‹ ŒuvresChapitre 4 sur 30 · VIE DE VAUBAN · texte numérisé non relu

VIE DE VAUBAN

Avant le règne de Henri IV, des Italiens exerçaient presque tous les emplois d"* ingénieurs, en France et dans les autres armées de l'Europe J ce fut pendant les guerres civiles qui précédèrent Tavènement du grand Henri au trône de France, guerres auxquelles ce prince prit une part si active, que Ton commença à se servir d'ingénieurs français.

Sully , célèbre par ses faits d'armes , plus célèbre encore comme administrateur , acquit aussi beaucoup de réputation comme ingénieur, et fut tout à la fois premier ministre, surintendant des finances , grand-maître de Fartillerie , et surintendant des fortifications et des bàtimens du roi. Dans le même tems se distinguaient Jean Errard de Bar-le-Duc et Claude de Châtillon. Errard eut un fils et un neveu qui marchèrent sur ses traces 5 il fut le premier en France

qui écrivit sur la fortification (ci) , et presque aucun des principes quMl a posés n^a vieilli. Chat i il on fut père et aïeul de braves et savans ingénieurs. Ce fut à cette même époque que Ton employa pour la première fois les lignes de contre-approche ^ et ce fut à Villars , qui défendit Rouen pour la Ligue contre Henri IV , que Ton dut ce perfectionnement. L'art d'attaquer et de défendre les places fit, pendant ce règne , des progrès marquans ; les ingénieurs commencèrent à former un corps distinct, et, après la guerre civile, ils furent répartis dans les places ; on leur donna le nom d'ingénieurs des camps et armées , et des villes ou provinces où ils étaient employés.

Sous le règne de Louis XIII , les charges de grand-maitre de l'artillerie et de surintendant des fortihcations furent séparées ; de Ville , Pagan et Fabre acquirent de la réputation ; chacun d'eux publia un cours de fortification , et l'art de l'ingénieur fit encore quelques progrès. On cite cette réponse du chevalier de Ville à Louis XIII, qui lui demandait ce qu'il en coûterait pour construire une citadelle : Sire, lui

(a) La Fortification démontrée et réduite en arl , par Jeau Errard de Har-le-Duc, 1594; nouvelle édilion, par Alexis Errard, ^on neveu , 1620.

dit-il , quand il s'agit de fortifier une place y il faut ouvrir la bourse et fermer les yeux.

Mais ce fut sous le règne de Louis XIV , si fécond en grands hommes et en grands événemens, que le corps des ingénieurs brilla du plus vif éclat. Dès le début de ce règne, beaucoup d'officiers d'infanterie s'appliquèrent aux travaux de l'attaque et de la défense des places; chaque régiment comptait parmi ses officiers des ingénieurs volontaires. Les ouvrages qui avaient été publiés sur la fortification leur servaient de guides dans leurs études ; les officiers qui les avaient précédés dans cette carrière les aidaient de leurs conseils et de leurs leçons. On choisissait parmi les plus habiles le nombre d'ingénieurs nécessaires aux besoins du service ; ils recevaient des brevets , étaient détachés pour être employés dans les sièges et aux travaux des places , et comptaient pourtant toujorn^s dans leurs régimens.

Cette époque est remarquable dans les fastes de l'art militaire par un changement dans le système de guerre qui se fit particulièrement sentir après la mort de Turenne. Ce fut une conséquence de ce que l'infanterie , par suite de la suppression des piques et de l'adoption du fusil à baïonnette , substitua pour sa formation habi-

tuclle Tordre mince à Tordre profond; de ce que Ton niij^menta la force numérique des nrmces, et de ce que Ton auj^nienta la quantité d'artillerie qu"'elles traînaient avec elles dans une proportion plus forte encore. Il devint très-difficile, non-seulement de faire manœuvrer avec précision de si {jrandes armées , dans lesquelles les soldats n'avaient pas d'uniforme et ne se servaient point encore du pas cadencé, mais de faire des distributions régulières de vivres selon Tusa{je du tems. On sait d'ailleurs que les troupes couchaient sous des tentes , quand elles n'étaient pas cantonnées chez l'habitant ; qu'elles prenaient tous les ans des quartiers d'hiver ; que les convois de munitions , de vivres et de tentes occasionaient des embarras très-(ifrands, parce que les routes étaient en petit nombre et mal entretenues {à). Les {jénéraux éprouvaient donc de très-jjrandes difficultés à alimenter et à fairemouvoir leurs armées ; d'où il résulta que la guerre prit un caractère de lenteur extraordinaire.

On faisait beaucoup plus la guerre aux places, aux camps retranchés, aux positions, si l'on peut s'exprimer ainsi, qu'aux forces organisées ; dans

(a) II n'y avait que doux mille lieues do grandes roules à la fin du rt'Rnc de Louis XIV ; on en ouvrit six mille sous le règne de Louis XV.

rimpossibilité de se mouvoir, on faisait des sièges pour faire quelque chose. La seule action de guerre de toute une campagne était quelquefois un siège qu^une partie de Tarmée exécutait , tandis que Tautre partie le couvrait. Les ingénieurs étaient alors de tous les officiers de Tarmée ceux qui jouaient le principal rôle , qui étaient le plus exposés , et ceux sur lesquels se fixaient le plus les regards.

Il résultait du mode que Ton suivait pour recruter le corps des ingénieurs , qu'il se remplissait d'officiers qui avaient une vocation prononcée et d'heureuses dispositions pour le genre de service auquel ils se destinaient , puisqu'ils s'étaient formés presque seuls. On obtenait ainsi des hommes de ressource et qui étaient doués d'un zèle ardent, qualités les plus nécessaires à l'ingénieur ; aussi à aucune autre époque le corps des ingénieurs militaires ne fut-il aussi remarquable , non-seulement par les travaux de la guerre et par ceux qui furent exécutés pendant la paix, mais encore par les progrès que fit l'art de fortifier les places , et surtout de les attaquer , progrès qui furent entièrement dus à Vauban, le plus célèbre ingénieur des tems modernes.

Sébastien Lepreslre de Vauban naquit le i5 mai i633, d'Albin Leprestre, écuyer, et

s MELANGES.

d'Edinée Cormijjnolt (rz), à Saint-Léjrer-de-Foucberet, pîJroisse de cette partie de Fancienne province de lîour{jO(jne que Ton appelait le Morvan ; celte paroisse dépendait du bailliage de Saulieu , diocèse d^Autun , et est actuellement une commune du canton de Quarré-les- Tombes, arrondissement d'Avalon, département de FYonne.

Albin Leprestre était le cadet d^une famille de noblesse ancienne , mais pauvre ; cette famille possédait depuis long^-tems le fief de Vauban , qui relevait du ducbé de Nevers , et qui était situé à environ cinq lieues de Saint-Léger-de- Foucberet, dans la paroisse de Bazocbes, dépendante de la province du Nivernais; actuellement commune de Bazocbes , canton de Lormes , arrondissement de Clamecy, département de la Nièvre. Ce fut le nom de ce fief que prit par la suite Sébastien Leprestre, selon Fusage du tems, quoique son père ne Feût point porté , et il n'est connu que sous le nom de Vauban , qu'il a rendu célèbre.

La vie publique de Vauban a été reproduite

(a) Jusqu'à ce jour, tous les biographes et tous les panégyristes de Vauban se sont trompés sur son âge ou sur les prénoms de son père et de sa mère, et sur le nom de sa mère; ce que j'en dis est extrait de son acte de baptême , que j'ai fait relever sur le registre de la paroisse de Saiut-t.égcr-de-Foucheret.

plusieurs fois ; ses principaux traits appartiennent à rhistoire , dans laquelle on les trouve épars 5 on a peu de détails sur sa vie privée , quMl serait si intéressant de connaître , et les recherches que j^ai faites pour remplir cette lacune ont été en grande partie infructueuses. Il existait pourtant un manuscrit qui m'aurait fourni de précieux matériaux , mais il est égaré ou détruit.

M. Dez , professeur de mathématiques à TEcole militaire , avait recueilli dans un cahier un grand nombre d'anecdotes et de faits intéressans que lui avait racontés son ami , le marquis d'Ussé , qui les tenait de sa mère , fille de Vauban , ou de Vauban lui-même. A la mort de M. d'Ussé , ce cahier , confondu avec plusieurs autres manuscrits de Vauban , devint la propriété de mademoiselle d'Ussé , qui eut une douzaine d'héritiers collatéraux , et Ton n'a pu retrouver ces manuscrits.

On trouve ces renseignemens dans une note inédite , concernant les ouvrages et les papiers du maréchal de Vauban , que M. Dez adressa en 1784 à M. de Villelongue, commandant l'Ecole du génie de Mézières ; cette note contient sur la vie privée de Vauban , et particulièrement sur la manière dont s'écoulèrent les premières années

de sa jeunesse , quelques détails dont je ferai usa {je.

La maison où naquit Vauban ne se distingue en rien des autres maisons du village de Saint- Léger-de-Foucheret; elle se compose d^une seule et grande pièce, d'une petite grange et d'aune écurie : le tout sous un même toit , recouvert en chaume. Elle était habitée, en 1776, par un sabotier , et Test actuellement par un petit propriétaire.

Vauban , n^étant encore âgé que de dix ans , devint orphelin ; son père avait perdu au service sa vie et sa fortune ; le fief de Vauban était sous le séquestre. Le jeune A^auban se trouva sans ressources; ses parens nWaient d'ailleurs pu lui donner aucune éducation , et son enfance s'était écoulée au milieu des jeunes enfans de son village. C'est ainsi que fut élevé le grand Henri au milieu des pâtres des Pyrénées.

Le curé de Saint-Léger-de-Foucheret recueillit le jeune Vauban , lui apprit à lire , à écrire , un peu de mathématiques, et à mesurer grossièrement ses champs. « Il faisait un peu , dit » M. Dez, les fonctions de domestique; il avait » soin du cheval du curé , de son écurie , et se » rendait utile à la cuisine et aux champs. » Le marquis d'Ussé, homme d'esprit, connu par plu-

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sîeurs écrits, aimait à raconter cette circonstance de la vie de son illustre aïeul, qui avait dû surmonter tant de difficultés , étant parti de si bas , pour atteindre au plus haut degré de Féchelle militaire , sans aucun autre protecteur que son mérite.

