appuyer de son expérience et de ses conseils, et s'il le faut de son épée, les résolutions généreuses que Nicolas serait disposé à prendre en faveur de la Grèce. Cet empereur, qui a voulu rester soldat, ^ sa place à la tête des grenadiers russes, et il ne peut manquer d'être souvent consulté par un frère auquel il a laissé le diadème.

1 9 ▲TA|fX-^JM>fl!OB.

la prudence et la droonspection sont alors eoRuiiiaiidées. L(»rsqae le monarque descendu dans la tombe a d'ailleurs été un grand et vertueux prince , lorsqu'il a joué un i^k éclatant sur le théâtre du mondé, lorsqu'il a été le fondateur d'une politique particulière , enfin lorsqu'il est mort dans uoe haute réputation de sagesse, aimé, pleuré, admiré de ses peuples et des nations étrangères , la vénération que l'on a pour sa mémoire , le culte mérité qu'on rend à ses cendres, la tristesse même et la désolation que produit le ^[^ectacle de ses funérailles , les sentiments de tendresse et de douleur de son successeur, tout fait que l'on est enclin à suivre d'abord les traditions qu'il a laissées. Ce qu'il a étaUi paraît sacré; y toucher semblerait une impiété ^ et l'on se sent disposé à déclarer que rien ne sera changé à l'ouvrage de son génie. Mais le temps affaiblit ces impressions, sans les détruire en ce qu'elles ont de naturel et do respectable : le caractère du nouveau souverain , la force des intérêts nouveaux , l'esprit différent des ministres appelés aux alOOaires , finissent par do* miner, surtout dans les choses justes, et visiblement utiles à l'État. Pour la Grèce, il ne suffît que de pouvoir attendre : que sa liberté can^>e sur la montagne, elle verra venir ses amis. Au delà de six mois, rien ne peut se calculer en Europe.

On espke avoir détruit l'objection au mpyen de laquelle des hommes influents sont censés avoir écarté l'idée de se rapprocher du plan indiqué dans la Note, On croit avoir dé- RHmtré qu'il ne s'agit pas d'une dépêche comminatoire , mais d'une simple déclaration qui amènerait l'émancipation désirée. Refusera-t-on d'acheter à si peu de frais une si sainte gloire? Un pareil résultat ne vaut-il pas bien la demi-heure que coûterait la rédaction de la dépêche libératrice de la Grèce .^

Maintenant nous allons passer à l'examen des reproches que l'on fait aux Grecs , dans l'intention d'enlever à un peuple opprimé l'admiration due à son courage, et à la pitié qu'inspirent ses malheurs.

4iYAI«T-PB0P0$.

DEUXltM E PARTIE.

Gomme le eonsenteraent universel des nations démontre l'existence de la grande vérité religieuse , il est des vérités seccHidaires qui tirent leur (nreuve de Facquiescement général des esprits. Quand vous voyez des hommes de génie différât , de mœurs opposées , de principe, d'intérêts , et même de passions contraires , s'accorder sur un point , vous pouvez hardiment prononcer qu'il y a dans ce point consenti une vérité incontestable.

Appliquez cette observation aux affaires de la Grèce. Que feraient des peuples rivaux, s'ils étaient les maîtres ? Ils affr anchirai^it cet infortuné pays. Que p^usent les esprits susceptibles de vok les objets sous des rapports dissemblables ? que pensent-ils , ces esprits , à l'égard de la légitimité dont les mahométans réclament les droits sur la Grèce conquise et chrétienne? Us pensent que cette légitimité n'existe pas.

