‹ [ŒuvresChapitre 1 sur 64 · [Oeuvres · texte numérisé non relu

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Urne heure da matin sonnait k Saint-Thomasd'Aquin, lorsqu'une forme noire, petite et rapide ^ se glissa le long du grand mur ombragé d'un de ces beaux jardins qu'on trouve encore à Paris sur la rive gaocbe de la Seine, et qui ont tant de prix au milieu d'une capitale. La nuit était chaude et sereine. Les daturas en fleur exhalaient de suaves parfums, et se dressaient comme de grands spectres blancs sous le regard brillant de la pleine lune. Le style du large perron de l'hôtel de Blanchemont avait encore un vieux air de s|riiendeur, et le jardin vaste et bien entretenu rehaussait l'opulence apparente de cette demeure sOencieuse, où pas une lumière ne brillait aux fenêtres.

Celte circonstance d'un superbe clair de lune donnait bien quelque inquiétude ii la jeune femme en drafl qui se dirigeait, en suivant l'allée la plus sombre, vert une petite porte située ii l'extrémité du mur. Mais elle n'y allait pas moins avec résolution, car ce n'était pas la première fois qu'elle risquait sa réputa-

tion pour un amour pur et désormais légitime; elle était veuve depuis un mois.

Elle proflta du rempart que lui faisait un massif d'acacias pour arriver sans bniit jusqu'à la petite porte de dégagement qui donnait sur une rue étroite et peu fréquentée. Presque au même moment, cette porte s'ouvrit, et le personnage appelé au rendexvous entra furtivement et suivit son amante, sans rien dire, jusqu'à une petite orangerie où ils s'enfermèrent. Mais, par un sentiment de pudeur non raisonné, la jeune baronne de Blanchemont, tirant de sa poche une jolie et menue botte de cuir de Russie, fit jaillir une étincelle , alluma une bougie placée et comme cachée d'avance dans un coin , et le jeune homme, craintif et respectueux , l'aida naïvement à éclairer l'intérieur du pavillon. 11 était si heureux de pouvoir la regarder!

La serre était fermée de larges volets en plein bois. Un tianc de jardin , quelques caisses vides, des instruments d'horticulture, et la petite bougie qui n'avait même pas d'autre flambeau qu'un pot à fleurs, demi brisé, tel était l'ameublement et l'éclairage de ce boudoir abandonné, qiy avait servi de retraite voluptueuse à quelque marquise du temps passé.

Leur descendante. Ta blonde Marcelle, était aussi

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chastement et aussi simplement mise que doit Fètre une veuve pudique. Ses beaux cheveux dorés tombant sur son fichu de crêpe noir étaient sa seule parure. La délicatesse de ses mains d'albâtre et de son pied chaussé de satin , étaient les seuls indices révélateurs de son existence aristocratique. On eût pu d'ailleurs la prendre pour la compagne naturelle de l'homme qui était à genoux auprès d'elle, pour une grisette de Paris; car il est des grisettes qui ont au front une dignité de reine et une candeur de sainte.

Henri Lémor était d'une figure agréable , plutôt intelligente et distinguée que belle. Ses cheveux noirs et abondants assombrissaient sa physionomie déjà brune et fort pâle. On voyait bien là que c'était un enfant de Paris , fort par sa volonté , délicat par son organisation. Son habillement propre et modeste n'annonçait que l'humble médiocrité; sa cravate assez mal nouée révélait une grande absence de coquetterie ou une habitude de préoccupation ; ses gants bruns suffisaient à prouver que ce n'était pas là , comme se seraient exprimés les laquais de l'hAtel de Blanchemont, un homme fait pour être le mari ou l'amant de madame.