Le jeune Vauban gémissait en secret du genre de vie qu'une nécessité cruelle le contraignait à mener. Entraîné par des souvenirs et par des exemples de famille , et sans doute aussi cédant à rimpulsion du génie qu'il avait reçu de la nature, il forme le projet d'embrasser la carrière des armes aussitôt qu'il se sentira la force de porter un mousquet. Il s'échappe donc de la maison du curé de Saint-Léger, au commencement de 1 65 1 , lorsqu'il approchait de sa dix-huitième année; et seul , à pied , sans ressources , il traverse la France pour aller s'engager dans le régiment d'infanterie du grand Condé , qui était alors à la tête du parti opposé au cardinal de Mazarin , et qui l'y admit comme cadet.

Condé devinait les hommes î Vauban , peu de tems après son arrivée au régiment , était employé aux fortifications de Clermont ; puis il fut envoyé au siège de Sainte- Menehould, où il servit comme ingénieur. Là , il se fît remarquer des deux camps en traversant la rivière d'Aisne

à la nage , sous le feii de Tennemi , au moment de Tassant ( i4 novembre iG52).

Cette action d'éclat retentit dans le public, et (it parvenir, pour la première fois, de ses nouvelles à sa famille et dans son pays ; car on ignorait ce qnMl était devenu depuis sa fuite de Saint- Léger.

Après le siège de Sainte-Menehould, il entra dans la cavalerie, où il continua à servir activement ; il y reçut sa première blessure.

Si Ton considère Torigine des guerres civiles à la suite desquelles le prince de Condé prit la résolution coupable de porter les armes contre sa patrie dans les rangs espagnols , que Ton se rappelle quelles étaient les idées féodales du tems, que Ton ait égard à la noblesse de sentimens qui fit prendre à Vauban la résolution si hasardeuse de changer le genre de vie qu^il menait chez le curé de Saint-Léger contre la carrière des armes , on sera plus disposé à Fadmirer et à le plaindre qu^à le blâmer.

On manque de détails sur les débuts de la carrière militaire de Vauban ; il est probable qu'il commença d'abord à mener de front Tétude et les armes, ainsi qu'il le lit toujours par la suite. Un ouvrage de fortilication tombé par hasard entre ses mains , la vue des places fortes , peut-

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être les conseils de quelque ingénieur charmé de sa facilité et de son zèle , auront développé son g^énie naissant ; quoi qu''il en soit , ces débuts furent très-extraordinaires. Vauban , si jeune encore, sans appui, sans autre instruction que cette faible instruction élémentaire qu^il devait au curé de Saint-Léger , devient tout à coup ingénieur ; et , ce qui ne se trouve presque jamais réuni dans un si jeune homme, il montre tout à la fois une valeur impétueuse et une grande application à Fétude.

Quels que fussent , d'ailleurs , le mérite et la valeur de Vauban , il ne pouvait acquérir autant de gloire et de célébrité dans les rangs espagnols que s'il eût servi la France : un événement imprévu le rendit à sa patrie j il fut fait prisonnier par les troupes royales (i653), et conduit à Mazarin. Ce ministre , qui le connaissait de réputation , désirait l'attacher au service du roi ; il le fit rentrer en grâce , lui offrit , dans le régiment de Bourgogne infanterie , une lieutenance que Vauban accepta, et l'envoya au siège de Sainte-Menehould ( i653), où il servit sous les ordres du chevalier de Clerville , l'ingénieur le plus renommé de ce tems.

Il coopéra ensuite, mais toujours en sousordre , aux travaux des sièges de Stenay et de

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Clermont , en i 654 î de Landrecies , de Condé et de Saint-Guislain , en i655; de Valenciennes, en i656 ; de Montmédy et de Mardick , en 1657. Il avail été blessé aux sièges de Stenay, de Valenciennes , et quatre fois à celui de Montmédy. Ce fut quelque tems après le siège de Clermont (3 mai i655) qu^il reçut le brevet d'ingénieur, objet de ses vœux.

Dans tous ces sièges , il se fit remarquer par un zèle qui ne se refroidissait jamais, par une valeur brillante , par une présence d'esprit et un calme extraordinaires au milieu des plus grands dangers , par des talens, enfin, qui le classaient au premier rang des ingénieurs français, et qui faisaient présumer que par la suite il les dépasserait tous; et pourtant, il venait seulement d'atteindre sa vingt-quatrième année. Sa modestie égalait son mérite , et sa subordination ;i regard de ses chefs était telle , qu'il n'envisageait dans ses travaux guerriers que leur gloire, celle du corps auquel il appartenait , et surtout celle de sa patrie ; il semblait fuir la célébrité , content du sort qu'il s'était créé : elle vint en quelque sorte le chercher.

Au lieu de consacrer à ses plaisirs les loisirs que lui laissait la suspension des hostilités pendant les quartiers d'hiver , ainsi que le faisaient

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presque tous les jeunes officiers de son âge, Vauban les consacrait à l'étude de son art ; il fit pourtant un voyage à Paris , où il resta trois jours, et pendant ce tems , il commit une étourderie , la seule peut-être qu'il ait eu à se reprocher. Un jour qu'il sortait de dîner avec deux de ses camarades , et qu'il était plus gai que de coutume, il rencontra le convoi funèbre d'un riche financier que l'on conduisait à Saint-Roch. Dans ce tems , on se servait de chaises à porteur, et les cercueils étaient transportés à bras. Vauban saute à califourchon sur le cercueil , et s'adressant aux porteurs : A mon logis , dit-il. Cette scène fit rire le cortège, et jusqu'au curé, qui était homme d'esprit , et qui ne donna aucune suite à celte affaire.

Quelque brillans qu'eussent été les débuts de Vauban dans la carrière des armes , il eût langui sans doute dans les rangs inférieurs s'il ne se fût trouvé , ce qu'assurément il ne cherchait point , un homme puissant qui lui servit de protecteur : cet homme fut le maréchal de la Fer té.

Condé avait deviné Vauban ; le maréchal de la Ferlé , qui le vit servir sous ses ordres dans plusieurs des sièges dont je viens de parler, sut l'apprécier. Peu avant le siège de Valenciennes , il lui donnîi qne compagnie dans son régiment.

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et lui prédit que si la guerre l'épargnait , il monterait aux premiers grades. Quelques années après, il lui lit obtenir une nouvelle compagnie dans un autre régiment , et le tira ainsi de Tétat de gène où le tenait son défaut de fortune. Mais il fit beaucoup plus encore : il le demanda pour diriger les travaux du siège de Gravelines (août i658), place très-forte dont il était chargé de faire le siège , et il lui fournit ainsi le moyen de mettre son mérite en évidence.

Vauban justifia par un brillant succès le choix que le maréchal de la Ferté avait fait de lui , et montra, par d'heureuses, mais légères innovalions, ce que Ton devait attendre un jour de son génie mûri par Texpèrience. Dans la même année , il dirigea les travaux des sièges d'Oudenarde et d'Ypres sous les ordres de Turenne, et avec le même succès ; mais il éprouva un malheur qui aurait pu briser sa carrière , il fut fait prisonnier ; heureusement pour lui , on le renvoya sur parole, et bientôt après il fut échangé.

On remarquera que ce fut un heureux hasard que Vauban ait été employé à des travaux de place et à ceux d'un siège peu de tems après son arrivée au régiment ; que le malheur d'avoir été fait prisonnier, pendant quMl servait sous les drapeaux de Condé, contribua à sa fortune, puisque

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cette circonstance le fit entrer au service de France et lui ouvrit une brillante carrière; qu''il n'est pas commun de trouver des hommes tels que le maréchal de la Ferté, je ne dirai pas qui emploient les hommes de mérite , mais qui les fassent valoir , loin de chercher à s'approprier leurs travaux ; si donc Vauban dut principalement son élévation à son mérite, la fortune y eut aussi beaucoup de part.

L'année 1659 fut particulièrement remarquable par la conclusion du traité des Pyrénées (7 novembre iS&g) , à la suite duquel la France jouit de six années d'une paix interrompue à peine par le siège de Marsal , entrepris à la suite d'un différend avec le duc de Lorraine, et par la malheureuse expédition de Gigeri en Afrique. Vauban, pendant ce laps de tems , développa un nouveau genre de mérite : il se montra aussi habile ingénieur dans les travaux de la paix que dans ceux de la guerre , et non moins remarquable par ses vues et par ses projets que par la manière de les mettre à exécution.

Pendant l'année qui suivit celle où l'on avait conclu la paix des Pyrénées , il épousa , dans le Nivernais , mademoiselle Charlotte d'Aunay , fille de M. d'Aunay, baron d'Epiry, et n'en eut que deux fdles,

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Louis XIV, fatijjué de la tutelle de Mazarin , aussitôt après la mort de ce ministre (9 mars 1661), qui arriva peu après la conclusion du traité des Pyrénées , saisit d'une main ferme les rênes du gouvernement, et montra tout d'abord qu'il possédait le premier talent d'un monarque, celui de connaître et d'employer les hommes. L'administration des forteresses fut partagée en deux grandes directions, qui furent mises dans les attributions de Colbertet de Louvois : le premier, dont le département comprenait les finances, la marine et tous les travaux publics de l'intérieur , avait dans sa direction les places maritimes de l'Océan, depuis Calais jusqu'à Boulogne, celles de la Méditerranée et des anciennes frontières de Picardie, de Champagne, des trois évèchés, de Bourgogne, d'Alsace et de Languedoc; le second, qui était chargé du département de la guerre , eut dans sa direction les places des nouvelles frontières dans la Flandre , l'Artois et le Roussillon.

