‹ [ŒuvresChapitre 3 sur 64 · VOYAGE · texte numérisé non relu

VOYAGE

Marcelle, ayant épousé son cousin germain, portait le nom de Blanchemont, après comme avant son mariage. La terre et le château de Blanchemont formaient une partie 4^ son patrimoine. La terre était importante, mais le château, abandonné depuis plus de cent ans à l'usage des fermiers, n'était même plus habité par eux , parce qu'il menaçait ruine et qu'il eûl fallu de trop grandes dépenses pour le réparer. M"* de Blanchemont, orpheline de bonne heure, élevée à Paris dans un couvent, mariée fort jeune, et n'étant pas initiée par son mari à la gestion de ses affaires, n'avait jamais vu ce domaine de ses ancêtres. Résolue de quitter Paris et d'aller chercher à la campagne un genre de vie analogue aux projets qu'elle venait de former, elle voulut commencer son pèlerinage par visiter Blanchemont, afin de s'y fixer plus tard si cette résidence répondait à ses desseins. Elle n'ignorait pas l'état de délabrement de son castel , et c'était une raison pour qu'elle jetât de préférence les yeux sur cette demeure. Les embarras d'affaires que son mari lui avait laissés, et le désordre où lui-même paraissait avoir laissé les siennes, lui servirent de préte](te pour entreprendre un voyage qu'elle annonça devoir être de quelques semaines seulement, mais auquel, dans sa pensée secrète, elle n'assignait précisément ni but ni terme, son but véritable, à elle, étant de quitter Paris et le genre de vie auquel elle y était astreinte.

Heureusement pour ses vues, elle n'avait dans sa famille aucun personnage qui pût s'imposer aisément le devoir de l'accompagner. Fille unique, elle n'avait pas à se défendre de la protection d'une sœur ou d'uq

LE MEUNIER FANGIBAULT.

frère atné. Les parenU de son mari étaient fort âgés, et, un peu effrayés des dettes du défunt, qu'une sage administration pouvait seule liquider, ils furent à la fois étonnés et ravis de voir une femme de vingt-deux ans , qui jusqu'alors n'avait montré nulle aptitude et nul goût pour les affaires, prendre la résolution de gérer les siennes elle-même et d'aller voir par ses yeux l'état de ses propriétés. 11 y eut pourtant bien quelques objections pour ne pas la laisser ainsi partir seule avec son enfant. On voulait qu'elle se fît accompagner par son homme d'affaires. On craignait que l'enfant ne souffrit d'un voyage entrepris par un temps très-chaud. Marcelle objecta aux vieux Blanchemont, ses beau-père et belle-mère, qu'un tête-àtète prolongé avec un vieux homme de loi n'était pas précisément un adoucissement aux eunuis qu'elle allait s'imposer ; qu'elle trouverait chez les notaires et les avoués de province des renseignements plus directs et des conseils mieux appropriés aux localités; enfin, que ce n'était pas une chose si difiScile que de compter avec des fermiers et de renouvot^ des baux. Quant à l'enfant, l'air de Paris le rendait de plus en plus débile. La campagne, le mouvement et le soleil ne pouvaient que lui faire grand bien. Puis, Marcelle, devenue tout à coup adroite pour triompher des obstacles qu'elle avait prévus et médités durant sa veillée rapportée au précédent chapitre, fit valoir les obligations que lu» imposait le rôle de tutrice de son fils. Elle ignorait encore en partie l'état de la succession de M. de Blanchemont; s'il s'était fait faire des avances considérables par ses fermiers, s'il n'avait pas donné de fortes hypothèques sur ses terres, etc. Son devoir était d'aller vérifier toutes ces choses, et de ne s'en remettre qu'à ellemême , afin de savoir sur quel pied *elle devait vivre ensuite sans compromettre l'avenir de son fils. Elle parla si sagement de ces intérêts qui, au fond, l'occupaient fort peu, qu^au bout de douze heures elle avait remporté la victoire et amené toute la famille à approuver et à louer sa résolution. Son amour pour Henri était demeuré si secret qu'aucun soupçon ne vint troubler la confiance des grands parents.

Soutenue par une activité inaccoutumée et par un espoir enthousiaste, Marcelle ne dormit guère mieux la nuit qui suivit celle de sa dernière entrevue avec Lémor. Elle fit les rêves les plus étranges, tantôt riants, tantôt pénibles. Enfin, elle s'éveilla tout à fait avec l'aube, et, jetant un regard rêveur sur l'intérieur de son appartement, elle fut frappée pour la première fois du luxe inutile et dispendieux déployé autour d'elle. Des tentures de satin, des meubles d'une mollesse et d'une ampleur extrêmes, mille recherches ruineuses, mille babioles brillantes, enfin tout l'attirail de dorures, de porcelaines, de bois sculptés et de fantaisies qui encombre aujourd'hui la demeure d'une femme élégante, a Je voudrais bien savoir, pensa-

t-elle, pourquoi nous méprisons tant les filles entretenues. Elles se font donner ce que nous pouvons nous donner k nous-mêmes. Elles sacrifient leur pudeur à la possession de ces choses qui ne devraient avoir aucun prix aux yeux des femmes sérieuses et sages, et que nous regardons pourtant comme indispensables. Elles ont les mêmes goûts que nous , et c'est pour paraître aussi riches et aussi heureuses que nous qu'elles s'avilissent. Nous devrions leur donner l'exemple d'une vie simple et austère avant de les condamner I Et si l'on voulait bien comparer nos ma riages indissolubles avec leurs unions passagères, verrait-on beaucoup plus de désintéressement chez les jeunes filles de notre classe? Ne verrait-on pas chez nous aussi souvent que chez les prostituées une enfant unie à un vieillard , la beauté profanée par la laideur du vice, l'esprit soumis à la sottise, le tout pour l'amour d'une parure de diamants, d'un carrosse, et d'une loge aux Italiens? Pauvres filles! On dit que vous nous méprisez aussi de votre côté; vous avez bien raison 1 »

