‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 115 sur 219 · LIVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME

le ciel dispose du roi, mon oncle, et me rend maître de la Sicile, Je jure de me donner à vous dans Palerme, en présence de toute ma cour. J'en atteste tout ce qu'on reconnaît de plus sacré parmi nous.

Les protestations d'Enrique rassurèrent un peu la fille de SilTredi Le reste de leur entretien roula sur la maladie du roi. Enrique fit voir la bonté de son naturel; il plaignit le sort de son oncle, quoiqu'il n'eût pas sujet d'en être fort touché; et la force du sang lui fit regretter un prince dont la mort lui promettait une couronne. Blanche ne savait pas encore tous les malheurs qui la menaçaient. Le connétable de Sicile, qui l'avait rencontrée comme elle sortait de l'appartement de son père, un jour qu'il était venu au château de Belmonte pour quelques affaires importantes, en avait été frappé. Il en fit dès le lendemain la demande à Siffredi, qui agréa sa recherche; mais la maladie de Roger étant survenue dans ce temps-là, ce mariage demeura suspendu, et Blanche n'en avait point entendu parler.

Un matin, comme Enrique achevait de s'habiller, ilfut surpris de voir entrer dans son appartement Léontio suivi de Blanche. Seigneur, lui dit ce ministre, la nouvelle que je vous apporte aura de quoi vous affliger; mais la consolation qui l'accompagne doit modérer votre douleur. Le roi, votre oncle, vient de mourir; il vous laisse, par sa mort, héritier de son sceptre. La Sicile vous est soumise. Les grands du royaume attendent vos ordres à Palerme : ils m'ont chargé de les recevoir de votre bouche; et je viens, seigneur, avec ma fille, vous rendre les premiers et les plus sincères hommages que vous doivent vos nouveaux sujets. Le prince, qui savait bien que Roger, depuis deux mois, était atteint d'une maladie qui le détruisait peu à peu, ne fut pas étonné de cette nouvelle. Cependant, frappé du changement subit de sa condition, il sentit naître dans son cœur mille mouvements confus. Il rêva quelque temps; puis, rompant le silence, il adressa ces paroles à Léontio : Sage Siffredi, je vous regarde toujours comme mon père. Je feiei gloire de me régler par vos conseils, et vous régnerez plus que moi dans la Sicile. A ces mots, s'approchant d'une table sur laquelle était une écritoire, et prenant une feuille blanche, il écrivit son nom au bas de la page. Que voulez-vous faire, seigneur? lui dit Siffredi. Vous marquer ma reconnaissance et mon estime, répondit Enrique. Ensuite ce prince présenta la feuille à Blanche, et lui dit : Recevez, madame, ce gage de ma foi, et de l'empire que je vous donne sur mes volontés. Blanche la prit en rougissant, et fit cette réponse au Prince : Seigneur, je reçois avec respect les grâces de mon roi; mais je dépends d'un père; et vous trouverez bon, s'il vous

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plaît, que je remette votre billet entre ses mains, pour en faire Tus lire que sa prudence lui conseillera.

Elle donna effectivement à son père la signature d'Enrique. Alors Silîredi remarqua ce qui jusqu'à ce moment était échappé à sa pénétration. Il démêla les sentiments du prince, et lui dit : Votre Majesté n'aura point de reproche à me faire. Je n'abuserai point de la confiance Mon cher Léontio, interrompit

Enrique, ne craignez point d'en abuser. Quelque usage que vous fassiez de mon billet, j'en approuverai la disposition. Mais allez, continua-t-il, retournez à Palerme, ordonnez-y les apprêts de mon couronnement, et dites à mes sujets que je vais sur vos pas recevoir le serment de leur fidélité, et les assurer de mon affection. Ce ministre obéit aux ordres de son nouveau maître, et prit avec sa fille le chemin de Palerme.

Quelques heures après leur départ, le prince partit aussi de Belmonte, plus occupé de son amour que du haut rang où il allait monter. Lorsqu'on le vit arriver dans la ville, on poussa mille cris de joie; il entra parmi les acclamations du peuple dans le palais, où tout était déjà prêt pour la cérémonie. Il y trouva la princesse Constance vêtue de longs habillements de deuil. Elle paraissait fort touchée delà mort de Roger. Comme ils se devaient un compliment réciproque sur la mort de ce monarque, ils s'en acquittèrent l'un et l'autre avec esprit, mais avec un peu plus de froideur de la part d'Enrique que de celle de Constance, qui, malgré les démêlés de leur famille, n'avait pu haïr ce prince. Il se plaça sur le trône, et la princesse s'assit à ses côtés, sur un fauteuil un peu moins élevé. Les grands du royaume prirent leur place, chacun selon son rang. La cérémonie commença; et Léontio, comme grand chancelier de l'État et dépositaire du testament du feu roi, en ayant fait l'ouverture, se mit à le lire à haute voix. Cet acte contenait en substance que Roger, se voyant sans enfant, nommait pour son successeur le fils aîné de Mainfroi, à condition qu'il épouserait la princesse Constance, et que, s'il refusait sa main, la couronne de Sicile, à son exclusion, tomberait sur la tête (ie l'infant don Pèdre, son frère, à la même condition.

Ces paroles surprirent étrangement Enrique. Il en sentit une peine inconcevable, et cette peine devint encore plus vive lorsque Léontio, après avoir achevé la lecture du testament, dit à toute l'assemblée : Seigneurs, ayant rapporté les dernières intentions du feu roi à notre nouveau monarque, ce généreux prince consent d'honorer de sa main la princesse Constance, sa cousine. A ces mots Enrique interrompit le chancelier. Léontio, lui dit-il, souvenez-vous de l'écrit que Blanche vous... Seigneur,

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