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[Oeuvres];

Parmi les écrivains pessimistes des premières années du xix' siècle, il n'en est pas de plus sincère ni de plus véritablement à plaindre que Giacomo Leopardi, «ce sombre amant de la mort », comme l'a appelé Musset. Son existence lut sans contredit malheureuse dès son début et presque jusqu'à la fin ; aux angoisi.es morales s'ajoutèrent pour l'assombrir les douleurs physiques.

Il naquit le 29 juin 1798 (1) dans la petite ville de Recanati, perdue dans les Marches, entre les Apennins et la mer, non loin d'Ancóne, cité triste, arriérée alors et morte, dont Leopardi a dit tout le mal imaginable, ce qui montre, en tout cas, qu'il ne s'y plaisait pas (2).

11 fut l'ainé de douze enfants dont la plupart moururent en bas âge ; quatre lui survécurent : son frère Carlo né un an après lui, avec lequel il resta toujours en étroite amitié ; Luigi un peu plus jeune ; Pierfrancesco, né en 18i3, et une sœur, Paolina, née le 5 octobre 1800 (3).

Son père, le comte Monaldo, était un gentilhomme provincial, fort entêté de son origine, et qui avait tous les préjugés et toutes les antipathies de sa caste, beaucoup de suffisance et quelques lettres (4).

(i) Son pore s'était marié l'année précédente à l'âge de vingt ans. Sa femme en avait dix-huit.

(2) « Je suis né de famille noble dans une ville ignoble, » écrit-il, dans l'Histoire d'une âme (la sienne). Ignobile a, d'ailleurs, en italien, un sens moins méprisant qu'en français, plus rapproché du sens étymologique.

(S) Paolina est morte en 1869. Pierfrancesco mourut en i85i; Carlo, le dernier représentant de la famille, en février 1878, à Recanati ; Viani lui consacre une notice détaillée dans Appendice, Vili (Voir Bibliographie).

(4) Nç en 1778, mort en mars 1847. Il était le chef de la noblesse récanataise, i,A. Avoli, Autobiografia di Monaldo, Rome, ibH'i). On a publié des vers de lui à son fils decanati, 1870).

Rempli de bonnes intentions que rendaient vaines des idées préconçues, bon et terriblement autoritaire, il aurait voulu faire le bonheur des siens et, le plus souvent, leur causa de cruels chagrins. Assurément il aimait ses enfants ; lorsqu'on les inocula en 1801, ce qui passait alors pour une opération des plus dangereuses, il montra une vive sollicitude à leur égard ; sa correspondance avec Leopardi est pleine d'expressions d'une affection sincère (1) ; il prit le plus grand soin de son éducation {2} ; Leopardi parle avec effusion de sa tendresse (3) ; mais il prétendait exercer sur ses enfants un empire absolu et s'irritait quand iîs cherchaient à s'y soustraire; Leopardi ayant tenté de s'échapper de son toit, il écrivit à son beau-frère ces dures paroles : «J'aime mes enfants de toutes mes entrailles, mais, s'il leur plaît de m'abandonner, certes ce ne sera pas moi qui courrai après eux. » Et plus tard, alors que Leopardi avait dépassé la trentaine, il trouva mauvais qu'il eût quitté Florence pour Pise par raison de santé sans qu'il le lui eût permis.

A la vérité, le pauvre homme aurait été fort empêché de se montrer débonnaire. Il avait épousé, un peu par surprise, la comtesse Adélaïde de Antici (4), qui était ce que la bigoterie et l'étroitesse d'esprit ont, ce semble, produit de plus achevé ; Monaldo inclinait à penser que le ciel lui avait imposé pour châtiment cette compagne, « car les arsenaux de la vengeance divine, disait-il, sont inépuisables ». Elle dominait tout, régentait ses moindres actes, ses affections et ses pensées. Sa fille Paolina écrivait à son frère en 1832, non sans ironie, que tout Recanati avait été à Ancóne entendre la Malibran, excepté son père, « qui était trop embarrassé dans ses jupons ». Monaldo s'était, au reste,

(i) « Il avait pour ses enfants, dit Paolina, un amour vraiment extraordinaire et éprouvait une douleur affreuse quand les événements rendaient une séparation nécessaire. »

(2) Il semble qu'il ait recopié de sa main au moins un des manuscrits de son fils.

(3) Cependant certaines de ses lettres sont empreintes d'une extrême amertume (Voir Viani, p. vin).

(4) C'était le huitième mariage entre Leopardi et Antici.

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attiré ce joug impérieux. Très peu ménager de son bien par bonté, par impéritie et peut-être parce qu'il estimait que cela seyait à son rang, il en avait dissipé dans sa jeunesse la majeure partie, et force lui fut d'abandonner à sa femme la gestion de ce qui en restait (1). Elle fit des prodiges et rétablit la fortune et le prestige de la maison, mais au prix de combien de sacrifices et de privations imposées aux siens ! Ses enfants en conservèrent longtemps, comme Monaldo, le souvenir affligeant. « Votre mère, vous le savez, écrivait-il à son fils, me tient non seulement au régime, mais à la diète. » Revenant de voyage, il n'osait même pas rapporter de petits cadeaux à ses enfants sans lui en demander l'autorisation. Son autorité s'exerçait d'autant plus rudement que sa dévotion rigide avait desséché en elle toute affection. Sa fille disait qu'elle était « un excès de perfection chrétienne ». On rapporte qu'elle reprocha à une mère de s'alarmer sur la santé d'un enfant, expliquant que son devoir était plutôt de se réjouir qu'il allât plus tôt au ciel. Le souci de sauver son âme et celles de ceux qui l'entouraient et de rendre à sa famille le lustre qu'elle avait perdu l'occupait exclusivement. Tout autre sen* timent lui semblait blâmable. Jamais, paraît-il, elle n'eut un sourire pour ses enfants, jamais elle ne leur permettait de l'embrasser ni même de lui baiser la main (2).

Leopardi vécut donc les années de sa jeunesse, « la fleur de sa vie », comme il l'a appelée si fréquemment, sous le regard froid et dur d'une mère « qui mettait une dose inimaginable de rigueur dans tous les détails de la vie domestique », sans une attention affectueuse de son père, sinon

(i) En venu d'un arrangement conclu sous les auspices du Saint Siège, les créanciers acceptèrent de ne réclamer leurs créances qu'après un laps de quarante ans ; ils recevaient 8 p. ioo d'intérêt ; ils furent remboursés bien avant le délai accordé.

(2) Dans une lettre dres ée à sa sœur, le o décembre i825, Leopardi la charge de remercier sa mère d'un présent et ajoute ces paroles ambiguës : « Dis-lui que le réconfort que j'ai éprouvé en \oyant ses dispositions à mon égard a été tel que j'ai pensé avoir lu de travers. »

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donnée à la dérobée (1). Il en souffrit d'autant plus que sa sensibilité, qui fit de lui un si grand poète et le plus malheureux des hommes, se manifesta très tôt. Tout enfant, une parole un peu rude le bouleversait; le spectacle d'un acte méchant le rendait malade.

Dès l'abord aussi, et à l'exemple de son père (2), il se jugea un être supérieur ; s'il jouait au triomphateur romain, il voulait être Yimpercrtor et imposait à son frère le rôle de l'esclave ; si l'on imitait uue cérémonie religieuse, c'est lui qui officiait ; son frère l'avait surnommé Jacques le toutpuissant. Il se tenait en si haute estime qu'il prenait soin de conserver tout ce qui sortait de sa plume d'enfant, ses devoirs, ses cahiers d'écolier, ses premières ébauches littéraires ; il les datait et les annotait.

On se plaisait à écrire dans la famille des Leopardi ; Monaldo a laissé une biographie de Niccolo Bonafede, évêque de Chiusi, une histoire évaugélique, écrite en latin (3), des dialogues philosophiques et des notes autobiographiques. Carlo faisait des traductions de l'anglais; Paolina a raconté sa propre existence; tous étaient d'abondants épistoliers. Le jeune Leopardi partageait ce penchant.

Quand il avait douze ans à peine, il composait des épigrammes, des poèmes ; il avait adressé à son père une épitre en vers, dans laquelle il multiplie es allusions mythologiques ; son père lui répondit du même ton ; bientôt son goût pour la littérature ancienne l'emportant, il composa une tragédie, t ompée en Egypte, qui fut représentée dans

(i) Que d'enfances ainsi attristées ont produit des âmes enclines au pessimisme, tel Baudelaire Mais d'autres pessimistes, comme Mme Ackermann, ont eu, au contraire, une jeunesse heureuse.

(2) « J'ai toujours cherché de bonne foi des gens qui me fussent supérieurs, écrit-il dans son autobiographie, et j'ai trouvé des personnes sages, des personnes savantes, des personnes expérimentées, mais des esprits parfaitement conformés et exempts de toute tache ; j'en ai trouvé fort peu et d'ordinaire, à un moment donné, ma raison ou peut-être mon a our-propre m'ont dit : « Tu penses et tu vois « mieux qu'eux. » (Hazard, p. 18.)

(3) Istoria evangelica scritta in Latino con le sole parole dei sacri evangelisti, spiegata in Italiano e dilucidata con annotazioni, Pesaro, i832.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

la maison paternelle la veille de la Noël (1811) et une parodie de Y Art poétique d'Horace (1) ; le 31 août 1814, il remit à son père, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même, « un manuscrit très net de 353 pages intitulé : Porphyrii de Vita Piotini et ordine librorum ejus Commentarius ». Le père ne manqua pas de le communiquer à quelques latinistes, qui ne marchandèrent pas leurs éloges ; l'un d'eux déclara qu'un philologue éminent était apparu.

De temps en temps, on lui faisait passer devant un nombreux auditoire des examens qui é aient annoncés par des affiches placardées dans les rues, et ses compositions étaient l'objet des louanges publiques. Il les méritait. En fait, Leopardi fut réellement un enfant prodige ; il possédait une mémoire merveilleuse que l'abbé Cancellieri citait en exemple un peu plus tard, une extrême facilité d'assimilation, un désir insatiable de s'instruire et une grande curiosité d'esprit ; les maîtres que son père avait pu lui procurer et dont, à vrai dire, la s;ience était courte (2), ne surent bientôt que lui enseigner ; il entreprit donc de se former seul et apprit le latin, le grec, le français, l'anglais, l'espagnol, l'allemand et même l'hébreu, non pas superficiellement, mais dans toutes leurs finesses et leurs variations, approfondissant le sens étymologique des mots, leur origine et leurs transformations (3).

(i) L'Arte Poetica travestita est en 52 strophes et suit plus ou moins l'original en l'abrégeant considérablement. Voici un exemple du ton de cette parodie (strophe 46) :

Ce n'est pas en voiture que l'on monte au Parnasse

Mais à pied, avec beaucoup de peine et de fatigue ;

Dire que faire des vers vous plaît

Et que ous aimez à poétiser ne suffit pas.

Les applaudissements des gens qui vous veulent du bien

Ne suffisent pas non plus.

Tout cela ne vaut pas un œuf à la coque.

2) Mon Ido confia son instruction première à son propre maître, un jésui.e mexicain, Torres, auquel il reprochait pourtant d'avoir

I étouffé en lui toute originalité. Torres avait quitté l'Espagne lors de l'expulsion de l'ordre.

(3) Dans le Zibaldone, il y a quantité de notes, de dissertations et d'exposés linguistiques et philologiques ayant trait à des expressions

LEOPARDI m r-

Qu'il possédât fort bien le français, on en a la preuve dans les pièces de vers et les lettres écrites par lui en notre langue et dont on trouvera plus loin quelques-unes (1) ; pour l'anglais des phrases intercalées çà et ià dans sa correspondance montrent qu'il en connaissait les nuances. Le grec toutefois était sa langue préférée. Mais il aimait la littérature grecque, non pas la Grèce, comme il aima la littérature latine sans aimer Rome.

Parmi ses poésies de jeunesse se trouve bien une Canzone dans le goût des productions philhelléniques de l'époque, ce qui ne l'empêche pas de blâmer vivement un de ses compatriotes, le comte Andrea Broglio, qui avait été se faire tuer au siège d'Anatolico pour la défense de l'indépendance hellénique.

La modeste ville de Re canati offrait à Leopardi peu de ressources pour poursuivre ses études, mais son père avait hérité d'une bibliothèque qu'il compléta par des achats d'ailleurs fort peu judicieux, parait-il; elle comptait au moins seize mille vo' urnes.

« Notre bibliothèque n'a pas d'égale dans toute la région, écrivait Leopardi; sur la porte i- est inscrit qu'elle eirt ouverte à tout le monde, mais personne n'est jamais venu. »

Leopardi s'y enfermait des journées entières, dévorant, sans grand discernement, les traités scientifiques, les livres d'histoire, de philosophie, de médecine ou d'astronomie et

et à des tournures étrangères. Le Zibaldone (mélange) ou, de son nom exact, Pensieri di varia Filosofia e di Bella Letteratura, forme sept Tolumes in-iô et contient 4526 alinéas. C'est le journal de son activité intellectuelle et le confident de ses pensées. Chaque jour il y inscrivait, en marquant la date, ses réflexions sur ses lectures, ses idées personnelles, tout ce qui lui venait à l'esprit. Les premiers paragraphes sont datés de juillet 1817. Le dernier du 4 décembre i832; le plus grand nombre des notes datent de la période 1817-1827.