M. de Bonald a soutenu cette thèse avec toute la convie- *

tion de sa foi et la force de sa logique ; M. Benjamin Constant , dans une brochure pleine de raison et de talent , a montré que cette prétendue légitimité était une monstruosité d'après les déûnitions mêmes des plus grands publicistes , et qu'il ne fallait pas joindre à l'absurdité du principe l'imprévoyance , plus dangereuse encore, de discipliner des barbares ; M. Pouqueville , dans son ouvrage substantiel et rempli de faits , a établi les mêmes vérités; M. Charles Lacretelle, dans des discours animés d'une chaleur et d'une vie extraordinaires, a plaidé la cause des infortunés Hellènes d'une manière digne de cette cause ; M. Villemain , dans son Esmi iurrétatdes Grecs, a retracé, avec toute l'autorité de l'éloquence et toute la puissance des témoignages historiques, les droits que les Grecs ont à la liberté ' . Et nous , si nous osons

* Qaekmes écrivains, et en particulier M. viennet, ont bien vouln w plaindre de n'avoir pas été nommés dans ce passage. L'auteur de la Dloie te t t fait un devoir de donner de justes éloges à cette foule de poètes et de prosateurs qui ont plaidé avec autant de générosité que de talent la cause

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nous compter pour quelque chose , notre opinion est formée depuis longtemps : nous l'avons manifestée à une époque où l'on ne songeait guère à l'émancipation de la patrie de Léonidas '.

Dans tous les comités philhellènes formés en Europe , on remarque des noms qui , par des oppositions politiques , semblaient devoir difficilement se réunir : que faut-il conclure de ces observations? Qu'aucune passion , qu'aucun esj^t de parti n'entre dans l'opinion qui sollicite la délivrance de la Grèce ; et la rencontre de tant d'esprits divers dans une même vérité dépose fortement, comme nous l'avons dit, en faveur de cette vérité.

Les ennemis des Grecs, d'ailleurs en très-petit aornlnre, sont loin de montrer la même unanimité dans les motifs de la haine qui les anime : cela doit être , car ils sont dans le faux , et ils ne peuvent soutenir leur sentiment que par des sophismes. Tantôt ils transforment les Grecs en carbonari et en jacobins ; tantôt ils attaquent le caractère même de la nation grecque, et se font des arguments de leurs calomnies.

On répondra sur le premier chef d'accusation : que les Grecs ne sont point des jacobins ; qu'ils n'ont point manifesté de projets destructeurs de l'ordre; qu'au lieu de s'élever contre les princes des nations , ils ont imploré leur puissance. Ils leur ont demandé de les admettre dans la grande communauté chrétienne; ils ont élevé vers eux une vohc suppliante ; et, loin de préférer à tout autre le gouvernement ré publicain , leurs mœurs et leurs désirs les font pencher vers

des Hellènes, s^il avait pu supposer an moment t]u*on attachât quel({ue importance à son suffrage ; mais il était loin d*avoir la prétention d*ètre le dispensateur de la gloire. Quand il a cité les noms de cinq ou six écrivains, opposés sous d'auires rapports politiques, mais d'accord sur la question de la Grèce, 11 n'a voulu faire valoir qu'un argument, et il n'a pas prétendu publier un catalogue. Si quelqu'un avait des droits à se présenter comme défenseur des Grecs, c'était sans doute le capitaine Raybaad, qui les a servis de sa plume et de son épée , et H. Fauriel , traducteur des Chants populaires de la Grèce; ouvrage d'un grand mérite, soit par la traduction élégante et fidèle des chants populaires , soit par la savante notice dont ces chants sont précédés.

' Dans l'Itinéraire,

la monarchie. Les a-t-on écoutés? Non : on les a r^toussés sous le couteau ; on les a renvoyés à la boucherie. On a prétendu que briser les fers de la tyrannie, c'était se délier d*un serment de fidélité , comme s'il pouvait y avoir un contrat social entre Thomme et la servitude !

Le souvenir des maux qui ont désolé notre patrie sert aujourd'hui d'argument aux enneinis des principes généreux. Eh quoi ! parce qu'ime révolution se sera plongée dans les excèi? les plus coupables, tous les opprimiés, quelque part qu'ils gémissent sur la surface du globe, seront obligés de se résigner au joug pour expier des crimes dont ils sont innocents ! Toutes les mains enchaînées qui labourent péniblement la terre seront accusées des forfaits dont elles n'ont point été souillées ! Le l^nt^me d'une liberté sanglante qui couvrit la France d'échafauds aura prononcé, du haut de ces éehafauds, l'esclavage du monde!