Cependant, le jour bleuâtre et pur qui perçait à travers les rideaux, faisait paraître enchanteur le sanctuaire qu'en d'autres temps M»* de Blanchemont s'était plu à décorer elle-même avec un goût exquis. Elle avait presque toujours vécu loin de son mari , et cette jolie chambre si chaste et si fraîche , où Henri lui-même n'avait jamais osé pénétrer, ne lui rappelait que des souvenirs mélancoliques et doux. C'était là que, fuyant le monde, elle avait lu et rêvé au parfum de ces fleurs d'une beauté sans égale que l'on ne trouve qu'à Paris et qui font aujourd'hui partie de la vie d^ femmes aisées. Elle avait rendu celte retraite poétique autant qu'elle l'avait pu ; elle l'avait ornée et embellie pour elle-même; elle s'y était attachée comme à un asile mystérieux, où les douleurs de sa vie et les orages de son âme s'étaient toujours apaisés dans le recueillement et la prière. Elle y promena un long regard d'affection , puis elle prononça , en ellemême, la formule d'un éternel adieu à tous ces muets témoins de sa vie intime... vie cachée comme celle de la Oeur qui n'aurait pas une tache à montrer au soleil, mais qui penche sa tête sous la feuillée par amour de l'ombre et de la fraîcheur.

« Retraite de mon choix , ornements selon mon goût, je vous ai aimés, pensa-t*elle; mais je ne puis plus vous aimer, car vous êtes les compagnons et les consécrateurs de la richesse et de l'oisiveté. Vous représentez à mes yeux, désormais, tout ce qui me sépare de Henri. Je ne pourrais donc plus vous regarder sans dégoût et sans amertume. Quittons -nous avant de nous haïr. Sévère madone, tu cesserais de me protéger; glaces pures et profondes, vous me feriez détester ma propre image ; beaux vasesde fleurs, vous n'auriez plus pour moi ni grâces ni parfums! »

Puis, avant d'écrire à Henri, comme elle l'avait

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résolu , elle alla sur la pointe da pied contempler et bénir le sommeil de son Gis. La vue de ce pâle enfant, dont rintelligence précoce s'était développée aux dépens de sa force physique , lui causa un attendrissement passionné. Elle lui parla dans son cœur comme s'il eût pu, dans son sommeil, écouter et comprendre les pensées maternelles.

a Sois tranquille, lui disait-elle, je ne l'aime pas plus que toi. N'en sois pas jaloux. S'il n'était pas le meilleur et le plus digne des hommes, je ne te le donnerais pas pour père. Va, petit ange, tu es ardemment et fidèlement aimé. Dors bien , nous ne nous quitterons jamais I »

Marcelle, toute baignée de larmes délicieuses, rentra dans sa chambre et écrivit h Lémorce peu de lignes :

« Vous avez raison, et je vous comprends. Je ne « suis pas digne de vous; mais je le deviendrai , car « je le veux. Je vais partir pour un long voyage. Ne « vous inquiétez pas de moi , et aimez-moi encore. « Dans un an, à pareil jour, vous recevrez une lettre « de moi. Disposez votre vie de manière à être libre « de venir me trouver en quelque lieu que je vous « appelle. Si vous ne me jugez pas encore assez con« « vertie, vous me donnerez encore un an... un an, « deux ans, avec l'espérance, c'est presque le bon- « heur pour deux êtres qui, depuis si longtemps, « s'aiment sans rien espérer. »

Elle fit porter ce billet de grand matin. Mais on ne trouva point M. Lémor. Il était parti la veille au soir, on ne savaitpourquelpays,ni pour combien de temps. Il avait donné congé de son modeste logement. On assurait pourtant que la lettre lui parviendrait, parce qu'un de ses amis était chargé de venir tous les jours retirer sa correspondance pour la lui faire passer.

Deux jours après. M™* de Blanchemont avec son fils, une femme de chambre et un domestique, traversait en poste les déserts de la Sologne.

Arrivée à quatre-vingts lieues de Paris , la voyageuse se trouva à peu près au centre de la France et coucha dans la ville la plus voisine de Blanchemont dans cette direction. Blanchemont était encore éloigné de cinq à six lieues , et , dans le centre de la France, malgré toutes les nouvelles routes ouvertes à la circulation depuis quelques années, les campagnes ont encore si peu de communication entre elles, qu'à une courte distance il est difficile d'obtenir des habitants un renseignement certain sur l'intérieur des terres. Tous savent bien le chemin de la ville ou du district forain où leurs affaires les appellent de temps en temps. Mais demandez dans un hameau le chemin de la ferme qui est à une lieue au delà, c'est tout au plus si on pourra vous le dire. Il y a tant de chemins!... et tous se ressemblent. Réveillés de grand matin pour disposer le départ de leur maîtresse, les domestiques

de M">* de Blanchemont ne purent donc obtenir ni du maître de l'auberge, ni de ses serviteurs, ni des voyageurs campagnards qui se trouvaient là encore à moitié endormis, aucune lumière sur la terre de Blanchemont. Personne ne savait précisément où elle était située. L'un venait de Montluçon, l'autre connaissait Ghâteau-Meillant ; tous avaient cent fois traversé Ardentes et la Châtre. Mais on ne- connaissait de Blanchemont que le nom.

a C'est une terre qui a du rapport, disait l'un , je connais le fermier, mais je n'y ai jamais été. C'est trèsloin de chez nous, c'est au moinsà quatre grandes lieues.

