‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 105 sur 219 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

^....v>.. Taise les gagne, et ils ne travaillent plus. Heureusement la compagnie s'en console, et le public n'en souffre point.

On applaudit à ces beaux discours; et il se trouva que les auteurs, malgré les mauvais traitements qu'ils recevaient des comédiens, leur en devaient encore de reste. Ces histrions les mettaient au-dessous d'eux, et certes ils ne pouvaient les mépriser davantage.

Xll. — Gil Blas se met dans le goût du théâtre; il s'abandonne aux délices de la vie comique, et s'en dégoûte peu de temps après.

Les convives demeurèrent à table jusqu'à ce qu'il fallût aller au théâtre. Alors ils s'y rendirent tous. Je les suivis, et je vis encore la comédie ce jour-là. J'y pris tant de plaisir, que je résolus de la voir tous les jours. Je n'y manquai pas, et insensiblement je m'accoutumai aux acteurs. Admirez la force de l'habitude! J'étais particulièrement charmé de ceux qui brillaient et gesticulaient le plus sur la scène, et je n'étais pas seul dans ce goût-là.

La beauté des pièces ne me touchait pas moins que la manière dont on les représentait. Il y en avait quelques-unes qui m'enlevaient; et j'aimais, entre autres, celles où l'on faisait paraître tous les cardinaux ou les douze pairs de France. Je retenais des morceaux de ces poèmes incomparables. Je me souviens que j'appris par cœur en deux jours une comédie entière qui avait pour titre la Reine des Fleurs. La Rose, qui était la reine, avait pour confidente la Violette et pour écuyer le Jasmin. Je ne trouvais rien de plus ingénieux que ces ouvrages, qui me semblaient faire beaucoup d'honneur à l'esprit de notre nation.

Je ne me contentais pas d'orner ma mémoire des plus beaux traits de ces chefs-d'œuvre dramatiques; je m'attachai à me perfectionner le goût; et, pour y parvenir sûrement, j'écoutais avec une avide attention tout ce que disaient les comédiens. S'ils louaient une pièce, je l'estimais; leur paraissait-elle mauvaise? je la méprisais. Je m'imaginais qu'ils se connaissaient en pièces de théâtre comme les joailliers en diamants. Néanmoins la tragédie de Pedro de Moya eut un très grand succès, quoiqu'ils eussent jugé qu'elle ne réussirait point. Cela ne fut pas capable de me rendre leurs jugements suspects, et j'aimai mieux penser que le public n'avait pas le sens commun que de douter de l'infaillibilité de la compagnie. Mais on m'assura de toutes parts qu'on applaudissait ordinairement les pièces nouvelles dont les

comédiens n'avaient pas bonne opinion, et qu'au contraire celles qu'ils recevaient avec applaudissement étaient presque toujours sifflées. On me dit que c'était une de leurs règles de juger si mal des ouvrages; et là-dessus on me cita mille succès de pièces qui avaient démenti leurs décisions. J'eus besoin de toutes ces preuves pour me désabuser.

Je n'oublierai jamais ce qui arriva un jour qu'on représentait pour la première fois une comédie nouvelle. Les comédiens l'avaient trouvée froide et ennuyeuse; ils avaient même jugé qu'on ne l'achèverait pas. Dans cette pensée, ils en jouèrent le premier acte, qui fut fort applaudi. Cela les étonna. Ils jouent le second acte; le public le reçoit encore mieux que le premier. Voilà mes acteurs déconcertés! Gomment diable! dit Rosimiro, cette comédie prend! Enfin ils jouent le troisième acte, qui plut encore davantage. Je n'y comprends rien, dit Ricardo; nous avons cru que cette pièce ne serait pas goûtée, et voyez le plaisir qu'elle fait à tout le monde ! Messieurs, dit alors un comédien fort naïvement, c'est qu'il y a dedans mille traits d'esprit que nous n'avons pas remarqués *.

Je cessai donc de regarder les comédiens comme d'excellents juges, et je devins un juste appréciateur de leur mérite. Ils justifiaient parfaitement tous les ridicules qu'on leur donnait dans le monde. Je voyais des actrices et des acteurs que les applaudissements avaient gâtés, et qui, se considérant comme des objets d'admiration, s'imaginaient faire grâce au public lorsqu'ils jouaient. J'étais choqué de leurs défauts; mais par malheur je trouvai un peu trop à mon gré leur façon de vivre, et je me plongeai dans la débauche. Comment aurais-je pu m'en défendre? Tous les discours que j'entendais parmi eux étaient pernicieux pour la jeunesse, et je ne voyais rien qui ne contribuât à me corrompre. Quand je n'aurais pas su ce qui se passait chez Casilda, chez Constance et chez les autres comédiennes, la maison d'Arsénié toute seule n'était que trop capable de me perdre. Outre les vieux seigneurs dont j'ai parlé, il y venait des petits-maîtres, des enfants de famille que les usuriers mettaient en état de faire de la dépense; et quelquefois on y recevait aussi des traitants qui, bien loin d'être payés, comme dans leurs assemblées, pour leur droit de présence, payaient là pour avoir droit d'être présents.

Florimonde, qui demeurait dans une maison voisine, dînait et soupait tous les jours avec Arsénié. Elles paraissaient toutes

1. Allusion à une anecdote relative à l'un des ouvrages les plus piquants de Dufresny. Cette anecdote est connue au Théâtre-Français.

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