Mais ceux qui se montrent si effrayés du passé ont-ils toujours manifesté les mêmes craintes? n'auraient-ils jamais capitulé avec des républiques ? Us se repentent aujourd'hui d'avoir favorisé l'indépendance ; soit. Mais que ne rachètentils eux-mêmes leurs péchés ? La Grèce n'avait pas besoin que leur repentir retombât sur elle ; elle se serait bien passée d'avoir été choisie pour accomplir leur pénitence.

On a laissé se former des républiques en Amérique , et par compensation on veut du despotisme dans la Grèce : mauvais jeu pour la monarchie. La royauté qui se place entre des démocraties et des gouvernements arbitraires se met dans un double péril : la crainte de la tyrannie peut précipiter dans des libertés populaires. Que les couronnes délivrent la Grèce; elles se feront bénir : les bénédictions font vivre.

Le second chef d'accusation porte sur le caractère des Grecs , et la conduite qu'ils ont tenue depuis qu'ils combattent pour leur indépendance.

Quels sont ici les accusateurs? Ce sont, en général, de petits trafiquants qui craignent toute concurrence, La Grèce

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est encore ingénieiise et vailUiite : lil)Fe, elle 4^iendrai| promptement une pépinière de hardis matelots et de marchands industrieux. Cette rivalité future que Ton prévoit donne de l'humeur. Mais, pour conserver le monopole des huiles et du miel de FAttique, des eotbns deSères, des tabacs de la Macédoine , des laiaes de l'Olympe et du Pélion, des fabriques d'Ambékkia , du vermillon de Livadie, des raisins de Ck)rinthe, des gommes de Thessalie, de l'opium de Salonique, et des vinis de l'Archipel, faut-il vouer tout un peuple à l'extermination? faut-il qu'une nation, appelée à son tour aux bienfaits de la Providence, soit immolée à la jalousie de quelques marchands?

Les Grecs , nous disent leurs ennemis , sont menteurs , perfides, avares, lâches et rampants; et l'on oppose à ce tableau , qu'un intérêt jaloux a tracé , celui de la bonne foi des Turcs et de leurs vertus singulières.

Les voyageurs qui , sans intérêts commerciaux , . ont parcouru le Levant , savent à quoi s'en tenir sur la bonne foi et les vertus des pachas » des beys, des agas, des spahis, des janissaires; espèces d'animaux cruels, les plus violents quand ils ont la supériorité, les plus traîtres quand ils ne peuvent triompher par la force.

Défions-nous de nos pr^ugés historiques relativement aux Grecs du Bas-Empire et de lemrs malheureux descendants : nous sommes fascinés par nos études; nous sommes, plus que nous ne le pensons peut-être , sous le joug des traditions. Les chroniqueurs des croisés, et les poëtes qui depuis chantèrent les croisades , rejetèrent les malheurs des Francs sur la perfidie des Grecs ; les Latins , qui prirent et saccagèrent Gonstantinople, cherchèrent à justifier ces violences par la même accusation de perfidie. Le schisme d'Orient vint ensuite nourrir les inimitiés religieuses. Enfin la conquête des Turcs et l'intérêt des commerçants se plurent à propager une opinion qui servait d'excuse à leur barbarie et à leur avidité : le malheur a tort.

Mais du moins aujourd'hui il faut rayer de l'acte d'accusp-

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tk» ce rep^o^e dé tâehefé qu'on d<fress8it si grâfttitemeiit aux Grecs. Les femmes souliotes se précipitant avec leurs enfants dans les vagues; les exilés de Parga emportant les centres de leurs pères ; Psara s'ensevelîssant sous setf ruines ; Missolonghi, presque sans fwrtificatîons, repoussant les barbares entrés deux fois jusque dans ses murs ; de frêles barques transformées en flottes formidables, attaquant, brûlant, dispersant les grands vaisseaux de l'ennemi : voilà les aotîons qui consacreront la Grèce moderne à cet autel où est gravé le nom de la Grèce antique. Le mépris n'est plus permis là où se trouve tant d^amour de la liberté et de la patrie : quand on est perfide et corrompu , on n'est pas si brave. Les Grecs se sont refaits nation par leur valeur ; la politique n'a pas voulu reconnaître leur légitimité; ils en ont appelé à la gloire.