(1) Il reprochait quantité de choses à la langue fr nçaise, son orthographe, sa sécheresse... « C'est, dit-il, une langue qui présente les choses â l'espri , tandis que l'italien les présente à l'imagination. » Pourtant il en goûtait la littérature, surtout celle du xvme siècle, qu'il connaissa t à merveille et citait volontiers. ^ - -- 6 .

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surtout les auteurs classiques qui y étaient accumulés (1). Aussi son érudition fut- elle immense mais mal digérée. Son frère Carlo a raconté qu'il le surprit bien des fois travaillant presque jusqu'au matin, à la lueur douteuse d'une lampe .

Dans une lettre datée de mai 1817, Leopardi affirme que depuis un an et demi il s'occupe de philologie, « dont il ne se souciait pa« auparavant ». Cependant il est certain que ses débuts remontent plus haut, puisqu'en 181j il préparait déjà des articles sur ce sujet.

Leopardi était plutôt un curieux qu'un véritable admirateur des Lettres antiques ; il s'attachait plutôt au rare qu'au beau ; sa joie était de découvrir des auteurs oubliés, des fragments obscurs, « de déterrer des morts ». Après son travail sur Porphyre, il rédigea un « Commentaire sur Ja vie et ies écrits de quelques rhéteurs », qui ne fut pas publié, puis une «Histoire de l'astronomie depuis ses origines jusqu'en 1812», dans laque ile étaient résumés et expliqués tous les systèmes et toutes les cosmogonies (2). Cette même année 1815, il rédigeait un traité sur les « Erreurs populaires des anciens en métaphysique, en physique et en théologie», dont l'objet était surtout de démontrer la supériorité de la foi chrétienne et de prouver qu'elle était capable de mettre les hommes en garde contre les superstitions et les bévues bien plus efficacement que la raison, la philosophie et les religions d'autrefois (3). Ce traité, comme toutes les études philologiques de Leopardi, est d'une érudition merveilleuse, prouve des lectures infinies et une mémoire surabondante, mais manque d'originalité. Il fut refusé par Stella,

(i) Il fut rédigé un catalogue des manuscrits de cette bibliothèque parmi lesquels figurent la Cité de Dieu, le Timéç de Platon, La Figlia di Gefté, drame en cinq actes; des ouvrages de théologie, l'histoire du Concile de Trente, un traité d'astronomie... (Libri manoscriti esistenti nella libreria Leopardi in Recanati, Recanati, 1826.)

( ) Parfo's le souvenir de ses études astronomiques lui revenait quand il composait ses poésies; dans Consalvo, il emploie le terme d'écliptique.

(3) Ce travail énorme fut cependant achevé en deux mois. Lettre 748 à De Sinner, du 24 mai i832.

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directeur du Spettatore, auquel Leopardi l'avait adressé ; en revanche il eut la satisfaction, aussitôt après, de voir paraître dans cette revue nombre d'articles (1), entre autres un discours sur Moschus et un travail sur la Batracomyomachie. L'année suivante (1816), il donnait dans la même revue une traduction partielle de l'Odyssée, et une étude sur la «Réputation d'Horace chez les Anciens ». Le savant latiniste Angelo Mai, qui devint un peu plus tard premier bibliothécaire de la Vaticane et cardinal, venait* de découvrir Jes écrits de Fronton ; en six mois Leopardi traduisit, annota, commenta les vingt-sept premiers chapitres de son Cestos, où il est parlé d'art militaire, de médecine, d agriculture et de physique ; il rédigea sur lui un discours qu'il jugea d'ailleurs « indigne de la lumière » et traduisit les lettres adressées par lui à Marc-Aurèle. Trouvant convenable, dit-il, que Denys d'Hahcarnasse soit lu en Italie, il le mit en « langue vulgaire », non sans avoir corrigé quelques erreurs de texte dont ne s'était pas avisé Mai lui-même. Il fit plus: en 1817, il imagina de composer un « Hymne à Neptune », qu'il donna pour la traduction d'un fragment pris dans un manuscrit inconnu, voulant, dit-il, imiter Michel-Ange qui avait fait passer son Cupidon pour une œuvre antique. Le bibliothécaire de la Vaticane pensa qu'un manuscrit lui avait été dérobé, et le monde littéraire romain fut en émoi. Dans le courant de l'année, il publia La Torta, « petit poème traduit du latin envers », des Odœ Adespota?, la Titanomachia, et lu traduction du deuxième livre de YÉnéide. Leopardi s'était dès lors familiarisé avec l'art de traduire, dont on ne saurait dire s'il exige plus d'indulgence de la part du lecttur ou plus d'efforts souvent infructueux de la part de l'écrivain qui se heurte à chaque pas à l'irritante et parfois insurmontable difficulté d'exprimer une pensée dans une langue qui ne possède pas les termes par lesquels seulb elle peut être rendue.

A cette époque, en 1817, après « un travail fou et désespéré », il avait composé « six ou sept volumes d'érudition non

(i; Voir Bibliographie.

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petits » ; il était en correspondance amicale avec certains érudits de marque, entre autres avec Angelo Mai et l'abbé Cancellieri, le fameux érudit romain dont la science et la prolixité n'ont pas été égalées (1). Les premières satisfactions d'amour-propre lui venaient ; l'Académie des Sciences et des Arts de Viterbe lui décerna un diplôme. En revanche, sa santé était ruinée pour le restant de ses jours (2) ; il avait passé tout d'un trait, comme il l'a dit si souvent, de la jeunesse à la vieillesse (3) sans connaître « la fleur de ses ans » ; épuisé avant l'âge de corps et d'esprit, tout travail prolongé, toute tension intellectuelle lui devenaient impossibles ; ses yeux s'enflammaient ; son corps s'était déformé ; une tête trop grosse et des gibbosités lui donnaient, dit-il, l'aspect d'un nain contrefait et décrépit ; ses camarades le traitaient de bossu (4) ; lui-même se plaint d'être « misérable et méprisable ». Il y a certainement de l'exagération dans ce dénigrement ; au dire de ceux qui l'ont connu, Leopardi, s'il était disgracié de corps, avait des yeux d'azur d'une langueur infinie, un front élevé, le nez fin, la voix douce et un peu voilée, le sourire d'un charme exquis (5).

L'un de ses oncles, Carlo AnUci, aurait voulu, pour l'arracher à ses études et lui ouvrir une carrière, le faire venir à Rome ; il y menait grand train, était reçu à la cour et en commerce avec les plus hauts personnages ; sa pensée et celle de la famille de Leopardi é'aient de faire entrer le jeune homme dans les ordres ; son oncle, qui connaissait sa valeur,

(i) Il avait consulté Cancellieri à propos d'un Commentaire qu'il préparait sur ulius Africanus. Sa première lettre à Cancellieri est du i5 avril i8i5.

(2) Il l'affirme notamment dans une lettre adressée à Giulio Pertucari en date du 3o novembre 1821 (Piergili, Nuovi Documenti, p. 176).

(3) Il est toutefois permis d'inférer d'un aveu singulier contenu dais une lettre adressée par lui à son ami et confident in ime Pietro Giordani, à la date du 4 août 1823, que l'excès de travail ne fut pas la cause unique de cette us re précoce.

(4) Il avait u ;e épaule plus hau'e que l'autre.

(5) Le passepor de Leopardi dont il sera parlé plus loin ; ous apprend qu'il avait « la bouche ordinaire, le nez ordinaire, le men ton rond, la taille petite et les cheveux noirs ». En fait ses cheveux étaient châtains.

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le voyait déjà évêque à trente ans et cardinal à quarante. Monaldo refusa, soit qu'il ne voulût pas se séparer de lui, soit qu'il considérât ce départ comme une sorte d'émancipation prématurée.

Cependant Leopardi commençait à trouver insupportable la vie dans sa patrie; il n'avait pas assez de sarcasmes pour les Récanatais, qui ne goûtaient pas la philosophie et les Lettres anciennes et qui le considéraient comme « un fat, un ermite, un philosophe et un misanthrope »; aussi écrivait-il que, si le reste du monde était un purgatoire, Recanati n'était rien moins qu'un enfer. Sa seule consolation était son frère Carlo, avec lequel il discutait « âprement mais fraternellement ».

Son désœuvrement forcé l'amena à se replier sur luimême, à méditer et à faire œuvre personnelle.

L'influence de son milieu l'avait porté de bonne heure aux méditations pieuses (1) ; il composa, entre 1810 et 1817, un nombre extraordinaire de petits écrits pleins de zèle religieux (2) ; en mars 1814, il avait prononcé une manière d'homélie devant l'assemblée des nobles de Recanati ; son traité sur les «Erreurs des Anciens» concluait, on l'a vu, à la supériorité du christianisme sur les religions antiques; d'ailleurs, il ne se détacha jamais complètement des habitudes d'esprit que lui avait inculquées son éducation première; même lorsqu'il eut rompu absolument avec toute croyance et quand il attaquait le plus furieusement « la Nature » et « le Destin », il faisait des neuvaines pour obtenir la mort ; dans son Zibaldone, il note avec dévotion les fêtes ecclésiastiques (3). Ce qui ne l'empêchait pas d'écrire dès lors : « Croire une chose parce qu'on l'a entendu dire

(t) La famille de Leopardi avait toujours été portée à la dévotion ; plusieurs de ses n.embres exercèrent des fonctions ecclésiastiques ou menèrent une vie édifiante. Voir P. T. V., Alcuni antenati di M. Leopardi illustri per cristiana pietà, Città di Castello. 1870.

(2) En italien et en latin ; ils ont été publiés par Gugnoni, Opere inedite, Halle, 1878-1880.

(3) Un passage contre l'existence d'un génie créateur est daté : 7 avril, samedi de la Passion, §4274.

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et sans avoir pris le soin de l'examiner fait honte à l'intelligence humaine. »

Plus tard, il s'efforça d'accommoder sa doctrine pessimiste avec son respect pour les idées religieuses ; il soutint même qu'elle en confirmait la vérité ; puis il se contenta d'insinuer que, puisque la religion était possible, elle devait être admise ; mais ensuite il en vint à nier ou à matérialiser la divinité ; dans le Zibaldone, où sa pensée se dévoile plus librement que dans les écrits destinés à la publicité, il affirme que tout est matière, même l'être suprême, qu'il faut avoir le courage de ne pas contester que la matière pense, que la matière sent. La négation de tout principe divin était devenue pour lui un dogme comme sa thèse de l'incurable souffrance ( ). Non seulement il nie la divinité, mais il accuse le christianisme d'avoir empiré les mœurs, parce que, à la différence du temps où régnait le paganisme, on est actuellement «c féroce » en connaissance de cause et par conséquent « avec plus de force ».

A la crise religieuse succéda une crise patriotique ; l'Italie entière était frémissante à Ja suite des événements de 1815 ; on commençait à comprendre, grâce à l'unité factice créée un moment par le gouvernement impérial, qu'un lien existait entre tous les Italiens ; l'idée de patrie se réveillait ; en Romagne surtout, les esprits s'exaltaient ; de nombreuses sociétés secrètes, issues du carbonarisme, s'étaient constituées, les Américains à Ravenne, les Frères de l'Espérance à Faenza, les Artisans à Cesène ; les Guelfes organisés par l'Angleterre propageaient les idées constitutionnelles, les Fils de Mars se recrutaient parmi les anciens militaires. On croyait et l'on travaillait à une rénovation prochaine. Leopardi, sans prendre, comme lord Byron, une part effective à ce mouvement (2), en subit l'influence. Il aimait sa patrie

(i) Il et t certainemen déjà dans ces idées en 182T (Zibaldone, io5q . Une lettre de Gioberti à Leop rdi datée du 2 avril i83o nous apprend que Leopardi tenait pour la doctrine de Condillac et n'admettait pas les idées i mées, ni, parc nsequent, les « idées surnaturelles.» {Scritti Vari, p. 430).

(2) Byron présida la Société des Chasseurs américains.

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avec orgueil. « Je remercie le ciel de m'avoir fait Italien, » écrivait-il le 17 mars 1818. Comme jadis Pétrarque, il ressentait J'autant plus profondément l'abaissement de son pays et avait d'autant plus foi dans son avenir qu'il en connaissait mieux le passé glorieux (.'.). La recherche des curiosités littéraires à laquelle il s'était adonné pendant plusieurs années lui semblait maintenant coupable; il se reprochait d'avoir tant « cultivé des auteurs barbares » et, pour aider au relèvement de sa patrie, il redevint poète. Ses études philologiques l'avaient détourné de la poésie ; le patriotisme l'y ramena. Pietro Giordani, avec lequel il venait précisément d'entrer en relation (février 1817), l'encourageait dans cette voie ; bien qu'il eût peu écrit, Giordani exerçait une grande influence sur la jeunesse italienne ; il comprit Leopardi, lui dit qu'il voyait en lui l'homme du xixe siècle, enflamma son ardeur. Ses trois chants patriotiques parus en 1818 et en 1820 : All' Italia, Sopra il Monumento di Dante, Ad Angelo Mai, sont d'une vigueur et d'une éloquence sans pareilles.