Cependant , Louis XIV ayant acheté de Charles II Dunkerque (27 novembre 1G62), qu'il avait conquis en 1 658 pour les Anglais, la France posséda alors, entre la mer et la Flandre espagnole , une langue de terre où se trouvaient Boulogne , Calais , Gravelines et Dunkerque ;

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cette dernière ville, étant située à rextrémité de la langue de terre et vis-à-A'is de Fembouchure de la Tamise, avait, sous ces deux rajjports , beaucoup d'importance. Louis résolut delà rendre une des plus fortes places du royaume, et de mettre son port en état de recevoir de gros bâtimens ; il chargea Vauban de faire les projets de ces immenses travaux, auxquels se rattachaient des constructions de canaux , de digues et d''écluses ; et bientôt après , les projets de cet inpénieur ayant été adoptés, de les mettre lui-même à exécution. Vauban fut alors nommé lieutenant-colonel au régiment de la Ferté.

Dunkerque fut la première place forte que Vauban fit construire, et ce fut son chef-d'œuvre ; il est vrai que , pendant Texécution de travaux si considérables , qui durèrent long-tems , il construisit et répara beaucoup d'autres places, et put revoir ses projets.

Ce fut pendant ces six années de paix que Ton commença le canal du Midi , destiné à unir rOcéan à la Méditerranée, entreprise gigantesque dont on s'était occupé pour la première fois sous le règne de François 1", dont on s'occupa encore depuis à plusieurs reprises , et qui ne fut exécutée que sous le règne de Louis-le-Grand. Ce canal, érigé en fief, fut adjugé, ainsi que

Tentreprise des ouvrages, à Riquet, auteur du projet qui fut adopté. Les travaux n^en furent point dirigés par Vauban , ainsi que Tout dit plusieurs des auteurs qui ont parlé de ce célèbre in^jénieur; mais il visita le canal du Midi, six ans après la mort de Riquet, trouva « quec''était )) le plus beau et le plus noble ouvrage de cette )) espèce qui eût été entrepris de son tems » , et rédigea, pour son perfectionnement, un mémoire dont les principales dispositions furent exécutées par la suite.

Les fonctions de Vauban n^étaient d'ailleurs point bornées à celles de son art : Colbert , par exemple , le cbargea de visiter les ports , depuis Dunkerque jusquW Rouen, pour indiquer les réparations et les améliorations qu"'il faudrait y faire, et, en même tems, de recueillir les plaintes et les réclamations du commerce pour les lui transmettre ; c'est ainsi que , pendant ce règne remarquable, on savait tirer parti du génie, loin de vouloir Tenfermer dans une spécialité comme dans une prison.

En 1666 , la France, ayant la Hollande pour alliée, se trouva engagée contre rAnglelerre dans une guerre maritime qui ne dura qu'un an ; et Tannée suivante, dans une guerre continentale contre l'Espagne.

L'armée était divisée en trois corps : Louis , ayant Turenne sous ses ordres, vint commander en personne le principal corps qui opérait en Flandre. Le chevalier de Cler ville avait Finspection de tous les travaux du génie ; Vauban était attaché au corps que le roi commandait. Chargé d'abord de fortifier Charleroi , il fut rappelé pour diriger les travaux du siège de Douai , et il y reçut à la joue une blessure dont on a reproduit la cicatrice dans ses portraits. Il était à peine guéri lorsqu'on lui confia la conduite du siège de Lille , et il s'en acquitta avec une telle habileté , que la place fut prise en neuf jours de tranchée ouverte (27 août 1667) ; c'est de cette époque que date la grande célébrité et la faveur dont il ne cessa de jouir jusqu'à la fin de sa carrière.

Louis, témoin et digne appréciateur de son mérite , le combla d'éloges , le nomma lieutenant de ses gardes ( 2 septembre 1667 ) , ce qui lui donnait le rang de colonel, le gratifia d'une pension de 2,400 fr. et le chargea des travaux à exécuter dans les places de la Flandre. Le plus important de ces travaux , après ceux de Dunkerque, était la construction d'une citadelle à Lille; Vauban était chargé tout à la fois d'en rédiger les projets et de les mettre à exécution :

désormais , sa vie publique appartient à Thisloire.

La paix d^ Aix-la-Chapelle (2 mai 1668) mit fin à cette {juerre , qui n'avait duré qu'un an : Louis rendit la Franche-Comté , mais conserva ses conquêtes dans les Pays-Bas ; Vauban continua à diriger les travaux des places dans la Flandre. Il s'appliquait surtout à perfectionner les manoeuvres d'eau , à tenir les fossés secs ou pleins à volonté , à y former des chasses ou torrens artificiels et à saisir les moyens de créer des inondations. A Lille, il ménagea , entre la citadelle, l'inondation et la place, de vastes terrains inaccessibles, où la garnison peut camper, faire paître ses bestiaux et cultiver des légumes.

Vauban avait été nommé gouverneur de la citadelle de Lille aussitôt que cette forteresse eut été ébauchée (1668), et Louis ayant témoigné le désir d'avoir le plan en relief de Lille et de sa citadelle , Vauban le fit exécuter , ainsi que celui de plusieurs autres places. On réunit ces plans dans la galerie du Louvre, où le monarque français se plaisait à les visiter ; telle fut l'origine de cette belle collection de plans en relief des places fortes de France qui se trouve actuellement dans l'hôtel des Invahdes.

Sous le règne de Louis XIV , les troupes fu-

lent souvent employées à des travaux d''utilité publique pendant les loisirs de la paix; mais nulle part elles ne reçurent cette destination sur une aussi grande échelle et avec autant de succès qu^alors à Dunkerque. Trente mille hommes étaient employés aux travaux; chaque jour, trois corps de dix mille hommes chacun se succédaient sur les ateliers ; ils s^ rendaient en armes à un signal donné par le canon , les quittaient pour remplir leur tâche et les reprenaient pour retourner au camp.

Vauban fut distrait pendant quelque tems de ces travaux par Louvois , qui , chargé d'une mission importante près du duc de Savoie, le prit avec lui (1771) et lui fit faire des plans pour fortifier Verrue , Verceil et Turin , plans qu'il donna au duc ; Vauban retourna ensuite en Flandre. Ce fut au milieu de ces occupations, et à la sollicitation de Louvois, qu'il rédigea , en 1669, pour l'instruction de ce ministre, son premier ouvrage sur l'attaque des places {a).

La guerre qui éclata en 1672 vint l'arracher à ses travaux ; les historiens en ont attribué la principale cause aux blessures que les HoUan-

(a) Mémoire pour servir d'instruction dans la conduite des sièges. Ce mémoire fut imprimé pour la première fois à Leyde , en 1740.

tlais avaient faites à Tamour-propre d'un jeune roi , fier do sa puissance et de ses victoires. Louis, ayant pour alliés TAngleterre, révêque de Munster et Télecteur de Colo{jne , déclara la guerre aux Hollandais (7 avril 1672), et les ayant pris au dépourvu , envahit presque tout leur territoire avec une grande rapidité; il commandait son armée en personne , et avait sous ses ordres Turenne , Condé , Luxembourg et \'auban ; le chevalier de Clerville , vieux et infirme , ne fit point celte campagne.

Depuis cette époque, pendant trente-cinq ans que vécut encore Vauban, on ne compte que dix années de paix. La carrière de ce célèbre ingénieur ofl're cette particularité remarquable, que la paix ne fut pas moins laborieuse pour lui que la guerre ; sa vie jiublique a été résumée en peu de mots par les historiens : il a coopéré à cinquante-trois sièges, dans la plupart desquels il a dirigé en chef les travaux ; il s'est trouvé à cent quarante actions de vigueur et a été blessé huit fois ; il a fait construire trente-trois places neuves («) , et il a réparé , amélioré ou perfectionné

[a) On trouve dans Y Histoire du Corps du génie, par AUcnl, noie (10), la nomencialiirc des sièges hùls par Vauban, el des places neuves qu'il a fail coustruirc, ainsi que la liste de ses ouvrages imprimés et inédits. L'ouvrage de M. AUeul, qui jouit d'une réputation mérilée, m'a été fort utile.

par de nouveaux ouvrages trois cents places anciennes. On peut ajouter qu'admis dans le conseil du roi et consulté souvent par le monarque et par ses ministres , il eut beaucoup d'influence sur les décisions qui furent prises dans plusieurs circonstances importantes , et qu'il se montra véritablement homme d'état.

Je n'entreprendrai point de raconter tous les faits militaires de la carrière de Vauban , ni de parler de tous les travaux qu'il a fait exécuter ; je ne parlerai que de ce qui présentera des circonstances propres à faire ressortir son caractère et son genre de mérite, à faire connaître l'homme enfin ; car c'est là principalement ce que je me propose. Je suivrai l'ordre des tems.

Le siège de Maestricht (iGyS), place trèsforte, fut particulièrement remarquable dans les fastes de l'art militaire par les perfectionnemens que Vauban y apporta aux attaques. Les officiers-généraux de jour ne furent plus chargés de la conduite de la tranchée; on réduisit leurs fonctions au commandement des troupes , à protéger les travailleurs et à repousser les sorties. Vauban fut chargé seul de la direction des travaux, et ne reçut d'ordres que du roi. Jusqu'alors, on n'avait suivi, pour attaquer les places, aucune marche régulière; à Candie, les

Turcs avaient couvert le terrain de tranchées,

mais conduites et exécutées sans art.

Vauban donna aux travaux une direction nouvelle qui a toujours été imitée depuis ; il imagina les parallèles , élargit les tranchées , substitua aux attaques de vive force des moyens d'art moins meurtriers , et qui conduisaient pourtant plus sûrement et plus promptement au résultat. Maëstricht capitula après avoir soutenu treize jours seulement de tranchée ouverte. Louis XIV s^exprime ainsi qu'il suit en parlant de ce siège (or) : « On allait vers la place quasi en » bataille, avec de grandes lignes parallèles, qui » étaient larges et spacieuses; de sorte que , par » le moyen des banquettes qu'il y avait, on pou- » vait marcher aux ennenn's sur un grand front. )> Le gouverneur et les officiers qui étaient de- )) dans n'avaient rien vu de semblable, quoique )) Fargeaux se fût trouvé en cinq ou six places » assiégées, mais où l'on avait été par des boyaux » si étroits , qu'il n'était pas possible de tenir » dedans à la moindre sortie. » Les succès éclatans qu'avait obtenus Louis excitèrent la jalousie des puissances voisines; l'empereur d'Alle-

(o) Mémoires originaux de Louis XIV, écrits de sa main, et recueillis par le maréchal de yoaillcs , 3 vol. iii-folio; Manuscrits (le la Bibliothèque royale.

magne et le roi d'Espagne se réunirent aux Hollandais (lôjS), et bientôt après ses alliés Fabandonnèrent (1674) ; il se trouva réduit à ses propres forces , et contraint sur plusieurs points de garder la défensive. Néanmoins, malgré Tinfériorité de ses forces , ses armées , commandées par des hommes tels que Turenne et Condé , que secondait Vauban , conservèrent leur supériorité; jamais la valeur française ne brilla d'un plus vif éclat.

