CONCLUSION
Marcelle avait eu la présence d'esprit de prévoir que Rose, malade et brisée par tant d'émotions, n'apprendrait pas sans danger la déplorable fin de sa sœur. Elle avait suggéré au meunier de la mettre bien vite dans le cabriolet du notaire et de l'emmener à son moulin avec la grand^mère et le vieux infirme dont la bonne femme ne voulait pas se séparer. Marcdle , appuyée sur le bras de Lémor qui portail Edouard dans ses bras, les suivit de près.
Pendant quelques jours Rose eut tous les soirs d'assez vlis accès de fièvre. Ses amis ne la quittaient pas d'un instant, et, après avoir réussi à lui cacher le speclade des funérailles du mendiant Gadoche , qui fut porté en terre avec toutes les cérémonies qu'il avait exigées, ils lui laissèrent ignorer la mort de la folle jusqu'à ce qu'elle fût en état de supporter cette nouveOe; mais pendant bien longtemps encore elle n'en connut pas les affreuses circonstances.
Marcelle consulta M. Tailland sur la valeur de racte passé avec Bricolin.
L'avis du notaire ne fut pas favorable. Le mariage étant d^ardrt publie f on n'en pouvait faire une clause de vente. Dans le cas de clauses illicites, la vente subsiste et lesdites clauses sont réputées non écriUs, Tels sont les termes de la loi. M. Bricolin les connaissait avant la signature de l'acte.
Au bout de trois jours, on vit arriver au moulin le fermier pâle, abattu , maigri de moitié , ayant perdu jusqu'à Fenvie de boire pour se donner du cœur. Il paraissait incapable de se mettre en colère; cependant, on ignorait dans quelles intentions il venait à Angibault, et Marcelle qui voyait Rose encore bien laible, tremblait qu'il ne vint la réclamer avec des paroles et des manières outrageantes. Tout le monde était inquiet, et on sortit en masse au-devant de lui ,
pour l'empêcher d'entrer s'il n'annonçait pas des inten« lions pacifiques.
Il débuta par intimer froidement k la mère Bricolin l'ordre de lui ramener sa fille au plus vite. Il avait loué une maison dans le bourg de Blanchemont, et il allait commencer les travaux de reconstruction, a Mais de ce que je suis mal logé, dit-il, ce n'est pas une raison pour que je sois privé de la société de ma fille et pour qu'elle refuse ses soins à sa mère. Ce serait le fait d'un enfant dénaturé. » En parlant ainsi, Bricolin lançait au meunier des regards farouches. On voyait bien qu'il voulait tirer sa fille de chez lui, sans esclandre , sauf à exhaler ensuite sa rancune et à accuser au besoin Grand-Louis de l'avoir enlevée.
« C'est juste, c'est juste, dit la mère Bricolin qui s'était chargée de répondre. Il y a longtemps que Rose demande à retourner auprès de son père et de sa mère; mais comme elle est encore malade, nous l'en avons empêchée. Je pense qu'aujourd'hui elle sera en état de te suivre, et je suis prêle à l'accompagner avec mon vieux , si tu as de quoi nous loger* Laisse seulement à M"« Marcelle le temps de préparer la petite au plaisir et à la secousse de te revoir. Moi , j'ai à te parler en particulier, Bricolin, viens dans ma chambre. »
La vieille femme le conduisit dans la chambre qu'elle partageait avec la meunière. Marcelle et Rose avaient été installées dans celle du meunier* Lémor et Grand-Louis couchaient au foin avec délices.
a Bricolin, dit la bonne femme, tu vas faire bien de la dépense pour ces bâtiments 1 où donc prendrastu l'argent ?
— Qu'est-ce que ça vous fait, la mère? vous n'en avez pas à me donner, répondit Bricolin d'un ton brusque. Je suis à court, il est vrai, dans ce moment ; mais j'emprunterai. Je ne serai pas embarrassé pour trouver du crédit.
— Oui, mais avec de gros intérêtSy comme c'est l'usage; et puis quand il faut rendre ça, on est déjà lancé dans de nouvelles dépenses nécessaires, inévitables. Ça gêne, ça encombre, et on ne sait plus comment en sortir.
— Eh bien, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? Puis-je serrer, l'année prochaine, mes récoltes dans mon sabot, et mettre mon bétail à l'abri sous un balai?
— Qu'est-ce que ça coûtera donc, tout ça?
— Dieu sait 1
— A peu près?...
— De quarante-cinq à cinquante mille francs, tout au moins; quinze à dix-huit mille francs pour les bâtiments, autant pour le cheptel , et autant que j'ai perdu de ma récolte et de mes profils de Vannée !
' — Oui, ça fait cinquante mille francs environ . C'est
ii8
LE MEUNIER D'ANGIBAULT
bien mon calcul. Eh bien , dis donc » Bricolin , si je te donnais ça, que ferais-tu pour moi ?
— Vous? s*écria Bricolin dont les yeux reprirent leur feu accoutumé ; avei-vous donc des économies que Tousm'atiez cachées, ou est-ce que tous radoteiT
— le ne radote pas. J'ai là cinquante mille francs en orque je te donnerai, si tu veux me laisser marier Rose k mon gré.
— Ah! voilât toujours le meunier! Toutes les femmes en sont folles de cet ours-là, même les vieilles de quatre-vingts ans.
— C'est bon, c'est bon, plaisante, mais accepte.
— Et où est-il, cet argent?
— le l'ai donné à garder k Grand-Louis, dit la vieille, qui savait son fils capable de le lui arracher de force des mains dans un moment d'ivresse , s'il venait k le voir.