Cette âme délicate, que sa mélancolie prédisposait à la rêverie et à l'attendrissement, se fit un moment forte et véhémente pour revendiquer les droits de sa patrie. D'aucuns ont raillé Leopardi sur son enthousiasme même et ont trouvé plaisant que, dans son ode à l'Italie, il ait réclamé des armes pour combattre, alors que son état valétudinaire le rendait bien incapable de s'en servir ; mais n'a-t-il pas fait mieux, et son vibrant appel ne devait-il pas éveiller plus efficacement les âmes italiennes que l'exemple d'un sacrifice inutile ?

Son amour pour sa patrie fit naître en lui une aversion contre la Fiance, dont il ne déguise pas d'ordinaire l'expression.

(i) Cette pensée s'imposait ; lous ceux qui ont ; arcouru la péninsule à cette époque pensaient de môme. Sismondi, qui connaissait bien l'Italie, écrit précisément alors (1818) : « Partout on e t frappé en même temps de la faiblesse de la génération actu< lie et de la puissance de celle, qui l'ont précédée » {Histoire des Républiques italiennes;.

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Si quelques Italiens regrettaieut le régime qui venait de succomber et cachaient chez eux des images de « saint Napoléon », la plupart lui reprochaient ses rigueurs et ses enrôlements forcés.

Leopardi est du nombre. Dans son Ode à l'Italie se trouve une apostrophe magnifique dans laquelle il plaint ses compatriotes obligés d'affronter la mort dans les déserts glacés de la Russie pour une autre patrie que la leur. Ses premiers écrits sont remplis d'invectives contre les idées, la littérature, les mœurs françaises (1). Mais il ne faut pas oublier que, outre les raisons générales qui poussaient Leopardi à s'emporter contre la France, il en avait de peisonnelles ; son père fut deux fois emprisonné par les Français et avait même été condamné à mort par un tribunal révolutionnaire ; il donna longtemps asile à des émigrés qui ne manquèrent pas d'inspirer au jeune homme leur haine contre la France nouvelle. Vers la fin de sa vie, toutefois, Leopardi revint sur ses préventions et forma le projet de finir ses jours à Paris, qui l'attirait comme il attira vers le même temp Henri Heine et tant de ceux qui ont médit de notre pays.

Cependant le père de Leopardi s'inquiétait et s'irritait.

Les libertés que son fils réclamait, il les considérait comme des plus dangereuses; le système de gouvernement contre lequel il s'insurgeait était celui qu'il avait toujours défendu et qu'il considérait comme le seul capable d'assurer la prospérité de l'Italie (2); d'autre part, malgré les titres anodins que Leopardi avait donnés à ses odes et le symbolisme dont il y avait enveloppé ses idées, leur audace n'était pas sans lui paraître bien périlleuse. Le gouvernement pontifical se montrait de plus en plus inquiet et rigoureux ; de grands procès étaient en cours ; des répressions sévères avaient eu lieu et souvent les griefs relevés contre les suspects étaient bien

(i) Il critiqua àprement la tentative de Murât et publia à ce propos un virulent pamphlet contre les tyrans.

(2) Non sans réserves toutefois ; ayant été nommé membre d'une commission administrative en i8i5, jI donna sa démission pour ne pas participer aux excès de la réaction.

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moins graves que ceux qme l'on aurait pu alléguer contre Leopardi. Monaldo fit donc de son mieux pour empêcher la publication ou la diffusion des œuvres de son fils, et la comtesse Antici intercepta sa correspondance (1).

D'ailleurs, d'autres idées allaient occuper Leopardi. Un peu auparavant il avait ressenti ses premières impressions amoureuses.

Le 11 décembre 1817, une parente, la comtesse Geltrude Lazzari de Pesaro, vint avec sa fille passer quelques jours dans la famille de Leopardi; elle avait de la beauté, quoique elle fût entre deux âges, un port de déesse, « des yeux sibyllins et la pâleur mate des Pésaraises » ; Leopardi ne put que lui adresser quelques paroles banales, mais il avait senti s'éveiller dans son âme une âme nouvelle ; il avait brûlé d'amour, il avait pensé à se briser la tête contre les murailles et s'était dit, sans doute, comme dans le Premier Amour : « Hélas ! si c'est cela l'amour, combien il cause de peine ! v

Elle était encore là qu'il se mit à rédiger un journal de ses impressions et des péripéties de sa passion, afin, dit-il, «d'observer minutieusement l'essence de ce sentiment (2) ». Ainsi, dès ce début, Leopardi songeait à étudier les mouvements de son âme quand il était amoureux ; c'est en curieux et en écrivain qu'il ressent ce trouble nouveau ; l'amour fut chez lui intellectuel plutôt que sentimental, conception de l'esprit plutôt qu'entraînement des sens. Or l'amour trop conscient et qui s'étudie manque souvent d'élan et toujours de durée ; rien n'est fatal comme d'en raisonner trop subtilement; au fort d'une passion, on ne cherche pas comment l'expliquer ; l'analyse l'émousse. Leopardi reconnaît que, dans une crise amoureuse, il se sentit soulagé pour avoir écrit des

(i) Dans une lettre datée du zg octobre 1824, Leopardi parle « de la négligence t de la malice des Poste - » qui l'excluent du com . erce des non nr-s et il s', tonne qu'elle s'exerce surtout à ses dépens. Une lettre - e Giordani fut certainement détournée.

(2) N. Serban a publié e Diario d'amore avec la traduction, p. 2o5. Dans le Zibaldone, % 645, il y a un passage curieux sur l'impression q~e lui produisait toujours le départ d'une personne même indifférente. Il est daté de février 1821. ===== 14 ==============

===== NOTICE BIOGRAPHIQUE

vers à ce propos ; autrement dit, il avait éteint, en l'exprimant, l'ardeur de son sentiment (1).

Assurément, il brûlait d'être aimé. « J'ai besoin d'amour, d'amour, de feu, d'enthousiasme », écrivait-il le 25 novembre 1822, et sa sœur Paolina disait : « Nous autres Leopardi, nous sommes de feu. » Mais il semble avoir été assez inhabile en la matière. Quand il raisonne d'amour, c'est surtout en citant Mm« de Lambert et le Temple de Cnide (2); il ne fournit aucune idée personnelle, et le peu qu'il dit est étrange : « Pour plaire aux femmes, il n'est rien de tel que le vin (3), la plaisanterie et le mépris. — Les meilleurs moments de l'amour sont ceux d'une douce et tranquille mélancolie alors qu'on pleure sans savoir pourquoi (4). » « La beauté, assure-t-il, lui causait une impression de terreur, car il sentait qu'il ne pourrait plus jamais se passer de l'objet de son admiration et, d'autre part, que, s'il l'obtenait, il ne serait jamais tel qu'il le souhaitait. Ce qui est plus grave, il manquait d'ouverture de cœur, de cette confiance qui est l'essentiel pour que deux cœurs s'unissent, de cet abandon qui flatte et captive la femme en lui montrant combien son rôle de confidente et de consolatrice sera utile et beau. « Mon caractère est d'enfermer dans le fond de moi-même toutes mes misères et mes affections vraies, » écrivait-il un peu plus tard à son père. C'est là, au reste, le défaut coutumier et irrémédiable de certaines âmes délicates et trop sensibles. Par crainte d'une réplique qui n'aurait pas été en parfaite harmonie avec l'exquise finesse de ses sentiments, il répugnait à se livrer. C'est pourquoi il ne réussit nullement en amour ;

(i) « Avant d'avoir aimé, j'ai rerdu la faculté d'aimer; un ange de grâce et de beauté ne m'enflammerait pas et, tout jeune que je suis, je pourrais servir d'eunuque dans un sérail » (Lettre i5o en date du mois d'août 1820).

(2) Zibaldone, passim.

(3) Leopardi ne but jamais que de l'eau.

(4) « S'il était possible que je devinsse amoureux, dit-il dans le Zibaldone, § 4293, septembre 1827, ce serait d'une étrangère plutôt que d'une italienne. » Il en donne pour cause qu'il y a plus de mystère et d'imprévu dans une étrangère, et il ajoute que l'idée de profondeur « l'esprit .acné et secret », est l'ind spensable fondement de l'amour quand il n'tst pas uniquement sensuel.

LEOPARDI

aucun de ses attachements n'eut de suites, et l'on a même affirmé qu'il serait mort sans avoir vécu, pour employer la discrète expression de Rousseau (1).

Sa première épreuve amoureuse fut suivie de quelques autres. Il vit, travaillant à sa fenêtre, une fille de petite condition, Teresa Fattorini, alanguie par un mal qui devait bientôt l'emporter, et il s'éprit d'elle (2); d autres visions passèrent encore dans son imagination qu'il a poétisées et chantées, rêves que le désir d'aimer suscite dans les âmes juvéniles et ardentes. Qu'importe le nom des femmes qui y donnèrent naissance, Bellardinelli, Bini, Broglio ou Bas vecchi ; sous des appellations diverses, c'était sa dame poétique qu'il chantait ; toutes ces femmes lui servaient de prétexte à des méditations amoureuses et d'objet à de merveilleuses élégies ; mais la réalité était absente. On a cherché bien en vain à identifier Sylvia, Nenna, Aspasia ; les belles qu'il a célébrées demeurent des entités vagues, des êtres irréels dont il n'a jamais précisé leurs traits. Au reste, il fallait, pour charmer son âme, des amours supérieurs, ineffables, qu'il ne pouvait trouver qu'en rêve. « Dans l'amour, a-t-ildit, toutes les jouissances qu'éprouvent les âmes vulgaires ne valent pas le plaisir que donne un seul instant de ravissement et d'émotion profonde (3). » Aussi, quand il quittait le domaine de « l'heureuse illusion » dont il a si souvent vanté les délices, quelle n'était pas sa déception !

Elle se transforma bien vite en colère. Il s'irrita de constater que sa déesse, lorsqu'il s'approchait d'elle, « mettait son auréole dans sa poche». On rencontre dans ses vers comme dans sa prose de cruelles paroles à l'égard du sexe féminin. Boccace, dans un tout autre esprit, n'en a pas proféré de plus dures. Il reproche aux femmes une irrémédiable frivolité et un cruel penchant au plaisir ; leur « scélé-

(i) C'est Ranieri, son ami et son intime confident, qui l'affirme p. qô). Ceci est à rapprocher de ce qui a été dit page q, note 3.

(a) La sœur de Leopardi assure qu'elle était fille d'un cocher; il eut également un sentiment ^our une tisseuse, « amours plus romanesque> que vraie-. », dit Paolina.

(3) Voir la lettre 256 à Jacopssen.

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ratesse » l'épouvante ; il les déclare « malicieuses, fourbes, trompeuses, astucieuses, portées à l'imposture aussi bien dans la galanterie que dans la dévotion (1) ». Ces violences montrent, au reste, qu'il reconnaissait leur pouvoir. N'a-t-il pas écrit d'ailleurs que le sourire d'une femme est le bonheur suprême (2) ? Au surplus, dans Y Aspasia, il reconnaît que l'on se plaint à tort de la femme, parce qu'on lui demande plus qu'elle ne peut donner.

Ainsi il ne trouvait dans la vie en y avançant que déboires et désillusions et rien qui pût lui en alléger le poids. Même la renommée littéraire qu'il s'était flatté d'acquérir ne lui venait pas ; ses écrits n'étaient guère appréciés que d'un petit cercle d'amis (3), Or il confiait à Mai, précisément vers cette époque (1821), qu'il ne concevait pas de plus grand malheur que de rester ignoré. « J'ai un désir immense, peutêtre immodéré et insolent, de devenir quelqu'un. » Bien plus, on critiquait son style, on y blâmait une certaine recherche d'archaïsme. Sa santé s'altérait de plus en plus et lui interdisait toute activité (4) ; son seul divertissement eût été l'étude et elle le tuait, écrit-il. Il avait vécu jusque-là dans la conviction et, s'il faut l'en croire, dans l'espérance de mourir jeune, et maintenant il comprenait que son existence pouvait se prolonger, « en tirant la vie par les dents, en ne vivant qu'une moitié de vie », et cette prolongation d'existence l'épouvantait.

(i) Zibaldone, § 22bg, décembre 1821. Il conclut après une longue dissertation que cete tendane- leur vient de leur faiblesse.

(2) Ode à Carlo Pepoli, vers 76.

(3) « La flamme languit dan; ma poitrine, écr't-il; ava-it d'avoir vu vingt fois la neig • couvrir mon toit, je suis condamné à la mort. Je reg rdais l'avenir et, souriant, j 'attenda s la renommée, car la nature ne m'a pas donné un espric misérable ; tout enfant que je suis, je connais mes forces, j'ai des ailes sûres pour voler. Je suis poète, je brûle, je frémis, je se îs en moi l'ardeur de la poésie divine. Et je mourr.ù comme si j ■ n'étais pas né. Adieu gloire ! C'est pour toi eue :'ai travaillé et peiné. C'est toi seule que j'ai recherché dans le monde et je ne te posséderai pas. »

(4) « Le faible n'est pa un hom re, mais un enfant et moins qu'un enfant, car son sort est de voir vivre les autres, tandis qu'il loit se

ontenter de parler; la vie n'< st pas faite p ur lui, » i -il.