— Damel disait un autre, j'ai vu les bœufs de Blanchemont i la foire de la Berthenoux , pas plus tard que l'an dernier, et j'ai parlé à M. Bricolin , le fermier, comme je vous parle à cette heure. Àh oui! ah oui! je connais Blanchemont! mais je ne sais pas de quel côté ça se trouve. »

La servante, comme toutes les servantes d'auberge, ne savait rien des environs. Comme toutes les servantes d'auberge, elle était depuis peu de temps dans l'endroit.

. La femme de chambre et le domestique, habitués à suivre leur maîtresse dans de brillantes résidences connues à plus de vingt lieues à la ronde , et situées dans des contrées civilisées, commençaient à se croire au fond du Sahara. Leurs figures s'allongeaient, et leur amour-propre souffrait cruellement d'avoir à demander sans succès le chemin du château qu'ils allaient honorer de leur présence.

«C'est donc une baraque, une tanière? disait Suzette d'un air de mépris à Lapierre.

— C'est le palais des CorybanUs , » répondait Lapierre, qui avait chéri dans sa jeunesse un mélodrame à grand succès intitulé le Château de Corisande, et qui appliquait ce nom, en l'estropiant, à toutes les ruines qu'il rencontrait.

Enfin, le garçon d'écurie fut frappé d'un trait de lumière.

« J'ai là-haut dans l'abat-foin , dit-il , un homme qui vous dira ça, car son métier est de courir le pays de jour et de nuit. C'est le grand Louis, autrement dit le grand farinier.

— Va pour le grand farinier, dit Lapierre d'un air majestueux ; il parait que sa chambre à coucher est au bout de l'échelle? n

Le grand farinier descendit de son grenier en raillant et en faisant craquer ses grands bras et ses grandes jambes. En voyant cette structure athlétique H cette figure décidée , Lapierre quitta son ton de grand seigneur facétieux et l'interrogea avec politesse. Le farinier était en effet des mieux renseignés; mais, aux éclaircissements qu'il donna, Suzette jugea nécessaire de l'introduire auprès de M"*** de Blanchemont, qui prenait son chocolat dans la salle avec le petit Edouard, et qui, loin de partager la consterna-*

LE MEUNIER D'ANGIBAULT

lion de ses gens, se réjouissait d'apprendre d*cux que Blanchemont était un pays perdu et quasi introu* ▼abic.

L'échantillon du terroir qui se présentait en cet instant devant Marcelle, avait cinq pieds huit pouces ddhaut, taille remarquable dans un pays où les hommes sont généralement plus petits que grands. Il était robuste à proportion, bien fait, dégagé, et d'une figure remarquable. Les filles de son endroit l'appelaient le beau farinier, et cette épithète était aussi bien méritée que l'autre. Quand il essuyait du revers de sa manche la farine qui couvrait habituellement ses joues, il découvrait un teint brun et animé du plus beau ton. Ses traits étaient réguliers, largement taillés comme ses membres, ses yeux noirs et bien fendus, ses dents éblouissantes, et ses longs cheveux châtains, ondulés et crépus comme ceux d'un homme très-fort, encadraient carrément un front large et bien rempli , qui annonçait plus de finesse et de bon sens que d'idéal poétique. Il était vêtu d'une blouse gros-bleu et d'un pantalon de toile grise. Il portait peu de bas, de gros souliers ferrés, et un lourd bâton de cormier terminé par un nœud de la branche qui en faisait une espèce de massue.

Il entra avec une assurance qu'on eût pu prendre pour de l'effronterie, si la douceur de ses yeux d'un bleu-clair, et le sourire de sa grande bouche vermeille n'eussent témoigné que la franchise, la bonté, et une sorte d'insouciance philosophique faisaient le fond de son caractère.

a Salut, madame, dit-il en soulevant son chapeau de feutre gris à grands bords, mais sans le détacher précisément de sa tète ; car autant le vieux paysan est obséquieux et disposé à saluer tout ce qui est mieux habillé que lui, autant celui qui date d'après la révolution est remarquable par l'adhérence de son couvre-chef à sa chevelure. On me dit que vous voulez savoir de moi la route de Blanchemont? »

La voix forte et sonore du grand farinier avait fait tressaillir Marcelle qui ne l'avait pas vu entrer. Elle se retourna vivement, un peu surprise d'abord de son aplomb. Mais tel est le privilège de la beauté, qu'en s'examinant mutuellement, le jeune meunier et la jeune dame oublièrent aussitôt cette sorte de méfiance que la différence des rangs inspire toujours au premier abord. Seulement Marcelle, le voyant disposé à la familiarité , crut devoir lui rappeler, par une grande politesse, les égards dus à son sexe...

a Je vous remercie beaucoup de votre obligeance, lui dit-elle en le saluant, et je vous prie, monsieur, de vouloir bien me dire s'il y a un chemin praticable pour les voitures, d'ici à la ferme de Blanchemont. d

Le grand farinier, sans y être invité, avait déjà pris une chaise pour s'asseoir ; mais en s'entendant appeler monsieur, il comprit avec la rare perspicacité

dont il était doué, qu'il avait affaire à une personne bienveillante et respectable par elle-même. Il ôta tout doucement son chapeau sans se déconcerter, et ap* puyant ses mains sur le dossier de la chaise, comme pour se donner une contenance :

« H y a un chemin vicinal, pas très-doux, dit-il, mais où l'on ne verse pas quand on y prend garde; le tout c'est de le suivre et de n'en pas prendre un autre. J'expliquerai cela à votre postillon. Biais le plus sûr serait de prendre ici une patache, car les dernières pluies d'orage ont endommagé plus que de raison la Vallée-Noire, et je ne dis pas que les petites roues de votre voiture puissent sortir des ornières. Ça se pourrait, mais je n'en réponds pas.