— Et pourquoi k Grand-Louis, et non pas k moi ou k ma femme? Vous voulez donc lui en faire une donation si je ne fais pas votre volonté?
— L'argent d'autrui est en sûreté dans ses mains, dit la vieille, car il a eu celui-là à mon insu , et il me l'a rapporté quand je le croyais perdu pour toujours. Il esta mon homme, s'entend, mais puisque vous l'avez fait interdire, et que nous nous étions, sous l'ancienne loi, donné notre bien à fonds perdu, au dernier vivant, j'en dispose !
— Mais c'est donc un recouvrement? C'est impossible! vous vous moquez de moi, et je suis bien bon de vous écouter!
— Écoute, dit la mère Bricolin, c'est une drôle d'histoire.
Et elle raconta à son fils toute l'bistoirede Cadoche et de sa succession.
« Et le meunier t'a rapporté cet argent-là , quand il pouvait n*en rien dire? s'écria le fermier stupéfait. Mais c'est Irès-honnéte , ça , c'est très-joK de sa part! Il faudra lui faire un cadeau.
— Il n'y a qu'un cadeau à lui faire ; c'est la main de Rose , puisqu'elle lui a déjà fait le cadeau de son cœnr.
— Mais je ne donnerai pas de dot! s'écria Bricolin.
— Ça va sans dire, qui est-ce qui t'en parle?
— Faites- moi donc voir cet argent-là ! »
La mère Bricolin conduisit son fils auprès du meunier qui lui montra le pot de fer et son contenu.
a Et de cette manière -là, dit le fermier ébloui et comme ressuscité par la vue de tant d'or monnayé , M""* de Blanchemont n'est pas absolument dans la misère ?
— Grâce à Dieu !
— Et à toi, Grand-Louis!
— Grâce à la fantaisie du père Cadoche.
— Et toi, de quoi hérites-tu ?
— De trois mille francs, dont un tiers est destiné à
la Piauleite et le reste à établir deux antres familles auprès de moi. Nous travaillerons tous ensemble et nous nous associerons pour les profits.
— C'est béte, ça I
— Non, c'est utile et juste.
— Mais pourquoi ne pas garder ces mille écus pour les présents de noces de... ta femme?
— Ça sentirait l'argent volé; et, quand même ça ne serait que le produit de l'aumône, vous, qui êtes si' fier, voudriez-votts que Rose eût sur le corps des robes payées avec tous les gros sous du pays, donnés en charité à un mendiant?
— On n'aurait pas été obligé de dire d*où ça provenait!.. Ah çà! à quand la noce, Grand-Louis?
— Demain, si vous voulez.
— Publions les bancs demain , et remets-moi l'argent aujourd'hui, j'en ai besoin.
— Non pas ! non pas I s'écria la vieille fermière. Tu l'auras le jour de la noce. Donnant, donnant, mon garçon! »
La vue de l'or avait ranimé M. Bricolin. Il se mit à table, trinqua avec le meunier , embrassa sa fille , et remonta sur son bidet, entre deux vins, poor aller mettre ses maçons à l'ouvrage.
« Comme ça , se disait-il en souriant, j*ai toujours Blanchemont pour deux cent cinquante mille francs, et même pour deux cent mille francs, puisque je ne dote pas ma dernière fille !
c Et nous aussi, Lémor, nous allons faire bâtir, dit Marcelle à son amant lorsque Bricolin fut parti. Nous sommes riches ; nous avons de quoi élever une jolie maisonnette rustique, où notre enfant aura une bonne éducation; car tu seras son précepteur, et le meunier lui apprendra son état. Pourquoi ne serait-on pas à la fois un ouvrier laborieux et un homme instruit?
— Et je compte bien commencer par moi-même, dit Lémor. Je ne suis qu'un ignorant; je m'instruirai le soir à la veillée, le suis garçon de moulm, l'état me platt et je le garde pour la journée. Quelle belle santé cette vie va faire à notre Edouard I
— Eh bien, M"* Marcelle, dit le grand Louis en prenant la main de Lémor, vous qui me disiez, la premièce fois que vous êtes venue ici... (il y a huit jours, ni plus ni moins!) que votre bonheur serait d'avoir une petite maison bien propre , avec du chaume dessus et des pampres verts tout autour, dans le genre de la mienne , une vie simple et pas trop gênée comme la mienne, un fils occupé et pas trop bête , comme moi... Et tout cela ici, sur notre rivière de Vauvre qui a l'honneur de vous plaire, et à côté de nous qui sommes de bons voisins!
— Et tout cela en commun, dit Marcelle, car je ne l'entends pas autrement!
— Oh! c'est impossible! Voire part, quant à présent, est plus grosse que la mienne.
— Vous calculez mal, meunier, dit Lémor : le tien
LE MEUNIER D'ANGIBAULT
et le mieo, entre amis, sont des énormîlés comme deux et deux font dnq.
— Me roJlà donc riche et saranti reprit le mennîer, car j'ai le cœnr de Rose et tous allez me parler tons les jours! Quand je vous le disais, M. Lémor, qu'il se ferait un miracle pour moi et que tout s*arrangerait! Je ne comptais pourtant pas sur l'onde Cadoche!
— Qu'est-ce que tu as donc k danser comme ça, Àloehen? dit Edouard.
— J'ai, mon enfant, répondit le meunier en l'élevant dans ses bras, qu'en jetant mes filets, j'ai péché, dans le plus clair de l'eau , on petit ange qui m'a porté bonheur, et, dans le plus trouble, nu rieux diable d*oncle que je réussirai peut-être à faire sortir du purgatoire I »