Vauban, à cette époque, se jeta dans Oudenarde, que le prince d'Orange investit et assiégea ; mais Condé lui en fit bientôt lever le siège (21 septembre 1674)- De toutes les places dans lesquelles Vauban s'est jeté , Oudenarde est la seule qui ait été attaquée. Vauban fut alors nommé brigadier , et deux ans après maréchal-decamp.

Immédiatement après la levée du siège d'Oudenarde , Condé , pensant que les ennemis projetaient d'assiéger Bergues, y envoya Vauban , qui courut un grand danger en s'y rendant. Un parti l'attaqua dans La Bassée , tua ou prit une partie de son escorte, blessa un neveu de son nom qui lui tenait lieu de fils , cassa le bras à un palefrenier qui lui menait un cheval de main, et fit prisonnier son secrétaire.

28 MliLANGES.

Aux sièges de Condé, de Bouchain, et d'Aire (167G), où il reçut une blessure, mais surtout à celui de \'alencienncs (1677), il perfectionna sa nouvelle méthode d'attaquer les places. On avait été jusqu'alors dans Tusage de choisir la nuit pour donner les assauts et pour faire des attaques de vive force; au siège de Valenciennes, Vauban proposa d'exécuter en plein jour l'attaque projetée d'un ouvrage à couronne; les maréchaux de Luxembourg , de Schomberg , de Lorge <, d'Humières et de la Feuillade, Louvois, Monsieur, le roi même, furent d'un avis contraire; mais Vauban ayant ramené le roi à son opinion, l'attaque en plein jour fut résolue (17 mars 1677). Elle réussit au delà de ses espérances; non-seulement l'ouvrage fut enlevé, mais en poursuivant les défenseurs , on pénétra dans son réduit, puis dans la place, dont on s'empara. Depuis cette époque, les assauts se donnent ordinairement le jour, et il en résulte effectivement des avantages qu'il serait hors de mon sujet de développer ici.

Valenciennes pris, on attaqua aussitôt Cambrai , dont le corps de place ne tint que neuf jours ; la citadelle opposa plus de résistance, et le talent de Vauban pour Fattaque des places s'y manifesta avec encore plus d'éclat. A Valen-

ciennes , on avait pris pour témérité ce qui n'était que prudence et connaissance du cœur humain; on se trouvait donc porté à entreprendre de nouvelles actions de vigueur. Dans cette disposition des esprits , on propose de donner l'assaut à une demi-lune ; Vauban combat cette opinion ; il ne trouvait pas les travaux assez avancés pour que Ton pût tenter cette entreprise avec des chances suffisantes de succès. Néanmoins Louis fît donner Tassant , et la demilune fut enlevée; mais on ne pouvait y communiquer qu'à découvert : le feu de la place avait encore beaucoup de vivacité ; on fit de grandes pertes, et l'on ne put s'y maintenir. Vauban l'attaqua alors par les procédés de l'art , ne perdit que trois hommes pour s'en emparer, et s'y maintint. « Une autre fois je vous laisserai faire » , dit le monarque. Jusqu'alors on avait employé habituellement la mine pour faire brèche, et le canon par exception seulement ; Vauban , au contraire , employa habituellement le canon à cet usage , et n'y employa plus la mine que par exception. Il commença au siège de la citadelle de Cambrai à donner cet exemple.

Cependant Louis, courroucé de la résistance des assiégés, propose de donner l'assaut et de ne point faire de quartier à la garnison ; Vauban

3o MÉLANGES.

seul ose combattre cette proposition , comme contraire aux lois de la guerre : « J^iimerais » mieux ^ Sire, ajouta-t-il, avoir conservé cent » soldats à votre majesté que d'en avoir ôté trois » mille aux ennemis. )> Louis, naturellement généreux, revint à son caractère, et reçut la citadelle à capituler.

L'année suivante , au siège d'Ypres , où Ton n'était point pressé par le tems, on voulait donner Tassaut avant que d'avoir couronné le chemin couvert : a Vous y gagnerez un jour , dit ») Vauban , et peut-être y perdrez mille liom- » mes. » Son avis fut suivi; le lendemain on couronne le chemin couvert et la place se rend.

Les nouvelles méthodes de Vauban accéléraient la reddition des places, tout en ménageant le sang des soldats; aussi possédait-il au plus haut degré leur confiance et leur attachement. Je ne puis mieux faire connaître à quel point ses talens étaient appréciés qu'en rapportant ce que Louvois écrivait au maréchal d'Humières, qui l'avait demandé et obtenu pour diriger le siège de Saint-Guislain , alîn qu'il ne souftVit pas que Vauban s'exposât et conduisit la tranchée. « Sa » Majesté, lui dit-il , vous recommande fort sa

» conservation Vous savez quel déplaisir le

» roi aurait s'il lui éirrivait accident. »

MÉLANGES. 3i

La lutte que soutenait la France depuis sept années se termina par les glorieux traités de paix de Niniègue (1678-1679) («) , qui lui firent acquérir la Franche-Comté , et plusieurs places et pays importans , en Flandre , en Lorraine , et sur le Rhin.

Pendant cette guerre, Vauban éprouva un chagrin cuisant : il perdit ce neveu de son nom , qui lui tenait lieu de fils , jeune ingénieur , âgé seulement de vingt-deux ans, auquel il avait servi de père et de mentor , et qui se montrait digne de marcher sur ses traces ; la guerre Pavait épargné ; il se noya dans TEscaut , où il était allé se baigner. Vauban reporta ses affections sur son cousin Dupuy-Yauban [b) , qui

(a) Le premier traité fut conclu avec la Hollande, le 10 août 1678; le second avec l'Espagne , le 17 septembre de la même année ; le troisième avec l'empereur et l'Empire , le 5 février 1679 ; le quatrième avec l'électeur de Brandebourg et quelques autres princes, le 29 juin suivant.

(&) Antoine L"^ prestre , comte de Vauban , neveu , à la mode de Bretagne (c'est-à-dire cousin issu de germain), du maréchal de Vauban , ditMoréri dans son Dictionnaire , connu sous le nom de Dupmj-Vauban , naquit en 1654. Il commandait le génie de la place de Lille en 1708 , pendant la mémorable défense qui immortalisa Boufflers; et, en 1710, il soutint dans Béthune, dont il était gouverneur, quarante-deux jours de tranchée ouverte; ce fut son principal titre de gloire. Il fut fait lieulenant-général en 170i, et mourut en 1731 , à Béthune. Son père, deux de ses frères, deux oncles et onze cousins germains ou issus de germains moururent an

3a MÉLANGES.

suivait aussi la carrière des armes dans le corps du {^énie.

Le chevalier de Clerville avait terminé son utile carrière deux mois avant les traités de paix de Nimègue ; il passait , sous Mazarin ^ pour le premier ingénieur de l'Europe, et il aurait obtenu plus de célébrité s^'l n'eût eu pour précurseurs de Ville et Pagan , et ^^auban pour successeur. La charge de commissaire-général des fortifications , vacante par sa mort , fut donnée à Vauban , qui la refusa d'abord à cause des relations nombreuses qu'elle contraignait d'avoir avec Louvois et Colbert, motif qui Teùt fait rechercher de tant d'autres : mais Louis lui imposa, comme devoir, ces fonctions, qu'il confiait à son mérite; et Vauban, par sa franchise, sa loyauté, et l'autorité de son caractère, parvint à conquérir l'estime des deux ministres rivaux.

Dès lors , aucun des travaux importans de l'arme du génie ne s'exécuta plus que d'après ses plans, ses tracés sur les lieux mêmes, et que sous sa haute direction ; et jamais ils n'avaient été plus importans qu'ils le furent alors. Les places fortes jouaient un grand rôle, puisque les armées ne s'avançaient qu'après s'en être

cliamp (l'iionnour sous le rh^nc do Louis XIV; il ne resia de celle famille que la po5léril*5 de Dupuy-Vauban , qui subsiste encore.

emparé ; Louis , dont Colbert avait mis les finances dans un état prospère , faisait donc construire de nouvelles places sur ses frontières , et réparer les anciennes , ou augmenter leur force par Taddition de nouveaux ouvrages.

Les ingénieurs n'étaient point alors chargés des fortifications seulement, ils Tétaient aussi des ports , des canaux , et de divers autres travaux encore. Ainsi , par exemple , Vauban fit construire Taqueduc de Maintenon , et exécuter de nombreux travaux dans les ports ; les plus considérables furent ceux du port de Toulon , qui avaient été commencés par le chevalier de Clerville , et ceux du port de Dunkerque , qui n'avait été jusqu'alors abordable qu'aux bateaux pêcheurs , et qu'il mit en état de recevoir des vaisseaux de quarante canons. On y vit réunis : l'escadre de Jean Bart , si redoutable aux Anglais: des niiées de corsaires, fléau de leur commerce , et ces galiotes à bombes , inventées par Renau , avec lesquelles Duquesne châtia Alger. On emploie encore aujourd'hui les procédés de détail dont Vauban fut l'inventeur dans les constructions importantes, et il introduisit dans l'exécution des travaux, et dans la dépense qu'ils exigeaient , un tel ordre çt une tellç économie j

que depuis on n"'a pu rien faire de mieux que de

l'imiter.

Louis ne se contenta pas de récompenser les services de Vauban par un rapide avancement et par les honneurs dont il le combla, il y ajouta de nombreuses gratifications, mais qui ne Tenrichirenl point; car il était bienfaisant, et, se rappelant ses débuts dans la carrière des armes , il saisissait avec empressement l'occasion de secourir les jeunes officiers que le défaut de fortune tenait dans la gêne. Néanmoins , avec ses économies , ou avec la fortune de sa femme , il put affranchir le petit fief de Vauban , et acheter dans la commune de Bazoches , où il est situé , une propriété sur laquelle il fit bâtir un château, sinq^le , mais commode , qui prit le nom de Bazoches.