— Je vois que vos ornières ne plaisantent pas et qu'il sera plus prudent de suivre votre conseil. Vous êtes su» qu'avec une patache je ne verserai pas?

— Oh I n'ayez pas peur, madame.

— Je n'ai pas peur pour moi, mais pour ce petit enfant. Voilà ce qui me rend prudente.

— Le fait est que ce serait dommage d'écraser ce petit-là, dit le grand farinier en s'approchant du jeune Edouard d'un air de bienveillance sincère. Comme c'est mignon et gentil, ce petit homme I

— C'est bien délicat, n'est-ce pas? lui dit Marcelle eu souriant.

— Ah dame! ça n'est pas fort, mais c'est joli comme une fille. Vous allez donc venir dans le pays de chez nous, monsieur?

— Tiens, ce grand-là 1 s'écria Edouard en s'accrochant au farinier qui s'était penché vers lui. Fais-moi donc toucher le plafond ! »

Le meunier prit l'enfant et, l'élevant au-dessus de sa tête, le promena le long des corniches enfumées de la salle.

« Prenez garde! ditM"'^ de Blanchemont, un peu effrayée de l'aisance avec laquelle l'Hercule rustique maniait son enfant.

— Oh! soyez tranquille, répondit le grand Louis; j'aimerais mieux casser tous les alocAoïu de mon moulin, qu'un doigt à ce numsieur. »

Ce mot d*alochon réjouit fort Tenfant, qui le répéta en riant et sans le comprendre.

a Vous ne connaissez pas ça? dit le meunier; ce sont les petites ailes, les morceaux de bois qui sont à cheval sur la roue et que l'eau pousse pour la faire tourner. Je vous montrerai ça si vous passez jamais par chez nous.

— * Oui, oui y aloehon! dit l'enfant en riant aux éclats et en se' renversant dans les bras du meunier.

— Est-il moqueur, ce petit coquin-là! dit le grand Louis en le replaçant sur sa chaise. Allons, madame, je m'en vas à mes affaires. Bst-ce tout ce qu'il y a pour votre service?

— Oui, mon ami, répondit Marcelle, à qui la bien • veillance faisait oublier sa réserve.

LE MEUNIER IVANGIBAULT.

— Oh! je ne demande pas mieux que d*étre votre ami ! répondit gaillardement le meunier avec un regard qui exprimait assez que , de la part d'une personne moins jeune et moins belle , cette familiarité n'eût pas été de son goût.

— C'est bon, pensa Marcelle en rougissant et en souriant; je me tiendrai pour avertie. »

Et elle ajouta :

tf Adieu, monsieur, et à revoir sans doute, car vous êtes habitant de Blanchemont?

— Proche voisin. Je suis le meunier d'Angibaull, à une lieue de votre château, car m'est avis que vous êtes la dame de Blanchemont? »

Marcelle avait défendu à ses gens de trahir son incognito. Elle désirait passer inaperçue dans le pays; mais elle vit tiien , aux manières du farinier, que sa qualité de propriétaire ne faisait pas tant de sensation qu'elle l'avait craint. Un propriétaire qui ne réside pas dans ses terres est un étranger dont on ne s'occupe point. Le fermier qui le représente et auquel on a constamment affaire est un bien autre personnage.

Malgré le projet qu'elle avait fait de partir de bonne heure et d'arriver à Blanchemont avant la chaleur de midi, Marcelle fut forcée de passer la plus grande partie de la journée dans cette auberge.

Toutes les pataches delà ville étaient en campagne à cause d'une grande foire aux environs, et il fallut attendre le retour de la première venue. Ce ne fut que vers trois heures de l'après-midi que Suzette vint, d'un ton lamentable, apprendre à sa maîtresse qu'une espèce de panier d'osier, horrible et honteux, était le seul véhicule qui fût encore à sa disposition.

Au grand étonnementde sa merveilleuse soubrette, M*"* de Blanchemont n'hésita pas à s'en accommoder. Elle prit quelques paquets de première nécessité, remit les clefs de sa calèche et de ses malles à l'aubergiste, et partit dans la palache classique , ce respectable témoignage de la simplicité de nos pères, qui devient chaque jour plus rare, même dans les chemins de la Vallée-Noire. Celle que Marcelle eut la mauvaise chance de rencontrer était de la plus pure fabrication iiidigcne, et un antiquaire l'eût contemplée avec respect. Elle était longue et basse comme un cercueil ; aucune espèce de ressort ne gênait ses allures; les roues, aussi hautes que la capote, pouvaient braver ces fossés bourbeux qui sillonnent nos routes de traverse et que le meunier avait bien voulu qualifier d'ornières, sans doute par amour-propre national : enfin, la capote elle-même n'était qu'un tissu d'osier confortablement enduit, à l'intérieur, de bourre et de terre gâchée dont chaque cahot un peu accentué détachait des fragments sur la tête des voyageurs. 'Un petit cheval entier, maigre et ardent, traînait assez lestement ce carrosse champêtre, et le palacfum, c'est à dire le conducteur, assis de côté sur le brancard.

les jambes pendantes, vu que nos pores trouvaient plus commode d'approcher une chaise pour monter en voiture que de s'embarrasser les jambes dans un marchepied, était le moins étouffé et le moins compromis de la caravane. Il existe peut-être encore dans noire pays deux ou trois pataches de ce genre chez de vieux campagnards riches qui n'ont pas voulu déroger à leurs habitudes, et qui soutiennent que les voitures suspendues donnent des mdsés (4), c'est-à-dire des engourdissements dans les mollets.