Si on leur objecte quelques pirates qu'ils n'oirt pu réprimer et qui ont souillé leurs mers, ils montreront les cadavres des femmes de Souli, qui ont puriffé ces mémeâ flots.

Pour que le caractère général attribué aux Grecs par la malveillance eût d'ailleurs une apparence de vérité, il faudrait que les Grecs fussent aujotirdliui un peuple homogène. Or les Klepbtes de la Thessaïie , les paysans de la Morée, les manufacturiers de la Homélie, les soldats dePÉpire et de l'Albanie, les marins de FArchipel, ont-ils tous les mêmes vices, les mêmes vertus? doit-on leur prêter les mœurs des marchands de Smyme et des princes du Fanar? Les Grecs ont des défauts : quelle nation n'a les siens ? et comment les Français (plus équitables dans leur jugement sur les autres peuples que ces peuples ne le sont envers eux) , coHunent les Français sonMls traités par les historiens de la Grande-Bretagne?

Après tout y dans la lutte actuelle des Grecs et àes Turcs , on n'est point appelé à juger des vertus relatives des deux peuples, mais de la justice de la cause qui a mis les armes à la main des Grecs. Si les Grecs ont des vices que leur a donnés l'esclavage , l'iniquité serait de les forcer à «ip-

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porter cet esclavage en considération des Tîees mtoes qu'ils devraient à cet esclavage. Détruisez la cause, vous détruirez l'effet. Ne calomniez pas les Grecs parce que vous ne voulez pas les secourir; pour vous justifier d'être les amis du bourreau , n'accusez pas la victime.

Enfin il y a dans une nation chrétienne, par cela seul qu'elle est chrétienne, plus de principes d'ordre et de qualités morales que dans une nation mahométane. Les Turcs, eussent-ils quelques-unes de ces vertus particulières que donne l'usage du commandement et qui peuvent manquer aux Grecs , ont moins de ces vertus publiques qui entrent dans la composition de la société. Sous ce seul rapport, l'Europe doit préférer un peuple qui se conduit d'après les lois régénératrices des lumières , à un peuple qui détruit partout la civilisation. Voyez ce que sont devenues , sous la domination des Turcs , l'Europe , l'Asie et l'Afrique mahométanes.

Après les reproches généraux faits au caractère des Grecs, viennent les reproches particuliers relatifs à leur position du moment.

« Les Grecs ont appliqué à des intérêts privés l'argent qu'on leur avait prêté pour les intérêts de leur liberté; les Grecs admettent dans leurs rangs des aventuriers ; ils souffrent des intrigues et des ambitions étrangères. Les capitani sont divisés et avides; la Grèce est plongée dans l'anarchie, etc. etc. »

Des compagnies fran^^ises s'étaient présentées pour remplir l'emprunt de la Grèce. Si elles l'avaient obtenu, elles n'auraient pas fait des reproches si amers à la nation qu'elles auraient secourue : on sait en France que quelques désordres sont inséparables des grands malheurs ; on sait qu'un peuple qui sort tumultuairement de l'esclavage n'est pas un peuple régulier , versé dans cet art de l'administration, fruit de l'ordre politique et de la progression du temps. On ne croit point en France que les services rendus donnent le droit d'insulte, et autorisent un langage offensif et hautain. Si des particuliers avaient détourné à leur profit l'argent prêté à la Grèce, comment la Grèce aurait-elle depuis cinq ans fourni aux frais

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de cinq campagnes aussi dispendieuses que meurtrières? On sait de plus que les Hellènes avaient acheté des vaisseaux en Angleterre et aux États-Unis. Ces forces seraient arrivées , â les sources n'en avaient été taries par TEurope chrétienne.