Il semble que les occupations du service auraient dû absorber tout son tems ; cependant il s'occupait d'économie politique, particulièrement de projets pour établir de nouvelles communications par un système de canaux, et des moyens de changer le mode de perception des impôts pour soulager la misère du peuple, Jl était dévoré du besoin d'être utile ; c'était chez lui une passion qui ne se refroidit jamais, et qui le possédait à un tel point que, pendant ses nom-

MÉLAî^GES. 35

breux voyages, il preuait des renseignemens sur tous les pays qu^il traversait , considérés dans leurs habitans , leur sol , leur industrie et leurs rapports avec le gouvernement. Il se croyait débiteur de quiconque avait rendu service au public ; on cite tel intendant qu'il ne connaissait point , et auquel il avait écrit pour le louer d'avoir créé un établissement utile, qu'il avait visité en traversant sa province. C'était surtout dans sa solitude de Bazoches qu'il méditait et qu'il écrivait sur ces matières ; mais on conçoit qu'il pouvait bien rarement l'habiter : l'homme public disparaissait alors pour ne laisser apercevoir que l'homme privé, bon époux, bon père, charitable aux malheureux.

Pendant une apparition que Vauban fit à Bazoches, lorsqu'il était déjà à la tête de l'arme du génie , il voulut revoir Saint-Léger-de-Foucheret , et s'y rendit avec quelques personnes. Il leur montra la chaumière où il était né, s'entretint familièrement avec plusieurs compagnons de son enfance, rappela à une vieille femme qu'elle avait souvent partagé son époigne (a) avec lui lorsqu'il était enfant , et lui donna une bourse pleine d'or : le souvenir de cette visite de Vauban

(a) Petite galette , d'une livre environ , que les femmes faisaient pour leurs enfans.

s^est conservé par tradition, jusqu'à ce jour, chez les habitans du villajje de Saint-Léçer.

Sa haute fortune ne Tavait pas enorgueilli ; son ame ne connaissait pasTenvie, et Famourde son pays fut sa passion dominante. On rapporte que , pendant la guerre qui venait de se terminer , Cohorn (a) , le plus célèbre ingénieur de ce tems après Vauban , mécontent du prince d'Orange, vint demander du service en France, et que Vauban, ayant été consulté, conseilla de Taccueillir ; mais que le prince d'Orange , instruit que son meilleur ingénieur allait le quitter , fît arrêter sa femme et ses enfans , et , joignant des bienfaits à cette violence , le retint à son service.

Cependant Louis XIV employait activement la paix à se préparer à la guerre, et ayant acquis sur les autres puissances de l'Europe une supériorité telle qu'acnés ne pouvaient lui résister qu'en se coalisant , il gardait à leur égard peu de ménagemens , et manifestait par sa conduite que ses projets ambitieux n'avaient point atteint leur terme.

Il décida impérieusement les points que les

(a) Minoi, Hongrois d'origine, plus connu sous le nom de baron de Cohorn, s'tHail exilé, jeune encore, d'une patrie où son père, ayant pris pari aux discordes civiles, avait porté sa tétc sur l'ccharaud.

traités de Nimègue avaient laissés indécis ou remis à Tarbitrage de diverses puissances ; ce fut ainsi qu'il réunit à la France les fiefs et terres démembrés des trois évêchés et de TAlsace, et qu'il s'empara de Hombourg et de Brinche. La possession de Pignerol et de Casai, dont il fit réparer et augmenter les fortifications , lui permettait de faire pénétrer ses armées en Italie; celle de Fribourg, sur la rive droite du Rhin, lui facilitait l'entrée en Allemagne. Strasbourg, ville libre, avait livré plusieurs fois le passage du Rhin aux impériaux ; il résolut de s'en emparer, se prépara secrètement à en faire le siège, et l'investit inopinément ; les magistrats, surpris, ouvrirent leurs portes aux Français (3o septembre 1681), et Louis fit ajouter aux fortifications de cette ville une citadelle et le fort de Kelil, sur la rive droite du Rhin , afin de s'assurer un passage pour pénétrer en Allemagne ; Vauban fut chargé de diriger ces travaux. Ces entreprises alarmèrent les puissances voisines de la France; la Hollande , l'empereur , l'Espagne , la Suède , et les cercles les plus exposés de l'empire, firent pour s'y opposer une ligue qui fut signée le jour même de la prise de Strasbourg; ils n'osèrent d'ailleurs agir , et se contentèrent de murmurer et de se plaindre.

Peu de tems après roccupation de Strasbourg, et sur le refus de TEspa^jnc de lui donner des équivalens pour le duché d^Alost , Louis fit investir Luxembourg- (1682), mais ne donna point de suite à cette démonstration ; Tannée suivante, et par le même motif, il pénétra en Belgique, et investit de nouveau Luxembourg. L'Espagne, par suite de ces hostilités, lui déclara la guerre (26 octobre i683), et dès lors le momarque français ne garda plus aucun ménagement.

Le célèbre Colbert mourut cette année (6 septembre i683), âgé de soixante-quatre ans seulement ; lui et Vauban furent les principaux instrumens des conquêtes de Louis XIV : le premier en lui procurant de l'argent par Tordre qu'il mit dans les finances, le second en prenant les places avec une promptitude inconnue jusqu'alors.

Cependant l'Espagne supportait seule tout le poids de cette guerre. L'empereur, accablé alors par les Turcs, qui assiégeaient sa capitale (octobre i683), ne pouvait la secourir; ses autres alliés , meurtris encore des coups que leur avait portés Louis dans la dernière guerre , n'osèrent s'y décider. Les maréchaux d'Huraières et de Créqui commandaient l'armée française; Vauban

MÉLANGES. Sg

dirigeait les travaux des sièges. On s'empara rapidement de Courtray et de Dixmude dans le mois de novembre ; et Tannée suivante, aussitôt que le retour de la belle saison le permit , on commença le siège de Luxembourg. Crèqui commandait devant cette place, qui avait été réputée jusqu'alors imprenable , et dont le seul front accessible était taillé dans le rocher ; Louis, qui s'était rendu à l'armée, en couvrait le siège, ayant sous ses ordres le maréchal de Schomberg. Vauban s'y surpassa; il inventa les cavaliers de tranchée et porta sa nouvelle méthode d'attaquer les places à un point de perfection qui n'a pas été dépassé depuis , en ce qui concerne les travaux du génie proprement dits. Dans le courant de ce siège, il courut un grand danger : une nuit que, soutenu par des grenadiers couchés ventre à terre, il s'avançait silencieusement pour reconnaître la place , il fut découvert par les assiégés, et allait essuyer une décharge, lorsqu'il fit signe de la main de ne pas tirer , et continua de s'avancer comme s'il eût été un des leurs ; il atteint ainsi les palissades du chemin couvert , qu'il examine , puis il se retire lentement. Sa présence d'esprit le sauva et lui procura le moyen de reconnaître la place mieux qu'il ne pouvait l'espérer. On employa pour la première

4o MÉLANGES.

fois, à ce siège, une compagnie de mineurs créée sur la proposition de Vauban et par ses soins. Luxembourjj capitula après avoir soutenu vin{j;t-quatre jours seulement de tranchée ouverte. L^Espagne, trop faible pour se mesurer seule avec la France, signa à Ratisbonne (i o août 1684) une trêve de vingt ans, à laquelle accédèrent ses alliés. Louis conservait, pendant la durée de cette trêve , Luxembourg , Strasbourg , et les divers pays qu^il avait réunis à ses états depuis les traités de Nimègue : cette époque fut celle de sa plus grande prospérité. La paix ne pouvait d'ailleurs être de longue durée; ce monarque avait trop humilié plusieurs de ses voisins par ses conquêtes , et les avait tous traités avec trop de fierté , pour qu'ils ne prissent pas les armes contre lui aussitôt qu'ils croiraient pouvoir le faire avec quelques chances de succès.

La guerre terminée, Vauban reprit avec une activité nouvelle les travaux auxquels il s'était livré jusqu'alors pendant la paix ; le plus important de ces travaux fui la construction de la place de Landau , où il apporta au système bastionné , qu'il avait toujours employé jusqu'alors, d'importantes et utiles modifications.

Peu de tems après la trêve de Ratisbonne, Louis , mal conseillé , révoqua l'édit de JNantes,

MELANGES. 4i

(22 octobre i685), mesure funeste qui donna naissance à une émigration et à une guerre civile , excita la haine des nations protestantes contre la France, et fut nuisible à son commerce. Des corps entiers d^émigrés se formèrent chez les étrangers , et parmi eux se trouvèrent quelques ingénieurs , élèves de Yauban («) , qui firent connaître et les places fortes de la France et les méthodes de ce grand ingénieur pour attaquer les places, car jusqu'alors elles nVvaient encore été pratiquées qu'yen France. Aussi les Français , depuis qu'ails suivaient ces nouvelles méthodes , prenaient-ils les places en beaucoup moins de tems que leurs adversaires ; et ce ne fut, malgré Témigration d'ingénieurs français, que pendant la guerre de la succession que les méthodes de Vauban leur devinrent familières. Non seulement Vauban était opposé à la révocation de Fédit de Nantes , mais plus tard il osa proposer à Louis de le remettre en vigueur.

Cependant Guillaume prince d'Orange, stathouder de Hollande , l'empereur , le roi d'Espagne , le roi de Suède , le duc de Savoie , l'électeur de Bavière, les ducs de Brunswick et

(a) Le vieux Schomberg pril du service en Hollande; Goulon , l'un des élèves les plus distingués de Vauban, se réfugia chez l'empereur, qui le fit officier-général et chef de ses ingénieurs.