Cependant le voyage fut a peu près supportable tant qu'on put suivre la grande route. Le patachon était un gars de quinze ans, roux, camard, effronté , ne doutant de rien, ne se gênant point pour exciter son cheval par tous les jurements de son riche dictionnaire, sans res'pect pour la présence des dames y et se plaisant à épuiser l'ardeur du courageux poney qui n'avait de sa vie goûté à l'avoine, et que la vue des prés verdoyants suffisait à mettre en belle humeur. Mais quand ce dernier se fut enfoncé dans une lande aride, il commença à baisser la tête d'un air plus mécontent que rebuté, et à tirer son fardeau avec une sorte de rage, sans avoir égard aux inégalités du chemin, qui imprimaient à la voiture un mouvement de roulis tout à fait cruel.

LR UKMDIA.NT.

Ce fut bien pis lorsqu'on sortit des sables pour descendre dans les terres grasses et fortes de la Vallée- Noire. Aux lisières de ce plateau stérile, M">" de Blanchemont avait admiré l'immense et admirable paysage qui se déroulait sous ses pieds pour se relever jusqu'aux cieux en plusieurs zones d'horizons boisés d'un violet pâle, coupé de bandes d'or par les rayons du couchant. Il n'est guère de plus beaux sites en France. La végétation, vue en détail, n'y est pourtant pas d'une grande vigueur. Aucun grand fleuve ne sillonne ces campagnes où le soleil ne se miré dans aucun toit d'ardoise. Point de montagnes pittoresques, rien de frappant, rien d'extraordinaire dans cette nature paisible ; mais un développement grandiose de terres cultivées, un morcellement infini de champs, de prairies, de taillis et de larges chemins communaux offrant la variété des formes et des nuances, dans une harmonie générale de verdure sombre tirant sur le bleu ; un pêle-mêle de clôtures plantureuses, de chaumines cachées sous les vergers, de

(1/ Uâsé f ruiirnii, en luTriclHiii.

rideaux de peupliers, de pacages touffus dans les profondeurs; des champs plus pâles et des haies plus claires sur les plateaux faisant ressortir les masses voisines; enfin, un accord et un ensemble remarqua* blés sur une étendue de cinquante lieues carrées, que du haut des chaumières de Labreuil ou de Gorlay, on embrasse d'un seul regard.

Mais notre voyageuse eut bientôt perdu de vue ce magnifique panorama. Une fois engage dans les versants de la Vallée-Noire, on change de spectacle. Descendant et gravissant tour à tour des chemins encaissés de buissons élevés, on ne côtoie point de précipices, mais ces chemins sont des précipices euxmêmes. Le soleil, en s'abaissanl derrière les arbres, leur donne une physionomie particulière étrangement gracieuse et sauvage. Ce sont des fuyants mystérieux sous d'épais ombrages, des traînes d'un vert d*émeraude qui conduisent à des impasses ou k des marcs stagnantes, des tournants rapides qu'on ne peut plus remonter quand on les a descendus en voiture, enfin, un enchantement continuel pour l'imagination , avec des dangers très-réels pour ceux qui vont, à l'aventure, essayer, autrement qu'à pied , et tout au plus h cheval, ces détours séduisants, capricieux et perfides.

Tant que le soleil fut sur l'horizon, l'automédon aux crins roux se tira assez bien d'affaire. Il suivitle chemin le plus battu, et par conséquent le plus rude , mais aussi le plus sûr. Il traversa deux ou trois ruisseaux en s'attachantaux traces de roues de charrettes empreintes sur les rives. Mais quand le soleil fut couché, la nuit se fit vite dans ces chemins creux, et le dernier paysan auquel on s'adressa répondit, d'un air d'insouciance :

a Marchez ! marchez ! vous n'avez plus qu'une petite lieue et le chemin est toujours bon. »

Or c'élait le sixième paysan qui, depuis environ deux heures, annonçait qu'on n'avait plus qu'une petite lieue à faire, et ce chemin, toujours si bon, était tel que le cheval était exténué, et les voyageurs au bout de leur patience. Marcelle elle-même commençait à craindre de verser ; car si le patachon et son bidet choisissaient en plein jour leur passage avec beaucoup d'adresse, il était impossible, qu'en pleine nuit, ils pussent éviter ces fausses voies que la coupure inégaledes terrains rend aussi dangereuses que pittoresques, et qui, en s'inlerrompant tout à coup, vous exposent à un saut de dix ou douze pieds à pic. Le gamin n'avait jamais pénétré aussi avant dans la Vallée-Noire; il s'impatientait, jurait comme un possédé chaque fois qu'il était forcé de retourner sur ses pas pour reprendre la voie; il se plaignait de la soif.

(1) La Couarde est ainsi rioinmée , parce que son conrs ext par- (oui caché sons les buisAOïis , oJi elle srmhic avoir peur (ré(rc ducoiifOile. C^vsl on ruissraa nuir, élroil cl profuud, qui coule eu silence, cl qui est, discul les paysans, plus traUrequ''i1 n^cst

de la faim, se lamentait sur la fatigue de son cheval, tout en le rouant de coups, et se donnait des afa^ de citadin pour vouer à tous les diables ce pays sauvage et SCS slupides habitants.