« Les Grecs admettent dans leurs rangs des aventuriers ; ils souffrent des intrigues et des ambitions étrangères. »

Admettons ce reproche, û tel est le fait ; mais à qui la faute ? Les Grecs abandonnés de tous les gouvernements réguliers et chrétiens reçoivent quiconque leur apporte quelque secours. Que des intrigues étrangères s'agitent au milieu d'eux, ils ne peuvent les empêcher : mais, loin de les favoriser, ils les désapprouvent, car ils sentent qu'elles ne peuvent que leur nuire. Sauvez les Grecs par une intervention favorable, et ils n'auront plus besoin des enfants perdus de la fortune. N'assimilons pas toutefois à quelques particuliers inconnus ces hommes généreux qui, abandonnant leur patrie, leurs familles et leurs amis, accourent de toutes les parties de l'Europe pour verser leur sang dans la cause de la Grèce. Us savent que la Gi;èce ne peut rien pour eux, qu'elle est pauvre et dé* solée; mais leur cœur bat pour sa gloire et pour son infortune, et ils veulent partager l'une et l'autre.

« L'anardiie règne dans la Grèce, les capitarU sont divisés : donc le peuple est indigne d'être libre, donc il &ut le laisser périr. »

Cest aussi la doctrine que l'Europe monarchique a suivie pour la Vendée : les chefs étaient désunis, la Vendée a été abandonnée. Qu'en dit aujourd'hui l'Europe monarchique?

Nous voyons les Grecs au moment de la lutte : peut-on s'étonner que les difficultés sans nombre qu'ils ont à surmonter ne fassent pas naître chez eux divers sentiments, diverses ornions? Les Grecs sont divisés parce que la nature de leurs ressources pécuniaires et militaires sont inégales, ainsi que leurs populations; parce qu'il est tout simple que les habitants des îles et des diverses parties du continent aient des intérêts un peu opposés. Refuser de reconnaître ces causes

de AVAKT'PfiOVOl^

nâtur«Ues de divergenee et enfiire un crime anx Grecs, serait grande injustice.

Loin de s'étonner que les Grecs ne soient pas tout à ûdt d'accord, il faut plutôt s'émerveiller qu'ils soient parrenus à Ibrmer un lien commun, une défense commune. N'es^ce pas par un véritable miracle qu'un peuple esclave, à la fois insulaire et continental, ait pu, sous le bâton et le cimeterre des Turcs, sous le poids d'un immense empire, se c.Tcr des armées de terre et de mer, soutenir des sièges, prendre des places, remporter des victoires navales, établir un gouvernement qui délibère, commande, contracte des emprunts, s^oocupe d'un code de lois financièfes, administratives, dviles et politiques? Peut-on, avec une apparence d'équité, mettre en balance ce qu'ont fait les Grecs dans le cours de lewr lutte héroïque, avec quelques désordres inséparables de leur craelle position?

Si un voyageur eût visité les États-Unis après la perte de la bataille de Brooklyn, lôra de k prise de New-York, de Finvasion du Nevr-Jersey , de la défaite à ^andywine, de la fuite du congrès, de Foccupaticm de Philadelphie et du soulèvement des royalistes; s'il avât rencontré dé méchantes milices, sans vêtements, sans paye, sans nourriture, souvent sans armes; «'il avait vu la Caroline méridionale soumise, Farmée républicaine de Pensylvanie insurgée ; s'il avait été témoin des conjurations et des ^bisons; s'il avait lu les proclamations d'Arnold, général de FUnioA, qui déclarait que V Amérique était devcTtue la proie de i* avidité des chefs, Pobfet du mépris de ses ennemis et de la douleur de ses amis; si ce voyageur s'était à peine sauvé au milieu des guerres civiles et des égorgements ju^eiaires dans diverses cités de l'Union; si on lui avait donné en échange de son ai^nt des biUetsde crédit dépréciés, au point qu'un chapeau rempli de ces Mllets suffisait à peine pour acheter une paire de souliers ; s'il avait recueilli l'acte du congrès qui, violant la foi publique, déclarait que ces mêmes billets n'auraient plus cours selon leur

iVART-P|U>POi. J7

vtlewrnoiiÀiale, mais selon leur valeur de convention : quel réeit un pareil voyageur auraiMl fait de la situation des clioses et du caractère des ch^ dans les États-Unis? ]N 'aurait-il pas représenté Tinsurrection d'outre-mer comme une honteuse anarchie, comme un mouvement prêt à finir? n'aurait-il pas peint les Américains comme une race d'hommes divisés entre eux, d'hommes ambitieux, incapables à la liberté à laquelle ils prétendaient ; d'hommes avides, sans foi, sans loi et au moment de succomber sous les armes victorieuses de la Grande-&*etagne ?