Ces deux jeunes gens , à peine plus âgés l'un que l'autre, avaient passé plus d'une fois de doux instants dans le pavillon pendant les heures mystérieuses de la nuit; mais, depuis un mois qu'ils ne s'étaient vus, de grandes anxiétés avaient assombri le roman de leur amour. Henri Lémor était tremblant et comme consterné. Marcelle de Blanchemont semblait glacée de crainte. 11 se mit à genoux devant elle comme pour la remercier de lui avoir accordé un dernier rendez-vous; mais il se releva bientôt sans lui rien dire, et son attitude était contrainte, presque froide.

« Enfin!... » lui dit-elle avec effort en lui tendant une main qu'il porta à ses lèvres par un mouvement presque convulsif, et sans que sa physionomie s'éclairât du moindre rayon de joie.

n ne m'aime plus, pensa-t-elle en portant ses deux mains devant ses yeux. El elle resta muette et glacée d'effroi.

« Enfin? répéta Lémor, n'estrce pas déjà que vous vouliez dire? l'aurais dû avoir la force d'attendre plus longtemps; je ne l'ai pas eue, pardonnez-moi.

— Je ne vous comprends pasi » dit la jeune veuve en laissant retomber ses mains avec accablement.

Lémor vit ses yeux humides , et se méprit sur la cause de son émotion.

« Oh ! oui , reprit-il , je suis coupable ; je vois, à votre douleur, les remords que je vous cause. Ces quatre semaines m'ont paru si longues, à moi, que je n'ai pas eu le courage de me dire que c'était trop peu ! Aussi, à peine vous avais-je écrit, ce matin, pour vous demander la permission de vous voir, que je m'en suis repenti. J'ai rougi de ma lâcheté, je me suis reproché les scrupules que je forçais votre con-

science à étouffer ; et quand j'ai reçu votre réponse , si sérieuse et si bonne , j'ai compris que la pitié seule me rappelait auprès de vous.

-— Oh! Henri, que vous me faites de mal en parlant ainsi! Est-ce un jeu, est-ce un prétexte? Pourquoi avoir demandé de me voir, si vous me revenez avec si peu de bonheur et de confiance ? »

Le jeune homme tressaillit, et se laissant retomber aux pieds de sa maîtresse : •

« J'aimerais mieux de la hauteur et des reproches, dit-il ; votre bonté me tue!

— Henri ! Henri! s'écria Marcelle, vous avez donc eu des torts envers moi? Oh ! vous avez l'air d'un criminel ! Vous m'avez oubliée ou méconnue , je le vois bien!

— Ni l'un ni l'autre ; pour mon malheur étemel , je vous refspecte, je vous adore, je crois en vous comme en Dieu, je nepuisaimerquevoussurla terre!

— Eh bien , dit la jeune femme en jetant ses bras autour de la tète brune du pauvre Henri, ce n'est pas un si grand malheur que de m'aimer ainsi , puisque je vous aime de même. Écoutez, Henri, me voilà libre, je n'ai rien à me reprocher. J*ai si peu souhaité la mort de mon mari, que jamais je ne m'étais permis de penser à ce que je ferais de ma liberté si elle venait à m'être rendue. Vousie savez, nous n'avions jamais parlé de cela , vous n'ignoriez pas que je vous aimais avec passion, et pourtant voici la première fois que je vous le dis aussi hardiment!... Mais, mon ami, que vous êtes pâle 1 vos mains sont glacées , vous paraissez tant souffrir! Vous m'effrayez!

— Non, non, parlez, parlez encore, répondit Lémor snccomtNint sous le poids des émotions les plus délicieuses et les plus pénibles en même temps.