LEOPARDI

Il se peut que la lecture des œuvres de Mme de Staël et surtout son dernier roman, Corinne, paru en 1807, ait contribué à la transformation qui s'accomplit alors dans ses sentiments. Il l'a affirmé, mais la pente de son esprit, ses misères physiques, les tristesses de sa vie familiale et ses déceptions expliquent assez, sans cette influence, le pessimisme profond et absolu qu'il professa dès lors (1). Tout d'abord il pensa trouver un remède à son désespoir en s'éloignant des siens, de sa ville natale qu'il trouvait « humide, enveloppée de brouillards, entourée d'eaux saumâtres » et où personne ne le comprenait. Il s'irritait de sentir que, « fût-il un Dante », il ne parviendrait jamais, s'il y restait, à se fai' e connaître.

Son imagination romanesque lui suggéra le prjjet d'une évasion qu'il combina longuement : mais un détail que, d'esprit plus pratique, il aurait tout de suite prévu l'obtention d'un passeport, fit éventer le complot ; son père le conjura de ne pas s'éloigner, usa des larmes, et Leopardi resta «non pas contraint, mais ému et trompé » (août 1819) (2).

Cette dernière espérance de salut s'étant évanouie, Leopardi s'abandonna entièrement à ses sombres imaginations et « se laissa terrasser par le néant ».

La gloire littéraire elle-même allait lui devenir indifférente (3).

Ses trois chants : Brutus le Jeune, à Un Vainqueur d'un jeu de Paume, à sa Sœur Paolina, composés en 1821, sont l'expression d'un désespoir absolu, d'un désabusement irrémédiable. « Lisez Brutus, écrivait-il à un ami, là est ma pensée. » C'est une profession de foi, et quelle n'en est pas

(i) Voir l'article de Mme Clementina de Courten dns Vita e Pensiero, 'u llet 1917. Leopardi cite et commente à plusieurs reprises Corinne dans le Zibaldone.

(2) L opardi comptait laisser, en s'en allant, une lettre explica ive elle a belle allure encore qu'un peu pompeus , (Vo rG. Gugnoni, Opere inedite, p. 110, 1 Le tre lettere di G. Leopardi intorno alla divisata fugga dalla casa paterna, Turin, 1880). La représentation dea chambre de Leopardi q jc contie it ce fascicule est de fantaisie.

(3) Il la traitera de « divinité frivole et ave gle » d ms fon ode au comte Pe oli, derniers vers (1826).

NOTICE BIOGRAPHIQUE

l'effroyable tristesse ! Il affirmait que la lutte contre le destin avait été possible dans les temps anciens, quand l'intelligence humaine n'était pas adulte et conservait des illusions, mais plus à présent où l'on a reconnu la vanité des rêves que l'on poursuivait.

Il avait admis, à un certain moment, que les illusions qui égayent la tristesse de la vie pouvaient passer pour des réalités, pour « des choses en quelque sorte matérielles, parce que ce ne sont pas, dit-il, des caprices particuliers à tel ou tel, mais des effets naturels et spontanés (1) ». Maintenant il repoussait cette consolante concession ; il s'appliquait à considérer sa vie comme i quelqu'un autre la vivait. N'est -ce pas souvent le penchant de ceux qui font de leurs sentiments un continuel et trop profond sujet d'observation ? Leopardi prétendait se mettre ainsi au-dessus de toute sensation pénible ; il étudie « l'art de ne pas souffrir », il affecte ce rire « qui vient de l'indifférence, dernier recours du malheureux ». Cet état d'indifférence aux plaisirs comme aux douleurs lui paraît d'ailleurs un plaisir, le plus grand qui soit (2). C'est l'unique moyen qu'il admette pour résister aux duretés du sort ou plutôt pour en moins pâtir, car lutter lui parait impossible. Après avoir hésité quelque temps, après avoir essayé de systèmes conciliant les autres théories philosophiques avec la sienne, il en arrive à déclarer que l'inféli cité est la loi universelle et absolue de l'univers, qu'il n'est rien qui ne soit souffrance, et il écrit cet hémistiche fameux : « Tout est mystère hormis notre douleur. » « Même en amour, dit-il, l'état le plus riche en plaisirs et en illusions, ce qu'il y a de plus doux, c'est la douleur. » Et encore : « La vie entière, par sa nature propre et immuable, est un tis u de souffrances nécessaires, et chaque instant qui la compose est une souffrance. » Dans une comparaison d'un tour pathétique et charmant, il dit que l'humanité est semblable à un jardin en fleurs ; tout y paraît riant quand on le considère d'un peu loin, mais regardez de près, la rose est des-

(i) Lettre 141, datée du 3o juin 1820 (2) Zibaldone, § i58o, daté août 182 1.

LEOPARDI

séchée par le soleil, le lis dévoré par une abeille, l'arbre sapé par une fourmilière. Ce n'est partout que souffrance et destruction (1). C'est là ce qu'il nomme « sa théorie du plaisir (2) ». La meilleure preuve de l'incurable infélicité de la vie est que nous sommes en continuel désir d'une amélioration de notre sort et qu'il n'est pas un seul instant de l'existence, si plein de contentement soit-il, où nous nous sentions complètement satisfaits et sans un vœu que nous aimerions à voir réaliser (3).

Leopardi, s'inspirant de La Rochefoucauld, attribue dans nos actes un grand rôle à l'amour-propre, à l'amour de soi, et il en tire un nouvel argument en faveur de sa thèse, car ce penchant, dit-il, est précisément ce qui nous porte à toujours nous souhaiter plus heureux que nous ne le sommes et partant à être toujours malheureux ; plus nous sommes sensibles, sujet? aux émotions, vivants, plus sensible et plus vif est notre amour-propre et plus grand le désir de la félicité, par suite plus grande au si notre infélicité, puisque la félicité à laquelle nous aspirons ne peut être obtenue (4). Ainsi mieux on est doué, plus on est intelligent, plus ou doit souffrir. La bête souffre moins que l'homme, l'homme inculte moins que celui qui pense et analyse sa souffrance. L'être humain est à ses yeux surtout sensible à la douleur ; en vieillissant, il s'accoutume aux louanges, mais le blâme le ouche toujours vivement, en sorte que la douleur l'emporte sur la satisfaction.

Nous n'avons pas même, dit-il, la ressource d'espérer dans l'avenir, car le progrès lui-même est un mal. N'a-t-il pas

(i) Zibaldone, §4175, avril 1826.

(2) Elle est très explicitement exposée et déduite dans divers passages du Zibaldone et notamm nt § i65, juillet 1820. Dans les Dialogues et les Pensées, il suppose le principe admis. Un des points les plus faibles de cette théorie, et qui apparaît clairement dans le paragraphe cité ci-dessus, est que Leopardi conclut à l'infélicité parce que le 'on heur absolu est irréalisable; il semble n'avoir jamais envisagé un bonheur restreint ou passager, sinon comme une cause de douleur. Tout ou rien.

(3) Zibaldone, § 2883, juillet. 1823.

(4) Zibaldone, % i382, 2410, daté de 1821-1822.

- - — = NOTICE BIOGRAPHIQUE

pour instrument la pensée, faculté funeste qui accroît notre misère en nous la faisant connaître.

Rien ne saurait donc alléger notre misère. La désespérance devint ainsi pour Leopardi une vérité générale et un dogme indiscutable. Il avait d'abord su pposé que l'humanité, dans ses commencements, était heureuse (1), et il pensait que cet âge d'or pourrait être renouvelé par une entente entre les hommes ligués contre le malheur et la nature, mais il renonça bientôt à cette idée consolante. Toutefois il continua jusqu'à la fin à soutenir, en changeaut sa formule, que sa doctrine était favorable à la solidarité humaine, car, disait il. les hommes n'auront plus de prétexte à haïr les autres hommes lorsque, justement ou injustement, ils en éprouvent du mal, s'ils savent que leur haine ou du moins leur plainte doit se tourner non pas contre eux, mais contre un principe plus élevé, contre l'origine véritable de leurs maux (2).

La conclusion logique de cette « théorie » est que le seul recours, la seule espérance de tout être vivant, est l'anéantissement. « Pour toutes les plantes qui souffrent, pour toutes les choses au monde, écrit-il, il n'existe qu'un bien véritable, la mort. » C'est la pensée qu'il a développée dans la plupart de ses dialogues, tantôt sur le mole grave, plus souvent sur le mode ironique, et qui lui a inspiré les vers si tragiquement magnifiques du Chant nocturne, de la Pensée dominante, de V Amour et la Mort ; à dire le vrai, oa la retrouve partout dans son oeuvre, elle la domine.

Aussi avait-il moins de scrupule encore que d'hésitation à invoquer la mort « unique et sûr refuge des malheureux », la mort hospitalière à tous comme il l'appelle en paraphrasant la belle parole qu'Eschyle met dans la bouche des Suppliantes : « Nous i'-ons le trouver, le Zeus hospitalier, le Zeus des morts. » Se lai ser vivre est une simple erreur de calcul, dit-il (3). « Nul ne désire la mort plus ardemment que moi, Dieu m'en est témoin, écrivait-il à son père le 2 juil-

(i) Dan le-; crémiers chants.

(2) Zibaldone, % 4428, d tj de 1829.

(3) Zibaldone, % 255i, daté de juillet 1822.

LEOPARDI -

let 1S32 ; j'ai fait des neuvaines pour l'obtenir, et à chaque espérance d'un danger prochain ou lointain mon cœur très saille d'allégresse. » Parfois il avoue qu'il n'a plus même la force de souhaiter la mort, non pas qu'il la craigne, mais parce qu'il ne voit aucune différence entre elle et la vie « que ne vient pas consoler la douleur ». Plus souvent il l'appelle et s'encourage à aller au devant d'elle. Assis sur la margelle d'un puits, il lui arriva, comme il le raconte dans sa poéûe des Souvenirs, de se demander s'il ne chercherait pas au fond des eaux la fin de son infortune (1). Il n'en fit rien. La mort volontaire est une lâcheté que tout le monde n'a pas le courage d'accomplir, mais ce dut être pour lui un affreux tourment que d'avoir l'existence en horreur et d'y rester rivé par son impuissance à s'en défaire. Au surplus, il confesse dans le Zibaldone (2) que, s'il s'était précipité dans le puits, il aurait fait certainement tous ses efforts, dès qu'il serait revenu à la surface de l'eau, pour grimper sur le bord et« qu'après avoir eu très peur de perdre la vie », se trouvant sain et sauf il aurait éprouvé quelques instants de bonheur. La tradition du saut de Leucade, ajoute-t-il, a peut-être son origine dans une observation du même genre (3).

Il a été abondamment disserté sur la cause du pessimisme de Leopardi. Faut-il 7 voir la conséquence de ses souffrances physiques qui furent grandes et continuelles, de ses humeurs noires causées par son état, de son caractère irritable et mécontent, de son impatience des imperfections inhérentes à la vie humaine ? Il s'en est défendu avec énergie et même

(1) Il y a certainement un rapprochement faire entre cet appétit du suicide et ce qui a été dit plus haut, p. 9.

(2) § 82. Dans les Scritti Vari, on tro ve un essai ;urle suicide, p. 387. Également dans le Zibaldone, § 2549 (juillet 1822).

(3) « J'étais excédé de l'existence et en grand désir de me tuer quand j'éprouvai je ne sais quel prodrome d'un mal q i me fit craindr pour ma vie, et je fus dans une anxiété pro'onde. Jamais je ne senti, plus fortement la discordance entre les éléments dont est formée notre condition mortelle. » Zibaldone, § 66) — Lesa.nantsqui se précipitaient du rocher de Leucade d ns la mer et ne se noyaie.t pas et ient guéris de leur.-mour.

= — ^- NOTICE BIOGRAPHIQUE

avec aigreur (1) ; il ne veut pas avoir été influencé par ses misères personnelles et entend qu'on considère uniquement sa thèse comme le résultat de ses méditations et de ses raisonnements sur l'ordre général de l'univers ; il faut la juger en elle-même. Toutefois il ne l'a pas toujours maintenue dans son entière rigueur et vers la fin de sa vie surtout, comme on le constate dans ses dernières œuvres, il ne fait plus de l'infélicité une loi absolue ; la vie ne lui parut plus aussi inutile et uniformément malheureuse qu'il lavait soutenu, et il n'aurait peut-être pas refusé d'y voir, au contraire, une force féconde et magnifique (2). Au reste, le raisonnement philosoph'que de Leopardi manque de force et de suite, parfois même il est d'une ingénuité extrême ; il tient de la sophistique autant que de la scholastique et dénote plus de subtilité que de logique ; sa pensée aussi, comme sa phrase, s'embarrasse et à l'occasion devient confuse, s'alourdit par un trop grand désir d'être minutieusement exact et plus encore par l'extrême abondance des idées que sa puissante mémoire et son propre effort lui apportaient à la fois. Leopardi est, en fait, non un philologue, non un philosophe, mais un poète, un poète admirable, un de ceux qui ont ensemble le plus de force, de profondeur et de sentiment et qu'on ne se lasse pas de relire et de savourer.