L'événement et la prospérité actuelle des États-Unis auraient aujourd'hui donné un démenti au récit de ce voyageur, et pourtant il aurait dit ce qu'il aurait cru voir à l'époque de sa course. Combien néanmoins les Américains étaient dans une position phis favorable que les Grecs pour travailler à leur indépendance! Ils n'étaient pas esclaves; ils avaient déjà l'habitude d'une administration organisée; chaque État se régissait dans une forme de gouvernement régulier, et jouissait de cette force qui résulte d'une civilisation avancée.

Qu'un voyageur vienne donc maintenant nous faire le tableau de l'anarchie qu'il aura trouvée ou cru trouver en Grèce, ne peindra que la situation naturelle d'une nation dans l'enfantement pénible de sa liberté. 11 serait beaucoup plus extraordinaire qu'on nous apprît que tout est calme et florissant dans la Morée, au milieu de l'invasion d'Ibrahim, que de nous dire que les Grecs sont agités, que les ordres s'exécutent mal, que la frayeur a atteint des âmes pusillanimes; que quelques ambitieux, et peut-être quelques traîtres, cherchent à profiter des troubles de leur patrie.

Et certes, sans manquer de courage, il £aut avoir une âme d'une trempe extraordinaire pour envisager d'un œil tranquille la suite que pourraient avoir les succès de ce Barbare à qui r Afrique envoie incessamment de nouveaux assassins. L'auteur de cette Note a jadis connu Ibrahim. On lui pardonnera de rappeler, dans l'intérêt du moment, ce qu'il a dit de son entrevue avec ce chef ;

)8 ▲YANT-PBOPOS.

« Le lendemain de notre arrivée au Caire, 1^ novembre « 1806, nous montâmes au château, afin d'examiner le puits « de Joseph, la mosquée, etc. Le fils du pacha habitait alors « ce château. Nous présentâmes nos hommages à Son Excel- « lence, qui pouvait avoir quatorze ou quinze ans. Nous la « trouvâmes assise sur un tapis dans un cabinet délabré, et « entourée d'une douzaine de complaisants qui s'empres- « saient d'obéir à ses caprices. Je n'ai jamais vu un spectacle « plus hideux. Le père de cet en&nt était à peine maître du « Caire, et ne possédait ni la Haute ni la Basse-Egypte. Ce- « tait dans cet état de choses que douze misérables Sauvages « nourrissaient des plus lâches flatteries un jeune Barbare « enfermé pour sa sûreté dans un donjon. Et voilà le maître « que les Égyptiens attendaient après tant de malheurs !

« On dégradait dans un coin de ce château l'âme d'un en- « font qui devait conduire des hommes ; dans un autre coin « on frappait une monnaie du plus bas aloi. Et afin que les « habitants du Caire reçussent sans murmurer l'or- altéré et « le chef corrompu qu'on leur préparait, les canons étaient « pointés sur la ville '. »

Voilà l'homme peut-être destiné à exterminer la race grecque, et à la remplacer dans la terre natale des beaux-arts et de la liberté, par une race d'esclaves nègres !

Sait-on bien ce que c'est pour les Osmanlis que le droit de conquête, et de conquête sur un peuplequ'ils regardent comme des chiens révoltés? Ce droit, c'est le massacre des vieillards et des hommes en état de porter les armes ', l'esclavage des femmes, la prostitution des enfants suivie delà circoncision forcée et de la prise du turban. Cest ainsi que Candie, l'Albanie et la Bosnie, de chrétiennes qu'elles étaient, sont devenues mahométanes. Un véritable chrétien peut-il fixer les yeux, sans frémir, sur ce résultat de l'asservissement de la Grèce.' Ce

» Itinéraire, vi* (nrtie.