4a MÉLANGES,

de Hanovre, et tous les petits princes du Rhin, par les raisons prccédemment développées, s^occupèrent à Au{]fsbourg de former contre Louis une confédération qui prit le nom de ligue d'Augsbourg ; ce projet, dont Guillaume était Ta me , reçut son exécution à Venise (1687) , où se réunirent , sous prétexte des plaisirs du carnaval , les confédérés ou leurs envoyés. Ils se j)réparèrent dès lors à la guerre, mais lentement , excepté la Hollande , qui pressait ses arméniens.

Louis XIV se décide à les prévenir , et la guerre éclate de nouveau; il conservait la supériorité que lui donnaient des armées aguerries et long-tems victorieuses, composées de troupes qui suivaient des méthodes de guerre supérieures à celles des troupes ennemies , et un corps incomparable d'ingénieurs formé dans les sièges mêmes , sous les yeux et par les soins de Fimmortel Vauban ; mais ses finances étaient délabrées et sa population militaire fort diminuée. Il envoie donc en Allemagne une armée commandée par le Dauphin , qui avait sous ses ordres le maréchal de Duras, Catinat et Vauban, récemment nommé lieutenant-général (24 août 1G88); cette armée investit Philisbourg, place environnée de marais qui la rendaient très-forte.

et en commença le siège dans les premiers jours d'octobre. Vauban , indépendamment des difficultés du terrain , fut contrarié par un tems pluvieux et par Tardeur des officiers et des troupes , qui pensaient que des actions de vigueur abrégeraient le siège ; mais lui , convaincu qu'il ferait verser des flots de sang pour n'obtenir que des succès douteux, affligé, mais inébranlable, continua à procéder méthodiquement , consacrant ainsi par ses exemples cette maxime belle et vraie, qu'il inséra depuis dans son Traité de V Attaque des places {ci) : que la précipitation dans les sièges ne haie point la prise des places , la recule souvent , et ensan' glante toujours la scène.

Les meilleurs ingénieurs ayant été tués ou blessés , Vauban , contraint de les suppléer , même pour l'exécution de travaux de détail , s'exposait beaucoup. <c Dieu nous le conserve, » écrivait à Louvois un des généraux; car il » n'y a que lui capable d'approcher une place » comme celle-ci. » Ce fut à ce siège qu'il inventa une nouvelle manière d'employer l'artillerie , ce qui acheva de donner à l'attaque sur la défense un ascendant qu'elle a toujours con-

(a) Traité de l'Attaque des places , par le maréchal de Vauban ; nouvelle édition, par M. Augoyat, page 263. Paris, 1829.

serve depuis ; elle consistait à tirer avec des charfjes plus faibles et sous un angle plus grand, d^où il résultait que le boulet, animé de moins de vitesse, faisait plusieurs bonds après avoir touché la terre une première fois, et que, décrivant une courbe plus élevée au dessus du sol , il franchissait facilement les parapets : ce genre de tir fut appelé tir à ricodiet. On plaçait les batteries qui Texécutaient sur le prolongement des faces ; les boulets , par leurs bonds successifs , y causaient alors de grands ravages , en tuant les défenseurs et en brisant le matériel d'artillerie. LVmploi de ce nouveau procédé, malgré les heureux résultats qu"'il produisit, ne fut d^iilleurs qu'Hun essai; mais Vauban, ainsi que nous le verrons, lui fît bientôt atteindre toute la perfection dont il était susceptible.

Philisbourg capitula après avoir soutenu vingt-deux jours de tranchée ouverte ( 29 octobre 1788). L\irmée qui en avait ûut le siège, sur vingt-cinq mille hommes dont elle était composée, n'eut que six cents hommes tués et douze cents blessés ; mais sur quarante ingénieurs qui assistaient à ce siège, dix y périrent et quator/.e furent blessés. Louis , dans une lettre écrite de sa main , témoigna ainsi sa satisfaction à Vauban : u Vous savez, il y a long-

)) tems, dit-il, ce que je pense de vous et la )) confiance que j'ai en votre savoir et en votre )) affection ; croyez que je n'oublie pas les ser- » vices que vous me rendez, et ce que vous avez )) fait à Philisbourgf m'est fort agréable. Si vous » êtes aussi content de mon fils qu'il l'est de » vous , je vous crois fort bien ensemble; car il )) me paraît qu'il vous connaît et vous estime » autant que moi. Je ne saurais finir sans vous » recommander absolument de vous conserver )) pour le bien de mon service. )>

Philisbourg pris , on assiégea les places de Manheim et de Franckental; au siège de la première , on employa de nouveau , et avec succès, des batteries à ricochet ; la seconde résista à peine.

Louis , pour reconnaître les services de Vauban d'une manière plus éclatante encore que par des éloges , lui donna quatre pièces de canon à choisir dans les arsenaux des places dont on venait de s'emparer. Vauban renouvela alors la demande qu'il avait déjà faite pour que l'on formât des compagnies de sapeurs principalement destinées aux travaux des sièges ; il adressa même à Louvois un projet de formation , mais qui ne fut mis que plus tard à exécution.

Pendant le cours de cette guerre, Vauban di-?

rigea encore quatre sièges , ceux de Mons , de

Namur, de Charleroi et d'Ath. Celui de Mons

se lit sous les yeux du roi (9 avril 1691 ) avec

succès, et n^ollrit d'ailleurs aucune circonstance

extraordinaire.

Le siège de Namur , que Ton entreprit Fannèe suivante (juin 1692), fut un des jdIus remarquables du règne de Louis XIV j ce monarque y assista, avec une partie de sa cour, ayant Boulllers sous ses ordres : Cohorn , le Vauban des Hollandais , dirigeait la défense. On fit d'abord le siège de la ville , qui ne présenta que des dilHcultès ordinaires ; il n'en fut pas ainsi de la citadelle. Bâtie sur des rochers que baigne la rive droite de la Sambre , elle ne pouvait être attaquée que par les hauteurs situées entre cette rivière et la Meuse, et, de ce côté , en y comprenant le fort Guillaume nouvellement construit par Cohorn , il fallait forcer six enceintes pour s'en rendre maître ; le terrain sur lequel on était contraint de conduire les attaques était ou du rocher , recouvert de peu de terre , ou des prairies, marécageuses en quelques endroits. Tous ces obstacles furent surmontés avec une promptitude qui dépassa les espérances ; la valeur brillante des troupes , qu'anima plusieurs fois la présence du roi et de son fils , seconda

admirablement les savantes dispositions de Vauban. Une circonstance remarquable donna encore plus d'éclat à ce siège mémorable, et accéléra la reddition de la forteresse. Le fort Guillaume , cerné tout-à-coup pendant que Cohorn s^ trouvait , par une double sape que Vauban conduisit la nuit entre ce fort et la citadelle , succomba bientôt ; Cohorn y fut fait prisonnier avec son régiment ; Vauban lui offre son logement et sa table, mais Cohorn, sans répondre , détourne les yeux et s'éloigne.

Vauban, comme dans plusieurs des sièges précédens , eut à lutter contre Topinion des généraux et des troupes, qui pensaient que des actions de vigueur abrégeraient la durée du siège , et même contre les murmures des courtisans, que ce genre de vie fatiguait; mais, soutenu par le roi , il fut inébranlable , et ne conseilla d'actions de vigueur que quand il les jugea utiles. Louis l'admit à sa table pendant le siège, distinction qu'il n'accordait ordinairement qu'à la haute naissance. Tel fut le siège deNamur; il ne coûta que sept jours de tranchée devant la ville , vingt-deux jours devant la citadelle , et les pertes des assiégeans furent beaucoup moindres que celles des assiégés.

Ce fut à la suite de cette campagne que

Louis XIV institua Tordre de Saint-Louis, « le » premier, dit rhistoriofjrnphe de cet ordre, » qui ait été uniquement créé pour être la ré- » compense et la marque de la valeur, des » services et des talens militaires » , et c^est à Vauban que Ton attribue la première idée de cette institution ; il fut Tun des sept grand'croix nommés :i la création de Tordre.

A Cliarleroi (octobre 1 6g3) , Vauban déploya le même talent que dans les sièges précédens ; ce fut la première fois qu''il attaqua une place qui était son ouvrage.

L^année suivante , il fut envoyé pour commander en Bretagne , afin de mettre en état de défense les ports et les côtes que menaçaient les Anglais; ils osèrent débarquer dans la baie de Camaret (18 juin 1694); Vauban les attaque aussitôt , et tue ou prend tout ce qui était débarqué.

Je ne saurais me dispenser de dire quelques mots du siège de Namur , que fit, en juillet et août 1695, le prince d"'Orange ayant Coliorn pour diriger les travaux ,et une artillerie beaucoup plus nombreuse que celle dont s^étaient servis les Français au siège de 1692. Au premier siège, la ville avait tenu sept jours de tranchée, la citadelle vingt-deux, les assiégés avaient

perdu près du double des assiégeans ; au second , la ville tint vingt-trois jours , la citadelle trentetrois, et les assiégeans au contraire perdirent plus du double des assiégés. Vauban, avec moins de moyens, et tout en ménageant le sang des hommes , s^empara de la place plus promptement que Cohorn , qui avait consommé beaucoup plus de munitions , multiplié les assauts y et fait verser beaucoup plus de sang. Cette comparaison, sans détruire le mérite de Cohorn , fait ressortir toute la supériorité de Vauban. Le dernier siège que dirigea Vauban, pendant cette guerre, fut celui d'Ath (mai 1697), place qu'il avait fait construire dans sa jeunesse; il y servit sous les ordres de Catinat, dont il fut Fami. A ce siège, Vauban porta le tir à ricochet à un degré de perfection qui n'a pas été dépassé depuis. Aucun siège n'avait encore coûté aussi peu, et dans aucun la force n'avait eu moins de part , ni l'art davantage ; cinquante soldats seulement furent tués et cent cinquante blessés, quoique la place eût soutenu quatorze jours de tranchée; un seul ingénieur périt ; sept autres , au nombre desquels se trouvait Vauban , reçurent des blessures. Le nouvel art d'attaquer les places fut dès lors fixé , et n'a éprouvé depuis aucun changement important. Les ingénieurs

5o MÉLANGES.

citent le siéçe cVAth comme un modèle à étudier et à imiter.

