‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 103 sur 219 · Livre troisième · texte numérisé non relu

Livre troisième

qu'elle en parlait. Les seigneurs et le comédien se retirèrent avec Florimonde, qu'ils conduisirent chez elle.

Après qu'ils furent sortis, ma maîtresse me dit en me mettant de l'argent entre les mains : Tenez, Gil Blas, voilà dix pisloles pour aller demain matin à la provision. Cinq ou six de nos messieurs et de nos dames doivent dîner ici; ayez soin de nous faire faire bonne chère. Madame, lui répondis-je, avec cette somme je promets d'apporter de quoi régaler toute la troupe même. Mon ami, reprit Arsénié, corrigez, s'il vous plaît, vos expressions : sachez qu'il ne faut point dire la troupe, il faut dire la compagnie. On dit bien une troupe de bandits, une troupe de gueux, une troupe d'auteurs; mais apprenez qu'on doit dire une compagnie de comédiens; les acteurs de Madrid surtout méritent bien qu'on appelle leur corps une compagnie. Je demandai pardon à ma maîtresse de m'être servi d'un terme si peu respectueux; je la suppliai très humblement d'excuser mon ignorance. Je lui protestai que dans la suite, quand je parlerais de messieurs les comédiens de Madrid d'une manière collective, je dirais toujours la compagnie K

LI. — Comment les comédiens vivaient ensemble, et de quelle manière ils traitaient les auteurs,

Je me mis donc en campagne le lendemain matin pour commencer l'exercice de mon emploi d'économe. C'était un jour maigre; j'achetai, par ordre de ma maîtresse, de bons poulets gras, des lapins, des perdreaux, et d'autres petits pieds. Comme messieurs les comédiens ne sont pas contents des manières de l'Église à leur égard, ils n'en observent pas avec exactitude les commandements. J'apportai au logis plus de viande qu'il n'en faudrait à douze honnêtes gens pour bien passer les trois jours du carnaval. La cuisinière eut de quoi s'occuper toute la matinée. Pendant qu'elle préparait le dîner, Arsénié se leva, et demeura jusqu'à midi à sa toilette. Alors les seigneurs Rosimiro et Ricardo, comédiens, arrivèrent. Il survint ensuite deux comédiennes,

1. Cette discussion sur les mots troupe ou compagnie avait fait grand bruit dans Paris. Les comédiens du roi vinrent un jour en corps demander au premier président de Harlay une g-râce ; l'acteur qui porta la parole lui dit qu'il parlait au nom de sa compagnie. M. de Harlay, voulant lui faire sentir l'impropriété de cette expression, répondit vivement : « Je veux délibérer avec ma troupe, pour savoir ai je dois accordera votre compagnie la grâce qu'elle me demande ».

Constance et Celinaura; et un moment après parut Florimonde, accompagnée d'un homme qui avait tout l'air d'un senor cavallero des plus lestes. Il avait les cheveux galamment noués, un chapeau relevé d'un bouquet de plumes feuille-morte, un haut-de-chausses bien étroit, et l'on voyait aux ouvertures de son pourpoint une chemise fine avec une fort belle dentelle. Ses gants et son mouchoir étaient dans la concavité de la garde de son épée, et il portait son manteau avec une grâce toute particulière.

Néanmoins, quoiqu'il eût bonne mine et fût très bien fait, je trouvai d'abord en lui quelque chose de singulier. Il faut, dis-je en moi-même, que ce gentilhomme-là soit un original. Je ne me trompais point; c'était un caractère marqué. Dès qu'il entra dans l'appartement d'Arsénié, il courut, les bras ouverts, embrasser les actrices et les acteurs l'un après l'autre, avec des démonstrations plus outrées que celles des petits-maîtres. Je ne changeai point de sentiment lorsque je l'entendis parler : il appuyait sur toutes les syllabes, et prononçait ses paroles d'union emphatique, avec des gestes et des yeux accommodés au sujet. J'eus la curiosité de demander à Laure ce que c'était que ce cavalier. Je te pardonne, me dit-elle, ce mouvement curieux : il est impossible de voir et d'entendre pour la première fois le seigneur Carlos Alonso de la Ventoleria ^ sans avoir l'envie qui te presse; je vais te le peindre au naturel. Premièrement, c'est un homme qui a été comédien. Il a quitté le théâtre par fantaisie, et s'en est depuis repenti par raison. As-tu remarqué ses cheveux noirs? Ils sont teints aussi bien que ses sourcils et sa moustache. Il est plus vieux que Saturne ; cependant, comme au temps de sa naissance ses parents ont négligé de faire écrire son nom sur les registres de sa paroisse, il profite de leur négligence, et se dit plus jeune qu'il n'est de vingt bonnes années pour le moins. D'ailleurs, c'est le personnage d'Espagne le plus rempli de lui-même. Il a passé les douze premiers lustres de sa vie dans une ignorance crasse; mais pour devenir savant, il a pris un précepteur qui lui a montré à épeler en grec et en latin. De plus, il sait par cœur une infmité de bons contes qu'il a récités tant de fois comme de son cru, qu'il est parvenu à se figurer qu'ils en sont effectivement. Il les fait venir dans la conversation, et on peut dire que son esprit brille aux dépens de sa mémoire. Au reste, on dit que c'est un grand acteur. Je veux le croire pieusement, je t'avouerai toutefois qu'il ne me plaît point. Je l'entends quelquefois déclamer ici; et je lui trouve, entre

1. C'est assurément l'acteur français Michel Baron. 11 avait quitté le théâtre en 1696; il y remonta à làge de soixante-huit ans.

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