3 Sous Ifahoinet U , les habitants d'une bourgade près de Ifodon furent, au nombre de cinq cents , acAés par le milieu du corps ; sous Bajazet, toute la population de Modnn au dessous de douze ans fut massacrée , etç

( Essai historiqw sur Cétat cf" la Grèce, par M. V|M,E|lilN. )

ÀYÀNT-PBOIPOS. )9

nom même, qu'on ne peut prononcer sans respect et sans attendrissement, n*ajou«e-t-U pas quelque chose de plus douloureux à la catastrophe qui m^ace ce pays de la gloire et des souyenirs? Qu'irait désormais chercher le voyageur dans les débris d'Athènes? les retrouverait-il, ces débris Pet s'il les retrouvait, quelle affi*euse civilisation retraceraient-ils à ses yeux? IHi moins le janissaire indiscipliné, enfoncé dans son imbécile barbarie, vous laisserait en paix, pour quelques sequins, pleurer sur tant de monuments détruits; l'Abyssinien discipliné ou le Grec musulman vous présentera sa consigne ou sa baïonnette.

Il tant considérer l'invasion d'Ibrahim conune une nouvelle invasion de la chrétienté par les musulmans. Mais cette seconde invasion est bien plus formidable que la première : celle-ci ne fit qu'enchatner les corps ; celle-là tend àruinar lésâmes : ce n'est plus la guerre au chrétien, c'est la guerre à la Croix.

Nous n'ignorons pas qu'on murmure à l'oreille des hommes qui s'épouvantent de cet avenir un secret tout extraordinaire : Ibrahim n'a point l'intention de rester en Grèce; tous les maux qu'il fait à ce pays ne sont qu'un jeu ; il passe par la Morée avec ses Nègres et ses Arabes pour devenir roi en Egypte.

Et qui le fera roi? Lui-même? Il n'avait pas besoin d'aller si loin, de faire tant de dépenses, de perdre une partie de ses troupes nouvellement disciplinées.

Est-ce pour aguerrir ces Groupes qu'il s*est donné ce passetemps ? Les Grecs l'auraient volontiers dispensé du voyage.

£st«e le Grand Seigneur qui mettra la couronne sur la tête d'Ibrahim? Mais apparemment qu'il ne la lui donnera que pour récompense de l'extermination des Grecs, et il ne se contentera pas d'un simulacre de guerre. Quand un pacha a rendu des services à la Porte , ce n'est pas ordinairement une couronne qu'elle lui envoie. Les ennemis des Grecs en sont pourtant réduits à cette politique et à ces excuses !

La cour de Rome , dans les circonstances actuelles , s'est

montrée humaine et compatissante; cependajM; , noufi osons le dire, si elle a eomiu ses devoirs, elle n'a pas assez senti sa force.

« Pontifes du Très-Haut (dit d'une manière admirable V£s- « sai historique sur Vétat des Grecs ') , successeurs des M Bossuet et des Fénelon , comment n'a-t-on pas entendu « votre voix dans cette cause sa(»<ée ? L'Église de France n'a « t-elle pas , hélas ! à l'époque la plus affreuse de nos trou- « blés civils, connu toutes les tortures de la p^sécution, et « ne trouve-t-elle pas de la pitié dans ses souvenirs ? Vers ia « fin du moyen âge , dans la chaleur des dissensioQS réveil- « lées par le concile de Florence, le pape Calixte fit publier « des indulgences , et ordonna des prières dans tous les tem- « pies d'Europe pour les chrétiens de la Grèce qui combatif talent les infidèles; il oubliait leur schisme, et ne voyait (t que leur malheur !