— Eh bien, continua M"** de Blanchemont, je ne peux pas avoir ces scrupules et ces agitations de la conscience que vous redoutez pour moi. Quand on me rapporta le corps sanglant de mon mari , tué en duel pour une autre femme, je fus frappée de consternation et d'épouvante, j'en conviens; en vous annonçant cette terrible nouvelle , en vous disant de rester quelque temps éloigné de moi , je crus accomplir un devoir; oh I si c'est un crime d'avoir trouvé ce temps bien long , votre obéissance scrupuleuse m'en a asses punie! Mais depuis un mois que je vis retirée, occupée seulement d'élever mon fils et de consoler de mon mieux les parents de M. de Blanchemont, j'ai bien examiné mon cœur, et je ne le trouve plus si coupable. Je ne pouvais pas aimer cet homme qui ne m'a jamais aimée, et tout ce que je pouvais faire, c'était de respecter son honneur. A présent, Henri, je ne dois plus à sa mémoire qu'un respect extérieur pour les convenances. Je vous verrai en secret, rarement, il le faudra bien!... jusqu'à la fin de mon deuil; et dans un an, dans deux ans, s'il le faut...

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— Eb bien, Marcelle, dans deux ans...?

^ Yoas me demandez ce que nous serons Fun pour l'autre, Henri? Vous ne m'aimez plus, je vous le disais bien ! »

Ce reproche n'émut point Henri. Il le méritait si peni Attentif jusqu'à l'anxiété à toutes les paroles de son amante , il la supplia de continuer.

« Eh bien, reprit-elle en rougissant avec la pudeur d'une jeune fille, ne voulez-vous donc pas m'épouser, Henri? «

Henri laissa tomber sa tète sur les genoux de Marcelle et resta quelques instants comme brisé par la joie et la reconnaissance; mais il se releva brusquement, et ses traits exprimaient le plus profond désespoir.

a N'avez-vous donc pas fait du mariage une assez triste expérience? dit-il avec une sorte de dureté. Vous voulez encore vous remettre sous le joug?

— Vous me faites peur, dit M** de Blanchemont après un moment d'effroi silencieux. Sentez-vous donc en vous-même des instincts de tyrannie, ou bien e%i<e pour vous que vous craignez le joug de l'éternelle fidélité?

— Non, non, ce n'est rien de tout cela , répondit Lémor avec atiattement; ce que je redoute, ce à quoi il m'est impossible de vous soumettre et de me soumeUre moi-même, vous le savez; mais vous ne voulez pas, vous ne pouvez pas le comprendre. Nous on avons tant parlé cependant, alors que nous ne pensions pas que de pareilles discussions dussent un jour nous intéresser personnellement et devenir pour moi un arrêt de vie ou de mort !

— Est-il possible, Henri, que vous soyez attaché à ce point k vos utopies? Quoil l'amour même ne saurait les vaincre? Ah t que vous aimez peu, vous autres hommes I ajou(a-t-elle avec un profond soupir. Quand ce n'est pas le vice qui vous dessèche l'âme , c'est la vertu, et, de toutes les façons, lâches ou sublimes, vous n'aimez que vous-mêmes.

~ Écoulez, Marcelle , si je vous avais demandé, il y a un mois, de manquer k vos principes à vous, si mon amour avait imploré ce que voire religion et vos croyances vous eussent fait regarder comme une faute immense, irréparable...

— Vous ne me l'avez pas demandé, dit Marcelle en rougissant.

— Je vous aimais trop pour vous demander de aaufirir et de pleurer pour moi. Mais si je l'eusse fait, répondez donc , Marcelle I

— La question est indiscrète et déplacée, » ditelle en faisant un effort d'aimable coquetterie, pour éluder la réponse.

Sa grâce et sa beauté firent frémir Lémor. Il la pressa contre son cœur avec passion. Mais, s'arrachant aussitôt k ce moment d'ivresse, il s'éloigna, et reprit d'une voix altérée, en marchant avec agitation derrière le banc où elle était assise :

ft Et si je vous le demandais à présent ce sacrifice que la mort de votre époux rendrait, k coup sûr, moins terrible... moins effrayant?... »

M">* de Blanchemont redevint pâle et sérieuse.

« Henri, répondit-elle, je serais offensée et blessée jusqu'au fond du cœur d'une semblable pensée, lorsque je viens de vous offrir ma main, et que vous semblez la refuser.