La conséquence inévitable de la mélancolie qui l'envahissait, de l'impossibilité où il était de s'occuper, et de son détachement de toute chose, fut de faire naître en lui un ennui profond, sans relâche et sans remède, qui « l'enve-

ii) Lettre 748 adressée au docteur de Sinner en date du 24 mai i832. (2) Cependant, en i835, il préparait une ode à Arimane, le dieu du mal. qui devait commencer par ce; vers ;

Roi des choses, îuteur du monde, secrète

Malignité, pouvoir souverain et souveraine

Intelligence, éternel

Dispensateur des maux et régulateur du mouvement....

et se continuait par une énumération 'des épreuves réservées aux hommes. «Le-; na'ions civilisées t'appellent Destin, Nature ou Dieu, mais tu restes Arimane ; la Fortune est ennemie de la vale r, le mai domine sur la terre. » On dirait le canevas du Désespoir de Lamartine (1818).

LEOPARDI -

loppa de son épais brouillard ». Il y a bien des sortes d'ennuis ; chaque époque a le sien et chaque caractère aussi ; il y a l'ennui du désœuvrement et celui de la monotonie, le désir impatient de faire autre chose que ce que l'on fait ou de ne pouvoir accomplir ce que l'on veut, « la privation du sentiment avec la douleur de ne pouvoir s'en passer, » selon la définition qu'en donne Mme Du Deffant, cette illustre ennuyée. Leopardi souffrait du plus pénible des ennuis, il sentait que son activité était paralysée alors qu'il se jugeait capable de grandes choses ; il a assurément beaucoup écrit, ma1's il brû'ait d'écrire bien plus encore, d'exécuter une infinité de projets, vo^re de besognes littéraires, de redresser des erreurs accréditées, de faire connaître des beautés ignorées ou oubliées, d'expliquer des choses incomprises. Et il ne pouvait rien ; il devait demeurer oisif, « se promener sans ouvrir la bouche », en attendant l'heure des repas.

Chose surprenante, Leopardi, qui connut l'ennui par une si dure et si longue expérience (1), n'a pu ni le définir, ni l'analyser. Ce qu'il en dit dans les deux Pensées LXVII et LXVIII, ainsi que dans son Dialogue de Tasse, le prouve surabondamment (2).

Il voulut de nouveau s'éloigner de Recanati dans la pensée de secouer son ennui. Leopardi fut toujours partagé entre le désir de vivre hors de chez lui et le regret amer de n'y plus être. Dans les Souvenirs aussi bien que dans le dialogue des Oiseaux, on sent qu'il rêve de lointaines envolées, mais, d'autre part, le toit paternel lui est extrêmement doux ; absent, il se désole de s'en trouver loin; la vie des grandes cités populeuses l'effarouchait ; il appréciait le charme des campagnes et le pittoresque des petites villes, et les a décrits de façon admirable dans les Souvenirs, Un Soir de fête, le Calme après l'Orage, Un Samedi au Village ; ce sont d'exquises et vivantes peintures (3).

(i) Le désespoir lui p .irait de beaucoup préférable à l'ennui.

(2 Voir p. 192. Cf. Zibaldone, % 174, 2599, 2736...

(2) Il explique dans le Zibaldone (% 21) que le poète ne doit pas se

contenter de dépeindre et d'imiter 1 nature en a- Uste, mais qu'il doit

la représenter au naturel. Patrizi fait remarquer que Leopardi parle

, . - NOTICE BIOGRAPHIQUE

La lune, « cette souveraine maîtresse des mélancolies profondes », comme l'appelle si poétiquement Shakespeare, et dont ceux-là seuls apprécient le charme qui aiment la solitude et la nature, lui a inspiré aussi à plusieurs reprises des vers magnifiques. L'importance de son rôle en poésie varie suivant les époques ; le xvne et le xvme siècle ne l'ont guère chantée, car on n'y prisait qu'en paroles la vie des champs ; le Romantisme l'a remise en honneur avec ie culte de la nature (1). Leopardi ne pouvait manquer d'être sensible à sa poésie triste et calme (2).

Ses amis s'employaient cependant à le tirer de sa ville natale, de cette maison paternelle qu'il qualifie de « cage, de caverne, de Tartare, de tombeau ». Pour des raisons diverses et un peu par la faute de Leopardi, aucune combinaison n'aboutit ; on ne put lui trouver aucun emploi. Sur ces entrefaites, son oncle romain renouvela à son père la demande de le faire venir, et cette fois elle fut agréée. Leopardi avait beaucoup souffert tout l'été des yeux et de la tête ; un changement d'air était nécessaire. Il parvint à Rome le 23 novembre 1822. Habitué à l'exiguïté de sa petite patrie, les rues lui en parurent trop longues, les places trop vastes, les palais trop grands ; c'étaient pour lui « des espaces jetés entre les hommes » ; il se sentit isolé, perdu (3) ; quant aux habitants, ils le mettaient en rage ou lui faisaient pitié ; les femmes « lui donnaient mal à l'estomac » ; les hommes lui semblaient tous des sots infatués de leur science ou de leur situation ; il qualifie Cancellieri, son grand ami et son protecteur, l'illustre Cancellieri, « un fleuve de niaiseries, l'homme le plus ennuyeux et le plus désespérant de la terre ». Peut-être exagérait-il un peu ses plaintes en vue de complaire aux siens. « Je n'ai pas eu un plaisir depuis que je suis arrivé à Rome,

larement des tonalité, dans ses descriptions; l'aurore est pour lui «tranquille», la ma «lointaine»; ime semble pas avoir eu le sentiment de la couleur.

(i) G. Paul Madières, Les Poètes de la Lune, Paris, 1919.

(2) A la lune. — Le coucher de la lune.

(3)« Pour moi, dit-il, il n'y a pas de plus grande solitude qu'une nombreuse société et, comme cette solitude m'est à charge, je désire être effectivement seul pour être effectivement en société. »

LEOPARDI

écrit-il à son frère Carlo, excepté quand je lisais tes lettres.» Si encore il avait été touché par la majesté des ruines romaines ! Mais, comme beaucoup d'excellents humanistes de la Renaissance, et à l'inverse de ceux du xiv# et du xv6 siècle, il n'appréciait de l'antiquité que ses monuments littéraires. Et puis il croyait arriver précédé d'une grande réputation littéraire, car les encouragements qu'il avait reçus lui faisaient illusion, et il s'aperçut qu'on l'ignorait comme poète et qu'on le prisait peu comme philologue. « Philosophie, morale, politique, science du cœur humain, éloquence, poésie, philologie, tout cela, écrit-il, est inconnu à Rome et semble un jeu d'enfant à côté de la découverte d'une pierre. »

Le cardinal Gonsalvi favorisait en effet l'archéologie et détournait les savants et les littérateurs de toute autre étude parce qu'il jugeait que l'archéologie était la plus inoffensive des sciences à l'égard des dogmes. On en dissertait non pas seulement avec conviction, mais avec fureur, au dire de Stendhal, et les savants se traitaient couramment, comme jadis, de sots, d'infâmes et d'assassins. On conçoit que Leopardi se sentît mal à l'aise dans ce monde irascible et étroit ! Il aurait pu trouver une situation sortable, quoique bien modeste, s'il avait consenti à revêtir le petit manteau violet, la mantellatta, des abbés. Son détachement des choses de la religion l'empêcha de souscrire à cette condition (1). Faute de mieux, ses amis obtinrent qu'il fût chargé de dresser le catalogue des manuscrits de la Barberiniana ; mais ici nouvel obstacle ; le bibliothécaire en titre (2), pour lui faire pièce, déclarait, chaque fois qu'il se présentait, que c'était jour férié et lui fermait la porte (3). Leopardi assure qu'il s'exerça, sa vie durant, à devenir pali) En outre, la dépense à faire pour entrer dans les ordres était grande, et il aurait dû faire un emprunt. Lettre 241 du 22 mars 1823.

(2) Sans doute l'abbé Rezzi.

(3) Sainte-Beuve, Portraits contemporains, vol. III, p. 94. Leopardi ne fait pas allusion à ces difficultés dans sa lettre 236 du 7 mars 1823, où il parle de son travail à la Barberiniana. Ce fut pendant son séjour à Rome qu'il fit paraître ses annotations sur la chronique d'Eusèbe, que Maict Zohrab venaient de publier (mars 1823).

■ - NOTICE BIOGRAPHIQUE

tient, preuve qu'il ne le fut jamais tout à fait. Toujours est- il qu'au bout de cinq mois, n'en pouvant plus, il s'en revint à Recanati (3 mai 1823), où il passa un peu plus de deux ans, racontant abondamment à son frère et à sa sœur « ses histoires romaines » et travaillant avec passion.

Ainsi, malgré sa crise de désespoir et ses déclarations sur l'inanité de tout effort et le néant de la vie, Leopardi con tinuait à travailler. L'âme humaine est ainsi éminemment illogique, et les hommes conforment rarement à leurs systèmes la conduite de leur existence. Leopardi sentit luimême la contradiction et tenta de l'expliquer (1) ; au fond, comme chez la plupart des travailleurs, le travail était chez lui une nécessité plus encore qu'un soulagement ; bon gré, mal gré, son esprit accomplissait sa fonction ; il s'occupa de traduire des fragments d'Isocrate ; il projetait de traduire aussi le Gorgias de Platon, les Caractères de Théophraste et d'autres œuvres encore, de publier un choix des plus belles pensées de Platon.. . Mais il ne rimait plus. Entre 1822 et 1826, sa verve poétique se tarit plus ou moins.

Survint une lettre de l'éditeur Stella de Mi an, lui proposant de diriger la publication d'une nouvelle édition de Cicéron (mai 1825). La veille, il se demandait s'il pourrait jamais plus sortir de la « cité morte » sans s'exposer à mourir de faim, car son père ne consentait pas à lui fournir de quoi vivre hors de chez lui. Maintenant, c'était la gloire « non pas italienne, mais universelle », qui s'offrait à lui.

(i) « Il peut paraître complètement contradictoire dans mon système sur la félicité humaine que je loue l'aotion, l'activité, l'abondance de vie et qu'en conséquence je place la discipline antique au-dessus de la moderne, tandis qu'en même temps je considère comme le plus heureux ou le moins malheureux des états celui des hommes les plus stupides, des bêtes les plus bêtes, les plus pauvres de vie, l'inaction et la torpeur des sauvages. A la vérité, ces deux assertions s'accordent à merveille, elles procèdent d'un même principe » Et il explique que le désir du bonheur étant invincible et la possibilité de l'obtenir n'existant pas, la seule façon d'être heureux ou le moins malheureux possible consista à sentir le moins possibl : ce désir, et pour cela à s'occuper autantqu'on peut, puisqu'il n'est pas donné à chacun de vivre d'une vie animale (Zibaldone, § 4i65,daté de 1826). Cf. Ibid., 1628, septembre 1821 .

LEOPARDI , =r-

Un mal d'yeux l'empêcha de partir sur-le-champ ; il dut passer des journées dans l'obscurité sans lire ni écrire, Enfin, le 18 juillet 1825, il était en route pour Milan, en passant par Bologne, où il fit un court séjour.

Miiau lui déplut dès l'abord autant que Rome (1) ; il trouvait que « le magnifique y gâte le beau » et qu'on n'y a d'autre occupation que de disserter sur des questions de langue. Quant à l'offre de Stella, elle ne lui paraissait plus si tentante ; il lui répugnait de prendre la direction administrative d'une publication, car, disait-il, il ne se jugeait pas assez expert dans l'art de pratiquer les hommes. Il eut des velléités de repartir aussitôt, mais Stella lui avait payé ses frais de voyage et lui allouait une pension de 10 écus par mois, en sorte qu'il se sentait lié envers lui. Leopardi s'est comparé à ces malades qui se tournent et se retournent sur leur litsans trouver déposition où ils ne souffrent pas. Enfin, au bout de deux mois (30 juiliet-26 septembre 1825), il revint à Bologne.

Autant à Milan il avait peu trouvé de personnes avec qui se lier, autant à Bologne il se vit entouré ; le comte Pepoli, le professeur Paolo Costa, le com;e Antonio Papadopoii, la famille Brighenti et Pietro Giordani (2), avec lequel il vivait pour ainsi dire en commun, s'empressèrent à lui rendre la vie douce. En dix jours, il s'était fait, assure-t-d, plus d'amis qu'à Rome en cinq mois. Les Bolonais cultivaient la poésie. « Dans cette bienheureuse ville, tout le monde fait des sonnets», écrivait-il. C'était, à vrai dire, ie cas de l'Italie entière depuis plus de cent ans. Leoparui s'efforça d'abord de dém®ntrer à qui voulait l'entendre que mieux valait s'adonner à la philosophie, mais bientôt, renonçant à lutter contre une si vive passion, il se mit tout au contraire à lire dans des réunions ses propres vers, et c'est lui cependant qui a décoché des traits d'une si mordante ironie contre ceux

(i) Leopardi compare volontiers Milan à Paris, qu'il ne connaissait pas d'ailleurs. Milan est tout entier, écrit-il, au moral comme au physique, un jardin des Tuileries.

