‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 131 sur 219 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

déjà mis assez mal dans son esprit tous ses neveux et cousins.

Je jugeai par ces instructions, et par d'autres qu'y joignit Eufrasie, que celte dame était de celles qui s'attachent aux vieillards généreux. Elle avait depuis peu obligé don Gonzale à vendre une terre dont elle avait touché Targent. Elle tirait de lui tous les jours de bonnes nippes, et de plus elle espérait qu'il ne l'oublierait pas dans son testament. Je feignis de m'engager volontiers à faire ce qu'on attendait de moi; et, pour ne rien dissimuler, je doutai, en m'en retournant au logis, si je contribuerais à tromper mon maître ou si j'entreprendrais de le détacher de sa maîtresse. Ce dernier parti me paraissait plus honnête que l'autre, et je me sentais plus de penchant à remplir mon devoir qu'à le trahir. D'ailleurs, Eufrasie ne m'avait rien promis de positif, et cela peutêtre était cause qu'elle n'avait pas corrompu ma fidélité. Je me résolus donc à servir don Gonzale avec zèle, et je me persuadai que, si j'étais assez heureux pour l'arrachera son idole, je serais mieux payé de cette bonne action que des mauvaises que je pourrais faire.

Pour parvenir à la fin que je me proposais, je me montrai tout dévoué au service de dona Eufrasia. Je lui fis accroire que je parlais d'elle incessamment à mon maître; et là-dessus je lui débitais des fables qu'elle prenait pour argent comptant. Je m'insinuai si bien dans son esprit, qu'elle me crut entièrement dans ses intérêts. Pour mieux lui en imposer encore, j'affectai de paraître amoureux de Béatrix, qui, ravie à son âge de voir un jeune homme à ses trousses, ne se souciait guère d'être trompée, pourvu que je la trompasse bien. Lorsque nous étions auprès de nos princesses, mon maître et moi, cela faisait deux tableaux différents dans le même goût. Don Gonzale, sec et pâle comme je l'ai peint, avait l'air d'un agonisant quand il voulait faire les doux yeux; et mon infante, à mesure que je me montrais plus passionné, prenait des manières enfantines et faisait tout le manège d'une vieille coquette; aussi £?^ait-elle quarante ans d'école pour le moins. Elle s'était raffinée au service de quelques-unes de ces héroïnes de galanterie qui savent plaire jusque dans leur vieillesse, et qui meurent chargées des dépouilles de deux ou trois générations.

Je ne me contentais pas d'aller tous les soirs avec mon maître chez Eufrasie, j'y allais quelquefois tout seul pendant le jour, et je m'attendais toujours à trouver dans cette maison quelque jeune galant caché; mais, à quelque heure que j'y entrasse, je n'y rencontrais jamais d'homme, pas même de femme d'un air équivoque. Je n'y découvrais pas la moindre trace d'infidélité, ce ^ qui ne m'étonnait pas peu; car, quoique Béatrix m'eût assuré que

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sa maîtresse ne recevait aucune visite masculine, je ne pouvais penser qu'une si jolie dame fût exactement fidèle à don Gonzale. En quoi certes je ne faisais pas un jugement téméraire ; et la belle Eufrasie, comme vous le verrez bientôt, pour attendre plus patiemment la succession de mon maître, s'était pourvue d'un amant plus convenable à une femme de son âge.

Un matin, je portais à mon ordinaire un billet doux à la princesse. J'aperçus, tandis que j'étais dans sa chambre, les pieds d'un homme caché derrière une tapisserie. Je me gardai bien de faire connaître que je les voyais; et, sitôt que j'eus fait ma commission, je sortis sans faire semblant de les avoir remarqués; mais, quoique cet objet dût peu me surprendre, et que la chose ne roulât pas sur mon compte, je ne laissai pas d'en être fort ému. Ah! perfide! disais-je avec indignation, scélérate Eufrasie! tu n'es pas satisfaite d'imposer à un bon vieillard en lui persuadant que tu l'aimes : il faut que tu te livres à un autre pour mettre le comble à ta trahison !

Que j'étais fat, quand j'y pense, de raisonner de la sorte! Il fallait plutôt rire de cette aventure et la regarder comme une compensation des ennuis et des langueurs qu'il y avait dans le commerce de mon maître. J'aurais du moins mieux fait de n'en dire mot, que de me servir de cette occasion pour faire le bon valet. Mais, au lieu de modérer mon zèle, j'entrai avec chaleur dans les intérêts de don Gonzale, et lui fis un fidèle rapport de ce que j'avais vu; j'ajoutai même à cela qu'Eufrasie m'avait voulu séduire. Je ne dissimulai rien de tout ce qu'elle m'avait dit, et il ne tint qu'à lui de connaître parfaitement sa maîtresse. Il me fit quelques questions, comme s'il n'eût pas entièrement ajouté foi à ce que je venais de lui rapporter; mais telles furent mes réponses, qu'elles lui ôtèrent la satisfaction d'en pouvoir douter. Il en fut frappé malgré le sang-froid qu'il conservait dans toute autre chose, et une petite émotion de colère qui parut sur son visage sembla présager que la dame ne lui serait pas impunément infidèle. C'est assez, Gil Blas, me dit-il; je suis très sensible à l'attachement que je te vois à mon service, et ta fidélité me plaît. Je vais tout à l'heure chez Eufrasie. Je veux l'accabler de reproches, et rompre avec l'ingrate. A ces mos, il sortit effectivement pour se rendre chez elle; et il me dispensa de le suivre, pour m'épargner le mauvais rôle que j'aurais eu à jouer pendant leur éclaircissement.

J'attendis le plus impatiemment du monde que mon maître fût de retour. Je ne doutais point qu'ayant un aus si grand sujet qu'il en avait de se plaindre de sa nymj ' •, il ne revînt détaché de ses attraits, ou tout au moins résolu d'y renoncer. Dans cette

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