— le suis bien malheureux de ne pouvoir me faire comprendre , et d'être pris pour un misérable, quand je sens en moi l'héroïsme de l'amour 1 . . . reprit-il avec amertume. Le mot vous parait ambitieux et doit vous faire sourire de pitié. Il est vrai pourtant, et Dieu me tiendra compte de ma souffrance... elle est atroce, elle est au-dessus de mon courage, peut-être 1... »

Et Henri fondit en larmes.

La .douleur de ce jeune homme était si profonde et si sincère, que M™* de Blanchemont en fut effrayée. Il y avait dans ces larmes brûlantes comme un refus invincible d'être heureux , comme un adieu étemel à toutes les illusions de l'amour et de la jeunesse.

<c 0 mon cher Henri ! s'écria Marcelle , quel mal avez-vous donc résolu de nous faire à tous deux ? Pourquoi ce désespoir, quand vous êtes le maître de ma vie, quand rien ne nous empêche plus d'être l'un à l'autre devant Dieu et devant les hommes? Est-ce donc mon fils qui est un obstacle entre nous? Ne vous sentez-vous pas l'âme assez grande pour répartir sur lui une part de l'affection que vous avez pour moi? Craignez-vous d'avoir à vous reprocher un jour le malheur et l'abandon de cet enfant de mes entrailles?

— Votre fils! dit Henri en sanglotant, j'aurais une crainte plus sérieuse que celle de ne l'aimer pas. Je craindrais de l'aimer trop, et de ne pouvoir me résigner à voir sa vie s'engager en sens inverse de la mienne dans le courant du siècle. L'usage et l'opinion me commanderaient de le laisser au monde, et je voudrais l'en arracher , dussé-je le rendre malheureux, pauvre et désolé avec moi !... Non, je ne pourrais le regarder avec assez d'indifférence et d'égoîsme pour consentir k en faire un homme semblable à ceux de sa classe; noni nonl... cela, et autre chose, et tout, dans votre position et dans la mienne, est un obstacle insurmontable. De quelque côté que j'envisage un tel avenir, je n'y vois que lutte insensée , malheur pour vous, analhème sur moi 1... C'est impossible, Marcelle, h jamais impossible I je vous aime trop pour accepter des sacrifices dont vous ne pouvez ni prévoir les résultats ni mesurer l'étendue. Vous ne me connaissez pas, je le vois bien. Vous me prenez pour un rêveur indécis et faible. Je suis un rêveur obstiné et incorrigible. Vous m'avez peut-être accuse quelquefois d'affectation ; vous avez cru qu'un mot de vous me ramènerait à ce. que vous croyez la raison et la vérité. Oh I je suis plus malheureux que vous ne pensez, et je vous aime plus que vous ne pouvez le

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comprendre maintenanl. Plus tard... oui, plus tard, TOUS me remercierez au fond de vos pensées d'avoir su être malheureux tout seul.

— Plus tard? et pourquoi? et quand donc? que voulez-vous dire?

— Plus tard, vous dis-je, quand vous vous éveille* rez de ce rêve sombre et maudit où je vous ai entrai* née, quand vous retournerez au monde et que vous en partagerez les enivrements faciles et doux, quand vous ne serez plus un ange, enfin, et que vous redescendrez sur la terre.

— Oui, oui, quand je serai desséchée par Tégolsme et corrompue par la flatterie I Voilà ce que vous voulez dire, voilà ce que vous augurez de moi ! Dans votre orgueil sauvage, vous ne me croyez pas capable d'embrasser vos idées et de comprendre votre cœur. Tranchons le mot, vous ne me trouvez pas digiie de vous, Henri I

— Ce que vous dites est affreux, madame, et cette lotte ne peut se supporter plus longtemps. Laissezmoi fuir, car nous ne pouvons pas nous comprendre maintenant.

— Vous me quittez ainsi?