(2) Oa se souvient qu'il entretenait avec lui depuis longtemps un commerce de lettres.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

qui font entendre en public leurs productions (1) ! Il devint bien vite fameux dans toute la région ; au cours d'une courte tournée à travers la Romagne, il se vit fêté, choyé, acclamé ; on se pressait, para*t-il, pour le voir. Il eut aussi une autre satisfaction et celle qu'il ambitionnait le plus, des attentions féminines. Antonietta Tommasini noua avec lui une amitié dont une abondante et durable correspondance prouve solidité (2) ; elle aimait et cultivait les Lettres et avait écrit elle-même.

Il se lia aussi avec la fille de l'avocat Bri$*henti, Marianna ; jeune (3), fort belle et fort sage, douée d'une voix admirable, elle allait débuter dans la Semiramide de Rossini. D'autre part, Teresa Carniani Malvozzi, après avoir entendu la lecture de son épître au comte Carlo Pepoli, voulut le connaître ; blonde et mélancofique, elle était à ce moment de la vie où les femmes, du moins certaines d'entre elles, ayant dépassé la trentaine, ont déjà réfléchi, amassé des idées et des souvenirs, appris à penser ; elle se piquait de littérature ; on lui devait une traduction en vers de Pope et de- éditions populaires de quelques-uns des livres de Cicéron. Leopardi n'avait que vingt-sept ans ; il a dit lui-même que c'est l'âge où le jeune homme s'avise tout d'un coup que la jeunesse est un don éphémère et que d'autres jeunes gens surgissent par qui on va être supplanté (A); c'est aussi le moment où l'on apprend à distinguer entre les femmes, où la femme n'est pas seulement une femme, mais un être avec lequel il est doux de >enseret de sentir. Leopardi s'éprit donc de cette femme, et fut d'abord « un délire et une fièvre >\ 11 lui lisait ses

;rs et elle pleurait. Toutefois, son caractère reprenant le

(i) Voir plus loin, Pensées, XX, p. 188.

(2) Voir l'Epistolario et, pour les lettres d'Antonietta, Scritti Vari, . 5o2 et suiv. Elle était née en 1780 ; elle mourut en i83q.

(3) Elle était née en 1808 et avait, par conséquent, dix-sept ans ; elle it morte dans une grande misère en i883.

(4) Voyez Pensées, XLII. Dans le Zibaldone, g 4141 , il remarque 'à trente ans on s'aperçoit tout d'un coup qu'on a souvent affaire

ree des hommes faits et qui sont cependant plus jeunes que soi, Pologne, octobre 1825).

LEOPARDI

LEOPARDI

dessus, il se garda de lui déclarer sou sentiment ou, s'il lui parlait d'amour, ce n'était « qu'en manière de plaisanterie ». « Tous les soirs, dit-il, je suis chez elle de l'Ave Maria à la minuit, et cela me semble durer un moment. Nous nous confions tous nos secrets, nous nous critiquons, nous nous signalons nos défauts (1). » C'est ainsi que Leopardi, dans son ingénuité, pensait se faire bien venir ! De fait, quand le poète fut rentré dans sa patrie, Teresa laissa passer des mois sans plus songer à lui, ce dont il se plaint dans une lettre narquoise et enjouée (2). Leopardi ne tarda pas de son côté à se déprendre ; il écrivait en 1828 à Papadopoli : « J'ai vu le poème de la Malvezzi, pauvre dame ! »

Quoi qu'il en soit de ces déceptions, Leopardi, ainsi qu'il le reconnaît, avait tiré un grand profit de ces relations ; il apprit qu'il existe au monde des plaisirs qu'il croyait impossibles et qu'il était encore capable de s'enchanter d'illusions ; il se « désabusa du désabusement » et sentit « se ranimer son cœur mort depuis des années ». Mais il s'empresse d'ajouter que ces constatations démontrent seulement la faiblesse de l'homme et ne peuvent servir à justifier le monde. Il préparait alors assidûment une édition annotée des poésies de Pétrarque, qui fut publiée à Milan en 1826 (3) et s'occupait de préparer un volume de poésies dans lequel il avait ajouté aux précédentes de nouvelles pièces ; ce volume parut à Bologne cette même année (1826) (4). Il s'était chargé aussi de composer une chrestomathie ; mais il lui était indispensable, pour en réunir les éléments, de se trouver au milieu de l'abondante bibliothèque paternelle, car il ne pouvait travailler dans une bibliothèque publique ; il partit donc pour Recanati, d'autant plus que l'approche de

(i) Lettre 423 du 3o mai 1826.

(2) Lettre 471 du 18 avril 1827 reproduite plus loin, p. 198.

(3) Cette publication eut grand succès, et les réimpressions en furent nombreuses. C'est moins un commentaire qu'une interprétation à l'usage des dames, comme il l'explique lui-même.

(4) Son père lui avait écrit, le 26 février 1829, pour le supplier de mentionner dans le titre qu'il était Récanatais; il lui cite l'exemple de Xénophon. Monaldo avait appris par hasard la publication de ce volume.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

l'hiver dans une ville aussi froide que Bologne l'inquiétait (1) et qu'il lui tardait de revoir les siens, et tout particulièrement son frère Carlo, pour lequel il avait la plus vive amitié. « Son affection, sa pensée, écrit-il (26 février 1826), sont comme les colonnes et l'ancre de ma vie (2). »

L'hiver qu'il passa à Recanati, du 11 novembre 1826 au 26 avril 1827, fut une période de détente ; sa santé semblait en voie d'amélioration ; il se disait seulement « un peu triste » à cause de la solitude dans laquelle il vivait (3) ; aussi cet hiver fut-il un temps de labeur acharné ; il s'occupa delachrestomathie, d'une anthologie, de rédiger définitivement quelques-uns de ses dialogues {Operette morali) et de constituer une « Encyclopédie des sciences inutiles et des choses qu'on ignore » où il aurait utilisé sans doute les notes sans nombre et les souvenirs accumulés par lui au cours de ses prodigieuses lectures.

Le 26 avril 1827, il partait pour Florence ; des admirateurs, des amis, le grand éditeur Vieusseux l'y appelaient ; la célébrité commençait à lui venir ; ses œuvres étaient admirées, sinon encore très achetées (4) ; Rome et la Toscane se le disputaient. Sa première étape fut Bologne, où il demeura deux mois et s'entretint avec l'éditeur Stella des éditions de ses œuvres qui se multipliaient. Le 21 juin, il était à Florence ; Florence lui déplut, il en trouva les rues sales et les habitants d'une niaiserie rare ; ce n'était pas cette ville, écrivait-il un mois après à son ami Pietro Brighenti, qu'il aurait

(i) Sa sœur raconte qu'il s'était fabriqué un sac de laine et déplumes dans lequel il se mettait pour travailler (Viani, p. xv).

(2) Il explique dans le Zibaldone, % 2861, pourquoi la véritable amitié ne peut exister qu'entre frères ayant à peu près le même âge. On se souvient qu'il avait deux frères puînés.

(3) « La solitude me plaît, écrit-il ailleurs, quand je suis en société et la société quand je suis seul » (Lettre 194 du 2 novembre 1821).

(4) Il est bien rarement sinon jamais parlé de profits, de droits d'auteur dans la correspondance de Leopardi ; ses éditeurs s'acquittaient par des allocations mensuelles d'ailleurs bien modiques. Leopardi essaya de publiera ses frais une édition de ses poésies, et il réunit jusqu'à huit cents souscripteurs; mais il ne paraît pas avoir rien tirer de celte tentative. Ses amis s'employèrent à luitrouver des souscripteurs.

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choisie pour y finir ses jours. Il en fut tout autrement de Pise, où il passa l'hiver (9 novembre 1827-9 juin 1828V L'animation des quais, l'activité des rues, la vivacité et l'intelligence des habitants ainsi que la clémence du climat l'enchantèrent ; il ne trouvait rien de si beau que le Lung' Arno par une belle journée de printemps. Et rien n'est pins beau en effet. Peut-être pensait-il à Pise, quand il écrivit dans Silvia : « J'admirais le ciel serein, les rues odorantes et les jardins. » Ses fenêtres donnaient sur une cour encombrée de caisses d'orangers, d'arbrisseaux et d'herbes hautes. Chaque jour, en déplaçant l'heure de ses repas, il trouvait le temps, même quand il faisait mauvais, de marcher deux ou trois heures, ce qu'il jugeait indispensable à sa santé. Il travaillait à parachever l'anthologie et la chrestomathie. La publication de ses vingt premiers dialogues date de cette époque (1). Manzoni disait vers 1830 : « On n'a pas fait assez attention à ce petit volume. Comme style, on n'a peut-être rien écrit de mieux de nos jours (2). » Ses lettres montrent que cet hiver fut pour lui une des périodes les plus heureuses ie sa vie, mais, vers la fin de son séjour, il reçut la nouvelle de la mort de son frère Luigi ; celui-ci n'avait jama;s été, comme son frère Carlo, le confident, le compagnon de ses pensées et de ses souffrances, son soutien et son auxiliaire ; sa douleur fut néanmoins profonde, ainsi qu'en témoigne sa correspondance. Il serait retourné sur-le-champ à Recanati, malgré ses répugnances, n'avait été la longueur du voyage (3). Il gagna Florence (9 juin-10 novembre 1828). De grands besoins d'argent le harcelaient, son père ne lui envoyait rien, Stella suspendit son allocation mensuelle ; il

(i) Il les avait en partie composés en 1824. Trois parurent en 1826 dans l'Antologia de Vieusseux, puis dans le Recoglitore. Le première édition est de 1827, Milan, chez Stella.

(2) Sainte-Beuve. — Cette citation prouve en outre que, pour appréciés qu'ils fussent, les écrits de Leopardi n'avaient pas la vogue.

(3) Après- la mort de Luigi, Monaldo écrivit à son fils une lettre, de style déclamatoire, dans laquelle il lui disait : « Vous qui me donnâtes le premier le nom de père, qui avez sur mon cœur le droit d'aînesse, qui l'avez conservé intact par votre conduite et qui êtes 'la gloire de votre famille sur terre et en serez la couronne dans le ciel.. . »

— NOTICE BIOGRAPHIQUE

dut donner des leçons. La saison froide revenue, il se mit en route pour Recanati, où il parvint après six jours de voyage. Il y resta de novembre 1828 au 29 avril 1830.

Leopardi avait alors mille projets d'ouvrages en tête, dont queiques-uns étaient même ébauchés; il comptait entreprendre un traité de la nature des hommes et des choses, sorte de philosophie générale de l'univers « qui n'aurait pas répété ce qui était dit ailleurs ni manqué d'utilité » ; une histoire d'une âme, « roman sans aventures mais étude des mouvements intérieurs d'un esprit noble et tendre (1) » ; des paradoxes, un parallèle entre les cinq langues « cultivées », des leçons sur le seus commun... Il termina son Chant nocturne et repartit le 29 avril 1830 pour Florence, où il arriva, après une courte halte à Bologne, le 10 mai 1830. 11 y reçut quelques mois après (mars 1831) une lettre officielle le prévenant que le gouvernement provisoire qui s'était constitué à Recanati à la suite des mouvements que provoqua en Italie notre révolution de juillet, l'avait désigné comme son représentant à l'assemblée nationale siégeant à Bologne (2). Entre temps, toutefois, les Autrichiens avaient envahi la Romagne, et l'assemblée se transportait de ville en ville ; on ne savait même plus à Florence où elle siégeait. Leopardi remercia ses mandants par une lettre qui n'est pas sans une pointe d'ironie et demeura à Florence. De nombreuses occupations littéraires et des devoirs mondains l'y retenaient ; Leopardi se prenait à avoir de la recherche dans sa mise; il portait un habit bleu turquin à ia dernière mode ; ce n'est pas, à vrai dire, qu'il fût devenu dameret, mais il fréquentait chez plusieurs femmes ; Carlotta Lenzoni de Medici, qui réunissait autour d'elle les esprits distingués de Florence dans une maison que l'on supposait être celle de Boccace, l'introduisit dans la haute société fiorentine. Elie appartenait à la première noblesse de la ville et avait ce rare mérite aux yeux de Leopardi d'aimer les Lettres et les

(i) bans le projet de préambule publié dans les Scritti Vari, p. 385, Leopardi explique que c'est sa propre histoirequ'il va raconter (1828).

(2) Les documents relatifs à cette nomination ont été publiés dans les Scritti Vari, p. 419.

LEOPARDI m

Arts (1). Fanny Targioni Tozzetti, femme d'un professeur, s'était prise pour lui d'un e tendre affection et allait Je réconforter quand la maladie le retenait chez lui. Charlotte Bonaparte fut aussi de ses amies ; elle avait, comme lui, des infirmités physiques; mais é<ait charmante, dit-il (2), douée de beaucoup d'esprit et de goût et fort instruite. Leopardi était des plus assidu chez elle.

