‹ [ŒuvresChapitre 29 sur 64 · SAND. — TOMX VI · texte numérisé non relu

SAND. — TOMX VI

fasse paix à son âme! m'avait escamoté Sophie, je n'ai pas trop de conGance dans la pureté de son legs. Tiens! ça me fera plaisir de faire l'aumône! moi qui suis si souvent privé de cette douceur-là ! Je vais prendre un plaisir de prince. Savez-vous qu'avec trois mille francs dans ce pays-ci, on peut sauver et assurer l'existence de trois familles ?

— Mais vous ne pensez pas au reste du dépôt, Grand-Louis. Songez donc qu'avec cette grosse somme dont M">« de Blanchemont n'a vraiment pas besoin pour elle-même, vous allez la mettre à même aussi de faire bien des heureux?

— Oh ! je m'en rapporte à elle pour le faire rouler vite sur celte table-là! Mais il y a, à côté, quelque chose qui me flatte ! c'est ce petit magot que M. Bricolin va recevoir de ma main avec tant de plaisir. Ça n'aura pas un emploi très-chrétieu chez lui , mais ça racconunodera beaucoup mes affaires qui étaient bien gâtées hier au soir.

— C'est-à-dire , mon cher Louis , que vous pouvez prétendre maintenant à la main de Rose.

— Oh! necroyezpascela! silescinquante mille francs m'appartenaient, ça pourrait s'arranger à la rigueur. Mais le Bricolin sait mieux compter que vous I II dira : <c Voilà cinq mille pistoles qui sont à moi , et que Grand-Louis me rapporte , il ne fait que son devoir. Ce qui est à moi n'est pas à lui : donc, j'ai cinquante mille francs de plus^ dans ma poche, et il reste avec son moulin, Gros-Jean comme devant, n

— Et il ne sera pas émerveillé et touché d'une probité dont il ne serait sans doute pas capable?

— Émerveillé , oui ; louché , non. Mais il se dira : « Ce garçon peut m'être utile. Les honnêtes gens sont très-nécessaires à ceux qui ne le sont pas. » Et il me pardonnera mes péchés , il me rendra sa pratique à laquelle je tiens beaucoup, puisqu'elle me met à même de voir Rose et de lui parler tous les jours. Vous voyez donc que, sans me faire d'illusions, j'ai sujet d^être content. Hier soir, quand je dansais avec Rose, quand elle avait l'air de m'aimer, je me senlais si Ger, si heureux ! Eh bien , je retrouve mon bonheur d'hier soir, sans m'inquiéter de mon lendemain. C'est beaucoup; brave onde Cadoche, va! tu ne te doutais pas de ce qu'il y avait pour moi de consolations dans ton pot de fer! Tu croyais me faire riche, et tu me rends heureux !

— Mais, mon cher Louis, puisque vous rapportez à Marcelle une somme égale à celle qu'elle voulait sacrifier pour vous, vous pouvez bien, à présent, accepter les concessions qu'elle offrait de faire à M. Bricolin?

— Moi? Jamais. Ne parlons pas de ça. Ça me blesse. Je ne serai plus banni de la ferme, c'est tout ce qu'il me faut. Voyez comme ce trésor est joli , comme il brille! conune il y aurait là dedans des peines soulagées et des inquiétudes apaisées! c'est pourtant

LE MEUNIER ITANGIBAULT.

beaa, l'argent, M. Lémorl donvenez-oil là, dans le creux de ma main , il y a la vie de cinq ou six pauvres enfants !«•,

— Ami , je n'y vois que ce qu'il y a en effet : les larmes, les cris, les tortures du vieux Bricolin , l'avarice du mendiant , sa vie honteuse et stupide , consumée tout entière dans la tremblante contemplation de son vol.

— Heint vous avez raison, dit le meunier, en rejetant avec effroi la poignée d'or dans le pot de fer.

Que de crimes, de lAchetés, de soncis, de mensonges i de peurs et de souffrances là dedans! Vous avez raison, c'est vilain, l'argent ! Nous-mêmes qui sommes là à le regarder et à le compter en cachette, nous voilà comme deux brigancls armés de pistolets, et craignant d'être surpris par d'autres bandits, ou appré* hendés au collet par les gendarmes. Allons , cachetoi, maudit I s'écria-t-il en replaçant le couvercle, et nous, partons, amil Vive la joie, cela n'est pas à nous. »

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