— Non, je ne vous quitte pas; je vais, loin de votre présence, vous contempler en moi-même et vous adorer dans le secret de mon cœur. Je vais souffrir éternellement, mais avec l'espoir que vous m'oublie-* rez, avec le remords d'avoir désiré et recherché votre affection, avec la consolation du moins de n'en avoir pas lâchement abusé. »

M"*^ de Blanchemont s'était levée pour retenir Henri. Elle retomba brisée sur son banc.

« Pourquoi donc avez*vous désiré de me voir? lui demanda4-elle d'un ton froid et offensé en le voyant s'éloigner.

— Oui, oui, dit-il, vous avez raison de me le reprocher. C'est une dernière lâcheté de ma part; je le sentais, et je cédais au besoin de vous voir encore une fois... J'espérais que je vous retrouverais changée pour moi; votre silence me l'avait fait croire; j'étais dévoré de chagrin, et je croyais trouver dans votre froideur la force de me guérir. Pourquoi suis-je venu ? Pourquoi m'aimez«vous? Ne suis*je pas le plus grossier, le plus ingrat, le plus sauvage, le plus haïssable des hommes? Mais il vaut mieux que vous me voyiez ainsi, et que vous sachiez bien qu'il n'y a rien à regretter en moi... Gela vaut mieux ainsi, et j'ai bien fait de venir, n'est-ce pas? »

Henri parlait avec une sorte d'égarement; ses traits graves et purs étaient bouleversés; sa voix, ordinairement sympathique et douce, avait un timbre mat et dur qui faisait mal à entendre. Marcelle voyait bien sa souffrance, mais la sienne propre était si poignante, qu'elle ne pouvait rien faire et rien dire pour leur mutuel soulagement. Elle restait pâle et muette, les mains crispées l'une dans l'autre et le corps roide

comme une statucf. Au moment de sortir, Henri se retourna, et la voyant ainsi, il vint tomber à ses pieds qu'il couvrit de larmes et de baisers.

« Adieu, dit-il, la plus belle et la plus pure de toutes les femmes, la meilleure des amies, la plus grande des amantes! Puisses-tu trouver un cœur digne de toi, un homme qui t'aime comme je t'aime , et qui ne t'apporte pas en dot le découragement et l'horreur de la vie. Puisses-tu être heureuse et bienfaisante sans traverser les luttes d'une existence comme la mienne! Enfin , s'il est encore dans le monde où tu vis un reste de loyauté et de charité humaine, puisses- tu le ranimer de ton souffle divin, et trouver grâce devant Dieu pour ta caste et pour ton siècle que tu es digne de racheter à toi seule I n

Ayant ainsi parlé, Henri se précipita dehors, oubliant qu'il laissait Marcelle an désespoir. 11 semblait poursuivi par les Furies.

M** de Blanchemont demeura longtemps comme pétrifiée. Lorsqu'elle retourna dans son appartement, elle marcha lentement dans sa chambre jusqu'aux premières lueurs du matin , sans verser une larme , sans troubler par un soupir le silence de la nuit.

H serait téméraire d'affirmer que cette veuve de vingt-deux ans, belle, riche et remarquée dans le monde pour sa grâce, ses talents et son esprit, ne fut pas humiliée et indignée jusqu'à un certain point de voir refuser sa main par un homme sans naissance, sans fortune, et sans aucune renommée. La fierté offensée de cette jeune femme lui tint probablement lieu de courage dans les premiers moments. Mais "bientôt la véritable noblesse de ses sentiments lui suggéra des réflexions plus sérieuses, et, pour la première fois, elle plongea un profond regard dans sa propre vie et dans la vie générale des êtres dont elle était entourée. Elle se rappela tout ce que Henri lui avait dit en d'autres temps, alors qu'il ne pouvait être question entre eux que d'un amour sans espoir. Elle s'étonna de n'avoir pas assez pris au sérieux ce qu'elle considérait alors comme des idées romanesques chez ce jeune homme véritablement austère. Elle commença à le juger avec le calme qu'une volonté généreuse et forte ramène au milieu des plus violentes émotions du cœur. A mesure que les heures de la nuit s'écoulaient et que les horloges lointaines se les jetaient Tune à l'autre d'une voix argentine et claire dans le silence de la grande ville endormie, Marcelle arrivait à cette lucidité d'esprit que le recueillement d'une longue veille apporte à la douleur. Élevée dans d'autres principes que ceux de Lémor, elle avait été pourtant prédestinée en quelque sorte à partager l'amour de ce plébéien, et à s'y réfugier contre toutes les langueurs et toutes les tristesses de la vie aristocratique Elle était de ces âmes tendres et fortes à la fois, qui ont besoin de se dévouer, et qui ne conçoi" vont pas d'antre l)onhenr que celui qu'elles donnent.