Ici se place un incident obscur : Leopardi quitta brusquement Florence le 1er octobre 1831 pour se rendre à Kome, où il arriva le 5 octobre 1831. Quelle fut la cause de cette équipée ? 11 écrivait à son frère Carlo, à la date du 15 octobre : * 11 est naturel que tu ne puisses deviner le motif de mon voyage à Rome, quand mes amis florentins eux-mêmes, qui ontplus dedonuéesque toi, se perdent en fausses conjectures. Dispense-moi, je te prie, de te raconter un long roman, beaucoup de douleur et beaucoup de larmes. Si nous nous revoyons un jour, peut-être aurai-je la force de t'expliquer la chose. Sache, pour le moment, que mon séjour à Rome est un amer exil. » On en a conclu avec quelque apparence de certitude qu'il s'agissait d'une malaventure amoureuse dont es vers si amers et si attendris de la poésie intitulée Aspasia, écrite deux ans plus tard, seraient le lointain écho ; cependant certains écrivains ont admis que Leopardi fait allusion dans cette lettre à une intrigue dont son ami Antonio Ranieri serait le héros et que ce fut par dévoûment pour lui qu'il se rendit à Rome.

Antonio Ranieri s'était attaché depuis peu à Leopardi ; possédant un esprit distingué, des connaissances littéraires assez étendues, de la fortune, il se lia vite d'une étroite amitié avec le poète ; il avait beaucoup voyagé, car son père s'était vu obligé de l'éloigner de Naples, dont il était originaire, à cause de ses imprudences en matière politique. Ranieri offrit à son ami d'avoir bourse commune et sut le faire d'une façon si delicate que la fierté de Leopardi, cependant si facile à émouvoir, ne s'en offensa pas . Leopardi

(i) Lettre 701, du 3o juin i83i.

(2) Lettre en français, 702, du 2 juillet i83i . = 34

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se logea à Rome, place d'Espagne, comme tous les étrangers de marque. Son séjour ne pouvait que lui paraître odieux ; il se plaint qu'à Rome comme à Milan on obtient le minimum de commodité pour le maximum de dépense ; la ville lui paraissait plus immense que jamais ; chaque déplacement lui semblait une grande entreprise, et il ne voulut rien faire de ce qui aurait été pour lui « un plaisir ou une obligation ». Sa santé devenait de plus en plus mauvaise ; il avait beau se raidir, disant qu'il savait dompter la douleur, force lui était de passer ses journées « assis sur un sofa, comme un Turc, à regarder en face sa ridicule existence ». Enfin il s'en retourna à Florence, au bout de cinq mois, le 17 mars 1832, sans avoir vu ni Saint -Pierre, ni le Colisée, ni le Forum, ni les musées.

Pendant qu'il se trouvait encore à Rome, il s'y répandit un recueil anonyme de Dialogues, dans le genre de ceux qu'il avait publiés quelques années auparavant, mais d'un esprit tout opposé (1). C'était une critique acerbe des idées nouvelles et une invitation aux gouvernements italiens d'exercer le pouvoir absolu ; le succès en fut grand et égala presque celui du livre Mie Prigioni de Silvio Pellico, paru à peu près en même temps ; l'auteur en était le père de Leopardi ( 5) ; Leopardi lai écrivit pour le remercier, en termes assez froids de l'envoi de ce pamphlet et lui demander quelque argent (3). Mais le duc de Modène ayant publié qu'il était de Leopardi « revenu à des idées plus saines à l'exemple de tous les honnêtes gens » et cette légende s'étant propagée, chacun s'empressa de célébrer sa conversion ou de blâmer son apostasie, en sorte qu'il dut, après quatre mois d'hésitation et non sans en avoir prévenu son père avec mille précautions, prier Vieusseux d'annoncer dans sa revue qu'il n'était point l'auteur de cette publication (12 mai 1832).

{\) Dialo ghetti sulle materie corrente nell'anno i83i. Pesaro, dee. i83i.

(2) Sous le titre était imprimé, à la place du nom d'auteur, le nombre n5o, qui donne, en chiffres romains, les initiales de Monaldo comte Leopardi: M. C. L. (Voir lettre 73o Je Leopar u.)

(3) Cette lettre est du 8 mars i832.

LEOPARDI

Il était arrive à Florence le 22 mars après un pénible voyage de six jours. Ses embarras allaient croissant ; le mauvais état de sa santé le mettait dans l'impossibilité de travailler pour vivre ; la publication de ses œuvres ne rapportait rien, et ses éditeurs ne voulaient rien tenter de nouveau, car ils déclaraient que la situation troublée de l'Europe rendait toute affaire dangereuse ; son ami Ranieri, qui l'avait suivi, ne pouvait plus, ce semble, lui venir en aide; il dut se résigner à faire appel de façon instante à la générosité de son père ; après combien de paroles propitiatoires, d'explications et d'excuses, il risque sa demande ! Encore a-t-il soin de ne pas même solliciter l'indispensable. «Avec les 12 écus par mois que je demande, dit-il, il n'est pas possible de vivre humainement. » Son père lui envoya 24 écus ; c'est tout ce qu'il put faire, et comme son fils, réduit au dernier dénûment, l'implorait de nouveau, il lui répondit d'avoir recours à sa mère. La lettre que Leopardi lui adressa, le 17 novembre 1832, est navrante ; il obtint d'elle une petite somme, mais comprit que cette libéralité ne se renouvellerait pas. « Votre mère, écrivait Monaldo a son fils, vous aime avec une tendresse extrême, mais elle s'imagine que votre littérature est une mine d'or et que vous ne devez avoir besoin d'aucun subside. » Ses amis se concertèrent alors pour lui faire une pension ; Leopardi la refusa d'abord, mais les souscripteurs ayant déclaré qu'il ignorerait leurs noms, il finit par accepter.

Les médecins lui recommandaient l'air de Naples, où son ami Ranieri s'offrait à le conduire ; il partit donc dans les premiers jours de septembre 1833 et y arriva sans encombres après être demeuré environ trois semaines à Rome (1). Il était asthmatique et hydropique et avait de terribles saignements de nez ; les médecins le crurent phtisique, en sorte que le père de Ranieri ne voulut à aucun prix le recevoir chez lui ; il alla dons se loger dans une chambre, Via Capo di Monte, d'où il dominait la ville et le golfe ; bientôt la sœur

(i) Le Ier septembre, il était sur le point de partir de Florence

(Lettre78i). Le 28 septembre, il se trouvait encore à Rome (Lettre 782 .

— NOTICE BIOGRAPHIQUE

de Ranieri, Paolina (1), vint rejoindre son frère afin de le seconder dans les soins qu'il donnait an malade . Les quatre années qui suivirent furent pour lui des années relativement heureuses ; il était entoure de prévenances et d'attentions ; son ami Ranieri allait au devant de ses caprices, dont il devait plus tard, dans un livre bien étrange, se plaindre âpreuient et se railler (2) ; il avait enfin trouvé cette tendresse féminine un peu maternelle qui lui avait toujours si cruellement manqué ; aussi le ton des poésies qui datent de cette époque, le Genêt, le Coucher de Lune, n'est-il plus si amer ; la tristesse en est douce et belle. Les Pensées, dont une bonne partie est de ce temps, montrent aussi une âme un peu rassérénée. Parfois ses amis le menaient dans une villa située sur les flancs du Vésuve ; Leopardi, qui avait toujours habité dans les villes, goûtait infiniment le charme de cette nouvelle existence ; il formait des projets d'avenir et songeait « aux quarante années » qui lui restaient à vivre (3). « Il n est personne qui soit assez vieux, dit Sénèque, pour ne pouvoir se promettre, avec raison, un jour de plus. » 11 préparait une édition de ses Operette, songeait à publier un volume inédit de Pensées (4), à revoir ses Canti ; l'une de ses dernières lettres est consacrée à ce sujet.

En février 1837, Ranieri le ramena à Naples, malgré l'épidémie de choléra qui y sévissait, et il songeait à regagner le toit paternel qu'il n'avait pas revu depuis si longtemps quand, le 14 juin 1837, il se sentit pris par un mal soudain qu il attribua aux nerfs selon son habitude (b) .

(i) G'étaitle même nom que celui de la sœur de Leopardi, ce qui contribua à lui faire trouver plus charmants les soins délicats qu elle lui prodiguait.

(2) A. Ranieri, Sette Anni di sodalizio con G. Leopardi, Naples, 1880 ; Serban, Lettres inédites, donne, p. xiv, la bibliographie des études relatives aux relations de Leopardi et de Ranieri.

(3; Cependant, dans sa lettre 8i5 du 27 mai 1837, adressée à son pére, et dans quelques autres antérieures, il parle de sa fin prochaine.

(4) « Je veux publier un volume inédit de Pensées sur les caractères des hommes et sur leur conduite dans la société, » écrivait-il à De Sinner (décembre i836).

5) Sa mort fut due à l'hyd.opisie : « Les eaux qui depuis longtemps

occupaient les routes du cœur, dit le médecin, se portèrent en abon-

LEOPARDI

Ranieri s'en fut en hâte chercher un médecin, qui ne put rien, et un moine augustin déchaussé, qui arriva précisément au moment où le poète expirait. Ainsi il n'eut pas à attrister ses amis en' refusant les secours d'une religion dont il s'était séparé depuis des années, et le moine put leur donner la satisfaction de dire sur ses restes les prières dernières. 11 fut enseveli dans l'église S. Vitale, où il gît encore.

dance dans la poche qui l'enveloppe, et la vie étant étouffée à sa source première, ce grand homme rendit le dernier soupir »(Hazard, p. 210).

BIBLIOGRAPHIE

Principaux articles publiés par Leopardi en 1816-1817 dans le « Spettatore » (1).

Discorso sopra Mosco.

Poesie di Mosco.

Discorso sopra la fama avuta da Orazio presso gli Antichi.

Discorso sopra la Batracomiomachia.

Traduzione del primo Canto delV Odissea.

La Torta Inno a Nettuno.

Traduzione del secondo libro dell' « Eneide». Discorso premesso alla Titanomachia «d'Esiodo». Traduzione della Titanomachia.

Parere sopra il Salterio.

Parere sopra due voci italiane.

Premières éditions et principales éditions collectives des œuvres de Leopardi.

Canzoni : Alt Italia. Sopra il monumento di Dante. Rome, 1818.

Ad Angelo Mai (2). Rome, 1820.

Annotazioni sopra la Cronica d'Eusebio pubblicata l'anno MDCCCXVIII... scritte l'anno appresso. Rome, 1823.

(1) D'après un relevé de Leopardi publié dans Scritti Vari, p. 416. D'autres articles parurent dans d'autres revues. La bibliographie complète des écrits de Leopardi n'a pas été encore établie.

(2) Avec préface au comte Leonardo Trissino : il existe des différences sensibles entre cette première version et le texte définitif.

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Canzoni del Conte G. Leopardi. Bologne, 1824.

Martirio de santi Padri. Milan, 1826.

Rime di Francesco Petrarca (1). Milan, 1826.

Versi (2). Bologne, 1826.

Crestomazia, Milan, 1827.

Operette Morali (3). Milau, 1827.

Operette Morali. Milan, 1828.

Canti. Florence, 1831.

Excerpta ex schedis criticis Jacobi Leopardi comitis. Publié par De Sinner, dans Rheinisches Muséum. Bonn,

Canti, ed. corretta, accresciuta e sola approvata dalV autore. Nap!es, 1835.

Prose (4). Naples, 1835.

Canti. Florence, 1836.

Canti (Tome XXXVII de la Biblioteca poetica italiana). Paris, 1841.

Paralipomeni della Batracomiomachia. Paris, 1842.

Canti (Parnasso Italiano). Paris, 1843.

Opere (ed. Ranieri) (5). Florence, 1845.

L'Arte poetica, Camerino, 1869.

Opere (1). Florence, 1869.

(i) Ce commentaire a été réimprimé un grand nombre de fois : Padoue, i835; Florence, 1845, 1846, 1847, i858... 1880.

(2) Outre les six idylles, cette édition contient les deux élégies d'amour, la lettre au cerate Pepoli, la guerre des Rats et la traduction de la satire de Simonidc sur les femmes.

(3) Cette édition contient vingt dialogues et des notes : Storia del genere umano, Dialogo d'Ercole, Dialogo della Moda, Proposta di Premi, Dialogo di un lettore d'umanità, Dialogo di un Folletto, Dialogo di Malambruno, Dialogo della Natura, Dialogo della Terra, La Scomessa di Prometeo, Dialogo di un Fisico, Dialogo di Torquato Tasso, Dialogo della Natura, Il Parini, Dialogo di Federico Ruysch, Detti Memorabili di Ottonieri, Dialogo di Colombo, Elogio degli Ucceli, Cantico del Gallo Silvestre, Dialogo di Triìnandro.

11 y a des différences nombreuses entre ce texte et celui de Naples, 1837, que Piergili [Nuovi Documenti) a relevées.

(4) Cette édition contient treize dialogues ; le Dialogo di un Lettore et les suivants manquent.

(5) C'est l'édition qui a servi de prototype jusqu'à ces temps derniers.

= BIBLIOGRAPHIE

L'Arte poetica tra estita ed esposta in ottava rima. Camerino, 1869.

Le Poesie inedite di G. Leopardi con postille inedite di

F. Ambrosoli . Livourne, 1869.

Canzone per una donna malata. Pise, 1871.

Appendice all' Epistolario ed agli altri Scritti giovanili di G. Leopardi. Per cura di Prospero Viani. Florence,

Alcuni scritti rarissimi di G. Leopardi. Milan, 1879.