Plus d'une fois, voyant le chemin rapide, mais sec, Marcelle et ses gens avaient mis pied à terre ; mais on ne pouvait marcher cinq minutes sans arriver à un de ces fonds où le chemin se resserre et se trouve entièrement occupé par une source à fleur de terre, sans écoulement, et formant une mare liquide impossible à franchir à pied pour une femme délicate. La Parisienne Suzette aimait mieux verser, disait-elle, que de laisser sa chaussure dans ces bourbiers, et Lapierre, qui avait passé sa vie en escarpins sur des parquets bien luisants, était tellement gauche et démoralisé, que M™* de Blanchemont n*osait plus lui laisser porter son fils.

La réponse ordinaire du paysan, quand on lui demande n'importe quel chemin, c'est de vous dire : Marchez tout droit, toujours tout droit. C'est tout simplement une facétie, une espèce de calembour qui signifie qu'on doit marcher sur ses jambes, car il n'y a pas un seul chemin tout droit dans la Vallée-Noire. Les nombreux ravins de l'Indre, de la Vauvre, de la Couarde (1), du Gourdon et de cent autres moindres ruisseaux qui changent de nom dans leur cours, et qui n'ont jamais été avilis sous le joug d'aucun pont ni chaussée, vous forcent à mille détours pour chercher un endroit guéable, de sorte que vous êtes souvent obligé détourner le dos au lieu vers lequel vous vous dirigez.

Arrivés à^un carrefour surmonté d'une croix, en* droit sinistre que l'imagination des paysans peuple toujours de démons, de sorciers et d'animaux fantastiques, nos voyageurs embarrassés s'adressèrent à un mendiant qui, assis sur la pierre des morts (1), leur criait d'une voix monotone : « Ames charitables, ayez pitié d'un pauvre malheureux ! »

La grande taille voûtée de cet homme très-vieux , mais encore robuste, et armé d'un bâton énorme, avait un aspect peu rassurant, dads le cas d'une attaque seul à seul. On ne,distinguait pas bien ses traits sévères, mais il y avait, dans l'inflexion' de sa voix rauque, quelque chote de plus impérieux que suppliant. Son altitude triste et ses haillons immondes contrastaient avec l'intention évidemment facétieuse qui lui faisait porter un vieux bouquet et un ruban fané à son chapeau.

« Mou ami , lui dit Marcelle en lui donnant une pièce d'argent, 'indiquez-nous le chemin de Blanchemont, si vous le connaissez. »

Q\o%. La Tarde est une autre rivière iniiUe et paresseuse qi<i arrosa aussi ilcilélicieusGs prairies. (2) C*eBt une pierre creuse où chaque culcricmeul qui passe dépose cl laisse, au pied de la croix , une petite croix de bois (p-oasièremenl taillée.

LE MEUNIER D'ANGIBAULT

Au liea de lui répondre, le mendiant continua gravement à prononcer un Ave Maria en latin, qu'il avait entamé à son intention.

« Répondez donc, lui dit Lapierre, vous marmotterez vos patenôtres après. »

Le mendiant tourna la tète vers le laquais d'un air de mépris, et continua son oraison.

« Ne parlez pas à cet homme-là, dit le patachon, c'est un vieux gueux qui bat la campagne et qui ne sait jamais où il va; on le rencontre partout, et nulle part on ne le trouve dans son bon sens.

— Le chemin de Blanchemont? dit enfin le mendiant lorsqu'il eut achevé sa prière ; vous n'y êtes pas, mes enfants ; il faut retourner et prendre le premier qui descend à droite.

— En ètes-vous sûr? dit Marcelle.

— J'y ai passé plus de six cents fois. Si vous ne me croyez pas, faites comme vous voudrez ; ça m'est égal, à moi.

— Il parait sûr de son fait, dit Marcelle à son conducteur. Écoutons-le; quel intérêt aurait-il à nous tromper?

— Bah I le plaisir de mal faire , répondit le patachon soucieux. Je me méfie de cet homme-là. »

Marcelle insista pour suivre l'avis du mendiant, et bientôt la patache s'enfonça dans une traîne élroite , tortueuse et singulièrement rapide.

« Je dis, moi, reprit en jurant le patachon, dont le cheval trébuchait à chaque pas, que ce vieux sournois nous égare.

— Avancez, dit Marcelle, puisqu'il n'y a pas moyen de recaler. »

Plus on avançait, plus le chemin devenait quasi impossible ; mais il était trop étroit pour retourner la voiture; deux haies splendides la serraient de près. Après avoir fait des miracles de force et de dévouement, le petit cheval arriva au bas, sous un massif de vieux chênes qui paraissait être la lisière d'un bois. Le chemin s'élargit tout à coup, et l'on se vit en face d'une grande flaque d'eau dormante qui ne ressemblait guère au gué d'une rivière. Le patachon s'y engagea pourtant; mais, au beau milieu, il enfonça tellement qu'il voulut tirer de côté ; ce fut le dernier exploit de son maigre Buccphale. La patache pencha jusqu'au moyeu , et l'animal s'abattit en brisant ses traits. 11 fallut le dételer. Lapierre se mit dans l'eau jusqu'aux genoux, en gémissant comme un homme à l'agonie; et, quand il eut aidé le patachon à se tirer d'aflaire, tous leurs efforts furent vains (ils n'étaient forts ni l'un ni l'autre) pour relever la voiture. Alors le patachon saula lestement sur sa bête, et pestant contre le sorcier de mendiant , jurant par tous les diables de l'enfer, il partit au grand trot, promettant d'aller chercher du secours, mais d'un ton qui faisait présager qu'il se reprocherait fort peu de laisser ses voyageurs dans le bourbier jusqu'au jour.