La lassitude des puissances belli{jérantes , qui toutes , et surtout la France , avaient {jrand besoin de repos, fut la principale cause des traités de paix de Riswick {a) , qui rendirent la paix à TEurope. Louis conserva Strasbourjj, mais il perdit ce qu'il possédait sur la rive droite du Rhin, et plusieurs autres places de la Flandre, entre autres Luxembourg.

Vaubau , après la paix de Riswick, parcourut les frontières de la France, et indépendamment des travaux quMl faisait exécuter , rédigea de nombreux projets , non seulement sur des objets relatifs à son art, mais encore sur d'autres matières, lorsqu'il croyait que leur exécution pouvait être utile au commerce , à l'agriculture, au soulagement du peuple ou au développement des richesses de l'état.

En 1699 , l'Académie des sciences le nomma Tun de ses membres honoraires, distinction bien due à un homme qui avait fait de si utiles applications des mathématiques à son art.

On commençait à peine à ressentir les bien-

(a) Le traité avec la llollaudc fut signé le 20 septembre 161)7; celui avec l'Espagne le mime jour; ctlui avec l'Anglelerre, le 21 seplcmbrc; enfin, celui avec l'empereur, le 30 octobre.

MÉLANGES. 5i

faits de la paix , lorsque la mort de Charles II ( f novembre 1700 ) alluma la guerre de la succession, qui fut longue, sanglante et désastreuse pour la France. Ce fut au commencement de cette guerre que Ton acheva d\ibandonner les piques et de leur substituer le fusil à baïonnette , et ce fut Vauban qui décida Louis XIV à prendre cette résolution. Vauban ne fut d'ailleurs pas employé à Farmée pendant les premières années de la guerre, parce que les Français soutinrent plus de sièges qu'ils n'en firent.

Cependant le roi avait tait connaître à Vauban son intention de l'élever à la dignité de maréchal de France, et Vauban l'avait supplié de n'en rien faire , parce qu'il deviendrait alors , disait-il, plus difficile de l'employer, et que ce serait mettre des obstacles à son zèle ; le monarque ne fut point arrêté par un si rare désintéressement, et Vauban fut élevé à cette dignité le 2 janvier 1703. Cette même année il fut chargé , sous les ordres du duc de Bourgogne , petit-fils de Louis XIV, de diriger les travaux du siège de Vieux-Brisach , place qu'il avait fortifiée lui-même; ce fut son dernier siège, et malgré son grand âge, on reconnut le Vauban de Luxembourg et de Namur. L'année suivante,

il offrit à ce prince une copie de son traité, encore inédit , de Tattaque des places , ouvrage qui est devenu le guide des ingénieurs.

Le 2 janvier 1705 , le roi nomma Vauban chevalier de ses ordres, distinction qu^il n^accordail ordinairement qu^à la haute naissance ; ce grand ingénieur se trouva ainsi , après cinquante-quatre ans de glorieux services , avoir obtenu tous les grades, tous les honneurs et toutes les distinctions qui servaient à récompenser le mérite.

Il ne restait alors au duc de Savoie dans le Piémont que Turin et Coni. Louis XIV se décida à faire assiéger Turin, place très-forte , surtout depuis que les fortifications en avaient été perfectionnées par Texécution des plans de Vauban ; elle avait une nombreuse garnison , et sa population était affectionnée au duc de Savoie. Le duc de Vendôme commandait en Italie, et sous ses ordres le duc de La Feuillade , lieutenantgénéral , commandait en Piémont. Il parait que la première pensée du roi fut de charger Vauban de ce siège ; mais ce n''était plus ce roi jeune, actif, plein de résolution : affaibli par Tàge, cédant à Finfluence des personnes qui Tentouraient , il se décida , à la sollicitation de madame de Maintenon et de Chamillard , mi-.

nistre de la guerre et des finances , à charger de ce siège La Feuillade, gendre de ce ministre. Le roi désirait d'ailleurs quMl suivit le plan d'attaque de Vauban ; il demanda donc au maréchal un projet d'attaque, que celui-ci lui remit au commencement de Tété , et que Louis XIV envoya à Vendôme et à La Feuillade ; mais La Feuillade rejeta le projet de Vauban et en proposa un tout différent , ajoutant qu'il prendrait Turin k la Cohorn ; Vendôme partageait son opinion.

On trouve, dans une lettre de Chamillard à La Feuillade, du 26 août lyoS, le passage suivant : « M. le maréchal de Vauban avait grande envie )) de finir sa carrière par le siège de Turin , si le » roi avait voulu lui donner ce qui est porté )) dans son mémoire, et mêm3 quelque chose de » moins; il me l'a dit à moi-même. Il était assez )) difficile d'accorder sa proposition avec le per- » sonnage que vous avez à faire et que j'espère )) que vous remplirez dignement. » Et dans la réponse de La Feuillade, du i*"" septembre 1705 :

« Ayez confiance en moi; vous vous en

)j trouverez mieux , et le roi aussi , que de tous )) les ingénieurs du monde. H y a des gens nés » pour commander , et ces sortes de messieurs- )) là sont faits seulement pour exécuter les ordres w qu'on leur donne... » Ces passages mettent au

jour rintri{jue ourdie pour éloigner Vauban, et la présomption de La Feuillade.

Toutclois Cliamillard, craignant que son gendre n'échouât dans une entreprise si difficile , désirait ; et le roi encore plus , qu'il adoptât le plan de Vauban. Il pria donc le maréchal d'écrire directement à La Feuillade pour combattre ses projets; Vauban , qui sacrifiait tout lorsqu'il s^agissait des intérêts de l'état , fit ce que désirait le ministre, n Je vous envoie, mandait Chamil- )) lard à La Feuillade , une lettre du maréchal de » Vauban , auquel je communiquai vendredi » celle que vous m'avez écrite du 3 de ce mois , » qui contient votre projet sur la manière dont » vous avez résolu d'attaquer Turin. Vous verrez » qu'il n'est pas d'accord avec vous , et sa lettre » me parait appuyée de raisons si solides , que » j'ose vous demander par grâce d'y faire de sé- » rieuses réflexions. L'affaire est si importante » pour le roi , que je suis convaincu comme lui » qu'il ne faut rien donner au hasard. » Et en même tems , il écrivait à Vauban : « Je vous M rends mille grâces , monsieur , de la lettre que M vous m'avez envoyée pour M. de La Feuillade. » Je l'ai lue au roi ; il m'a paru que votre projet » est entièrement dans son goût. J'ai écrit à » INL de La Feuillade de manière qu'il aui'a peine

» à ne pas sentir la différence quMl y a de suivre )) les règles ou de hasarder des nouveautés qui )) peuvent être trop dangereuses en pareille oc- )) casion. Je souhaite qu^il suive vos sages con- » seils et que vous ayez tout Thonneur des évé- » nemens , qui ne seraient pas moins glorieux )) pour lui qu'ils seraient utiles pour la France. »

Non-seulement La Feuillade persista dans ses résolutions , mais il combattait le projet de Vauban dans presque toutes les lettres qu'il adressait à Chamillard et au roi ; on trouve la phrase suivante dans celle qu'il écrivit au roi le 3o septemhj-e 1705 : « Enfin , Sire, je prends sur ma )) tête la réussite de Fentreprise de Turin... »

Pour donner plus de poids à son opinion , il adressa à Chamillard un mémoire conforme à ses projets, rédigé par le baron de Pallavicini, officier piémontais réfugié , au service de France ; Chamillard Tenvoya à Vauban en le priant de lui en dire son sentiment , et Vauban le fit encore. La lettre dans laquelle il combat les opinions de cet officier se termine par des réflexions où il se permet , dit-il , de parler de lui pour la première fois de sa vie, et où il le fait avec tant de simplicité , de noblesse et d'élévation de sentimens, que je me reprocherais de ne pas la citer textuellement.

A Paris, le 16 janvier 1706.

«< Après avoir parli' dos affairos du roi, par rappoi t à la lellrc de M. Pallavicini cl à ce qui csl de la perlée de mes connaissancos, j'ose présumer qu'il me sera permis de parler de moi pour la première fois de ma \ie. Je suis prôsentemcnl dans la soixanle- Ircizième année de mon âge, chargé de cinquanle-deux années de service et surchargé de cinquanle sièges considérables , el de près de quarante années de voyages et visiles conlinucUes à l'occasion des places de la fronlière , ce qui m'a altiré beaucoup de peines el de faligues de l'esprit cl du corps, car il n'y a eu clé ni hiver pour moi. Or, il csl impossible que la vie d'un homme qui a soutenu tout cela ne soil fort usée, el c'est ce que je ne sens que liop, notamment depuis que le mauvais rhume qui me tourmcnlc depuis quarante ans s'est accru et devient de jour en jour plus fâcheux, par sa continuité ; d'ailleurs , la vue me baisse el l'oreille me devient dure ; bien que j'aie la tète encore aussi bonne que jamais , je me sens tout bas et fort affaibli par rapport à ce que je me suis vu autrefois. C'est ce qui fait que je n'ose plus me proposer pour des affaires difficiles et de durée qui demandent la présence presque continuelle de ceux qui les conduisent. Jt; n'ai jamais commandé d'armée en chef, ni comme gi-néral , ni comme lieutenant , pas même comme man'chal-de-camp ; cl hors quelques commandemens particuliers, comme ceux d'Ypres, Dunkerque et la Basse-Bretagne, dont je me suis. Dieu merci, bien tiré, les autres ne valent pas la peine d'être nommés. Tous mes services oui donc roulé sur les sièges el la for-