Opere inedite. Halle, 1878-1880.

Pompeo in Egitto... pubblicata per cura di A. Avoli. Rome, 1884.

Pensieri di varia Filosofia (Zibaldone). Florence, 1896-

Scritti vari inediti L. dalle carte Napoletane. Florence,

Opere. Florence, 1907.

Epistolario. Florence, 1907.

Le Poesie... a cura di G. Mestica (2). Florence, 1909.

Canti a cura di Alessandro Donati. Bari, 1917.

Études relatives à Leopardi (3).

Ancona (D.), Il Leopardi e la polizia austriaca, dans Fanfulla della Domenica du 29 novembre 1885.

Aulard (F.-A.), Essai sur les idées philosophiques de

G. Leopardi. Paris, 1877.

Aulard (F.-A.), Poésies et Œuvres morales de Leopardi précédées d'un Essai. Paris, 1880.

Boghen-Conigliani, Emma, La Donna nella Vita e nelle Opere di... Florence, 1898.

(i) Cette édition contient les Canti, Operette, Pensieri, Studi filologici, Saggio sopra gli Errori, Epistolario.

(?.) Cette édition contient, outre les Poésies « approuvées » par Leopardi, d'autres poésies et, en outre, les Paralipomeni della Batracomiomachia, Pompeo in Egitto, la Dimenticanza, Epigrammi, Inno a Nettuno, Appressamento della Morte, Sonetti, Par iena donna, Traduzioni, l'Arte poetica, Guerra dei Topi.

(3) La bibliographie Leopardienne est considérable. On ne cite ici que quelques-unes des études les plus utiles à consulter.

LEOPARDI

Bouché-Leclerc, Giacomo Leopardi. Sa vie et ses œuvres. Paris, 1874.

Bourdeau, La Philosophie affecti ve, Paris, 1912, chap. vili.

Cesareo (G. A.), Nuove Ricerche su la Vita e le Opere di... Turin, 1893.

Chiarini, Giuseppe, Vita di... Florence, 1905.

Costa, Emilio, Note Leopardine. Parure, 1886.

De Sanctis, Francesco, Studio su G. Leopardi (Œuvre posthume). Naple?, 1885.

Gramegna, Giuseppe, Le Poète de la Mort. Psychologie Leopar dienne. Paris, 1895.

Hahl (H.), Les Tendances morales dans V œuvre de... Helsingfors, 1896.

Le Bourdellès, Raymond, Études littéraires. Paris, 1902.

Leopardi, Teresa, Notes biographiques. Pari?, 1881.

Libri, Manoscriti esistenti nella libreria Leopardi in Recanati. Recanati, 1826.

Lo forte Randi, Andrea, G. Leopardi ei suoi Canti d'amore. Palerme, 1897.

Mestica, Giov., Il verismo nella Poesia di... Rome, 1880.

Mestica, Giov., La Conversione letteraria di... e la sua cantica giovanile. Rome, 1880.

Montanari (G.), Biografia del Conte Leopardi. Reme, 1838.

Montffredini, Francesco, La Vita e le Opere di G. Leopardi. Milan, 1881.

Moroncim, Francesco, Studio sul Leopardi filologo. Naples, 1891.

Patrizi (M.L.), Saggio fisico-antropologico... Turin, 1896.

Piergili, Giuseppe, Nuovi Documenti intorno agli Scritti e alla Vita di... Florence, 1889.

Piergili, Giuseppe, Lettere scritte a Giacomo Leopardi dai suoi parenti. Florence, 1878.

Piergili, Giuseppe, Vita di Giacomo scritta da esso... a cura di G. P. (composée avec des fragments de la Correspondance). Florence, 1899.

Piergili, Giuseppe, Notizia della Vita e degli Scritti del Conte Monaldo Leopardi. Florence, 1899.

Puglisi-Pico (Mario), G. Leopardi. Palerme, 1898.

BIBLIOGRAPHIE

Puglisi-Pico (Mario), G. Leopardi filologo. Acireale, 1894.

Ranieri, Sette anni di sodalizio con Giacomo Leopardi. Naples, 1880.

Ravasi, Leopardi et Madame de Staël. Milan, 1910.

Rosa, Cesareo, Della Vita e delle Opere di... Ancóne, 1880.

Sainte-Beuve, Étude sur Leopardi, dans Portraits contemporains, voi. Ili, p. 71 (1).

Serban (N.), Leopardi sentimental, essai de psychologie léopardienne. Paris, 1913.

Serbanesco (N.), Lettres inédites relatives à... (Thèse). Paris, 1913.

Sergi (G.), Degenerazione e genio in... Turin, 1898.

Sinner (L. De), Artide dans l'Encyclopédie des Gens du monde.

Vaccalluzzo, Nuncio, Vitt. Alfieri e il sentimento patriotico di... Messine, 1898.

Viani, Prospero, Appendice alV Epistolario e agli Scritti giovanili, di G. Leopardi. Florence, 1878.

(i) De Sinner, ami de Leopardi, avait communiqué à Sainte- Beuve quelques-uns de ses manuscrits et l'avait renseigné sur la vie et les œuvres du poète.

POESIES

A L'ITALIE Alt Italia.

(Composé et publié eu 1818) (1).

O ma patrie, je vois les murs, les arcs de triomphe,

Les colonnes, les effigies et les tours

Dévastés de nos pères,

Mais je ne vois plus ta gloire,

Je ne vois plus le laurier ni le fer

Dont étaient chargés nos anciens aïeux (2).

Tu montres un front et une poitrine nus.

Dieu que de blessures, quelle pâleur, que de sang !

Qu'es-tu devenue, toi jadis si belle ?

Je le demande au ciel et au monde ;

(1) Il y aurait bien des rapprochements à faire entre certains passages de ces poésies et celles de Lamartine, Vigny, Musset, Ackermann: le Désespoir, la Maison du Berger, le Souvenir...

(2) Dans les Scritti Vari se trouve le canevas en prose et une première forme versifiée de cette Canzone ; on y peut suivre le développement de la pensée de Leopardi et constater le soin avec lequel il s'appliquait à en perfectionner la forme. Texte en prose : « O ma patrie, je vois les monuments, les arcs, etc. {sic), mais je ne vois pas ta gloire an-

I tique, etc. Si j'avais deux fontaines de larmes, je ne pourrais pleurer assez pour toi. » — Passage sur les Italiens qui ont combattu pour Napoléon. A. la Russie...

LEOPARDI. 4

LEOPARDI

Dites-moi, dites-moi, qui l'a amoindrie à ce point

Et, ce qui est pis, qui a chargé de chaînes

Ses deux bras en sorte qu'elle gît à terre,

Les cheveux épars et sans voile,

Abandonnée et désespérée, cachant son visage

Dans ses genoux en pleurant.

Pleure, tu as lieu de pleurer, ô mon Italie,

Toi qui es née pour vaincre les nations

Dans la fortune adverse ou propice.

Si tes yeux étaient deux sources vives,

Tes pleurs ne seraient jamais aussi abondantes

Qu'il conviendrait à ton infortune et à ta honte.

Quelle grande dame tu fus

Et maintenant quelle humble servante !

Il n'est personne à qui cette pensée

Ne soit venue au souvenir de ta gloire passée,

Soit en parlant, soit en écrivant :

« Elle fut grande jadis, elle ne l'est plus. »

Pourquoi ? Où est ta force d'autrefois ?

Où sont tes armes, ta valeur, ta constance ?

Qui a détaché ton glaive ?

Qui t'a livrée? Par quel artifice, par quels efforts,

Par quelle grande puissance a-t-on réussi

A te dépouiller de ta pourpre et de ton bandeau d'or ?

Comment et quand es-tu tombée

Si bas et de si haut ?

Personne ne combat donc pour toi ?

Nul des tiens ne te défend donc ?

Des armes, à moi des armes. Je combattrai seul,

Je succomberai seul. Accorde-moi, ô Ciel,

Que mon sang soit du feu pour les cœurs italiens.

Où sont tes fils ? J'entends le son des armes, Des chars, des voix et des cymbales ;

POÉSIES

Tes enfants combattent dans les pays lointains.

Attention, attention, Italie ! Je vois ou crois voir

Une marée de fantassins et de cavaliers,

De la fumée et de la poussière, et des épées reluire,

Comme brillent les éclairs dans une nuée orageuse.

N'en prends-tu pas courage ?

Ne tournes-tu pas tes regards tremblants

Du côté de cette mystérieuse apparition ?

Contre qui combat là-bas la jeunesse d'Italie?

Quoi ! Les épées italiennes lutteraient

Pour une patrie qui n'est pas la leur.

Malheureux celui qui périt en guerre,

Non pour la terre de sa patrie, pour sa pieuse épouse

Et ses enfants chéris, mais de la main

D'ennemis qui ne sont pas les siens ;

Malheureux qui, en expirant,

Ne peux pas s'écrier : « O mon pays natal,

La vie que tu m'as donnée, je te la rends. »

Je vous invoque, siècles passés, qui fûtes

Chéris, fortunés et bénis du Ciel

Quand les peuples couraient en légions

Se sacrifier à la patrie, et vous

Défilés thessaliens, lieux d'honneur et de gloire,

Où la Perse et le Destin fléchirent

Devant quelques âmes libres et généreuses.

Les plantes, les rochers, les ondes et les montagnes,

J'en ai la certitude, racontent confusément

Au voyageur comment ces bords furent couverts

Par les invincibles bataillons de ceux

Qui s'étaient dévoués à la Grèce.

Alors, méprisable et féroce,

Devenu la risée de ses plus lointains neveux,

Xerxès fuyait vers l'Hellespont.

LEOPARDI

Sur le col d'Anthela (1) où par son sacrifice

La sainte armée se soustrayait

A l'anéantissement de la mort, Simonide (2)

S'élevait vers le ciel regardant l'éther, la mer et la terre.

Les joues couvertes de larmes, la poitrine haletante,

Vacillant sur ses pieds, il prenait en main la lyre :

« Heureux vous, chantait-il, qui offrez vos poitrines

« Aux lances ennemies pour l'amour de celles

« Qui vous donnèrent le jour ; vous que la Grèce honore

« Et que le monde admire. Dans les batailles

« Et les dangers quel amour puissant

« A conduit vos cœurs juvéniles ?

« Quel amour vous a entraînés vers votre amer destin ?

« Comment, jeunes gens, trouvez-vous si heureuse

« Votre heure dernière et comment courez- vous

« Souriant vers le passage plein de larmes et si dur ?

« Il semblerait que chacun de vous se rend à la danse

s< Ou à un superbe festin et non à la mort.

« Mais le sombre Tartare et les flots mortels

« Vous attendaient, vous n'eûtes point d'épouses,

« Et vos fils n'étaient pas à vos côtés

« Quand sur l'âpre rivage vous mourûtes

« Sans un baiser et sans un pleur,

« Mais non sans avoir infligé aux Perses

\< Un horrible châtiment et une angoisse mortelle.

« Comme un lion au milieu d'un troupeau de taureaux

« Tantôt bondit sur la croupe de l'un d'eux

« Et de ses dents lui déchire l'échiné,

« Tantôt mord le flanc d'un autie ou sa cuisse,

(1) Bourg de Thessalie, près du golfe Maliaque et des Thermopiles.

(2) Poète grec né en 558 av. J.-C, mort en 468.

- . — POESIES

« Tels la furie et le courage des cœurs grecs

« Se donnaient carrière au milieu des Perses.

« Vois les chevaux renversés avec leurs cavaliers,

« Vois les chars des vaincus s'embarrasser

« Dans leur fuite et les tentes jetées à terre,

« Et courir en avant de tous pâle et échevelé

« Le tyran lui-même ; vois comment, couverts et teints

« Du sang barbare, les héros grecs,

« Cause pour les Perses d'un désastre sans bornes,

« Peu à peu vaincus par leurs blessures,

« Tombent les uns sur les autres. Que vive

« Votre mémoire, heureux que vous êtes !

« Que vive votre mémoire tant que par le monde,

« On parlera et l'on écrira ï »

Les étoiles arrachées du ciel et plongées dans la mer

S'éteindront en sifflant au fond de l'abîme,

Avant que votre souvenir et l'amour qu'on a pour vous

Passent ou s'affaiblissent. Votre tombeau

Est un autel ; les mères y montreront

A leurs enfants les nobles traces de votre sang.

Êtres bénis, voici que je me prosterne contre le sol

Et que je baise ces pierres et cette terre

Qui seront éternellement célébrées et fameuses

De l'un à l'autre pôle.

Que ne puis-je partager vos tombes

Et amollir de mon sang cette douce terre !

Si ma destinée en a décidé autrement

Et n'a pas voulu que, succombant

Sur un champ de bataille,

Je fermasse pour la Grèce des yeux moribonds (1),

(1) Cependant il trouvait étrange, on l'a dit plus haut, qu'un de ses amis « commît la folie » d'aller se faire tuer en Grèce pour la cause de l'Indépendance.

LEOPARDI

Qu'au moins la modeste renommée

De votre chantre puisse,

Si les dieux le permettent,

Durer autant que la vôtre chez la race future!

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