La patache n'avait pas été culbutée. NonchalaoH ment penchée dans le marécage, elle était encore fort habitable, et Marcelle s'arrangea sur la banquette du fond avec son fils étendu sur elle pour le faire dormir plus commodément, car il y avait longtemps qu'Edouard demandait son souper et son lit, et quelques friandises , mises en réserve dans la poche de Suzette, ayant apaisé sa faim, il ne se fit pas prier pour commencer son somme. M">« de Blanchemont jugeant que le petit conducteur ne se presserait pasde revenir, dans le cas où il trouverait un bon gîte, engagea Lapierre à aller voir aux environs s'il ne découvrirait pas quelqu'une de ces chaumières si bien tapies sous la feuillée, et si bien fermées et silencieuses après le coucher du soleil, qu'il faut les toucher pour les voir, et les prendre d'assaut pour y trouver l'hospitalité à celte heure indue. Le vieux Lapierre n'avait qu'un souci : c'était de trouver du feu pour se sécher les pieds, et se garantir d'un rhumatisme. Il nese fit donc pas prier pour sortir du marais, après s'être toutefois assuré que la patache, appuyée sur le tronc renversé d'un vieux saule, ne risquait pas d'enfoncer davantage.

La plus désolée était Suzette qui avait grand'peur des voleurs , des loups et des serpents , trois fléaux inconnus dans la Yallée-Noire , mais qui ne sauraient sortir de l'esprit d'une femme de chambre en voyage Cependant le sang-froid enjoué de sa maltresse l'empêcha de se livrer tout haut à ses terreurs, et, s'étant calée de son mieux sur la banquette de devant , elle prit le parti de pleurer en silence.

« Eh bien, qu'avez-vous donc, Suzette? lui dit Marcelle, lorsqu'elle s'en aperçut.

— Hélas! madame, répondît-elle en sanglotant, n'entendez-vous pas chanter les grenouilles? Elles vont venir sur nous et remplir la voiture...

— Et nous dévorer, sans doute? m reprit M*»* de Blanchemont en éclatant de rire.

En effet, les vertes habitantes du marécage, un instant troublées parla chute du cheval et les clameurs du phaéton, avaient repris leur psalmodie monotone. On entendait aussi aboyer et hurler les chiens, mais si loin , qu'il n'y avait guère lieu de compter sur une prompte assistante. La lune ne se levait pas encore , mais les étoiles brillaient dans l'eau stagnante du marécage qui avait repris sa limpidité. Une brise tiède soufflait dans les grands roseaux qui s'élevaient en touffes épaisses sur la rive.

fc Allons, Suzette , dit Marcelle qui se livrait déjà à une rêverie poétique, on n'est pas si mal que je l'aurais cru dans un bourbier, et si vous le voulez bien , vous y dormirez comme dans votre lit.

— Il faut que madame ait perdu l'esprit , pensa Suzette, pour se trouver bien dans une pareille situation... Ociell madame !s'écria-t-elleaprès un moment de silence , il me semble que j'entends hurler un

IG

LE MEUNIER D'ANGIBAULT

loup! Est-ce que nous ne sommes pas au milieu d'une forêt ?

— La forêt n*est, je crois , qu'une sautée, répondit Marcelle, et, quant au loup qui hurle, c'est un homme qui chante. S'il se dirigeait de notre côté il pourrait nous aider à gagner la terre ferme

— Et si c'était un voleur?

— En ce cas, c'est un voleur bienveillant qui chante pour nous avertir de prendre garde à nous. Écoutez, Suzette, sans plaisanterie, il vient par ici, la voix se rapproche. »

En effet, une voix pleine, et d'une mâle harmonie, quoique rude et sans art, planait sur les champs silencieux , accompagnée comme en mesure par le pas lent et régulier d'un cheval ; mais cette voix était encore éloignée , et rien n'assurait que le chanteur marchât dans la direction du marécage qui pouvait bien n'être qu'une impasse. Quand la chanson fut finie, soit que le cheval marchât sur l'herbe, soit que le villageois se fût détourné , on n'entendit plus rien.

Eu ce moment, Suzette, rendue à ses terreurs , vit une ombre silencieuse qui se glissait le long du marécage, et qui, reflétée dans l'eau, paraissait gigantesque. Elle laissa échapper un cri , et l'ombre , s'enfonçant dans le bourbier, vint droit vers la patache , quoique avec lenteur et précaution.

« N'ayez pas peur, Suzette, dit M™* de Blanchemont qui, en ce moment n'était pas très-rassurée elle-même : c'est notre vieux mendiant de tout à l'heure ; il nous indiquera peut-être une maison d'où l'on pourra venir nour porter secours... Mon ami , dit-elle avec beaucoup de présence d'esprit, mon domestique , qui ai là, va aller auprès de vous pour que vous lui montriez le chemin d'une habitation quelconque.

— Ton domestique, ma petite, répondil familièrement le mendiant, il n'est pas là; il est déjà loin... Et d'ailleurs il est si vieux, si bête, si faible, qu'il ne te servirait de rien ici. »

Pour le coup , Marcelle eut peur.

LE UARÉCAGB.

Celte réponse ressemblait à la bravade farouche d'un homme qui a de mauvaises intentions. Marcelle saisit Edouard dans ses bras, résolue à le défendre au prix de sa vie, s'il le fallait : et elle allait sauter dans l'eau du côté opposé à celui par lequel s'approchait le mendiant, lor.<que la chanson rustique qui s'était fait

déjà entendre reprit un second couplet» et cette fois à une distance très-rapprochée.

Le mendiant s'arrêta.

« Nous sommes perdues , murmura Suzette, voilà le reste de la bande qui arrive.