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Malheurease dans son ménage^ ennuyée dans le monde, elle s'était laissée aller avec la contlancc romanesque d'une jeune fille à ce sentiment dont elle s'était bientôt fait une religion. Sincèrement dévote dans son adolescence, elle était nécessairement devenue passionnée pour un amant qui respectait ses scrupules et adorait sa chasteté. La piété même l'avait poussée à s'exalter dans cet amour et à vouloir le consacrer par des liens indissolubles aussitôt qu'elle s'était vue libre. Elle avait songé avec joie à sacrifier courageusement les intérêts matériels que prise le monde et les préjugés étroits de la naissance qui n'avaient jamais trompé son jugement. Elle croyait faire beaucoup , la pauvre enfant , et c'était beaucoup en effet ; car le monde l'eût blâmée ou raillée. Elle n'avait pas prévu que ce n'était rien encore, et que la 6erté du plébéien repousserait son sacrifice pres« que comme un affront.

Éclairée tout à coup par l'effiroi , la douleur et la résistance de Lémor, Marcelle repassait dans son esprit consterné tout ce qu'elle avait entrevu de la crise sociale où s'agite le siècle. 11 n'y a plus rien d'étranger dans les hautes régions de la pensée aux femmes de notre temps. Toutes, suivant la portée de leur intelligence, peuvent désormais , sans affectation et sans ridicule, lire chaque jour sous toutes les formes, journal ou roman , philosophie , politique ou poésie , discours officiel ou conversation intime, dans le grand livre triste, diflus,contradicloire et cependant profond et significatif de la vie actuelle. Elle savait donc bien , comme nous tous, que ce présent engourdi et malade est aux prises avec le passé qui le retient et l'avenir qui l'appelle. Elle voyait de grands éclairs se croiser sur sa tète , elle pouvait pressentir une grande lutte plus ou moins éloignée. Elle n'était pas d'une nature pusillanime; elle n'avait pas peur et ne fermait pas les yeux. Les regrets, les plaintes, les terreurs et les récriminations de ses grands parents l'avaient tant lassée et tant dégoûtée de la crainte ! La jeunesse ne Teut pas maudire le temps de sa floraison, et ses années charmantes lui sont chères, quelque chargées d'orages qu'elles soient. La tendre et courageuse Marcelle se disait que, sous le tonnerre et la grêle, on peut sourire, à l'abri du premier buisson, avec l'être qu'on aime. Cette lutte menaçante des intérêts matériels lui paraissait donc un jeu. « Qu'importe d'être ruiné , exilé, emprisonné? se disait-elle lorsque la terreur planait autour d'elle sur les prétendus heureux du siècle. On ne déportera jamais l'amour ; et puis moi, grâce au ciel, j'aime un homme de rien qui sera épargné. »

Seulement elle n'avait pas encore pensé qu'elle pût être atteinte jusque dans ses affections, par celte lutte sourde et mystérieuse qui s'accomplit en dépit de toutes les contraintes officielles et de tous les découragements apparents. Cette lutte des sentiments et des idées est dès à présent profondément engagée, et

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