« Ne craint-on pas , si la Grèce achève de périr, ne craint- « on pas de préparer à l'avenir un terrible sujet de blâme et « d'étonnement? Les peuples cbrétiens de l'Europe, dira-t- « on , étaient-ils dénués de force et d'expérience pour lutter « contre les Barbares? ISon. Jamais tous les arts de la guerre « n'avaient été portés si loin. Cette catastrophe fut-elle trop « rapide et trop soudaine pour que la politique ait eu le «t temps de calculer et de prévenir? Ncm. Le sacrifice dura « cinq ans; plus de cinq ans s'écoulèrent avant que tous les « prêtres fussent égorgés, tous les temples brûlés, toutes les « croix abattues dans la Grèce. »

Qu'il eût été touchant de voir le père des fidèles réveiller les prmces chrétiens , les appeler au secours de l'humanité , se déclarer lui-même , comme Eugène III , comme Pie II , le chef d'une croisade pour le moins aussi sainte que les premières ! Il aurait pu dire aux chrétiens de nos jours ce qu'Urbain II disait aux premiers croisés (nous empruntons cette éloquente traduction à l'excellente, complète et capitale Histoire des Croisades *) :

' Par M. ViLLEMÀiif. — ' Par M. Mighàup.

AYANT-PHOPOS. 8 1

« Quelle voix humaine pounra jamais raconter les persécu- « tions et les tourments que souffrent les chrétiens? La rage c impie des Sarrasins n'a point respecté les vierges chrétien- « nés ; ils ont chargé de fers les mains des infirmes et des « vieillards ; des enfants arrachés aux embrassements maternels

« ouUient maintenant chez les Barbares le nom de Dieu

« Malheur à nous , mes enfants et mes frères , qui avons vécu « dans des jours de calamité ! Sommes-nous donc venus dans « ce siècle pour voir la désolation de la chrétienté , et pour « rester en paix lorsqu'elle est livrée entre les mains de ses « oppresseurs?... Guerriers qui m'écoutez , vous qui cherchez « sans cesse de vains prétextes de guerre, réjouissez-vous, « car voici une guerre légitime ! »

Que de cœurs un pareil langage, une pareille politique, n'auraient-ils pas ramenés à la religion !

Elle eût surtout formé un contraste frappant, cette politique , avec celle que Ton suit ailleurs. Jamais , non jamais , on ne craint pas de le déclarer, politique plus hideuse , plus misérable, plus dangereuse par ses résultats, n'a affligé le monde. Quand on voit des chrétiens aimer mieux discipliner des hordes mahométanes que de permettre à une nation chrétienne de prendre, même sous des formes monarchiques, son rang dans le monde civilisé, on est saisi d'une sorte d'horreur et de dégoût. On refuse tout secours aux Grecs , qu'on affecte de regarder comme des rebelles , des républicains, des révolutionnaires, et l'on reconnaît les républiques blanches des colonies espagnoles , et la république noire de Saint-Domingue ; et lord Cochrane a pu faire ce qu'il a voulu en Amérique, et on lui ôte les moyens d'agir en feveur de la Grèce !

Aux bras, aux vaisseaux, aux canons, aux machines que l'on a fournis à Ibrahim , il fallait une direction capable de les faire valoir. Aussi a-t-on surveillé le plan des Turcs. Ceux-ci n'auraient jamais songé à entreprendre une campagne dTiiver;mais les ennemis des Hellènes ont senti qu'il fallait les «xtermîner vite; que si on laissait la Grèce respirer pendant

83 vkAfjlcs.

quelques mois , un événement inattendu , quelque intervention puissante pourrait la sauver.

Eh bien ! s*il est trop tard aujourd'hui , si les Grecs doivent succomber, sMIs doivent trouver tous les cœurs fermés à la pitié , tous les yeux à la lumière; que les victimes échappées au fer et à la flamme se réfugient chez les peuples divers ; que , dispersées sur la terre , elles accusent notre siècle auprès de tous les hommes , devant la dernière postérité ! Elles deviendront , comme les débris de leur antique patrie , Tobjet de l'admiration et de la douleur, et montreront les restes d'un grand peuple. Alors justice sera faite , et justice inexorable. Heureux ceux qui n'auront point été chargés de la conduite des affaires au jour de l'abandon de la Grfèoe ! mieux vaudra cent fois avoir été l'obscur chrétien dont la prière sera montée inutilement vers les trônes ! Mille fois plus en sûreté sera la mémoire du défenseur sans pouvoir des droits de la religion persécutée et de l'humanité soufi&ante.

PREtACE

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