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tification, de quoi, grâces au Seigneur, je suis sorti avec beaucoup d'honneur. Cela étant comme je le dis au pied de la lettre , il faudrait que je fusse insensé si , aussi voisin de l'âge décrépit que je le suis , j'allais encore voler le papillon et rechercher à commander des armées dans des entreprises difficiles et très-épineuses, moi qui n'en ai point d'expérience et qui me sens défaillir au point que je ne pourrais pas souffrir le cheval quatre heures de suite , ni faire une lieue à pied sans me reposer. Il faut donc se contenter de ce que l'on a fait, et du moins ne pas entreprendre choses dans l'exécution desquelles les forces et le savoir-faire, venant à me manquer, pourraient me jeter dans des fautes qui me déshonoreraient, ce qu'à Dieu ne plaise ; plutôt la mort cent fois!... Quant à ce qui peut regarder mon ministère touchant la conduite des attaques, je pourrais encore satisfaire bien que mal aux fatigues d'un siège ou deux , si j'étais servi des choses nécessaires et que l'on eût des troupes comme du passé. Mais quand je pense qu'elles ne sont remplies que de jeunes gens sans expérience et de soldats de recrue , presque tous forcés et qui n'ont nulle discipline , je tremble et n'ose me trouver à un siège considérable. D'ailleurs, la dignité dont il a plu au roi de m'honorer m'embarrasse à ne savoir qu'en faire, et en de telles rencontres, je crains le qu'en dira-t-on de mes confrères; de sorte que je ne sais point trop quel parti prendre, ni comment me déterminer. Je dois encore ajouter que je me suis défait de tout mon équipage de guerre il y a quatre ou cinq mois , après l'avoir gardé depuis le commencement de cette guerre jusque-là. Après tout cela , si c'est une nécessité abso-

lue qiio j(^ marche, je lo forai , au préjudice de tout ce que l'on pourra dire et de tout ce qui pourra eu arriver; le roi me teuant lieu de toutes choses après Dieu, j'exécuterai t(Mijours ce qu'il lui plaira m'ordouner, quand je saurais même y perdre la vie ; et il peut compter que la très-sensible reconnaissance que j'ai de toutes ses bontés ne s'épuisera jamais; la seule grâce que j'aie à lui demander, est de ménager un peu mon honneur. Je suis bien fâché, monsieur, de vous fatiguer d'une si longue lettre; mais je n'ai pu la faire plus courte. Je vous l'aurais été porter moi-même si le rhume qui m'accable ne me contraignait à garder la chambre. » Je suis, etc. »

Les circonstances de la guerre engagèrent le roi à diflérer encore le siège de Turin , et ce ne fut que le i3 mai 1706 que Tarmée française commença à travailler aux lignes de contrevallation et de circonvallation. Le 26 mai on ouvrit la tranchée; mais les travaux nuançant que lentement , et Louis XIV concevant des craintes sur le résultat du siège , il manda le maréchal de Vauban, qui était alors en Flandre, pour en conférer avec lui. Le maréchal, après avoir indiqué les vices des attaques, offrit d'aller servir sous La Feuillade comme simple volontaire. « Mais vous » ne pensez pas , dit le roi , combien vos fonc- » tions seraient au dessous de votre dignité ? ,, — Sire, reprit-il, ma dignité est de servir Té-

» tat ; je laisserai le bâton de maréchal à la porte, )) et j'aiderai peut-être La Feuillade à prendre » Turin. » Les ofires de Vauban ne furent point acceptées.

Cependant, après cent cinq jours de tranchée , les Français , par suite de la perte de la bataille que leur livra le prince Eugène (7 septembre 1706) sous les murs de Turin, levèrent précipitamment le siège, abandonnant tout leur matériel, à Texception de quelques pièces de campagne : ce revers leur fît perdre Fltalie. Il est présumable que si Vauban eût conduit ce siège , que si même on eût suivi ses conseils, on aurait pris Turin ; et jamais Tévénement ne fît ressortir avec tant d'éclat un grand mérite que Ton voulait abaisser : mais ce grand homme, qui ne connaissait point Tenvie, n'éprouva d'autres sentimens qu'une cruelle affliction.

Peu de tems avant le désastre de Turin , la France avait éprouvé en Flandre le désastre de Ramillies (28 mai 1706), qui aurait pu avoir des conséquences plus funestes encore. Louis XIV, craignant que l'ennemi n'envahît la Flandre maritime, avait envoyé Vauban y commander (12 juin 1706), en lui enjoignant de se jeter dans celle des places de son commandement qui serait assiégée. Vauban rallia les premiers débris de

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Tarniée que Ton put rassembler , mit les places en état de soutenir un siéçe, se retrancha derrière TYper, et, dans le même tems, fit construire, par douze mille pionniers , un camp retranché sousDunkerque. Les difficultés que présentaient les places de cette frontière, le nom de Vauban, peut-être, décidèrent sans doute alors Marlboroujjh à changer sa ligne d'opération . Après avoir pris Ostende , il quitta le bassin de TYper pour agir dans celui de la Lys. Ce furent le dernier commandement et les derniers travaux qu'exerça et que fit exécuter Vauban ; il fut rappelé à Paris, où le roi voulait le consulter , ainsi que je Tai dit , sur la marche des travaux du siège de Turin.

L'année suivante, le 1 3 mars 1707, il mourut d'une fluxion de poitrine, avant que d'avoir atteint sa soixante- quatorzième année. Il n'eut pas la douleur de voir Dunkerque, son chef-d'œuvre, démoli par des mains françaises, sous l'inspection de commissaires anglais.

Le caractère de A auban se trouve peint dans cet écrit par ses actions, par ses discours, par ses lettres , et je n'ai point négligé d'en faire ressorlir les traits lorsqu'ils se présentaient d'une manière saillante et incontestable. J'ajouterai les réflexions suivantes.

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La haute fortune de Vaubaii , la faveur du roi , rien ne put altérer les traits que la simple nature avait gravés en lui. Aucun homme d''état n'eut plus à cœur raccomplissement de ses devoirs et la prospérité de la France ; sa haute vertu et son rare désintéressement désarmèrent Tenvie, et lui conquirent Festime, même des hommes les plus disposés à médire ; il fut Tami deCatinat etdeFénelon. Le duc de Saint-Simon, si avare de louanges , en parle avec un grand éloge, et en a tracé un portrait {a) que je crois devoir reproduire : « Vauban s'appelait Lepres- » tre , petit gentilhomme de Bourgogne , tout » au plus, mais peut-être le plus honnête homme » et le plus vertueux de son siècle , et avec la ré- )> putation du plus savant homme dans Fart des )) sièges et de la fortification , le plus simple , le )) plus vrai, et le plus modeste. C'était un homme )) de médiocre taille, assez trapu, qui avait fort » Fair de guerre , mais en même tems un exté- » rieur rustre et grossier, pour ne pas dire bru- » tal et féroce. Il n'était rien moins. Jamais » homme plus doux, plus compatissant, plus

(a) Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la re'gence. Paris, 1829, tome III, page 434. Ce fut en 1703 que le duc de Saint-Simon traça ce portrait, ainsi Vauban avait alors soixante-dix ans.

)» obligeant, mais respectueux sans nulle poli- » tesse, et le plus avare ména.jjer de la vie des » liouiuies, avec une valeur qui prenait tout sur w soi , et donnait tout aux autres. «

Vauban est, jusque ce jour, le plus grand ingénieur des tems modernes; il n^a point inventé un nouveau système de fortification , il a employé, comme ses devanciers, le système bastioime ; niais il y a apporté d'utiles et d'importantes modifications, et les ingénieurs le louent de Tart avec lequel il a su , dans les différentes places qu'il a fortifiées , disposer les ouvrages de la manière la plus favorable , en ayant égard aux circonstances du terrain. Son principal titre de gloire, comme ingénieur, est d'avoir donné un grand ascendant à l'attaque sur la défense , en inventant une nouvelle manière d'attaquer les places et d'employer l'artillerie pour cet usage. 11 montra aussi dans la direction des travaux des sièges , c'est-à-dire dans l'application de sa méthode , selon les diverses circonstances de la fortification et du terrain , un talent qu'aucun ingénieur n'a égalé depuis. Ses efforts pour rendre à la défense ce qu'il lui avait fait perdre, ont été infructueux, et malgré le mérite de son Truilê de la Défense des places , auquel il travaillait encore lorsque la mort vint le frapper ,

Tattaque a conservé Fascendant qu'il lui avait fait prendre. Ce changement me parait d^ailleurs avoir été funeste aux peuples , puisqu'il favorise les invasions.

Je ne louerai pas Vauban, ainsi qu'on l'a fait, de la manière dont sont disposées toutes ces places fortes accumulées sur la frontière du nord de la France ; elles ont sans doute été construites sur des points importans, mais la plupart à différentes époques , par différens souverains , et elles n'ont été réunies que successivement à la France ; ainsi , aucune pensée d'ensemble n'a présidé à leur construction. Sous Louis XIV, un général d'armée ne s'avançant qu'après s'être emparé des places, on pouvait dire qu'elles couvraient le pays, et l'on n'en pouvait trop avoir sur la frontière ; depuis , le système de guerre a éprouvé de tels changemens, que les places n'arrêtent plus l'ennemi : elles ne couvrent que ce qui se trouve sous leur canon. Et comme on ne peut les approvisionner toutes , il en résulte qu'en cas d'invasion , une partie de ces places tombe au pouvoir de l'ennemi , que les autres deviennent inutiles , et que le théâtre de la guerre se trouvant transporté dans l'intérieur du pays , où il n'y en a point, l'accumulation des places fortes sm' la frontière devient très-nuisible. Vau-

ban adopterait donc aujourd'hui une tout autre disposition.

Trois fjrandes pensées occupèrent les loisirs que laissaient à Vauban son service et ses méditations sur son art : la réforme de la constitution militaire de son tems, la navi(jation intérieure, et la répartition équitable des impôts. Il laissa de nombreux manuscrits, dont aucun, à l'exception de la Dîme royale , n'avait été imprimé de son vivant ; on y reconnaît l'homme d'expérience , si différent de celui que les livres seuls ont instruit. Les manuscrits qui se trouvaient dans son hôtel , à Paris , ou dans la citadelle de Lille , furent envoyés au dépôt des plans et papiers du roi , et sont actuellement au dépôt des fortifications; tout ce qui se trouvait à Bazoclies devint le parta{Te de sa famille. Les manuscrits qui échurent à M. le marquis de Mesgrigny d'Aunay , l'un de ses gendres , se trouvent dans la bibliothèque de M. le marquis Le Pelletier de Rosanbo, son arrière-petit-fils; ceux qui échurent à M. le marquis d'Ussé , son autre gendre , sont perdus. Le Traité de l'Attaque des places y et celui de la Défense des places, ont été publiés depuis sa mort.

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