— Nous sommes sauvées au contraire, lui répondit Marcelle, c'est la voix d'un brave paysan.»

En effet, celte voix était pleine de sécurité, et ce chant calme et pur annonçait la paix d'une bonne conscience. Le pas du cheval se rapprochait aussi. Évidemment le villageois descendait le chemin qui conduisait au marécage.

Le mendiant recula jusqu'au bordetresta immobile, paraissant montrer plus de prudence que de frayeur.

Marcelle se pencha alors en dehors de la patache pour appeler le passant ; mais il chantait trop fort pour l'entendre, et si son cheval, effrayé à l'aspect de la masse noire que la patache présentait devant lui , ne se fût arrêté en soufflant avec force, le maître eût passé à côté sans y faire attention.

« Que diable est-ce là? cria enfin une voix de stentor qui n'exprimait aucune crainte, et que M"* de Dlanchemont reconnut aussitôt pour celle du grand farinier. Holà I hé ! les amis, votre carrosse ne roule guère. Êtes-vous tous morts là dedans, que vous ne dites rien? »

Quand Suzette eut reconnu le meunier, dont la lielle prestance l'avait déjà frappée agréablement le malin , malgré son peu de toilette , elle redevint fort gracieuse. Elle exposa le cas piteux où sa maltresse et elle se trouvaient réduites, et le grand Louis, après avoir ri sans façon de leur mésaventure, assura que rien n'était plus facile que de les délivrer. Il alla d'abord se débarrasser d'un gros sac de blé qu'il portait sur son cheval, en travers devant lui, et apercevant le mendiant, qui ne paraissait pas songer à se cacher :

« Tiens, vous êtes donc là, père Gadoche? lui ditil d'un ton bienveillant. Rangez-vous que je jette mon sacl

— J'étais là pour essayer d'aider à ces pauvres enfants I répondit le mendiant; mais il y a tant d'eau, que je n'ai pas pu avancer.

— Restez tranquille, mon vieux, et ne vous mouillez pas inutilement. A votre âge, c'est dangereux. Je tirerai bien ces femmes de là sans vous. »

Et il revint chercher M'^de Dlanchemont, en s'enfonçant dans la vase jusqu'au poitrail de sa bête.

a Allons, madame, dit-il gaiement, avancez un peu sur le brancard, et asseyez-vous derrière moi ; il n'y a rien déplus facile. Vous ne vous mouillerez pas seulement le bout des pieds, car vous n'avez pas les jambes si longues que votre serviteur. Faut-il que votre pa> tachon soit bête pour vous avoir fourrées là dedans, quand, à deux pas sur la gauche, il n'y a pas six pouces de fange I

L£ BIRUNIER D'ANGIBÂULT.

— Je suis désolée de fous faire prendre un «i vilain bain de jambes, dit Marcelle, mais mon en* fant...

— Ah 1 le petit monsieur? C'est juste 1 lui d'abord. Passez-le-moi... C'est cela... le voilà devant moi. Soyez tranquille, la selle ne le blessera pas, mon cheval n'en use guère, ni moi non plus. Allons, asseyezvous derrière mot, ma petite dame , et n'ayez pas peur. La Sophie a les reins forts et les jambes sûres. »

Le meunier déposa doucement la mère et l'enfant sur le ^zon.

« Et moi , criait Suzette , allez-vous me laisser là dedans?

— Non pas, mademoiselle, dit le grand Louis en retournant la chercher. Donnez-moi aussi vos paquets, nous sortirons tout, soyez tranquille...

A présent, dit-il, quand il eut effectué le débarquement complet , ce patachon de malheur viendra chercher sa carcasse de voiture quand il voudra. Je n'ai ni traits ni cordes pour y atteler Sophie ; mais je vas vous conduire où vous voudrez, mes petites dames.

— Sommes-nous bien loin de Bkinchemont? demanda Marcelle.

— Diable , oui! votre patachon a pris un drôle de chemin pour vous y conduire ! Il y a d'ici deux lieues de pays , et quand nous y arriverons tout le monde sera couché ; ce ne sera pas chose aisée que de nous faire ouvrir. Mais si vous voulez, nous ne sommes qu'à une petite lieue de mon moulin d'Angibault; ça n'est pas riche , mais c'est propre , et ma mère est une bonne femme qui ne fera pas la grimace pour se relever, pour mettre des draps blancs dans les lits, et pour tordre le cou à deux poulets. Ça vous va-t-il? Sans façon, allons, mesdames ! à la guerre comme à la guerre, au moulin comme au moulin. Demain matin on aura ramassé et décrotté la patache qui ne s'enrhumera pas pour passer la nuit au frais, et on vous conduira à Blanchemont à l'heure que vous voudrez. »

11 y avait de la cordialité et même une sorte de délicatesse dans la brusque invitation du meunier. Marcelle, gagnée par son bon cœur et par la mention qu'il avait faite de sa mère, accepta avec reconnaissance.

a C'est bien , vous me faites plaisir, dit le farinier ; je ne vous connais pas, vous êtes peut-être la dame de Blanchemont, mais ça m'est égal; quand vous seriez le diable (et on dit que le diable se fait beau et joli quand.il veut ), je serais content de vous empêcher de passer une mauvaise nuit. Ah çà 1 je ne peux pas laisser mon sac de blé; je vas le chargeiAr Sophie, le petit s'assoira dessus, la maman derrière; ça ne vous gênera pas , au contraire, ça vous servira à vous appuyer. La demoiselle viendra à pied avec moi , en causant avec le père Cadoche^ qui n'est pas très-bien mis, mais qui a beaucoup d'esprit. Mais où a-til

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